JEAN REUCHLIN
Né à Pforzheim (grand-duché de Bade) , le 28 décembre
Mort à Stuttgai’d le 30 juin 1522.
Reuchlin se distingua de bonne heure par ses progrès dans les langues et la musique. Après avoir enseigné le grec et le latin à Bâle, il alla étudier le droit à Orléans et à Poitiers, après quoi il vint professer à Tubingen avec le titre de docteur. Dans un voyage qu’il fit en Italie, il commença l’étude de l’hébreu à Rome avec le juif Abdias. En 1506, il publia ses Rudimenta linguæ hebraicæ , ouvrage qui introduisit la langue hébraïque dans le domaine des études ; jusqu’alors on ne la connaissait pas. On conçoit l’influence que ces études durent exercer sur l’interprétation des saintes Ecritures et sur la science théologique. Malheureusement elles amenèrent de grandes disputes entre les savants. Les dominicains intentèrent à Reuchlin un procès qui dura jusqu’à ce que Léon X vint le suspendre par un mandalum de supcrsedendo. Pour soutenir Reuchlin, il se forma en Allemagne le fameux parti des reuchlinistes, qui publia en 1517 les célèbres Epislolæ obscurorum virorum. (Lettres d’hommes obscurs), dirigées en grande partie contre les moines. La guerre des reuchlinistes contre les dominicains, à l’occasion des études hébraïques et des juifs, qui, grâce à ces études, furent un peu thés de leur abjection, contribua pour une grande part à l’avènement de la Réformation.
THOMAS PLATTER
Thomas Platter, né en Valais en 1499, et mort à Bâle en 1582, fut un instituteur distingué, mais ce n’est pas à ce titre que nous en parlons ici. Platter nous a laissé dans son autobiographie un tableau intéressant de la vie des écoles et des étudiants de son époque. Schwarz et Raumer citent presque in extenso dans leur Histoire de la pèdago-
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gie ce qu’il nous raconte de sa vie d’étudiant. Voici quelques traits empruntés à ce tableau
« Les écoles, à cette époque, étaient rares et mauvaises. On n’avait point de livres imprimés, et il fallait écrire sous la dictée des professeurs ce qu’on voulait savoir des auteurs. Les méthodes étaient détestables. Les plus jeunes étudiants, sous le nom de chasseurs , se plaçaient sous le patronage des anciens, qui s’appelaient bacchantes , et qui devaient leur enseigner les premiers rudiments des sciences. En retour, les chasseurs étaient chargés de pourvoir à la nourriture et à l’entretien des bacchantes, car presque tous les étudiants vivaient alors d’aumônes. Une telle vie, comme on le conçoit, était exposée à bien des vicissitudes. En hiver, on couchait dans la salle d'étude, et en été à la belle étoile. Les étudiants souffraient du froid, de la malpropreté, de la faim. Platter parcourut toute l’Allemagne de dix à dix-huit ans, sans avoir pu apprendre à lire. Voici comment il raconte son voyagea travers l’Alsace : « Ayant poussé notre course jusqu’à Strasbourg, nous trouvâmes dans cette ville un nombre considérable d’étudiants pauvres et une bien mauvaise école. Cela nous fît résoudre d’aller à Schlestadt. Mais en route un monsieur nous découragea en nous disant qu’il y avait une quantité d’étudiants pauvres et peu de gens riches à Schlestadt. Mon camarade se mit à pleurer et me demanda ce que nous devions faire. Aller à Schlestadt, lui dis-je, car il y a là une bonne école, et si un seul étudiant y peut vivre, je te promets de nous entretenir tous deux, car aucun ne connaît le métier de mendiant aussi bien que moi. Nous trouvâmes un logis chez un aveugle, puis nous nous rendîmes auprès du magister, le célèbre Jean Sapidus. Quand nous lui eûmes dit qui nous étions : Il y a chez vous, en Suisse, nous dit-il, de méchants paysans qui ont chassé leur évêque; cependant je vous garderai et ne vous demanderai rien si vous vous conduisez bien ; dans le cas contraire, je vous chasserai comme des gueux et vous prendrai encore vos habits de dessus les épaules. J’avais dix-huit ans et
ne savais rien du tout. Nous dûmes aller nous asseoir au milieu des plus petits écoliers. Quand Sapidus écrivit nos noms, Thomas Platterus et A ntonius Vendus : Fi donc î nous dit-il, comment deux galeux1 comme vous peuvent-ils porter de si beaux noms ! L’école de Sapidus est la première qui me sembla bien tenue. Aussi a-t-il eu quelquefois jusqu’à neuf cents disciples. »
Plalter finit par apprendre le métier de cordier pour subvenir à ses besoins; mais il n’en continua pas moins ses études, et il eut tant de succès qu’il devint enfin professeur à l’université de Bàle.
§ 4. Coup 4’æil général.
Nous voici arrivés, dans notre histoire, aux confins de la deuxième phase de la civilisation chrétienne; et, avant d’aller plus loin, nous éprouvons le besoin de nous arrêter un instant, comme le voyageur fatigué qui s’assied au sommet de la montagne qu’il vient de gravir, et qui, de là, jette un regard sur l’espace qu’il a parcouru et sur celui qu’il a encore devant lui.
Les premiers siècles de l’Eglise ont été des siècles de préparation et d’enfantement : la vieille civilisation grecque et romaine, mêlée au sang des barbares, était entrée à l’école du christianisme, et il s’agissait d’en faire sortir une civilisation chrétienne. La scolastique , qui remplit le moyen ûge, fut le résultat de ce long travail. Nous avons vu ce qu’était la scolastique dans ses principes et dans ses éléments, savoir une forte organisation théocratique, absorbant et dominant tout, politique, sciences et arts. Son cadre scientifique était fort restreint. A côté de la religion, qui est la base do tout, il renfermait les sept arts dits libéraux : la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie.
i. Sapidus no disait que trop vrai. La gale et ta vermine étaient choses communes chez les étudiants du bon vieux temps.
LA RENAISSANCE
La renaissance, que nous venons de parcourir, est une époque de transition : elle démolit d’une part, et, de l’autre, elle procure et élabore les matériaux nouveaux qui serviront à élever l’édifice moderne. Son travail de démolition consiste à discuter l’œuvre de la scolastique, à la combattre et h la rejeter sur plusieurs points. C’est ainsi que la renaissance a brisé une partie des entraves par lesquelles la scolastique contenait l’homme sous sa domination, et qu’elle a agrandi l’horizon de ses études et de ses idées.
Ce grand travail de la renaissance aboutit, comme l'on sait, à l 'époque moderne, dont l’événement le plus saillant est la réformation. C’est le point auquel nous sommes arrivés dans cette histoire. Un horizon nouveau s'ouvre maintenant devant nous. Je dis un horizon et non un monde, nouveau ; car l’époque moderne est la continuation du moyen âge; le cadre est agrandi, mais c'est encore un‘ cadre et le même cadre : il est élargi, varié, multiple ; il permet une plus grande somme de liberté, un développe-^ ment plus grand, plus riche; mais i! a aussi ses limites : tout y est soumis, ou, du moins, doit, Maniement parlant , se soumettre au chrilionisme révélé. Je souligne ces derniers mots, parce qu’ils sont caractéristiques pour l’époque moderne. Le champ des études s’élargit considérablement durant cette nouvelle période; non-seulement les branches d’enseignement se perfectionnent, et se transforment même, comme par exemple la musique, mais elles s’augmentent d’études nouvelles : la nature, dont l’étude amènera les inventions les plus importantes dans les arts et dans l’industrie, entre dans le domaine de la science.
Mais le champ des études fait plus que de s'agrandir, il se popularise. L’école primaire, dans le sens moderne du | mot, est fondée, grâce aux secours que lui apporte l’invention de l’imprimerie. Luther et les réformateurs d’un côté, et les jésuites de l’autre, font les plus grands efforts pour répandre, chacun h un point de vue particulier, les luruiè- ^ res de l’instruction. Nous aurons beaucoup de choses à
dire du grand travail pédagogique de cette nouvelle époque de l’histoire.
Mais cette époque est déjà derrière nous, et nous sommes entrés dans une époque nouvelle, qui a beaucoup de rapport avec la renaissance. Depuis longtemps la philosophie travaille à renverser le christianisme révélé , sous l’égide duquel s’était placée l’époque moderne, et plus d’une fois et sur plus d’un point, elle est parvenue à s’ériger des forteresses : il suffit de rappeler en preuve la déesse raison, le matérialisme, le panthéisme, et tant d’autres systèmes qui ont ébranlé les bases fondamentales du christianisme. Cette philosophie, surtout en Allemagne et en Suisse, a fait aussi irruption dans le domaine pédagogique, et cela essentiellement par la porte qu’avait ouverte Pestalozzi. Cet immortel pédagogue a posé avec une grande sagesse le principe que l’enseignement et l’éducation en général devaient avant tout se proposer pour but le développement harmonique des facultés de l’enfant d’après les lois qui les régissent , et subordonner les moyens éducatifs aux exigences de ce développement naturel. Mais qui ne voit que si l’on abandonne la notion chrétienne de l’homme, on se jettera par cette voie dans les systèmes d’éducation les plus aventureux ? Et c’est aussi ce qui est arrivé. Pestalozzi déjà a méconnu sur plusieurs points la vraie nature morale de l’homme et les moyens propres à le relever. Ceux qui l’ont suivi sont, en grande partie du moins, allés plus loin : ils ont rejeté formellement la tache originelle et la corruption de la nature humaine, et ils ont placé le salut de l’homme dans le développement naturel de sa nature, élevant ainsi un christianisme nouveau à la place du christianisme historique, que le moyen âge et l’époque moderne avaient si sagement placé à la base de leur culture. Sous ce rapport, l’époque actuelle va beaucoup plus loin dans la guerre qu’elle fait au passé que ne l’a jamais faitia renaissance.
TEMPS MODERNES
DE LA RÉFORMATION A PESTALOZZI (16*, 17* et 18' siècle).
La période dans laquelle nous entrons présente une activité pédagogique plus grande et plus variée que les précédentes. Trois courants distincts s’y font remarquer : le premier en date est celui qui sort de la réformation allemande; le second, qui arrive un peu après, se déploie au sein du catholicisme ; le troisième enfin est un produit de la philosophie moderne. Toutefois, ce n’est guère qu’en théorie qu’on peu séparer nettement ces trois courants ; dans la pratique, ils agissent et réagissent les uns sur les autres, se mêlant et se traversant de bien des manières différentes. C’est ainsi, par exemple, que les jésuites profitent des progrès des protestants, tandis que le célèbre Sturm est presque un admirateur des études des jésuites, et que catholiques et protestants mettent à profit les idées fécondes que les philosophes, tels que Montaigne et Rousseau ont jetées dans le monde.
, a. COURANT PROTESTANT AU SEIZIÈME SIÈCLE.
Nous devons commencer par le réformateur de l’Allemagne, par Martin Luther.
§ 5. JLothcr.
Né à Eisleben, le 10 novembre 1483.
Mort à Eisleben, le 18 février 1546.
Le nom de Luther , comme celui des Jésuites , dont nous aurons bientôt à nous occuper, est un de ceux qui rencontrent dans le monde le plus de sympathies et d’antipathies. Ma qualité d’historien me fait un devoir de m’élever au-dessus des sentiments que réveillent de tels person-
nages historiques, et de ne prendre pour guide de mes appréciations que la justice et la vérité; Luther et les Jésuites doivent être ici l’objet d’une étude équitable, et j’ai la ferme confiance que mes lecteurs me suivront volontiers sur ce terrain. On ne pourrait, d’ailleurs, les omettre sans une lacune considérable, tant est grande la place qu’ils tiennent dans l’histoire de la pédagogie.
Luther aurait marqué dans l’histoire comme pédagogue, si les circonstances n’en avaient fait le réformateur de l’Allemagne; il était né pour l’enseignement. À vingtdeux ans, il commença à donner des leçons. En 1508, Jean Staupitz, qui avait la surintendance (les couvents de la Saxe, fit nommer le jeune moine professeur d’éthique et de dialectique à l’université de Wittenberg, que l’électeur Frédéric-le-Sage venait de fonder. L’année suivante, son couvent l’envoya à Rome, en mission auprès du pape. A son retour, Staupitz sollicita Luther d’enseigner la théologie; mais celui-ci fit des difficultés, et Staupitz fut obligé d’user de son autorité pour vaincre les répugnances du professeur. Le 19 octobre 1512, Martin Luther fut élevé au grade de docteur en théologie. Cinq ans plus tard (1 51 7), il commença à prêcher contre les indulgences ; c’est le commencement de la réformation. On sait dans quelles luttes religieuses Luther fut alors entraîné, et quel en fut le résultat. Le pédagogue ne fut cependant pas absorbé par le réformateur ; il continua, au contraire, à déployer la plus grande activité pour organiser une instruction publique qui répondît aux besoins de l’époque, et pour améliorer l’éducation domestique. Dispns d’abord ce qu’il fit pour celle-là. Nous verrons ensuite par quelles paroles il encouragea cette dernière.
Instruction publique.
En 1520, Luther adressa un écrit aux seigneurs allemands, pour appeler leur attention sur la mauvaise organisation des universités et leur proposer des réformes. A cette date, sa rupture avec Rome n’était pas encore'accom-
TEMPS JIOüfcKNfcS.
plie. Dans cet écrit, Luther se plaint de ce que le païen Aristote domine seul dans les universités, et que Jésus- Christ y est mis de côté. Il propose que les livres d’Aristote : Physicorum , Mctaphysicæ , De anima, Ethicorum , considérés comme ses meilleurs ouvrages, soient entièrement supprimés, « Attendu, ajoute-t-il avec beaucoup de raison, qu' Aristote ne s’entend ni aux choses naturelles ni aux choses spirituelles. Mais on fera bien de conserver ceux de ses livres qui traitent de la logique , de la rhétorique et de la poétique, ainsi que .la Rhétorique de Cicéron, toutefois, sans les longs et fastidieux commentaires qu on y a ajoutés. » Dans cet écrit, Luther recommande l’étude des langues latine, grecque et hébraïque, les mathématiques et Y histoire. « Le pape et l’empereur, dit-il à la fin, ne sauraient faire une œuvre plus utile et plus nécessaire que de réformer les universités, et rien de plus diabolique que de les laisser sans réforme. »
Là-dessus survinrent la fameuse diète de Worms et la captivité de Luther au château de Wartbourg, où il demeura jusqu’en 1522. En 1524, il rédigea la Lettre du docteur Martin Luther aux conseillers des Etats allemands, pour les engager à fonder des écoles chrétiennes. L'influence de cet écrit fut très-grande, et il mériterait, par son importance, d’être rapporté en entier. Mais son étendue nous oblige a nous borner aux passages qui le résument le mieux.
« Grâce et paix de la part de Dieu et du Seigneur Jésus- Christ. Sages et puissants seigneurs I je vous prie tous de vouloir accueillir favorablement cet écrit, et de prendre à cœur les choses qu’il renferme. Car ce n'est pas mon avantage que je cherche dans ces pages, mais la gloire de Dieu et le salut de l’Allemagne. Il s'agit de s'occuper de 1 éducation de notre jeunesse, si nous voulons faire du bien a notre peuple et à nous tous. On consacre tant d'argent pour des arquebuses, des routes, des digues, et pour toutes les autres choses d’une utilité publique; pourquoi n’eu emploierait-on pas autant pour élever nos enfants et former de bons maîtres d’école? Dieu nous a comblés de tant de
bienfaits1, qu’on peut apprendre aujourd’hui en trois ans plus qu’autrefoisen vingt et même trente ans, et qu’à dix-huit ans un jeune homme en peut savoir plus que n’en savaient anciennement toutes les universités et tous les couvents. Mais il ne faut pas laisser perdre ces richesses, il faut les répandre et les multiplier. Chaque jour nous voyons naître et croître des enfants sous nos yeux, et il n’y a personne qui s’en occupe! Voulons-nous donc, nous Allemands, demeurer toujours des fous et des bêtes 2, comme les peuples voisins nous appellent?
» La première chose que nous ayons à faire, c’est de cultiver les langues, le latin, le grec et l’hébreu ; car les langues sont le fourreau qui renferme l’esprit et les vases qui contiennent les vérités religieuses. Si nous laissons perdre les langues, le sens des Ecritures s’obscurcira de plus en plus, et la liqueur céleste se répandra. Non que je croie que tout prédicateur doive pouvoir lire les Saintes Ecritures dans l’original, mais il faut qu’il y ait parmi nous des docteurs capables de remonter jusqu'à la source. Que de fois n’a-t-on pas glosé inutilement sundes passages mal traduits ! Saint Augustin, qui ne savait pas l’hébreu, s'est souvent trompé dans ses interprétations des psaumes, et il dit, dans sa Doctrine chrétienne , que celui qui veutexpliquer l’Ecriture devrait savoir l’hébreu, outre le latin et le grec. Saint Jérôme fut obligé de retraduire les Psaumes, parce que les Juifs se moquaient des chrétiens, disant qu’ils ne connaissaient pas ce qu’il y avait dans ce livre.
» Voilà pour le spirituel. Voyons maintenant ce qu’il y a à faire pour le temporel. Quand il n’y aurait ni âme, ni ciel, ni enfer, encore serait-il nécessaire d’avoir des écoles pour les choses d’ici-bas, comme nous le prouve l’histoire des Grecs et des Romains. J’ai honte de nos chrétiens,
1. Parmi ces bienfaits, il faut compter l’imprimerie, les progrès faits flans la connaissance des langues mortes, la musique, etc.
2. Luther, comme ses contemporains, se servait aussi d’expressions énergiques qui n’ont plus cours aujourd'hui, surtout dans le français.
quand je les entends dire : « L’instruction est bonne pour » les ecclésiastiques, mais elle n’est pas nécessaire aux » laïques. » Ils ne justifient que trop, par de tels discours, ce que les autres peuples disent des Allemands. Quoi I il serait indifférent que le prince, le seigneur, le conseiller, le fonctionnaire, fût un ignorant, ou un homme instruit, capable de remplir chrétiennement les devoirs de sa charge? Vous le comprenez, il nous faut en tous lieux des écoles pour nos filles et nos garçons, afin que l’homme devienne capable d’exercer convenablement sa vocation, et la femme de diriger son ménage et d’élever chrétiennement ses enfants. Et c’est à vous, messieurs, de prendre cette œuvre en main, car si l’on remet ce soin aux parents, nous périrons cent fois avant que la chose se fasse. Et qu’on n’objecte pas qu’on manquera de temps pour instruire les enfants : on en trouve bien pour leur apprendre à danser et à jouer aux cartes I Si j’avais des enfants, je voudrais qu’ils apprissent, non-seulement les langues et l’histoire, mais encore le chant, la musique et les mathématiques. Je 11e puis me rappeler sans soupirer qu’il m’a fallu, au lieu de cela, lire les livres des sophistes, des philosophes, avec grande dépense de temps, travail et dommage pour mon âme, en sorte qu'aujourd’hui encore j’ai grand-peine à me débarrasser l’âme des souillures de cette instruction faussée. Je ne demande pas qu’on fasse un savant de chaque enfant, mais il faut qu’il aille à l’école, au moins une heure ou deux par jour, et il faut qu’on prenne les plus capables pour en faire des instituteurs et des institutrices. Assez longtemps nous avons croupi dans l’ignorance et la corruption; assez et trop longtemps nous avons été « les stupides Allemands, » il est temps qu’on se mette au travail. Il faut que, par l’usage que nous ferons de notre intelligence, Dieu voie que nous sommes reconnaissants de ses bienfaits ; il faut aussi que nous devenions capables, de contribuer à l’amélioration du monde, en apportant dans lo grand courant de la civilisation notre tribut de forces et de connaissances,
» Je voudrais encore en terminant, prier ceux qui auront à cœur de faire progresser les études en Allemagne de créer de bonnes bibliothèques et de fonder des librairies. Il est une quantité de livres mauvais qu’il faut jeter au fumier. Voici ceux que je voudrais recommander : la Bible, en latin, en grec, en hébreu, en allemand et dans d’autres langues s’il y a lieu; les meilleurs interprètes hébreux, grecs et latins; les classiques, poètes ou orateurs; les livres qui traitent de la grammaire, des arts libéraux, du droit, de la médecine, etc.; les chroniques et les histoires, qui nous font connaître les voies de Dieu dans le gouvernement du monde. Enfin, il faudrait de bons livres populaires, des histoires instructives; mais nous ne possédons rien en propre, et il n’y a personne chez nous qui mette la main à une littérature nationale, raison pour laquelle il nous faut passer dans tout le monde pour des niais qui ne savent que ramper, manger et boire. Voyez les Grecs, les Romains et même les Hébreux, comme ils ont écrit avec soin leur histoire! Si bien que, quand une femme ou un enfant faisait quelque chose de bon, on le recueillait pour l’instruction de la postérité, et que le monde entier a pu en avoir connaissance. Mais nous, nous sommes restés Allemands, et voulons le demeurer ! Je vous prie donc, mes chers amis, de ne pas repousser mes conseils, mais de prendre à cœur et en main le salut, le bonheur et la prospérité de l’ Allemagne ! »
Cette lettro de Luther, répandue dans toute l’Allemagne, y fut reçue avec l’attention qu’elle méritait : elle devint le point de départ de ce développement intellectuel qui a fait donner à l’Allemagne le surnom de « savante. » Des librairies, des bibliothèques, des écoles, se fondèrent partout comme par enchantement; mais à la hâte, sans règles et sans principes arrêtés. Luther éprouva bientôt le besoin de répandre quelque lumière dans ce chaos du premier enfantement, et il publia, à cet effet, quatorze ans après la lettre précédente, en 1538, ses Directions aux inspecteurs , directions qui peuvent être considérées comme le premier
pas fait vers l’organisation d’une instruction publique. Voici les principales idées de cet écrit :
Les pasteurs doivent engager les parents à envoyer leurs enfants à l’école, afin que l’on obtienne des hommes capables pour l’Eglise et pour les affaires publiques. 11 ne suffit pas, comme plusieurs le croient, que l’ecclésiastique ou le magistrat sache lire l’allemand, il doit avoir des connaissances plus étendues. Il faut, toutefois, éviter de tomber dans l’abus de l’inslruciion. Il y a des maîtres qui enseignent l’allemand, le grec et l'hébreu aux enfants : c’est trop les charger, on nuit h leur instruction par tant de choses. Il faut se contenter du latin. Il ne faut pas non plus faire usage de trop de livres. Enfin, on divisera les enfants en trois classes, comme suit :
Première classe : enfants qui apprennent à lire. On leur enseignera l’a b c et ce qu’il renferme ; puis, le Pater, le Credo , et les autres choses renfermées dans le Manuel des enfants. On passera ensuite au latin. On leur donnera Donal à lire et Caton à traduire. Le maître traduira chaque jour un ou deux vers de ce dernier, et les enfants les apprendront pour le lendemain, afin de faire provision de mots latins. On leur donnera encore d’autres mots à apprendre. Chaque jour ils s’exerceront îi l’écriture. On les fera chanter avec les autres classes.
Deuxième classe : enfants qui savent lire. La première heure de l’après-midi de chaque jour sera consacrée au chant; pour cela, on réunira toutes les classes. On expliquera ensuite les Fabulas Æsopi. Le matin les enfants traduiront Esope, déclineront et conjugueront, et, quand ils connaîtront les règles de la construction, on les fera composer. C’est un exercice très-utile et trop négligé. Après vêpres, on leur expliquera le Pœdologium de Mosellani, et les morceaux décents des Colloquia Erasmi. On leur fera apprendre des morceaux par cœur. Quand ces livres seront achevés, on leur donnera Térence, qu’ils devront mémoriser; ensuite on prendra quelques Fabulas Plauli , celles qui sont convenables. Les heures du matin feront
toujours consacrées à la grammaire : 1" à l’étymologie, 2® à la syntaxe, 3° à la prosodie. Et quand on aura fini, on recommencera le même travail, car, si la grammaire n’est pas bien apprise, toute peine est perdue. Les règles de la grammaire seront apprises de mémoire. Que si un maître s’ennuie d'un tel travail, il faut le renvoyer et en trouver un autre qui sache tenir les enfants sur la grammaire et ne leur mette pas chaque jour un autre livre entre les mains. Le samedi ou le mercredi on donnera une instruction religieuse. On fera réciter le Pater , le Credo , les Dix Commandements , puis on les expliquera successivement. Les maîtres élèveront les enfants dans la crainte de Dieu, la foi et l’amour du bien. Ils ne leur inspireront de haine contre personne, et ne les habitueront pas à se moquer des moines, comme le font beaucoup de gens maladroits. On fera apprendre par cœur quelques psaumes, tels que le 112, le 34, le 128, le 125, le 127, le 133. Il faut les leur expliquer. S’ils sont assez avancés, on leur expliquera aussi les Êpîtres à Timothée, la Première èpxtre catholique de saint Jean , 4es Proverbes de Salomon. On évitera, par contre, de prendre des livres trop difficiles, tels qu’Esaïe, ÏE pitre aux Romains , Y Evangile selon saint Jean , et d’autres que les maîtres se mêlent d’expliquer, seulement pour montrer leur savoir.
Troisième classe. Première heure après midi, chant avec les autres classes. On expliquera ensuite Virgile , on leur lira les Métamorphoses d’Ovide , et, le soir, Officia Ciceronis ou Epislolas Ciceronis familiares. Le matin, on répétera Virgile, on fera faire des compositions comme exercice de grammaire, on déclinera et l’on conjuguera encore, puis on leur enseignera les principales figures du langage. On. s’en tiendra le matin à la grammaire, jusqu’à ce qu’ils sachent bien l’étymologie et la syntaxe. On expliquera ensuite la versification pour enseigner aux élèves à faire des vers ; c’est un très-bon exercice, qui apprend à manier la langue et qui rend habile dans beaucoup de choses. On remplacera la grammaire par la dialectique et la rhéto-
TEMPS MODERNES
rique, quand les élèves seront assez avancés. Chaque semaine on fera faire aux élèves de la deuxième et de la troisième classe une composition, soit lettre, soit poésie. On fera parler latin aux élèves; les maîtres, autant que possible, ne se serviront non plus que de cette langue. »
Telle fut l’organisation scolaire, sortie du premier travail de la réformation, uni à celui de la renaissance des lettres. Ce n’est pas encore l’organisation scientifique telle que nous la verrons sortir des travaux pédagogiques de Trotzendorf et de Sturm, et des écoles des jésuites ; mais c’est le commencement de l’école moderne, sa première phase, sa première évolution. L’école primaire, durant cette période génétique, est encore confondue avec l'enseignement supérieur, et cette confusion retardera pendant quelque temps les progrès de l’instruction populaire; car il est impossible, et d’après les idées d’aujourd’hui, absurde même, de faire apprendre à l’enfant du peuple ce que Luther demande ici. La base de l’école primaire, celle sur laquelle seule elle peut s’étendre et prospérer, c’est la langue maternelle. Or, Luther l’exclut du champ des études et met le latin à sa place, lui qui a créé la langue allemande (le haut allemand) par sa traduction de la Bible, son petit catéchisme, ses cantiques et ses autres écrits 1 Evidemment son génie est ici en contradiction avec lui-même : il n’a pas su s’affranchfr des habitudes et des préjugés de son siècle.
Education domestique.
Je dois me borner, sur ce point, à citer quelques passages des écrits du réformateur saxon ; mais je les choisirai parmi ceux qui résument le mieux ses principes d’éducation.
1. La première chose que l’on doit exiger des enfants, c’est l’obéissance : Honore ton père et ta mère , leur dit l’Ecriture.
2. Où l’obéissance manque, tout s’écroule ; car quand l’insubordination règne dans la famille, elle règne aussi
dans le village, dans la ville, dans la province, dans le royaume; le gouvernement de la famille est la base de tous les autres gouvernements, et si la racine est mauvaise, le tronc, les branches et les fruits le seront aussi ; car le fils devient père, juge, bourgmestre, prince, roi, empereur, pasteur, régent, etc. Si donc il a été mal élevé, tout est pourri, sujet et seigneur, corps et tête.
3. Pour obtenir l’obéissance des enfants, il faut leur faire connaître les vérités et les devoirs qu’enseigne la religion, et les maintenir sous une bonne discipline. Malheureusement cela est peu pratiqué, et ne saurait l’être, attendu que les parents ne savent presque rien et ne s’entendent qu’imparfaitement en punitions.
4. Sous le rapport de l’instruction, l’école pourrait, jusqu’à un certain point, suppléer à l'ignorance des parents, mais ceux-ci méprisent les services que leur offre l’école, et négligent d’v envoyer leurs enfants. Tous les peuples, sans en excepter les Juifs, ont eu plus à cœur l’instruction des enfants que les chrétiens. C’est pourquoi tout va si mal dans la chrétienté.
5. Notre force gît dans la génération future. Si donc nous négligeons la jeunesse, l’Eglise ressemble à un jardin dans lequel on n'a rien fait au printemps. Qu’on apprenne donc à l’enfant ce que Dieu est et ce qu’il a fait pour nous. Montre-lui dans l’histoire sainte comment il protège et sauve ses enfants, et comment aussi il punit les méchants, les Egyptiens, les païens, etc.; fais-lui voir comment il punit encore chaque jour les impies par la peste, la potence, l’épée, l’eau, le feu, les bêtes sauvages, les maladies, et dis-lui comment il finira par les jeter dans les flammes de l’enfer avec tous les démons. C’eet ainsi que tu développeras en lui l’amour et la crainte de Dieu.
G. Il y a une mauvaise instruction, comme il y en a une bonne. Bien des parents ne songent qu’à élever leurs enfants pour le monde : ils leur apprennent à se bien présenter, à danser, à plaire aux hommes, ils songent
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beaucoup moins à leur salut qu'à leur procurer de beaux habits, des plaisirs, des richesses et des honneurs.
7. Bien des parents ressemblent à Héli : ils sont pieux et zélés pour toutes sortes d’exercices religieux ; mais ils négligent leurs enfants et les laissent grandir sans leur donner les instructions du Seigneur et sans les maintenir sous la discipline. Qu’ils craignent d’être punis à la manière d’Héli !
8. L’autorité des parents sur leurs enfants vient de Dieu. Ils doivent donc en user avec crainte, sans colère et sans caprice.
9. Il faut punir les enfants, mais sans les maltraiter. Quand on les maltraite, ils prennent en haine la maison paternelle, et le découragement ou la colère risque de les jeter dans toutes sortes d’écarts.
10. L’enfant intimidé par de mauvais traitements est irrésolu dans tout ce qu’il fait; celui qui a tremblé devant son père et sa mère tremblera toute sa vie devant le bruit d’une feuille que le vent soulève.
1 1 . Il est des cas, cependant, où il faut se servir de la verge. Celui qui épargne la verge hait son enfant et sa famille; il marche dans les ténèbres. Un faux amour naturel aveugle souvent les parents et leur fait préférer le corps à l’âme de l’enfant. Si lu frappes ton enfant de la verge, dit Salomon, tu retireras son âme de l’enfer.
12. Il est des parents qui passent tout à leurs enfants. Ce sont des enfants, disent-ils, ils ne savent pas encore ce qu’ils font. C’est vrai; mais un chien, un cheval ou un âne, ne comprend pas non plus ce qu’il fait ; cependant on lui apprend à aller et venir, à faire certaines choses, quoiqu’il ne comprenne rien. Une pierre, ou un morceau de bois ne comprend pas non plus qu’il n’est pas propre à telle construction ; cependant l’architecte lui donne une forme et le fait entrer dans cette construction. Combien plus l’homme !
13. Pour bien élever des enfants, il n’est pas nécessaire de les cloîtrer. Un jeune homme, que l’on sépare du
monde, dit Anselme, ressemble à un arbre planté dans un pot. Ne mettez donc pas vos enfants en cage, mais laissezles aller, venir et s’amuser, cela leur est tout aussi nécessaire que le manger et le boire.
14. On rencontre aussi des parents qui veulent que leurs fils fassent les vaillants, qu’ils battent leurs camarades et n’aient peur de personne. Ils seront punis pour ces choses-là, car la fin de tels enfants est souvent misérable.
15. On ne saurait trop craindre de scandaliser les enfants par des paroles grossières ou indécentes; car la tendre jeunesse est facilement souillée par des discours légers. La tache d’huile est plus difficile à enlever sur une étoffe délicate que sur une grossière. C’est déjà ce que les païens enseignaient. Horace, par exemple, dit que les vases nouveaux retiennent plus longtemps que les vieux l’odeur des choses qu’on y renferme. Un mot scandaleux, tombé dans un jeune cœur, y devient aussitôt le germe d’images singulières qu’il n’ose confesser et dont il ne peut plus se débarrasser. Malheur à celui qui a jeté un tel poison dans un enfant innocent et pur 1 Tu n’as pas déshonoré son corps, mais tu as souillé son âme, tu en es le vil meurtrier. Saint Louis, roi de France, dit que sa mère aurait mieux aimé qu’on lui tuât ses enfants, que de les voir commettre un péché mortel. Et que dit le Seigneur à cet égard : « Celui qui scandalisera l’un de ces petits qui croient en moi , il serait mieux pour lui qu’on lui mit au cou une pierre de meule et qu’on le jetât dans la mer. » Le mal qui pèse sur la chrétienté provient de ce qu’on scandalise et corrompt les enfants, et l’on ne relèvera l’Eglise qu’en apprenant à les bien élever.
16. Que les parents considèrent leurs enfants comme des joyaux pi-écieux que Dieu leur a confiés, et qu’ils prennent garde que le démon, le monde et la chair ne les leur ravissent pour les faire périr. Au jour du jugement, on n’aura pas de compte plus sévère à rendre que celui qui concernera nos rapports envers les enfants. Et c’est
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sans doute pour cela qu’au milieu des pleurs et des grincements de dents du dernier jour, on entendra ces paroles : « Bienheureuses les stériles et celles qui n’ont point enfanté et les mamelles qui n'ont point allaité K »
17. Quand tu auras fait ce qui dépend de toi pour bien élever tes enfants, s’ils ne réussissent pas, tu ne dois point t’en désoler. Il y en a toujours plus qui rejettent le bien que de ceux qui s’y attachent. Si entre dix lépreux que tu auras nettoyés, il y en a un de reconnaissant, cela doit te suffire. Le Christ nous a précédés dans le chemin des déceptions, et nous devons marcher sur ses traces. Si ton fils réussit, béjais-en Dieu ; s’il va de travers, eh bien, que le nom de l’Eternel soit béni!
§ 2. Philippe Mélanchthon.
Mélanchthon naquit à Bretten, petite ville du grandduché de Bade, le 16 février 1497. Son premier maître fut Jean Keuther, son aïeul maternel. « Il me üt étudier sérieusement, dit Mélanchthon; chaque fois que je faisais des fautes, il me punissait, mais avec mesure. C’est ainsi qu'il fit de moi un grammairien. » Après la mort de son père, Mélanchthon suivit sa mère à Pforzheim, où il apprit le grec avec le savant Simler. Reuclilin, que nous avons vu frayer la route aux études hébraïques, était son oncle, frère de sa mère. Il venait souvent à Pforzheim et prenait plaisir aux rapides progrès de Philippe. Un jour, il lui apporta quelques livres, et, sous forme de plaisanterie, un petit chapeau rouge de docteur. Il lui traduisit aussi en grec, suivant l’habitude des savants, son nom primitif de Schwarzerd (terre noire) en Mélanchthon.
A douze ans, le jeune Philippe se rendit à l’université de Heidelberg. Deux ans après il reçut le grade de bachelier; il était alors déjà précepteur des enfants du comte
1, Ces paroles se rapportent à la prise de Jérusalem sous Titus plutôt qu’au jugement dernier.
de Lôwenstein. De Heidelberg il alla à Tûbingen pour y continuer ses études. Ses progrès furent si rapides qu’il fut nommé magister en 1514, c’est-à-dire à l’àge de dixsept ans. Aucune branche des connaissances humaines ne demeura étrangère au jeune professeur, cependant il se consacra plus exclusivement aux études classiques.
En 1518, l’électeur Frédéric-le-Sage ayant demandé à Reuchlin un professeur de grec pour son université de Wittenberg, celui-ci lui recommanda son neveu Philippe Schwarzerd, « supérieur, lui dit-il dans sa lettre, à tous les Allemands. » L’arrivée de Mélanchthon à Wittenberg fut un évènement. Luther, entre autres, s’en réjouit si fort, qu’il ne pouvait trouver assez d’expressions pour louer les talents et les connaissances de son nouveau collègue, et il se forma entre ces deux hommes, de caractères pourtant si différents, une union si intime qu'ils ne purent bientôt plus se passer l’un de l’autre. Toujours doux, modéré, conciliant, timide, craignant les conséquences d’une scission dans l’Eglise et travaillant à rapprocher les esprits quand la rupture fut accomplie, Mélanchthon remplit à côté de Tardent moine saxon le rôle de modérateur dans l’œuvre de la réformation. Mais ce rôle, il ne le joua que comme malgré lui : il ne se sentait de vocation que pour la philologie et l’enseignement. Il ne voulut jamais prêcher ni être nommé docteur en théologie, et s’il fit des cours d’exégèse, ce fut par nécessité et pour complaire à son ami Luther. Comme professeur, Mélanchthon eut un succès immense et déploya une activité extraordinaire. On vit jusqu’à deux mille auditeurs à ses leçons. On y accourait de la France, de l’Angleterre, de la Pologne, de la Hongrie, du Danemark, et même de l’Italie et de la Grèce. Mélanchthon commenta, publia et traduisit un grand nombre de classiques latins et grecs. Il composa une grammaire grecque et une grammaire latine qui se répandirent dans toute l’Europe. De 1525 à 1737, c’est-àdire pendant environ deux siècles, sa grammaire latine a eu les honneurs de cinquante et une éditions, et l’on
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pourrait en suivre les traces jusque dans les grammaires actuellement en usage. Cette définition; par exemple : « La grammaire est l’art de parler et d’écrire correctement, » vient de Mélanchthon, qui a dit : « Grammatica est ctrla loquendi et scribendi ratio. y> Mélanchthon composa aussi des Manuels d’enseignement pour la dialectique, la rhétorique et la physique. Enfin, on a de lui un grand nombre de discours académiques sur des sujets plus ou moins propres à encourager les études et faire avancer la science. Les conseils de Mélanchthon en matière d'enseignement étaient recherchés de tous les points de l’Allemagne, et il exerça une grande influence sur l’organisation des gymnases. Son action pédagogique a été ainsi des plus étendues, et il mérite d’être placé au premier rang des hommes qui, comme Luther, Trotzendorf, Sturm et les Jésuites, ont propagé les études classiques et fait fleurir une culture qui eût produit de plus grandes choses, si elle avait été soutenue par l’étude des mathématiques et de la nature, et par des éléments nationaux1.
. Mélanchthon vécut à Wittenherg jusqu'à sa mort, qui arriva le 21 avril 1560. Il était âgé de soixante- trois ans.
1. La culture classique avait essentiellement pour objet l’élude du latin et du grec, considérés sous le rapport grammatical, c’esl-A-dire do la forme. Les mathématiques et l’étude des faits naturels et histoiiques, d’où sont sortis les immenses progrès que notre époque a faits dans les arts mécaniques, l’agriculture, l’industrie, le commerce, la médecine et la chirurgie, l’économie politique, etc , n’existaient qu’à l'état rudimentaire. La civilisation était forcément arrêtée dans une cu ture qui ne faisait étude que des livres qu’on avait écrits à Rome et à Athènes. En outre, les éléments antinationaux de cette culture, le latin et le grec, en travaillant à étouffer dans leur berceau les lingues modernes, empêchaient la vie du peuple de se déployer suivant son génie particulier, et si elle avait pu triompher, ni la France, ni l’Allemagne, ni l’Angleterre, ni aucun peuple moderne n’aurait eu de littérature nationale (celle de l'Allemagne ne remoule qu’au siècle dernier), et nous aurions au-dessus du peuple, ignorant et parlant divers dialectes incultes, une classe de lettrés à l’instar des anciens Egyptiens et autres peuples de l’antiquité. Et où en serait la civilisation avec une telle culture?
§ 3. Valentin Friedland Trottemlorf*
Né à Trotzendorf en 1490,
Mort en 1556.
Valentin Friedland, surnommé Trotzendorf, du nom du village où il naquit, et qui est situé près de Gorlitz, en Silésie, fut un des plus ardents et des plus zélés pédagogues de la période classique. Sa jeunesse n’offre rien de remarquable. Son père était paysan, et ce furent les moines de Gorlitz qui l’engagèrent à faire étudier son fils. Nous ne nous arrêterons pas à le suivre dans ses pérégrinations comme étudiant et comme professeur. C’est dans sa dernière place, c’est-à-dire comme professeur de l'école de Goldberg, en Silésie, que Trotzendorf fit briller ses talents et ses connaissances pédagogiques. Son école devint si célèbre, qu’on y envoyait des élèves de l’Autriche, de la Styrie, de la Carinthie, de la Hongrie et de la Bohême. Voici quelle était l’organisation de l’école de Goldberg et les branches qu’on y enseignait :
L’école était divisée en six classes comprenant chacune plusieurs tribus. Des élèves, remplissant plusieurs emplois, prenaient une part active à la direction et à la marche de l’établissement. Les économes faisaient régner l’ordre dans les dortoirs, les salles d’étude, etc.; les éphores présidaient aux repas. F.nfin, chaque tribu avait son questeur (moniteur) pour surveiller les récréations, stimuler les paresseux et donner des thèmes. En déposant ses fonctions, ce qui arrivait au bout de huit jours, le questeur était tenu de prononcer un discours en latin. Au-dessus de tous les questeurs était le questeur général, dont les fonctions duraient un mois entier.
Outre ces fonctionnaires administrateurs, Trotzendorf avait établi un tribunal composé d’un consul, de douze sénateurs et de deux censeurs. L’élève en faute devait se présenter devant le sénat. Huit jours lui étaient accordés pour préparer sa défense. Trotzendorf assistait aux débats
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en qualité de « dictator perpeluùs, >> Quand le coupable parvenait à se justifier, surtout lorsqu’il avait fait un bon discours, il était absous; mais si le discours ne valait rien, on le condamnait, même pour une faute légère. Trotzendorf confirmai t ordinairement la sentence du sénat et veillait à son exécution.
Une loi scolaire, proclamée par Trotzendorf, détermiliait les principes et le mode de vie qui devait régner dans l’établissement. Voici quelques-unes des dispositions les plus intéressantes :
Tous les élèves doivent être traités de la même manière : il n’y a plus pour eux ni noblesse ni roture. Les amendes sont proscrites, attendu qu’elles frappent les parents et non les élèves coupables.
Tour les punitions, on fera usage de la férule, de la lyre ou violon, et du carcere ou prison1.
Les élèves doivent appartenir à notre Eglise protestante, être instruits des vérités de notre religion, faire usage de la prière, aller à l’église, se confesser (les luthériens ont retenu la confession), communier v s’appliquer au travail, être obéissants, s'abstenir de jurer, de tenir des discours déshonnêtes. La magie, ainsi que toute pratique superstitieuse, leur est sévèrement défendue.
Les études étaient à l’unisson des idées du temps. Le latin était la branche essentielle. Tout le monde parlait latin à Goldberg, même les valets et les servantes. Celui qui y allait pouvait se croire transporté dans le Latium. L’allemand était banni de l’établissement. A côté du latin, on enseignait le grec, la dialectique, la rhétorique, la musique, Y arithmétique et la religion . Ces divers cours devaient préparer les élèves pour les études universitaires, qui comprenaient alors la théologie , la médecine, la jurisprudence et la philosophie. Dans les classes inférieures, l’en-
1. La lyre ou violon était un instrument en bois, ayant la forme d’une iyre ou d’un violon qu’on passait autour du cou et des mains de celui qu’on mettait au pilori.
seignement était donné par des élèves, et dans les classes supérieures par Trotzendorf et ses sous-maîtres. L’enseignement mutuel, comme on le voit, remonte au delà des Bell, des Lancaster, des Pestalozzi èt des Girard.
A cette époque, l'éducation physique n’était pas encore entrée dans le domaine de l’éducation. Cependant Trotzendorf ne défendait pas les jeux qui développent la force et l’agilité, comme la course et la lutte ; mais la loi défendait de se baigner en été dans l’eau froide, et d’aller en hiver sur la glace ou de jeter des boules de neige.
Il n’est pas nécessaire de faire remarquer les lacunes que présente l’enseignement dans l’école’ de Trotzendorf; il y a loin de l’établissement de Goldberg aux collèges d’aujourd’hui. Mais, sous le rapport de la vie morale, de la discipline et de l’esprit, Goldberg n’a peut-être jamais été dépassé. A la vérité, « Trotzendorf, comme disait^ Mélanchthon, était fait pour diriger un collège comme Scipion l’Africain pour commander des armées. » Mais, indépendamment de ces qualités personnelles , si essentielles dans la vie d’un établissement, l’organisation imaginée par Trotzendorf avait réuni maîtres et élèves en un corps unique, dont les différents organes se soutenaient mutuellement, tandis que dans la plupart des établissements, il existe deux corps étrangers l’un à l’autre, celui des maîtres et celui des élèves. La force de Trotzendorf était pour ainsi dire décuplée par le grand nombre d’élèves intéressés par leurs fonctions ou leurs charges à la marche et au gouvernement de la maison, et les mutineries, si fréquentes dans les établissements , étaient rendues presque impossibles.
De rudes épreuves fondirent sur Trotzendorf dans les dernières années de sa vie. En 1549, trois de ses élèves furent condamnés à mort par le duc Frédéric III pour avoir jeté un verre de bière à la tête d’un agent de police qui les avait provoqués. En 1552, la disette visita cruellement Goldberg. En 1553, la peste y étendit ses ravages. En tin, en 1554, un incendie le détruisit de fond en comble.
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Trotzendorf se retira à Liegnitz avec sa nombreuse famille, en attendant la reconstruction de ses bâtiments; mais l’infortuné vieillard ne devait pas retourner à Goldberg. Le 20 avril, comme il expliquait à ses élèves ces paroles du psaume 23 : «Quand je marcherais par la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal; car tu es avec moi, ton bâton et ta houlette me consolent,» il fut frappé d’apoplexie. En tombant, il regarda le ciel et prononça encore ces paroles : Ego vero, auditons, nunc avocor in aliam scolam : « Je suis rappelé dans une autre école » Il expira cinq jours après, à l’âge de soixante-six ans. Trotzendorf ne s’était jamais marié, et il avait dépensé toute sa fortune en œuvres de bienfaisance. A l’exception d’un catéchisme en latin et de quelques livres de prières, il n’a laissé aucun écrit après lui.
§ 4. Starm.
Jean Sturm, le plus célèbre des pédagogues du seizième siècle, naquit à Schleiden dans la Prusse rhénane. Comme son père était trésorier du comte de Manderscheid, sa première éducation se fit avec les fils de son souverain. Il fréquenta ensuite l'école des Jéromites à Liège, puis il alla à Louvain, où il fut trois ans étudiant et deux ans professeur. üe Louvain il se rendit à Paris pour étudier la médecine ; il y donna aussi des cours sur les classiques grecs et latins. Sa réputation s’étendit rapidement. Erasme, Mélanchthon et Bucor étaient au nombre de ses correspondants. En 1537, il vint à Strasbourg, où il demeura jusqu a sa mort.
Strasbourg doit à sa situation géographique, entre la France et l’Allemagne, la Suisse et les Pays-Bas, d’avoir été de tout temps une ville importante. Son admirable cathédrale témoigne de son état florissant au moyen âge. Des hommes célèbres ont étendu sa renommée par l’éclat de leur génie. Tauler, au quatorzième siècle, y fit entendre sa mâle et puissante parole ; on le surnomma le doc -
leur éclairé. A la fin du quinzième siècle, Jean Gauler, non moins éloquent, et animé d’un zèle tout apostolique, y prêchait devant l’empereur Maximilien des sermons d'une fiancliise et d’une sévérité qu’on ne tolérerait plus aujourd'hui. Quand la réforme survint, Strasbourg ne se laissa pas absorber entièrement par le mouvement qui entraînait l'Allemagne; il eut assez de force pour conserver une certaine mesure d’indépendance : il avait ses propres docteurs qui, comme Bucer, s’efforcaient de tenir un justé milieu entre Luther, Calvin el Zwingli.
C'est au milieu du travail de la réforme que Jean Sturm, déjà gagné aux idées nouvelles, vint à Strasbourg, et qu’on lui confia l’organisation d’un gymnase qui fut ouvert en mai 1538. Ce gymnase, que son recteur rendit si célèbre, est le premier établissement scientifique qu’ait possédé Strasbourg. Dans le plan d’organisation publié sous le titre de : De litterarum luctis recie aperiendis , Sturm pose déjà les bases d’une académie, destinée à compléter les études du gymnase ; mais ce ne fut que vingt-neuf ans plus tard, c’est-à-dire en 1567, qu’il put achever son édifice scientifique. L’empereur Maximilien conféra alors au gymnase de Strasbourg les privilèges d’une académie, et Sturm fut nommé recteur perpétuel. Mais en 1581 le para luthérien ayant fini par l’emporter sur les réformés, Sturm, qui avait défendu ces derniers contre Jean Pappus, fut congédié. Trop âgé pour recommencer une œuvre pédagogique nouvelle, il passa dans la retraite les dernières années de sa vie, et mourut en 1589, à l’âge de 82 ans, fatigué de la vie, épuisé de travail, et se réjouissant d’entrer en possession d’une vie nouvelle et meilleure. Ses restes mortels reposent dans le cimetière deSaint-Gall.
Après cet aperçu historique sur la vie de Jean Sturm, essayons d’analyser et de caractériser son œuvre pédagogique.
Sturm était, en matière d’éducation, l’homme de son siècle. Cette circonstance contribua certainement beaucoup à ses succès : celui qui marche de concert avec ses
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contemporains fait plus facilement son chemin que celui qui nage contre le courant. « On doit, disait-il, se proposer trois choses dans une école : la piété, le savoir et l’éloquence. » 11 suit de là que le savoir et l’éloquence seraient les caractères essentiels de l’homme lettré, car la piété est de tous. C’est aussi ce que Sturm a exprimé quelque part par cette exclamation : « Connaissances, pureté et ornement du langage,, tels sont les éléments de l’éducation scientifique! »
Sturm distingue dans l’éducation trois degrés correspondant à trois institutions distinctes : la famille, le gymnase et l’académie.
Jusqu’à sept ans l’enfant doit demeurer dans la famille, sous l'égide de sa mère, qui lui délie la langue, guide ses premiers pas, et lui inculque les notions élémentaires qui doivent l’orienter dans la vie.
De sept à seize ans, l’enfant qui veut jouir des avantages d’une culture scientifique doit fréquenter le gymnase pour étudier le latin et apprendre à parler avec grâce. Durant ce temps l’enfant est sous l’action directe et constante du maître qui l’instruit, l’interroge, le corrige, lui donne des tâches, le fait réciter, etc.
De seize à vingt et ùn ans, les jeunes gens qui ont parcouru les différentes classes du gymnase doivent apprendre à parler avec plus de facilité et de connaissance des choses. Dans l’académie, l’instruction doit être plus libre que dans le gymnase. Le professeur expüque, développe, et les étudiants écoutent et prennent des notes pour repasser ce qu’ils ont entendu1.
Au commencement, le gymnase de Strasbourg n’avait que neuf classes (7 à 16 ans) ; mais dans les Epistolæ classiez que Sturm écrivait en 1565 pour les professeurs du
1. Cette manière de donner les cours académiques ou universitaires est fort commode pour le professeur, mais elle est peu propre à stimuler le zèle des étudiants faibles ou paresseux. Aussi voyons-nous bon nombre de professeurs s’affranchir aujourd’hui de cette méthode et se mettre à interroger leurs élèves comme ou le fait dans les gymnases.
gymnase, nous voyons qu’il comptait alors dix classes. Voici d’après ces Epislolæ quels étaient les objets d’enseignement pour chaque classe ; je les indique comme caractéristique des études dans l’époque classique.
10e Classe. Forme et prononciation des lettres. Enseignement de la lecture. Commencement des déclinaisons et conjugaisons. Récitation du catéchisme allemand, attendu que les enfants ne comprennent pas encore le catéchisme latin.
9e Classe. Etude des déclinaisons et conjugaisons régulières et irrégulières. Récitation des mots latins employés dans la vie commune. Les mots de chaque leçon doivent appartenir à la meme classe d’idées. — Par cette étude, Sturm veut remédier aux lacunes de la première éducation, qui n’a point pourvu l’enfant de mots laiins comme cela avait lieu dans les familles romaines.
8e Classe. Continuation du vocabulaire des mots usuels. Etude des huit parties du discours. Déclinaisons et conjugaisons considérées dans la proposition. Lecture et explication de quelques lettres de Cicéron. Composition de phrases latines. Vers la fin de l’année, exercices de style.
7e Classe. Syntaxe latine, mais avec le moins de règles possible et expliquées sur des phrases do Cicéron. Lecture journalière des lettres de Cicéron avec répétition des règles de la syntaxe. Exercices de composition préparés avec les élèves. Traduction, le dimanche, du catéchisme allemand en latin classique. On ne fera d’exception que pour les termes consacrés par l’Eglise, tels que Trinitas , sacra mentum , baplismus , etc.
6° Classe. Répétitions pour ne pas oublier ce qui a ôté appris dans les classes précédentes. Traductions de lettres de Cicéron en allemand. Traductions de poésies. Suite de la traduction du catéchisme. Lecture de quelques lettres de saint Jérôme. Commencement du grec.
5“ Classe. Etude de mots désignant des choses inconnues des élèves. Versification. Mythologie. On lira Cicéron, Caton Lælius et les Eglogues de Virgile. Etude du vocabu-
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laire grec. Exercices de style, de versification latine. Traduction de morceaux oratoires en allemand, puis en latin. Explication de l’une des plus courtes épîtres de saint Paul.
46 Classe. Les élèves de cette classe connaissant les grammaires latine et grecque, et étant pourvus d’un nombre considérable de mots dont le sens a été déterminé et fixé par des exemples, il s’agira de les faire lire beaucoup, apprendre par cœur, expliquer, etc. On lira le sixième discours à Verrès, parce qu’il renferme presque tous les genres de narration; puis des lettres d’Horace. En grec on continuera la grammaire et lira le volumen exemplorum. Répétition de ce qui a ôté appris dans les classes précédentes. Exercices de style. Le samedi et le dimanche, les élèves liront et paraphraseront les petites épîtres de saint Paul.
3° Classe. Répétitions. Rhétorique : les figures seront expliquées en regard des exemples. Discours pour Cluentio . Lecture des meilleurs discours de Démosthène, puis Homère, savoir l’Odyssée et le premier chant de l’Iliade. Lecture et récitation partielle ou totale d’épitres de saint Paul. Exercices de style. Traductions de morceaux oratoires grecs en latin. Transposition dans un autre rhythme des odes de Pindare et d’Horace. Composition de poésies, lettres, etc. Représentation de comédies de Plaute et de Térence. Toutes les pièces de ces deux auteurs doivent être représentées dans les quatre classes supérieures.
2e Classe. Les élèves, sous la direction du maître, expliqueront les orateurs et les poètes grecs. Particularités du langage poétique et oratoire. Copie des passages les plus remarquables des auteurs classiques. Dialectique et rhétorique, étudiées en regard de discours de Cicéron et de Démosthène. Exercices journaliers de style. Exercices dans le style oratoire. Le dimanche, on lira et l’on récitera en entier l’épître de saint Paul aux Romains. Représentation des comédies do Térence et de Plaute, — de quelques scènes d’Aristophane, d’Euripide et de Sophocle.
lre Classe. Continuation de la dialectique et de la rhét» torique. Virgile, Horace, Homère. Traduction de Thucydide et de Salluste. Représentations hebdomadaires. Le? compositions des élèves doivent être faites d’après les règles de l'art. Les lettres de saint Paul seront expliquées par les élèves, qui paraphraseront les passages les plus remarquables d’après l’art des rhéteurs.
Académie.
L’académie, qui comprenait cinq années d’études, avafr trois facultés : théologie, jurisprudence et médecine; plus cinq cours spéciaux, réunis aujourd’hui à la faculté de philosophie, savoir : les mathématiques, l’histoire, la dialectique, la rhétorique, la grammaire et la lecture de? poètes. On peut se faire une idée de ce qu’étaient les études dans l’académie de Strasbourg par le résumé suivant du programme pour le semestre d’hiver 1578 — 79.
Théologie. Explication des Psaumes, du prophète Danie^ des Actes des Apôtres, de l’épître aux Galates, du livre &3h Juges (4 professeurs).
Jurisprudence. Explication des Pandectes et des Institutions (3 prof.).
Médecine. Explication de Galien et d’Aristote.
Philosophie. Les six premiers livres d’Euclide. Physique . — Explication de Tacite. — Éthique d’Aristote. — Organum du même. — Hébreu. — Disputes publiques.
L’établissement scientifique dont Sturm avait doté lt ville de Strasbourg acquit bientôt une réputation extraordinaire. En 1578, il ne comptait pas moins de mille élèves, parmi lesquels près de deux cents appartenaient à la noblesse, vingt-quatre étaient des comtes ou barons et trois des fils de princes. L’Allemagne, la France, l’Angleterre, le Danemark, le Portugal et la Pologne envoyaient des élèves à Strasbourg. L’influence de Sturm sur l’organisation des études s'étendit dans une grande partie do l’Europe, par ses élèves d’abord, puis par son exemple *t ses conseils. Dans cette époque de création et de ren qu -
TK.',irS MODERNES.
veJlement, un grand nombre de gymnases furent organisés en divers pays sur le modèle de celui de Strasbourg.
Les jésuites, dont nous nous occuperons bientôt, furent entraînés par ce courant, au point qu’ils étaient frappés et peut-être un peu confus de la ressemblance de leurs collèges et de leurs méthodes d’enseignement avec le gymnase et les méthodes d’enseignement de Sturm.
Et cependant que d’imperfections dans ce système d'éducation; que de lacunes dans ce plan d’enseignement! Cette servile imitation des anciens, cette constante préoccupation des formes du langage, est-ce là ce qui doit caractériser l’éducation supérieure? Sturm, avec toute son époque, était tombé dans la cicéromanie si justement blâmée par Erasme ; il avait abandonné la voie du développement libre, naturel et national. Allemands, Français, Anglais, tous devaient devenir des Romains et des Grecs.
Pour atteindre ce but, on allait jusqu’à faire représenter parles élèves les pièces les plus licencieuses de Térence : on sacrifiait la pureté du cœur et des pensées à la forme, à l’élégance, à la pureté du langage. Et encore cette étude du latin était-elle incomplète : on n’étudiait que Cicéron et les auteurs qui se rapprochent le plus de sa manière d’écrire. Cornélius Népos, Tacite, Tite-Live, qui sont maintenant en honneur dans les études, étaient à peine connus.
Cette étude des anciens était incomplète sous un autre rapport encore. On étudiait la langue de Cicéron, et non Cicéron et son siècle. Sans doute qu’en étudiant la langue de Cicéron, on apprenait aussi à connaître Cicéron; mais cette connaissance était toujours l’accessoire et jamais le but de l’étude. On ne soumettait pas les anciens, comme aujourd’hui, à une étude approfondie, philosophique.
Et quelle étrange méprise que de vouloir enfermer la Culture scientifique d’une nation dans les formes d’une langue étrangère ! Pour réussir, il eût fallu vaincre tout d’abord l’antagonisme de la langue nationale, jeune, vigoureuse, populaire. Mais un tel résultat n’était n i
possible, ni désirable. L’avenir était à la langue maternelle; et la vraie culture moderne, la culture conforme aux besoins et au génie des peuples n’était pas dans les gymnases latins du seizième et du dix-septième siècle : elle était en germe dans le travail religieux de l’époque, c’est-à-dire dans la traduction de la Bible, dans les cantiques, les sermons et les catéchismes en langue vulgaire, et dans ces pauvres écoles populaires ou l’on parlait la langue maternelle. On s’étonne aujourd’hui que Sturm n'ait pas eu l’idée de l'aire de la langue allemande une branche d’enseignement, et que même il méprisât l’allemand et le français, quoiqu’il avoue quelque part que Luther et Philippe de Commines ont aussi bien écrit que les anciens les plus célèbres.
Je ne m’arrêterai pas ici sur les autres lacunes des gymnases du seizième siècle : sur l'absence totale du calcul de la géographie, de l’histoire, de l'histoire naturelle, du dessin et des langues vivantes. Presque tout le temps était consacré au latin et au grec, sans qu’on parvînt cependant à des résultats supérieurs à ceux qu’on obtient aujourd’hui dans nos gymnases ou collèges littéraires, sauf pour la facilité de parler le latin.
Malgré toutes ces imperfections, le gymnase do Strasbourg était à la hauteur de l’époque, et sa réputation, comme nous l’avons vu, était immense. On ne peut eu dire autant de son académie, édifice incomplet et inachevé. Le programme cité plus haut est d’une pauvreté excessive. C’était, avec les prétentions d’une université, une répétition ennuyeuse des classes supérieures du gymnase. Comme l’académie nepouvait délivrer le diplôme de docteur, mais simplement celui de bachelier et de maître de philosophie, les étudiants étaient obligés d’aller terminer ailleurs leurs études. Cet état d’imperfection
1. Dans les dernières années, Sturm fit enseigner les premier» <S‘4~ ments du calcul dans les classes supérieures. — Les quatre premières règles s’npprcnaicnt dans les universités
TEMPS MÛDERNES-
dura jusqu’en 1621. A cette époque, l’académie de Strasbourg fut élevée au rang d’université par l’empereur Ferdinand II.
Les remarques qui précèdent, on l’a déjà compris, se rapportent à tous les établissements scientifiques du seizième et du dix -septième siècle. Je ne les répéterai pas à l’occasion des jésuites, dont nous allons nous occuper, et qui, eux aussi, ont suivi le courant du siècle et s'y sont maintenus sans modifications bien profondes, par la raison que le latin est la langue de l’Eglise catholique et que l’unité de langage est une garantie de l’uniformité dans les rites et de l’unité dans la doctrine.
b. COURANT CATHOLIQUE AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (COMMENCEMENT DU DIX-HUITIÈME).
Nous commencerons par
§ 5. Lés Jésuites.
Ou n’attend pas de moi, sans doute, que je m’étende ici sur tout ce qui concerne l’ordre des jésuites : j’écris une histoire de la pédagogie, et par conséquent, je ne dois m’arrêter que sur ce qui rentre plus ou moins directement dans mon sujet. Les jésuites ont joué et jouent encore un grand rôle dans l’enseignement, et c’est sous ce rapport que nous devons nous en occuper.
Ignace de Loyola (né en 1491, six ans après Luther), en fondant l'ordre dee jésuites, s’était proposé deux choses : relever la puissance papale et convertir les hérétiques. L’instruction devait servir de moyen pour atteindre ce double but. D’après la bulle de Pie VII, qui rétablit la société de Jésus, que le pape Ganganelli avait supprimée, les jésuites auraient présentement la mission « de prêcher, de confesser, de se consacrer à l’éducation de la jeunesse catholique suivant les principes de la foi et les règles de
l’ordre, enfin de diriger les collèges et les séminaires. » A côté de la Réformation, qui repousse l’autorité du pape, les jésuites, depuis la restauration de l’ordre, ont un second adversaire à combattre, savoir la Révolution , par quoi il faut entendre ce principe moderne qui, depuis Spinosa, se pose en antagonisme de la religion catholique et tend à opérer une transformation radicale dans les institutions religieuses et politiques.
Le système pédagogique des jésuites est renfermé dans un plan d’études intitulé : Ratio et institutio studiorwnsocietalis Jesu. Ce plan, élaboré en 1588 par cinq pères, fut d’abord mis à l’essai, puis, après expérience faite, publié en 1599 par le général de l’ordre, Claude d’Aquaviva. Il a été depuis modifié deux fois : dans la première moitié du siècle passé, et en 1832. Le général Roothann, à l'occasion du dernier remaniement, dit qu’il n’est pas question d’un nouveau plan, mais qu’il s’est agi simplement d’approprier le plan ancien aux besoins de notre époque. « Rien d’essentiel, ajoute-t-il, ne pouvait être changé dans un plan dont l’excellence a été démontrée par deux siècles d’expérience. »
D’après ce plan, les études, chez les jésuites, comprennent deux degrés principaux, l’un inférieur — studio, inferiora , — et l’autre supérieur, studia superiora. — Voici un rapide aperçu de ces études :
Studia inferiora.
Les études inférieures se subdivisent en cinq degrés ou classes.