‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 56 sur 101 · Livre premier.-— Introduction. — Les deux premières années · texte numérisé non relu

Livre premier.-— Introduction. — Les deux premières années

Tout est bien sortant des mains de l’auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l’homme : Telles sont les paroles sentencieuses par lesquelles s’ouvre Y Emile. Rousseau se place d’emblée sur le terrain de la nature ; il veut une éducation faite par la nature, ou du moins conforme à la nature : c’est sa thèse philosophique appliquée à l’éducation.

Dans l’état présent des choses, l’homme a besoin d’être façonné pour la société ; autrement tout irait encore plus mal pour lui. Son éducation actuelle est et doit demeurer tout à la fois l’œuvre de la nature, des hommes et des choses. « Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent, est l’éducation des choses. Chacun de nous est formé par ces trois sortes de maîtres1. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé ; celui dans lequel elles tendent aux mêmes fins va seul à son but ; celui-là seul est bien élevé. » Mais il est presque impossible de mettre d’accord ces trois maîtres; trop de causes viennent en déranger l’harmonie. « Tout ce qu’on peut faire, à force de soins, c’est d’approcher plus ou moins du but. »

Et quel est ce but en matière d’éducation? Ce butœst

i. Les églises chrétiennes y ajoutent encore l'action du divin Maître, agissant sur l’homme par sa parole et par son esprit ou sa grâce.

celui de la nature même, à laquelle il faut subordonner, comme à leur règle, et l’éducation des hommes et celle des choses. Demande-t-on quel est le but de la nature? Rousseau répond que c’est la satisfaction de ses propres besoins. a L’homme naturel, dit-il, est tout pour lui, il est l’unité numérique, l’entier absolu qui n’a de rapport qu’à lui-même ou à son semblable. L’homme civil n’est qu’une unité fractionnaire. Les (soi-disant) bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative et transporter le moi dans l’unité commune. » G’est-à-dire que l’égoïsme serait le but de l’éducation, et que ce que nous appelons sacrifice , renoncement , abnégation, serait une erreur, une monstruosité naturelle. Dire à Dieu : que ta volonté soit faite et non pas la mienne , ce serait un suicide de la nature1.

Cependant Rousseau se demande ce que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour soi, et il ajoute : « Si peut-être le double objet qu’on se propose pouvait se réunir en un seul, en ôtant les contradictions de l’homme, on ôterait un obstacle à son bonheur! » Continuons. Rousseau a bientôt renversé l’obstacle qu’il avait entrevu, et il dit, avec une confiance qu’aucun fait ne justifie : a Pour former cet homme rare (vivant pour soi et remplissant ses devoirs envers lesautres !) qu’avonsnous à faire ? Beaucoup sans doute ; c’est d’empêcher que rien ne se fasse. Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme, et quiconque est bien élevé pour celui-là, ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’Eglise, au barreau, que m’importe ! avant la vocation des parents, la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. »

Rousseau apprendra donc à son élève à vivre d’une ma-

1. On verra plus loin que Rousseau ne tire pas de telles conséquences de ses principes; mais elles y sont renfermées.

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nière naturelle, c’est-à-dire à faire usage de ses organes, de ses sens, de ses facultés, de toutes les parties de son être. Il sera l’unique objet de son existence; il ne lui parlera donc ni de parents, ni de famille, ni de société, ni de patrie, ni de Dieu, car tout cela est hors de lui. Il faudra que dans son élève le moi occupe tout, remplisse tout, que tout en sorte et que tout s’y rapporte.

Après cet exposé de son système, Rousseau aborde les détails pratiques de l’éducation. L’enfant, dit-il, devrait être élevé et nourri par sa mère, selon la loi de la nature; et le père devrait aussi s’en occupei4 ; celui, ajoute-t-il, qui fie peut remplir ses devoirs de père, n’a point le droit de le devenir. Mais la société est corrompue : les femmes ne veulent plus élever leurs enfants. Rousseau prend donc pour élève un de ces petits, jetés dès la naissance hors de la voie naturelle, et il va essayer de l’élever d’une manière conforme à la nature. C’est ainsi que, dès le début, Rousseau se place avec son élève dans une position exceptionnelle et contre nature. Exceptionnelle , parce qu’il est impossible que la généralité des enfants soit élevée hors de la famille, comme son Emile; et contre nature , puisque de l’aveu même de Rousseau, c’est à la famille qu'incombe le devoir d’élever les enfants. Que n’a-t-il donc fait choix, comme Pestalozzi dans Léonard et Gertrude, d’une mère vertueuse et active, qui sût bien discipliner ses enfants, ou mieux encore, d’une famille honnête et pieuse qui aurait pu servir de modèle aux autres?

Rousseau en sa qualité de gouverneur, commence par chercher une nourrice pour son nouveau-né, sain et vigoureux garçon : il ne le voulait pas autrement. A d’autres le soin d’élever des enfants faibles, maladifs ou cacochymes. Comme il ne fait qu’écrire un livre, la nourrice

se présente à point nommé, nouvellement accouchée

saine de corps et de cœur. Ces qualités sont essentielles*.

1. Moi qui élève des enfants réels et non imaginaires, j’ai été obligé

Pour obtenir un bon lait, il ne donne à sa nourrice que des légumes et autres substances végétales. L’exemple des vaches, qui se nourrissent de foin et d’herbe et donnent un lait excellent, à induit ici notre philosophe en erreur. La plupart des légumes et des fruits aigrissent le lait des femmes et donnent des coliques aux enfants. Ce qui convient le- mieux aux femmes qui allaitent, ce sont les viandes et le laitage avec un peu de vin et une vie tranquille. Rousseau veut que son nourrisson habite la campagne. Hélas! le conseil est bon, mais combien peu de citadins peuvent en profiter ! Insensiblement, et en ceci il a raison, il .veut qu’on habitue le nourrisson à être lavé avec de l’eau froide, été et hiver. Dès sa naissance, il lui accorde la liberté de ses membres, il proscrit le maillot. J’ajoute que le berceau est également inutile ; il est peut-être dangereux ; en tous cas, il occasionne de nombreux accidents.

L’éducation de l’enfant commence à sa naissance. Elle consiste d’abord h empêcher qu’il ne prenne des habitudes dont il deviendrait l’esclave. 11 faut le mettre « en état d’être toujours maître de lui-même et de faire en toutes choses sa volonté, sitôt qn’il en aura une. » Conseil dangereux. s’il était praticable! Dès que l'enfant prend plaisir à voir des objets, il faut lui en montrer de toutes sortes, même « des animaux laids, dégoûtants, bizarres, des sei> pents, des crapauds, des écrevisses. » Il faut aussi lui faire voir des masques de plus en plus laids, afin de l’aguerrir. On l’habituera également aux détonations des armes à feu par des coups de plus en plus forts. « Avec une gradation lente et ménagée, on rend l’homme et l’enfant intrépides à tout. »

de chercher une nourrice pour un petit avorton, venu avant terme, faible, chétif, n’ayant qu’un souffle de vie et né dans les circonstances les plus critiques; moins heureux que Rousseau, je n’ai pu trouver qu’ur.e nourrice accouchée depuis cinq mois, mais gaine de cœur et de corps. On craignait à cause de cette circonstance ; néanmoins tout a parfaitement bien réussi, l’enfant a prospéré au delà de toute attente. On ne vit jamais garçon plus fort et plus solide.

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Dans le commencement de la vie, l’enfant n’est occupé que de ce qui frappe ses sens ; il faut entrer dans cette disposition naturelle et lui laisser examiner, palper les objets ; cela fournit les premiers matériaux de ses connaissances.

Quand l’enfant crie, c’est qu’il éprouve un besoin, et l’on doit chercher à le satisfaire. Il faut cependant prendre garde qu’il ne devienne volontaire et capricieux. Le remède contre les caprices se trouve dans la liberté : « Moins contrariés dans leurs mouvements, les enfants pleurent moins ; moins importuné de leurs pleurs, on se tourmentera moins pour les faire taire; menacés ou flattés moins souvent, ils seront moins craintifs ou moins opiniâtres, et resteront mieux dans leur état naturel... Les longs pleurs d’un enfant qui n’est ni lié ni malade, et qu’on ne laisse manquer de rien, ne sont que des pleurs d’habitude et d’obstination. Ils ne sont point l’ouvrage de la nature, mais de la nourrice qui multiplie les soins à l’enfant, sans songer qu’en le faisant taire aujourd’hui, elle l’excite à pleurer demain davantage. Le seul moyen de guérir ou de prévenir cette habitude, est de n’y faire aucune attention. Personne n’aime à prendre une peine inutile, pas môme les enfants. »

Après avoir parlé du sevrage et proscrit les jouets, Rousseau passe au langage. Il ne veut pas qu’on parle trop tôt aux enfants, qu’on mette trop d’importance aux fautes qu’ils commettent, et qu’on élargisse leur vocabulaire au delà de leur horizon. En revanche, il exige qu’on leur apprenne à articuler distinctement, et il prétend que dans les campagnes les enfants ont la prononciation plus ferme et plus distincte que dans les villes, parce que les enfants des paysans apprendraient à parler d’une manière plus naturelle que ceux des citadins.

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