CHAPITRE XI
XV* SIECLE
Les Miraclc-Piayg de Ghester^ de Coventry et de Towneiey.
La jalousie de Joseph,
Ce n'est réellement qu'aux Miracle-Plays de Ghester que commence le répertoire du théâtre anglais. On cite pourtant un Mystère manuscrit du British Muséum sur le sujet de la descente du Christ aux enfers , qui remonterait au xiv* siècle. Il n'est pas impossible qu'on retrouve d'autres textes et même des collections comme celles que l'on a retrouvées en France. Les savants qui s'occupent de l'ancienne langue de la Comouaille , mélange de celtique et de saxon, prétendent qu'ils produiront des textes de Mystères composés dans cet idiome à une époque très reculée. Nous serons heureux de voir le succès de leurs recherches. Contentons-
nous pour le moment des documents que nous avons sous les yeux.
A quelle date iautril reporter la composition des pièces de Chester? M. Payne Collier les fait remonter au XIV* siècle (History of english dramatic poetryj. M. Henri Hallam déclare qu'il ne peut, d'après le style, leur attribuer une date plus ancienne que le milieu du XV® siècle (Introduction totheliteratureof Europe). On sait, dureste^ que jusqu'au règne d'Edouard III (1338) remploi de la langue française était général en Angleterre , où l'avait introduite Guillaume le Conquérant. Il a donc fallu un certain temps pour qu'il se soit formé des auteurs dramatiques écrivant en anglais.*
On a retrouvé vingtrquatre Miracle-Plays de Chester (jui forment la plus ancienne série que nous connaissions. Après cette collection vient celle deCoventry, au nombre de quarante-deux pièces ; puis celle de Towneley, ainsi appelée parce qu'elle était la propriété de la famille de ce nom. On la désigne aussi sous le titre de Collection de Widkirk. Widkirk était une abbaye près de Wakefield, d'où l'on suppose que viennent ces manuscrits. Ceux-ci sont au nombre de trente. C'est ^u fanatisme des puritains qu'on attribue la destruction de la plupart das manuscrits anglais contenant des pièces de théâtre.
Tous ces Mystères étaient joués par les ouvriers des métiers organisés en confréries. Archdeacon Rogers, qui avait vu représenter les Mystères de Chester, dit : a Chaque com pagnie avait sonPageant . Chaque Pageant était pourvu d'un échafoud avec deux chambres, une
en hauf^ l'autre en bas; Téchafaud était monté sur quatre roues. Dans la chambre du bas les acteurs s'habillaient , dans celle du haut ils jouaient. »
A Coventry (le fait est consigné dans le registre des dépenses communales, cité par Sharp), la confrérie des bonnetiers employait douze hommes , et celle des drapiers dix pour porter et dresser les échafauds. On se servait rarement de chevaux pour traîner ce léger matériel, qu'on ne peut comparer à celui de nos grands Mystères. On voit dans les comptes cités par Sharp le détail des diverses dépenses concernant les machines^ les costumes^ les accessoires, etc., d'une pièce jouée par la Guild ou corporation des forgerons, intitulée : Procès ^ condamnation et crucifiement du Christ. Pour nourriture des acteurs pendant une semaine de répétitions : pain le matin, 4 deniers ; aie, 8 ; pour diner et souper, 9 galons d'ale, 18 deniers, bœuf, vin, etc.
A l'article costumes on voit figurer les robes et chaperons des tourmenteurs , faits de bougran noir , deux mitres pour Gaïphe et Anne , la robe de Dieu toute de cuii* blanc , six peaux , un bâton pour le démon, un cimier de fer pour Hérode, son bonnet rouge, une perruque pour Dieu , les perruques de Jésus et de Pierre, une ceinture pour Dieu, un siège pour le même. Les registres de la corporation du Corpus Christi , à York, conservés au British Muséum, donnent aussi des chiffres assez curieux. Un manuscrit du jeu figure dans les comptes pour 100 shillings; une couronne royale avec le sceptre est cotée 6 deniers, le diadème du Christ et celui des apôtres le même prix , et il y a un
masque par dessus le marché. Dans ces comptes se trouve un payement à des ménestrels employés pour la partie musicale , instruments et chant.
A NewcasUe, la fête du Corpus Domini était également célébrée par une exhibition de drames religieux. La plus ancienne représentation est donnée par la corporation des tonneliers en 1426; puis viennent celles des forgerons et des gantiers , des barbiers , des couvreurs , des selliers , des foulons et des teinturiers , ces derniers en 4477. De tout ce répertoire de Newcastle une seule pièce est restée , Y Arche de Noé (Brand's history of Newcastle) . Dans toutes les villes d'Angleterre, chaque corporation était obligée de fournir son Pageant pour les fêtes du Corpus^ et à ses propres frais. Les prédicateurs en chaire recommandaient aux fidèles d'assister à ces saintes représentations. Les Rois et les Reines se montrèrent souvent aux Pageants de Coventry : Henri V en 1416 , Richard III en 1484, Henri VII en 1486. Les moines de Coventry étaient renommés dans tout le royaume pour l'excellente exécution de leurs Mystères , qui se jouaient sur un large échafaud construit sur le point le plus élevé de la ville. Dugdale , auteur d'une Histoire du comté de Warwik, dit qu'ils jouaient dans le vieux jrhythme anglais, comme il appert du manuscrit intitulé Ludus Coventryœ. Les noms d'auteurs connus sont encore plus rares qu'en France. John Ludgate cite avec éloges un moine de l'abbaye de Bury en Suffolk qui aurait écrit des Miracle-Plays dans la première moitié du XV* siècle.
a*HÉiLTR£ ANGLAIS. — XV* SIÈCLE. 333
IjBs Rois et les grands seigneurs avûent des auteurs à leurs gages pom* égayer les loisirs de leurs châteaux. Si les autres lords n'étaient pas plus généreux que le duc de Northumberland , qui donna à son chapelain 13 shillings et 4 deniers pour la composition d'un intermède, le métier de poëte devait être peulucmtif. Le règne de Henri VII fut le beau temps des mènes* trels et des joueurs d'intermèdes. Les principaux acteurs du palais étaient Richard Gibson et John Englisch.
 la naissance du prince Arthur, en 1486, il se forma une nouvelle troupe qui prit le titre de comédiens du Prince et qui servit aux amusements de la cour. Les acteurs du duc de Buckingham et des comtes d'Oxford et de Northumberland jouaient aussi devant le Roi et recevaient de belles récompenses, 11 y avait alors en Angleterre des acteurs français et allemands , outre les acteurs anglais. Le livre de dépense du Roi Henri YII enregistre avec un soin minutieux les nombreuses sommes données aux comé* diens et aux ménestrels qui contribuèrent aux divertis» sements de Sa Majesté. On y voit figurer les acteurs d'Essex, les acteurs français , les rimeurs d'intermèdes et de ballades , Master Peter, poète italien , Ste* phyn Hav\^se , compositeur de ballets, et jusqu'à des danseuses espagnoles.
La réputation d'avarice que les historiens ont faite à ce monarque ne semble donc pas justifiée de tous points. La vérité est qu'il apportait dans toutes ses affaires particulières le même ordre qu'y aurait pu
mettre un marchand de la Cité, retiré des affiûres. Il est évident qu'il aimait à remplir ses caisses et qu'il ne se fidsait pas faute d'y faire contribuer la fortune des grands seigneurs dont il avait à se plaindre ou à se venger. Son Parlement ne lui votait quel6,000 livres sterling de liste civile. Au mariage de sa fille avec le Roi d'Ecosse, le Parlement lui offrit 40,000 livres d'après les coutumes féodales; il n'en accepta que 30,000. Voilà l'homme révélé par les chiffres, et pourtant cet homme entretenait une cour luxueuse.
L'Angleterre eut, comme la France, outre ses M}' stères, ses Moralités et ses Entremets. Les Moralités, qui sont peu nombreuses au xv"^ siècle et qui se développent davantage au xvi% étaient surtout jouées par les acteurs nomades.
Lorsque ces comédiens voyageurs arrivaient dans une ville, ils déployaient leurs écriteaux et annonçaient, a son de trompette , leurs représentations. Malone pense qu'elles commencèrent sous le règne d'Edouard IV, vers le milieu du xv* siècle. C'étaient des allégories à la mode française. Dans les Moralités, comme dans les Miracle-Plays , le Diable et le Vice étaient chargés de la partie comique. La plus estimée des Moralités anglaises du xv® siècle est le Château de la Persévérance; elle date du règne de Henri VL La pièce est longue et compliquée ; je ferai grâce au lecteur d'une analyse qui n'aurait aucun charme. Le Genre humain lutte contre le mauvais ange et contre ses acolytes, SluUitia et Voluptas. Les Péchés Capitaux s'entremêlent aux Vertus pour les combattre.
Esprit^ Volonté et Intelligence ont aussi leurs rôles. La conclusion est la réconciliation du Genre humain avec la Miséricorde céleste^ qui récite un épilogue final en manière de sermon.
Dans les pièces jouées avant le xv' siècle, les acteurs sont toujours désignés sous les noms de mimes, jongleurs et ménestrels ; on les appelait aussi interludentés et cytharistœ. Ces désignations indiquent suffisamment leur emploi et le genre de leurs jeux.
Les Miracle-Plays de Chester, de Coventry et Towneley, nous montrent enfin des textes anglais. Ce sont de vraies pièces à la manière des Mystères français, mais plus courtes ; il ne parait pas qu'elles aient nécessité, à beaucoup près, un aussi grand développement de mise en scène. M. Payne Collier {The history of dramatic poetry) fait un singulier rapprochement de quelques passages des pièces de Chester et de fragments de Mystères français, qui se trouvent exactement traduits par les auteurs anglais. Voici, entre autres, une de ces citations. Le Mystère français fait adresser par Isaac ces paroles à son père qui s'apprête à le sacrifier :
Mais veuillez moy les yeux cacher Afin que le glaive ne voye : Quand de moy viendrez approch'^r, Peult estre que je fuyroie.
Et voici le texte anglais :
Also, father I pray you, liyde my eyen That 1 see not your sworde so keene ; Your stroke, fatber. I would not see Least I against il grill.
Les sujets traités par les poëtes anglais du xv* siè de sont, ainsi que les nôtres, tous extraits de l'ancien ou du ^nouveau Testament. Dans la collection de Chester se trouvent « la Chute de Lucifer^ la Création, le Déluge y la Nativité, le Massacre des Innocents , la Tentation , Lazare , la Cène , la Passion > etc. i> Dans celle de Coventry, qui date du règne de Henri VII, on remarque « le Sacrifice d'Abraham^ dont nous venons de parler, les Fiançailles de Joseph et de Marie , le Baptême du Christ, la Femme adultère^ la Descente du Christ aux Enfers^ la Résurrection, V Assomption. » Le recueil de Towneley contient, entre autres pièces, a le Meurtre d'Abel, Abraham, Pharaon, là Fuite en Egypte, YExtraction des âmes de V Enfer, la Résurrection du Sauveur, d Ces pièces furent représentées par les corporations jusque vers la fin du xvi*^ siècle. Les échafauds sur lesquels se jouaient ces ouvrages étaient nommés indifféremment Scaffolds^ Stages et Pageants. Ce dernier terme a une origine inexpliquée, car il est difiicile d'admettre avec Sharp sa dérivation du mot grec néyfVMt ^ motivée par les pièces de charpente dont se composait le théâtre.
Outre ces collections du British Muséum , il existe trois Pageants composés sur la conversion de saint Paul, et qui font partie d'une autre collection, celle de Digby. L'écriture de ces manuscrits est de la fin du règne de Henri VII.
Les Chester Whilsun^Plays (pièces de la Pentecôte de Chester), ainsi que les pièces de Coventry, étaient accompagnés d'une proclamation rimée , qui se débi*
tait dans les villes avant la représentation. Dans l'un de ces discours, le crieur, portant sans doute la parole au nom d'un directeur indigent, s'excuse de ne pouvoir produire devant le public que des acteurs ordinaires au lieu d'acteurs éminents. Il dit que c'est à tort que l'on défigure habituellement le personnage de Dieu , en le représentant surchargé de dorures , et que cette fois l'assistance voudra bien l'accepter couvert d'un nuage, ce qui est beaucoup plus convenable que de le montrer en chair et en os. Dans la pièce de Chester, intitulée la Naissance du Sauveur, l'Empereur Auguste parle envers français duxiii® siècle, tandis que les autres personnages parlent l'anglais du XV* siècle. Dans un épisode de la Passion, Pilate parle latin; plus loin, il farcit son latin d'anglais.
Dans les trois séries de Miracle-Plays , la descente de Jésus aux Enfers, d'après l'Evangile apocryphe de Nicodème, se trouve reproduite sous des formes diverses. La pièce de Widkirk nous montre les justes chantant un hymne pour célébrer la venue de Jésus qu'ils attendent, Rybald, portier de l'Enfer, donnant l'alarme et préparant la résistance avec Astaroth, Anaball, Bérith et Déliai, et le Sauveur entrant dans le domaine infernal. Satan reconnaît dans son adversaire le juif qu'a trahi Judas. Il se sent vaincu d'avance et il entame un plaidoyer pour prouver qu'on viole à son égard toutes les lois de la justice et toutes les convenances. Jésus répond en appelant à lui les justes, qui le suivent chantant un Te Deum laudamus.
Dans la pièce de Chester, une tavernière qui a vendu
du vin et de l'aie à Chester, et qui peut profiter de l'ouverture des portes infernales pour se sauver, refiise de le faire. Elle déclare à Satan qu'elle l'adore et qu'elle veut rester pour lui tenir compagnie et lui servir à boire. L'épisode de la Descente aux Enfers ne remplit que deux pages dans le Mystère de Coventry.
U serait oiseux d'aiialyser cette série de Mystères qui, au développement près, ressemblent dans la forme aux Mystères français de la même époque. Bornons-nous à une citation de quelques passages de la pièce de Coventry, intitulée la Jalousie de Joseph {Joseph' s jealousy).
Le charpentier Joseph revient de son ouvrage, il est fatigué, il a faim ; il frappe à la porte de sa maison ; personne ne se présente pour la lui ouvrir. — « Ouvrez donc, ouvrez, femme, pourquoi ne répondez-vous pas? )»
Marie ouvre enfin la porte; elle avoue qu'elle est souffrante et qu'elle va mettre au monde un enfant. Joseph s'emporte à cette nouvelle inattendue, il accable sa femme de reproches. « vieillards^ dit-il, prenez exemple sur moi et ne vous mariez jamais. Hélas 1 hélas ! mon nom est perdu , tous les hommes vont me montrer au doigt et m'appeler vieux fou » (le mot anglais est plus énergique). L'arc est tendu maintenant d'après la mode française (i) : « Hélas I femme,
(l) Âll men may me now dyspyse
And seyn old cokwold! thi bowe is bent Ifewly now, aller the frensche gyse.
pourquoi avez-vous agi ainsi? A cause de ce péché que tu as commis, je t'abandonne pour toujours et je meurs. » Marie, sans se dépiter, lui répo'nd ainsi :
« Hélas! cher époux, pourquoi parlez-vous de la sorte? Hélas! changez votre langage. Notre enfant ne sera pas un homme, mais le doux Jésus. Il sera v6tre de chair et de sang, et il naîtra de votre femme :
» He wyll be clad in flesch and blood » And of your wyff be born. »
Aussitôt parait Tange Saphor, qui annonce à Joseph que le fils de Dieu en Trinité a voulu se faire homme par amour pour les hommes, et pour sauver ce qui était perdu. Joseph , alors , remercie le Seigneur de cette grande consolation qu'il lui envoie. — « Je savais bien, s'écrie-t-il, qu'une aussi bonne créature ne pouvait avoir failli. y> Il demande pardon à sa femme de ses injustes soupçons et la supplie de lui laisser baiser ses jolis pieds :
« Your swete fête now let me kys.»
Et Marie répond en souriant :
« Non^ laissez mes pieds, baisez ma bouche, et vous êtes le bienvenu. y>
« Marie , ma douce femme , s'écrie Joseph en se jetant dans ses bras, merci, mon cœur, mon amour, ma vie. Plus jamais de querelle entre nous. Si vous n'aviez pas été une femme vertueuse, Dieu ne vous aurait pas choisie. ))
CSHAPITRE XII.
IV* SIECLE
Les Meistersaenger, auteurs dramatiques. — Organisation de ces sociétés. — Hans Rosenblût. — Le Pape, les cardinaux et les évèques.— La Couronne. — Le Manteau de Luneta. — La Farce du Turc.— Le barbier Hans Folz. — Son Jeu du Roi Salomon.— Le Jeu de r£mpereur et de Tabbé. — Le beau Jeu de la dame Jutta.
Les Meistersœnger^ ou Maîtres chanteurs^ tiennent en Allemagne la place que les Trouvères occupèrent en France, avec cette différence, toutefois , que les Trouvères étaient libres et indépendants , et que les Maîtres chanteurs allemands formaient une association qui avait ses lois , ses règlements , ses récompenses et ses pénalités. Les deux auteurs dramatiques dont les noms eurent le plus de retentissement au xv* siècle de l'autre côté du Rhin faisaient partie de la société des MeistersdBnger de Nuremberg ; l'un se nommait Hans Rosen-
blût , il était peintre d'armoiries ; l'autre se nommait Hans Folz , il était barbier.
Presque tous les membres de ces sociétés établies dans les principales villes de l'Allemagne exerçaient un métier, ce qui ne les empêchait pas d'étudier la littérature et la musique , et d'acquérir dans ces deux arts une certaine science et parfois une certaine célébiîté. Chaque société avait son école, qui tenait ses séances habituellement dans une salle d'auberge, siège de son administration, et, aux circonstances solennelles, on se réunissait dans le chœur de l'église. Trois moniteurs (Merker)^ montés sur une estrade (Gemerk)^ avaient pour fonctions de reprendre les fautes des élèves et de les punir. Ces fautes , notées avec soin dans le règlement appelé la tàbulature^ étaient au nombre de trente-trois; les principales se commettaient contre la langue, contre l'orthodoxie religieuse, contre la bonne latinité , contre la clarté du discours et contre la rime. La pénalité la plus sévère allait jusqu'à l'exclusion de la société.
On rangeait parmi les écoliers ceux qui ne connaissaient pas encore les règles de la tabulature; on appelait amis de V école ceux qui les connaissaient; pour obtenir le titre de poète , il fallait pouvoir rimer une poésie sur une mélodie donnée, et, pour passer mailrej on devait composer les paroles et la musique des morceaux que l'on soumettait aux juges.
Le premier prix consistait en une chaîne d'argent à laquelle pendait un médaillon représentant le Roi David ; le second prix était une simple couronne.
La première école consacrée à Tétude du chant populaire Ait fondée , dit-on , à Mayence , par le célèbre Minnesinger Frauenlob (surnom qui signifie louange des dames; son vrai nom était Henri de Meissen). C'est un titre de gloire pour les Meistersaenger, pour ces sociétés de poètes artisans , de rattacher leur filiation aux Minnesinger , aux chantres d'amour, à ces chevaliers-poëtes dont le renom fut si grand pendant quatre siècles.
Ce cycle d'Homérides chrétiens de la vieille Allemagne que l'on appelle les Minnesinger fut illustré par plus de cent cinquante poètes originaux ne relevant que de Dieu et de leur génie. Les plus célèbres sont : Gautier de la prairie aux oiseaux (Walter von der Vogelweide) y éner^qne ^ profond, fervent catholique, prédicateur de la croisade ; Godefroid de Strasbourg , bercé par les fées galantes de la cour de Hohenstauffen ; Ulrich de Lichtenstein, le Styrien, descendant de rois dont la bannière flottait sur quatre-vingts châteaux; Klingsor, le chantre au^ harmonies noires , l'antagoniste de Wolfrand d'Eschemback au combat poétique de la Wartbourg, où le Tannhàuser est récompensé par le duc Frédéric, dont ta grande âme héberge Vhonneur et loge à Vaise cet hôte magnifique.
Les maîtres chanteurs tenaient de l'Empereur Charles IV, entre autres privilèges , celui d'avoir un blason portant au premier et au quatrième canton : d'or, à une aigle impériale de sable ; au second et au troisième : de gueule , au lion de Bohème d'argent couronné d'or.
Les pièces de Rosenblut et de Folz sont encore bien
grossières dans la forme , et la satire y mord à plein tout ce qu'elle touché.
Le levain des idées luthériennes fermente déjà sourdement dans ces compositions, que ne polit point le contact de la poésie méridionale. L'Allemagne, à cette époque, n'a aucun échange d'idées littéraires avec le reste de l'Europe. Le Mystère , la farce, la ballade y naissent spontanément sans que les auteurs cherchent à imiter la France , l'Italie , l'Espagne ou l'Angleterre. Les mœurs étaient rudes dans cette terre germanique , les conflits fréquents entre les princes et les villes. Rosenblût faisait partie de l'armée citoyenne qui , avec le secours des Suisses atix longues piques , battit à Hempach , en 1450 , les nobles et les princes qui voulaient asservir Nuremberg. Le maître chanteur écrivit un poëme sur cette victoire à laquelle il contribua de sa personne.
Parmi les cinquante-quatre pièces de théâtre que l'on attribue à Rosenblût, on cite les Noces du Roi d'Angleterre , le Jeu du moine Berthold , le Jeu du gentilhomme et d'une dame^ le Jeu d'un médecin nommé maître Uncian^ les Douze Valets de moines.
Au milieu de sa fantaisie populaire, Rosenbllit montre de la gaîté et de la bonne humeur. On trouve quelquefois chez lui des idées peu commîmes. Les sujets qu'il traite^ s'élèvent au-dessus des canevas de tréteaux ; on sent que le poëte artisan a plus de portée et d'ambition que ses confrères. Dans le jeu qui a pour titre : le Pape^ le^ Cardinaux et les Èvéques^ un chevalier se plaint au Saint-Père de ce que les souve-
rains ecclésiastiques , à l'exemple des souverains laïques , oppriment le pauvre peuple au lieu de le protéger. (C'était sans doute une allusion à l'évèque de Wurtzbourg.) Un prélat s'excuse en prétendant que les intérêts de l'Église sont conformes à ceux de la noblesse, et que si le prêtre veut pouvoir compter sur l'appui de l'aristocratie, il doit la soutenir à son tour. Pendant cette discussion, l'un des personnages expose sa politique de la manière suivante : « prince, laissez les choses suivre leur cours. Les paysans et les villes deviennent trop riches. Si la paix durait sans cesse, ces insolents bourgeois écraseraient bientôt la noblesse par leur luxe et leur opulence. Entretenons donc la guerre, c'est le seul moyen de les dompter et de les empêcher de lever la tête. ))
Cette pièce se termine par un conseil donné au peuple par le fou. a Les nobles, dit-il, veulent vivre dans la joie et les plaisirs. Ce ne sont que tournois et fêtes donnés aux dames. Mais ces amusements les ruinent, et c'est ainsi qu'ils sont obligés d'engager leurs terres et leurs châteaux. Un fois privés de leurs biens, ils ne rêvent plus qu'à les reprendre, et ils ne trouvent pas de moyen plus commode que de faire une bonne guerre. Voulez-vous mettre un terme à ce petit trafic? Suivez mon conseil. N'achetez plus rien de leurs possessions, ne leur prêtez pas un pfennig, et vos seigneurs seront bientôt obligés de signer la paix. »
Il faut encore citer, parmi les pièces de Rosenblûtj deux farces de carnaval qui se font suite : la Couronne et le Manteau de Luneta. L'une de ces deux pièces est la
contre-partie de l'autre, et M. Rurz croit qu'elles ne forment qu'une pièce unique, divisée en deux actes. Dans la première, il s'agit d'une couronne magique que les maris comards ne peuvent s'ajuster sur la tète et qui ne se laisse ceindre que par ceux dont l'honneur conjugal est sans tache. Dans l'autre, c'est un manteau qui se raccourcit et se resserre lorsqu'une femme infidèle veut le mettre sur ses épaules.
La Farce du Turc fait arriver à Nuremberg le Sultan Mahomet II, le conquérant de Gonstantinople, que le bourgmestre a prié de venir lui donner quelques avis politiques. Les bons bourgeois, vertement étrillés par les satires du Turc, veulent lui faire un mauvais parti, mais le bourgmestre intervient et s'oppose à ce qu'on viole le sauf-conduit qu'il a donné. Mahomet retourne alors dans son pays, et ils se séparent les meilleurs amis du monde.
Ces farces ne sont que des cadres à satires, qui réussissaient par l'à-propos. Les auteurs ne se donnaient pas la peine de combiner une action dramatique quelconque : pourvu qu'ils fissent rire leur auditoire par des allusions grotesques aux événements et aux idées du jour^ chacun était satisfait et se retirait content.
Le barbier Hans Folz fut moins fécond que son confrère Rosenblût ; il ne laissa que quatre FastîMchtspiele^ ou pièces de carnaval. Son Jeu du Roi Salomon et de Mareolf est la pièce que l'on mentionne de préférence. Elle est tirée d'un ancien recueil de contes satiriques , cité par Eschenburg dans ses Monuments de
l'ancienne poésie allemande. En yoici l'argament en quelques lignes :
Marcolf arrive à la cour de Salomon et saisit toutes les occasions de railler la sagesse du Roi.
Ici, se place l'histoire biblique de Tenfant aux deux mères. Salomon prononce son jugement, et Marcolf le critique à son ordinaire. La conclusion de son raisonnement est que les femmes sont des créatures nées pour le mensonge, et que se fier à elles est une duperie ridicule. Salomon s'insurge contre cette morale et il somme Marcolf de lui fournir la preuve de ce qu'il avance.
Marcolf va trouver sa sœur Jusita et se plaint du mauvais vouloir de Salomon à son égard. Sa position à la cour, dit-il^ est devenue insupportable ; l'un de ces jours, Salomon lui jouera un mauvais tour. Il est donc résolu à se soustraire à la colère royale et à se venger en même temps. Il veut tuer le Roi. Une fois cette fausse confidence faite, Marcolf cherche à sa sœur une querelle devant le Roi et parvient à la mettre dans une telle fureur, que Jusita trahit le prétendu secret de Marcolf et prévient le Roi que son frère veut attenter à ses jours. Marcolf, qui a pris ses précautions, se justifie sans peine et ciK)it avoir ainsi fourni la preuve de la méchante duplicité des femmes. Mais le Roi n'est pas satisfait et demande des preuves plus couvain* cantés. Alors, Marcolf s'engage à faire proclamer par le Roi lui-même la perfidie du beau sexe, et, en effet, il réussit à soulever toutes les femmes contre Salomon, si bien que ce prince, exaspéré, s'écrie que rien n'est
plus méchant au monde que la femme. Mais lorsque Salomon apprend qu'il a été dupe de Marcolf, il prend la résolution de se défidre d'un compagnon si dangereux, et le condamne à mort. Karcolf obtient une dernière grâce du Roi, qui le laisse libre de choisir l'arbre auquel il veut être pendu. Marcolf profite de ce sursis pour jouer un bon tour au bourreau, et il s'échappe sain et sauf.
La biographie de nos deux maîtres chanteurs est restée dans le plus complet oubli. Leurs noms seuls ont survécu avec quelques-unes de leurs œuvres. Pour qu'on ne lui attribuât pas les pièces des autres, Ilans Folz avait l'habitude de mêler son nom aux derniers vers de chacun de ses ouvrages.
Le Jeu de V Empereur et de Vàbbé^ farce de la même époque, est anonyme. L'Empereur consulte sa noblesse sur une question de guerre. Les gentilshommes, froissés de l'ascendant qu'a pris un certain ecclésiastique sur l'esprit du monarque, lui répondent : « Sire, nous ne savons ; consultez votre abbé, t^ L'abbé , consulté, décline sa compétence sur un fait de guerre. Mais l'Empereur se fâche et lui dit : ce Sire abbé, malheur à vous si vous ne résolvez pas les trois questions que je vais vous poser et qui ne sont pas cette fois des questions de guerre : 1® Quelle quantité d'eau y a-t-il dans la mer? 2^ Combien d'argent vaut un Empereur 7 3® Quel est l'homme qui est le plus près du bonheur?
L'abbé^ fort embarrassé, demande une semaine pour réfléchir. Après ce délai passé, il s'engage à donner
les trois réponses. L'Empereur le lui accorde. De retour chez lui, l'abbé se consulte avec son prieur ; le prieur lui conseille de faire venir le meunier du village, qui est un gars très malin, et de lui soumettre les trois énigmes du souverain. L'abbé invite à dîner le meunier, qu'il gorge de bonne nourriture et de bon vin , et pour dessert il lui pose les trois questions de l'Empereur. Le meunier consent à aller trouver le monarque et à lui donner de la part de Tabbé les solutions qu'il a imaginées ; mais, pour être admis devant Sa Majesté^ il tient à revêtir le costume de l'abbé, qui le lui prête avec joie. A la première question, le meunier répond à l'Empereur : « Dans la mer il y a trois tonnes d'eau. — Pourquoi trois ? — Pas davantage, à la seule condition que les tonnes seront assez grandes pour que pas une goutte du liquide ne soit perdue. j> A la seconde question : <k Combien vaut un Empereur ? ]» le meunier répond par une autre question : c Combien vaut le groschen?» —Sept deniers.— Alors, Sire, votre tète impériale vaut quatre groschen. — Crois-tu donc, coquin, interrompt le césar, que je sois fait de poussière et de boue comme toi? — Sire, j'en appelle à vous-même. Le Christ a été vendu trente deniers. En vous estimant vingt-huit deniers, deux deniers moins que lui, je ne crois pas vous déprécier beaucoup. »
Voici comment le meunier résout la troisième question : « Quel est l'homme le plus près du bonheur ? » Cest moi, répond-il, puisque mon plus grand désir serait d'être abbé, et que j'ai l'habit d'un abbé sur la peau. »
L'Empereur accorde au meunier sa requête; il succédera à Tabbé véritable dans le gouvernement du monastère. Le meunier demande à son tour huit jours de délai pour vendre son moulin, prévenir sa femme qu'elle est abbesse et ses enfants qu'ils ont un moine pour père.
Une singulière pièce du xv« siècle, c'est celle de Théodore Schernberk, prêtre catholique. Ce poëte ne faisait pas partie de l'association des maîtres-chanteurs. Sa pièce est intitulée : Un beau Jeu de la dame Jutta (Fin schon spil von fraw Jutten). Elle date de 1480, et ne fut imprimée qu'en 1565 , à Eisleben. C'est un dévot très consciencieux qui l'a écrite, sans la moindre intention de plaisanterie. Il est convaincu que le fait qu'il met en scène est de l'histoire pure, parce qu'il l'a lu dans la légende. Il croit à la puissance du diable autant qu'à celle de Dieu, d'accord en cela avec son compatriote Luther, qui plus tard verra le diable partout et dans tout, excepté dans sa doctrine.
Voici le fait de la légende et du drame de Théodore Schernberk :
Lucifer, assis sur son trône infernal, propose aux démons assemblés de gagner pour l'enfer une belle jeune fille , nommée Jutta qui en ce moment voyage sous des habits d'homme, avec un clerc, et se rend à Paris, où tous deux veulent étudier les sept arts. Deux diables, Satan et Spiegelglantz (miroir brillant), acceptent la mission de leur souverain et s'en vont sur la terre, où ils encouragent Jutta à persévérer dans son projet.
Ils lui disent qu'elle acquerra bientôt une grande renommée.
Jutta et son amant arrivent à Paris, où ils suivent les cours des plus fameux maîtres de l'Université. Bientôt ils sont reçus docteurs et se rendent à Rome, où le Pape Basile, séduit par leur jeunesse et par leur immense savoir, les nomme tous deux cardinaux. Ces événements sont bien étranges, mais ce n'est rien encore. Basile meurt, et c'est Jutta que le conclave élève au pontificat. Un jour, un seigneur romain amène son fils possédé du démon, et il supplie le Pontife de l'exorciser. La Papesse, qui ne se sent pas l'âme tranquille, fait conjurer le diable parles cardinaux, mais Satan répond qu'il ne sortira pas du corps de l'enfant, à moins que le Pape lui-même ne Texorcise. Jutta est donc forcée d'intervenir, au risque de ce qui peut arriver. Satan fait la grimace en sentant l'eau bénite, et, forcé de déguerpir, il se venge en révélant tout haut le sexe de la Papesse, qu'il déclare porter un enfant dans son sein.
La scène suivante du drame se passe au ciel.
La Vierge Marie intercède pour Jutta. Le Christ lui donne le choix pour sa protégée entre la damnation éternelle ou la honte et le malheur dans cette vie. Jutta consent à souffrir, pourvu qu'elle soit sauvée. La Mort vient alors trouver la Papesse et lui fait endurer mille angoisses ; après quoi elle sépare l'âme et le corps. La Papesse met au monde un fils en expirant.
Les diables se préparent à torturer l'âme de Jutta, mais une fervente prière de la malheureuse à la Vierge
Marie lui vaut le pardon céleste, a Sois la bienvenue, lui dit le Christ, tes péchés te seront remis, puisque ma Mère et saint Nicolas ont prié pour toi. » Un hymne de reconnaissance, chanté par Jutta, termine la pièce. Voici la traduction de la scène où la Mort apparaît à la Papesse :
a Je rampe derrière toi depuis longtemps ; je Vax poursuivie pendant des semsdnes et des années : je te tiens , enfin, en ma puissance ; aussi tu ne m'échapperas pas. Je veux en agir avec toi à ma guise et te faire souffrir tant qu'il me plaira, car Dieu a remis ta vie entre mes mains en expiation des fautes que tu as commises. Tu as revêtu les habits d'un homme, tu as été le scandale de la chrétienté ; tu as oublié que tu étais femme, et, pourtant, tu portes un enfant dans ton sein. C'est pourquoi tu vas mourir misérablement, et tu deviendras la honte du genre humain.
— Hélas! répond Jutta, faut-il donc mourir? Ne puis*je racheter mon âme? Mon Dieu, prends pitié de moi, et que tu ne sois pas mort en vain pour sauver une pécheresse telle que moi. Étends sur moi, mon Dieu, les trésors de ta miséricorde... Adam, le premier, méprisa tes commandements , et pourtant tu lui pardonnas ; Pierre trône à ton côté dans le paradis^ et, trois fois pourtant, il te renia ; Thomas douta de ta parole, et pourtant tu lui accordas sa grâce ; Paul perpétra plus d'un crime avant que la lumière de la foi n'ouvrit ses yeux ; Matthieu détourna une partie des rêve* nus publics , et il fut absous ; Théophile se vendit au diable, et tu le délivras ; Marie-Madeleine commit
beaucoup de péchés, elle est heureuse aujourd'hui auprès de toi; Zacheus fut injuste^ et pourtant il est parmi tes serviteurs ; Longinus te perça le cœur de da lance, et il a trouvé grâce ; le larron qui mourut sur la croix fut sauvé. Tous ces pécheurs sont dans le ciel. O mon Dieu! prends pitié de ma souffrance et pardonne-moi comme tu leur pai^donnas. Ne me laisse pas mourir ainsi, misérablement souillée par le péché. y>
On reconnaît, dans cette étrange histoire, la tradition fort répandue de la Papesse Jeanne , dont la légende fabuleuse place le règne dans le ix^ siècle, entre le Pape Léon IV et le Pape Benoît III.
Ces pièces allemandes du xv* siècle, écrites par les Maîtres-chanteurs ou par quelques ecclésiastiques lettrés, ne s'élèvent guère au-dessus des improvisateurs connus sous le nom de Sprucbsprechen, et elles demeurent bien loin des poésies lyriques, comme des ballades et des chants de guerre de la même époque. On n'y rencontre pas les nobles élans de ces chevalierspoètes, dont prétendent descendre les Meisterssenger; et, si Walther de la Vogelweide et Frauenlob furent vraiment leurs ancêtres poétiques, rien ne reproduit dans les pièces de théâtre la véhémence du premier de ces Minnesinger, rappelant à l'Empereur Frédéric que Damiette est perdue pour la foi chrétienne ; ou les louanges à la Vierge Marie^ que soupire le second de ces chantres d'amour dans ses vers inspirés.