Régime orléaniste
Le gouvernement de Louis Philippe conserva intacte l’institution universitaire, créée par la loi du 10 mars 1806, et que la Restauration avait conservée; mais il en
i. Tableau de l’instruction primaire en France, par Lorrain, i. De l’Education. Epilogue,
47 i HISTOIRE UE LA PÉDAGOGIE.
changea l’esprit et fit faire de rapides progrès, en particulier fi l’instruction primaire. Plus de préoccupations dynastiques et sacerdotales : 'c’est l’esprit de la France qui anime les institutions scolaires. Une ordonnance du roi, en date du 12 mars 1831, supprime le certificat du curé et du délégué de révoque , qu’on avait jusque là exigé des aspirants au brevet de capacité. Ce certificat est remplacé par un certificat du maire de, la commune. Une ordonnance du 18 avril exige que les frères des écoles chrétiennes et les membres d’autres associations qui se livrent à l’enseignement, possèdent le brevet de capacité, en vertu d’un examen. Le gouvernement ( M. de Salvandy ) demande aux recteurs (31 mai 1838) des renseignements confidentiels sur les grands et les petits séminaires, accusés de recevoir d'autres élèves que ceux qui désiraient se vouer à l’état ecclésiastique, ce qui eût été contraire aux ordonnances du 16 juin 1828.
Mais en abolissant les privilèges accordés aux corporations religieuses et à l’Eglise, le gouvernement n’entendait pas leur opposer l’école. Rien de plus beau que ce que M. Guizot écrivait sous ce rapport aux instituteurs, sous la date du 4 juillet 1833. Après leur avoir rappelé leurs différents devoirs, il ajoute : « Le ouré ouïe pasteur » ont aussi droit au respect, car leur ministère répond à » ce qu’il y a de plus élevé dans la nature humaine. S’il » arrivait que, par quelque fatalité, le ministre de la re- » ligion refusât à l’instituteur une juste bienveillance, d celui-ci ne devrait pas sans doute s’humilier pour la re- » conquérir, mais il s’appliquerait de plus en plus à la » mériter par sa conduite, et il saurait l’attendre. C’est au » succès de son école à désarmer des préventions injustes; y> c’est à sa prudence à ne donner aucun prétexte à l’into- » lérance. Il doit éviter l’hypocrisie à l’égal de l’impiété. » Rien d’ailleurs n’est plus désirable que l’accord du » prêtre et de l’instituteur ; tous deux sont revêtus d’une # autorité morale ; tous deux ont besoin de la confiance » des familles ; tous deux peuvent s’entendre pour exercer
* sur les enfants, par des moyens divers, une commune » influence. Un tel accord vaut bien qu’on fasse, pour » l’obtenir, quelques sacrifices, et j’attends de vos lumières » et de votre sagesse que rien d’honorable ne vous coûtera » pour réaliser cette union sans laquelle nos efforts, pour » l’instruction populaire, seraient souvent infructueux. »
Comme je viens de le dire, le gouvernement de juillet, prit essentiellement à tâche de développer l’instruction primaire. « Jamais dit M. Montalivet, dans sa circulaire aux recteurs en datedu lOmai 1831, jamais la nécessité de l’enseignement élémentaire n’a été plus universellement sentie, jamais aussi le gouvernement n’a mieux compris le devoir qui lui est imposé de répandre les lumières. Cette première instruction, qui a été solennellement promise, il y a quarante ans, comme indispensable à tous les hommes, il est temps de travailler efficacement à la propager dans toutes les classes de la société, et surtout dans ces classes laborieuses, dont elle est souvent tout le patrimoine. »
Pour donner un résultat efficace à ses intentions, le gouvernement augmenta considérablement la subvention portée au budget pour l’instruction primaire. En 1831 elle fut élevée à 700,000 francs, en 1832 à 1,000,000 de francs, en 1833 à 1,500, 000 francs, en 1835 à 1,600,000 francs, en 1841 à 2,000,000 de francs, en 1843 à 2,100,000 francs, de 1844 à 1847 à 2,400,000 francs.
La loi du 28 juin 1855 (M. Guizot) ordonnait à toutes les communes d’avoir au moins une école primaire de garçons. Les écoles de filles furent simplement encouragées; mais en 1836 une ordonnance royale leur donna une organisation régulière. Une circulaire de M. Villemain, aux recteurs, en datedu 12 juillet 1842, les invite à provoquer la fondation de nouvelles écoles de filles. Le gouvernement encouragea aussi l’ouverture de salles d’asile. Des essais avaient été tentés en France depuis 1801, mais ce n’est que depuis 1827 qu’elles se sont propagées, sous l’impulsion que sut leur donner M. Cochin. Le gouvernement
encouragea aussi l’ouverture de cours d’adultes et d'écoles primaires supérieures, ou écoles moyennes. « Comme il ne faut pas qu’il y ait une seule commune sans une école primaire, écrivait M. Guizot en 1832, ni un seul département sans une école normale, de même il ne faut pas qu’il y ait une seule petite ville de huit à dix mille âmes sans une école moyenne, qui couronne l’instruction primaire et ne s’arrête que là où commenceraient les études savantes de nos collèges. » Ces deux derniers genres d’institution, écoles moyennes et cours d’adultes, comme aussi les écoles de filles ne réussirent que dans une faible mesure. Il était réservé au ministre actuel de l’instruction publique, à M. Duruy, de les organiser et de les faire vivre. Les autres sphères de l’instruction publique, les collèges, les lycées, les facultés, et tout l’enseignement supérieur, reçurent aussi quelques développements avantageux. L’école normale supérieure eu particulier, fut rétablie et réorganisée.
Le développement de l’instruction primaire, on le comprend, ne pouvait pas se produire sans l’amélioration de l’état d’instituteur et sans la création de nombreuses écoles normales. Il fallut aussi construire ou réparer un très-grand nombre de maisons d’écoles, instituer des commissions locales, pourvoir à l’inspection par des hommes spéciaux, etc., etc.
La première école normale fut fondée en 1810, à Strasbourg, parM. le comte Lezay de Marnésia, alors Préfet du Bas-Rhin. Quelques autres furent ouvertes sous la Restauration. En 1830, on comptait en France treize institutions où l’on préparait des jeunes gens à la carrière d’instituteur. Pendant les deux premières années qui suivirent la révolution de juillet, le nombre des écoles normales s’éleva à quarante-sept. C’étaient tantôt des internats, tantôt des externats, isolés, ou réunis aune école primaire supérieure, ou à un autre établissement. La loi du 28 juillet 1833 prescrivit à chaque département d’avoir une école normale, et. ces établissements reçurent une organisation
régulière. Dans quelques cas, ou permit à deux ou plusieurs départements de fonder une école en commun. Dès 1842, l’administration qui travaillait depuis longtemps à la création d’écoles de filles, encouragea la fondation d’écoles normales d’institutrices, et en 1847 une maison fut ouverte à Paris pour y former des candidats à la direction des salles d’asiles. Une ordonnance du 6 décembre 1845 prescrivait la fondation d’écoles normales secondaires auprès des facultés pour y former des maîtres d’étude, des régents et des maîtres élémentaires pour les collèges. Cette dernière institution n’existe plus.
Comme le dit fort bien M. Duruy dans son rapport à l’Empereur sur l'Etat de l’enseignement primaire pendant l’année 1863, le régime orléaniste « fut la période de création » pour l’enseignement populaire. En 1832, dit ce même rapport, les écoles primaires renfermaient 1 ,935,624 enfants pour 32,560,934 habitants, soit 59 élèves sur 1,000 habitants (1/17° de la population) ; en 1847, il y en avait 3,530,135 pour 35,400,486 habitants, soit 100 élèves sur 1,000 habitants (l/10e de la population. En 1863, on a compté 4,336,368 enfants pour une population de 37,382,225 habitants, soit 116 élèves sur 1,000 habitants (moins de l/8e). Mais il n’y eut pas seulement progrès dans le nombre des écoles, et dans la fréquentation, il y eut aussi progrès dans les méthodes. Sous la restauration sauf dans quelques écoles d’enseignement mutuel, on enseignait partout d’après la méthode individuelle. On lui substitua peu à peu la méthode simultanée. En 1833 le Manuel général fut fondé « pour répandre partout, dit M. Guizot, la connaissance des méthodes sûres, et de tout ce qui peut diriger le zèle, faciliter le succès, entretenir l’émulation1. » Malgré cette sollicitude pour les méthodes, ce n’est que vers 1 840 que des idées plus rationnelles sur l’enseignement commencent à circuler en France, d’abord sous l’impulsion de M. Cousin (1840), qui avait visité les
l. Circulaire aux iustiluteurs, * juillet 1883.
écoles allemandes, puis par M.Villemain (1839 à 1844), et M. deSalvandy qui fut à la tête de l’instruction de 1837 à 1838 et de 1845 à 1848. Une instruction de M. Villemain relative à l’étude des sciences dans les écoles normales primaires (8 déc. 1843) renferme des directions qui n’ont encore rien perdu de leur valeur. « Le conseil royal, ditil entre autres, n’admet, pour les écoles normales primaires, ni les détails sur les logarithmes, ni les leçons d’algèbre1, ni le programme tiré de la géométrie de Legendre, ni tout autre du même ordre. Toutefois, en bornant cet enseignement aux éléments les plus essentiels parmi ceux qui sont le plus immédiatement applicables aux usages de la vie, il faut se garder de l’altérer et de ne donner aux élèves-maîtres que des idées vagues et incomplètes. Il faut que ces jeunes gens sachent trèsbien tout ce qu'on leur apprend. Ainsi par exemple, s’il s’agit d’arithmétique, ils doivent posséder les raisonnements par lesquels on démontre les quatre opérations fondamentales appliquées aux nombres entiers et fractionnaires; s’il s’agit de géométrie, il faut qu’ils connaissent d’une manière complète l’égalité et la proportion des figures, la mesure des aires et celles des volumes, en un mot, il faut que la géométrie qui leur est enseignée soit réduite à sa plus simple expression, mais qu’elle renferme ce que cette partie de la science a d’usuel. »