‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 57 sur 101 · Livre II. — Enfance d’Emile (de 2 à 12 ans · texte numérisé non relu

Livre II. — Enfance d’Emile (de 2 à 12 ans

Quand l’enfant commence à marcher et à parler, il çntre dans une nouvelle phase de développement. La

première chose à observer, au début de ce second ternie, c’est de ne pas entourer l’enfant de trop de soins, de trop de précautions. « Emile n’aura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières. » S’il tombe, s’il se blesse, s’il se coupe, le mal est fait, et l’on ne s’empressera pas d’accourir à son secours de peur de l’effrayer. De cette manière, il apprendra à se soumettre à la dure loi de la nécessité, il deviendra patient, prudent, courageux. On l’entourera sans doute de précautions, mais à son insu : il faut qu’il ait partout le sentiment de sa liberté, de son indépendance, et qu’il apprenne de bonne heure à se suffire à lui-même.

Sur ce principe d’éducation, Rousseau construit toute une théorie du bonheur. On est malheureux, dit-il, dès que les désirs dépassent notre pouvoir de les satisfaire. Il faut conséquemment diminuer ses besoins et étendre ses forces. Or, on resserre les désirs en évitant de les satisfaire, et on fortifie le pouvoir en laissant à l’enfant son indépendance et sa liberté. Dans la vie sociale, dit-il, on est tous dépendants les uns des autres : les désirs sont immenses et le pouvoir des individus excessivement borné; c’est la source de maux infinis. Dans la vie de nature, il y a équilibre entre les désirs et le pouvoir de les satisfaire. « O homme ! s’écrie-t-il, resserre ton existence au dedans de toi, et tu ne seras plus misérable. Reste à la place que la nature t’assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t’en pourra faire sortir : ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et n’épuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne t’a pas données pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver. Ta liberté, ton pouvoir ne s'étendent qu’aussi loin que tes forces naturelles, et pas au delà ; tout le reste n’est qu'esclavage, illusions, prestige... L’homme vraiment libre ne veut que ce qu’il peut, et fait ce qui lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s’agit que de l’appliquer à l’enfance, et toutes les règles de l’éducation vont en découler. »

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Il y a beaucoup de vérité dans ces paroles de Rousseau, d’ailleurs moins excentrique que Diogène, qui, lui aussi était travaillé de l’idée que l’on doit pour son bonheur restreindre ses besoins, et augmenter ses forces; mais il ne faut pas oublier non plus que l'équilibre a été rompu dans l’homme par le péché, et qu’il ne. peut être rétabli complètement ici-bas. Au reste, voici comment Rousseau veut qu’on travaille àle maintenir dans l’enfant : « L’homme sage, dit-il, sait rester à sa place ; mais l’enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne saurait s’y maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir; c’est à ceux qui le gouvernent à l’y retenir, et cette tâche n’est pas facile. Il ne doit être ni bête ni homme, mais enfant; il faut qu’il sente sa faiblesse et non qu'il en souffre ; il faut qu’il dépende et non qu’il obéisse; il faut qu’il demande et non qu’il commande. Il n’est soumis aux autres qu’à cause de ses besoins, et parce qu’ils voient mieux que lui ce qui lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul n’a droit, pas même le père, de commander à l'enfant ce qui ne lui est bon à rien... Quiconque fait ce qu'il veut est heureux, s’il se suffit à lui-même ; c’est le cas de l’homme vivant dans l’état de nature. » Mais les besoins de l’enfant passent encore ses forces; il faut donc peu à peu régler ceux-là par la dépendance, et étendre celles-ci par l’exercice; car nous étions tous faits pour être hommes si les lois et la société ne nous eussent replongés dans l’enfance. « Les riches, les grands, les rois sont tous des enfants qui, voyant qu’on s’empresse à soulager leur misère, tirent de là même une vanité puérile, et sont tout tiers des soins qu’on ne leur donnerait pas s’ils étaient hommes faits. »

Passant à l’instruction et à la morale, Rousseau veut qu’on en retarde le plus possible le commencement. On peut répondre aux questions des enfants, ou si on le juge bon, y opposer un refus formel comme la nécessité; mais il faut éviter l’étude et sa contrainte , la morale et ses réprimandes. La connaissance du bien et du mal viendra

plus tard. Si l’enfant brise les vitres de sa chambre, on l’enfermera dans une chambre borgne, et s’il en demande la raison on lui dira que c’est pour qu’il n’ait plus de vitres à briser. On le laissera retourner dans sa chambre dès qu’il promettra spontanément de ne plus briser de vitres. « Il est bien étrange, dit Rousseau, quo depuis qu’on se mêle d’élever des enfants on n’ait imaginé d’autre instrument pour le3 conduire que l’émulation, la jalousie, l’envie, la vanité, l’avidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes à fermenter et les plus propres à corrompre l’âme, même avant que le corps soit formé. » Mais soumettez l’enfant à la loi de la nécessité, qu’un « non prononcé soit un mur d’airain » pour lui, et tout changera de face ; il deviendra « patient, résigné, paisible, même quand il n’aura pas ce qu’il aura voulu; car il est dans la nature de l’homme d’endurer patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté d’autrui. » « Il ne faut point se mêler d’élever un enfant, dit-il ailleurs, quand on ne sait pas le conduire où l’on veut par les seules lois du possible et de l’impossible. La sphère de l’un et de l’autre lui étant également inconnue, on l’étend, on la resserre autour de lui comme on veut. On l’enchaîne, on le pousse, on le retient avec le seul lien delà nécessité, sans qu’il en murmure; on le rend souple et docile par la seule force des choses, sans qu’aucun vice ait l'occasion de germer en lui... Mais ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale, il n’en doit recevoir que de l’expérience; ne lui infligez aucun châtiment, car il ne sait ce que c’est qu’être en faute; ne lui faites jamais demander pardon, car il ne saurait vous offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit moralement mal et qui mérite ni châtiment ni réprimande. »

Ces affirmations vont trop loin, ce qui n’empêche pas que la fermeté avec les enfants ne les discipline et ne les moralise, tandis que la faiblesse des parents et des maîtres les perd.

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Cependant on ne peutpas renvoyer indéfiniment l’étude de la morale, puisqu’un jour l’enfant doit entrer dans le corps social. Rousseau commence ce sujet par l’idée de propriété, qu'il inculque à son élève en lui faisant faire un dégât dans le jardin, ce qui amène un conflit avec le jardinier. C’est par cette porte qu’il entre dans le monde moral. Mais, continue-t-il, « avec les conventions et le devoir naissent la tromperie et le mensonge. Dès qu’on peut faire ce qu’on ne doit pas, on veut cacher ce qu’on n’a pas dû faire. Dès qu’un intérêt fait promettre, un intérêt plu s grand peut faire violer la promesse; il ne s’agit plus que de la violer impunément. La ressource est naturelle; on se cache et l’on ment. »

D’après les principes qui précèdent, on comprend qu’Emile ne sera point puni s’il tombe dorénavent en faute, dans le mensonge, par exemple, « Le châtiment, dit Rousseau, doit toujours arriver aux enfants, comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge , vous ne les punirez point précisément pour avoir menti; mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de n’être point cru quand on dit la vérité, d’être accusé du mal qu’on n’a point fait, quoiqu’on s’en défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. » Rousseau pense qu’on peut prévenir le mensonge en se conduisant avec l’enfant de manière à ce qu’il n’ait nul intérêt à mentir. « Il est clair, dit-il, que le mensonge de fait n’est ] as naturel aux enfants ; mais c’est la loi do l’obéissance qui produit la nécessité de mentir, parce que, l’obéissance étant pénible, on s’en dispense en secret le plus qu’on peut, et que l’intérêt présent d’éviter le châtiment ou le reproche l’emporte sur l’intérêt éloigné d'exposer la vérité. » Il est évident que la sévérité du commandement et l’obligation du devoir portent facilement l’enfant à mentir, et qu’il faut user â son égard d’une certaine indulgence pour ne pas l’exposer à une forte tentation. Mais ici, comme d’ordinaire, Rousseau va trop loin ; d’ailleurs

sa théorie ne tient pas assez compte de la nature de l’enfant. La disposition au mensonge ne se laisse pas extirper par les moyens qu'il indique : elle ne trouve, son correctif que dans la connaissance de ses fautes et dans le repentir. Le mensonge, on ne doit point l’oublier, n’estpas proprement un vice primitif : il est plutôt un voile que l’orgueil ou l’intérêt jette sur une faute commise pour la cacher. Le mensonge est une conséquence, non la cause d’un désordre moral. Empêcher cette conséquence, c’est sans doute beaucoup, mais c’est avant tout la cause qu’il faut atteindre et détruire. Je n’ai jamais guéri un seul enfant du mensonge qu’en le corrigeant en même temps du vice qui y donnait lieu, tel par exemple que le vol, la gourmandise, la fausse honte ou l’orgueil.

Rousseau veut qu’on s’en tienne, pour la morale, à la distinction du tien et du mien. « Pour paraître prêcher la vertu aux enfants, on leur fait aimer tous les vices : on les leur donne en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux, on les mène s’ennuyer à l’église ; en leur faisant incessamment marmotter des prières, on les force d’aspirer au bonheur de ne plus prier Dieu. La seule leçon de morale qui convienne à l’enfance, et la plus importante à tout âge, estde ne jamais faire de mal à personne. »

Rien de plus capricieux que la marche du style dans l’Emile. Esprit indépendant, Rousseau ne peut s’astreindre à une marche systématique. Une idée lui paraît-elle intéressante, il s’y arrête avec une complaisance marquée. Il fera même un détour pour y revenir. C’est ainsi qu’ après avoir parlé de l’instruction, il y revient encore pour critiquer la méthode d’enseignement basée sur la mémoire. Il prétend qu’avant l’âge de dix à douze ans, il est inutile de rien enseigner aux enfants, puisqu’ils ne comprennent ni la lecture, ni la géographie, ni le calcul. Il ne croit pas non plus qu’avant cet âge un enfant puisse parler deux langues h La mémoire, dit Rousseau, ne peut

1. A Berne, où toutes les écoles sont allemandes, les enfants des fa-

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pas se développer avant l’âge de raison, et il est contre nature de la surcharger de faits que l’intelligence ne saurait encore concevoir. Emile n’apprendra donc rien par cœur, pas même des fables, attendu qu’elles renferment des choses au-dessus de sa portée et une morale qu’il no doit pas encore connaître. Emile n’apprendra à lire et à écrire qu’à mesure que la curiosité et le besoin le presseront d’étudier. Il dessinera, mais d’après nature et quand cela lui plaira. La nature sera son seul guide. Nous verrons plus tard, dans Pestalozzi, que Rousseau n’a pas compris le développement naturel de l’enfant, et que Jà où il n’a vu rien à faire, il y a tout un édifice à construire. Rousseau n’a pas su remonter jusqu’à l’enfantement des idées. Il part toujours du principe que l’on ne doit enseigner à l’enfant que ce qu’il est capable de comprendre. Mais pour arriver à comprendre, il faut cultiver les facultés, et pour cultiver les facultés, il faut les exercer sur l'objet même quelles sont appelées à saisir. L’agriculteur commence par creuser les sillons de son champ; il n’attend pas que la nature les lui trace, car elle ne le ferait jamais.

Mais si Rousseau laisse en arrière le développement intellectuel et moral, dans la crainte de tout gâter, il n’en est pas de même du développement physique. Nous avons déjà vu comment il veut que l’on soigne le petit enfant. Reprenant les soins physiques où il les avait laissés, il nous fait voir Emile dormant sur un lit dur, se couchant sur la terre humide, buvant quand il est en nage (ces deux derniers exemples ne sont pas à suivre), et s’habituant à sortir la tête et les pieds nus. Ses vêtements sont légers, mais larges; sa nourriture est simple, mais abondante. Il ne boit pas de vin, mais il reçoit quelquefois un gâteau pour prix de ses courses. Il s’exerce à porter des

milles françaises parlent les deux langues dès l’âge de six à huit ans, et cela avec une égale facilité. D’abord le français a l’avantage, mais peu à peu l’allemand prendrait le dessus, si l’on n’y veillait attentivement. C’est ce que j’ai observé dans ma propre famille .

fardeaux, à courir, à grimper aux arbres, à nager; il apprendrait à fendre l’air comme l’aigle, ot à ramper dans le feu comme une salamandre si cela était possible. Emile apprend à mesurer de l'œil la distance, la hauteur, les dimensions des objets. Il se forme l’oreille et la voix par le chant. Le tact, l’odorat et le goût lui apprennent h reconnaître les objets et le mettent sur la voie de l’usage que l’on peut en faire. La nuit lui est comme le jour, tant il a l’habitude de se mouvoir au milieu des ténèbres.

En suivant la marche que nous venons d’indiquer, Rousseau, à la fin de cette seconde période de la vie, a un bon gros garçon fort et robuste, quoique un peu rustique. Il lit moins bien qu’un autre dans les livres, mais en revanche il lit mieux dans la nature. Son esprit n’est pas dans sa langue, mais dans sa tête. Il n’a de notions morales que celles qui se rapportent à son état actuel, il n’a aucune notion de Dieu, il ne sait ce que c’est que devoir et obéissance ; mais si on lui dit.: Faites-moi tel plaisir, il s’empresse de vous complaire, et il n’exige jamais rien de personne. Jusqu’ici, il ne connaît qu’une loi, c’est celle de la nécessité. Si vous lui refusez sa demande, il ne dira pas, on m’a refusé 1 mais il dira : Cela ne pouvait pas être. Est-il seul et en liberté, son œil est attentif, son corps est alerte, dispos, léger; on voit que la nature est sa patrie; il est toujours orienté, toujours maître de ses mouvements, jamais embarrassé en face d’un obstacle ou d’une difficulté imprévue. Pédants, qui avez une si haute opinion de votre art, venez et dites si toutes vos méthodes ont jamais rien produit qui soit à comparer à cet élève de la nature !

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