‹ Histoire universelle du théâtre (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · LA FARCE DU GENTILHOMME · texte numérisé non relu

LA FARCE DU GENTILHOMME

Naudet est un jeune paysan bien frais et bien bâti. Il a pour femme Lison, qui ne pense qu'à deux

choses, se parer de belles robes et amasser de l'argent. Elle a si habilement joué son jeu avec le Seigneur de la terre qu'elle habite, qu*îl s'est enflammé d'amour pour elle , sans se soucier de ce que pourra dire sa femme, qu'il laisse se morfondre dans un vieux château à tourelles. Quand le gentilhomme vient à la ferme, il envoie Naudet à l'abreuvoir du village pour y baigner son cheval, et le promener ensuite, afin de le tenir en haleine. Pendant ce temps Monseigneur prend ses ébats avec Lison. Naudet n'est pas aussi aveugle qu'il en a l'air. « Qu'il est fml dit-il,

Toujours il me trompe, en effet, Au fort, fascljô je suis du faict; Mais si je puis, je lui rendrai. »

Quand Naudet est revenu de l'abreuvoir , le gentilhomme, qui veut prolonger son séjour, l'envoie au manoir porter une lettre à la châtelaine. Mais Naudet doit bien se garder de dire que Monseigneur est céans. Il inventera que le maître est à la chasse ou à l'église, et en attendant une réponse il se fera servir un bon déjeuner. Naudet part, mais il revient bientôt regarder à travers le trou de la serrure ce qui se passe à son logis. Quand il s'en est bien assuré, il endosse par dessus son habit la belle robe que Monseigneur a laissée sur un escabeau, sans doute par mégarde, et il s'achemine bravement vers le manoir seigneurial. La damoiselle, qui s'ennuie à périr, veut assister au déjeuner de Naudet pour qu'il la réjouisse par de plaisantes histoires. Ce qui Tétonne, c'est que monsieur ait fait

vêtir sa robe au paysan. « Je Tai trouvée, répond celui-ci, sur un de nos escabeaux ; monsieur s'était enfermé dans notre chambre pour causer avec Lison. — Et que faisaient-ils là, Naudet ? — Dame, je n'ai garde de vous le dire , car monsieur me gronderait bien. — Dis-lemoi, je garderai le secret. — Je suis trop fin pour parler. — Tiens, bois de ce bon vin et conte-moi tout. »

Naudet raconte alors comment monsieur courtise Lison: il lui prend la main, il lui donne des baisers, il lutte avec elle et il est toujours le plus fort, car il la jette à terre. Puis, joignant la pantomime au récit, Naudet poursuit la damoiselle, qui se défend en riant.

Quand Naudet a fini son déjeuner : « Surtout , lui dit la châtelaine , ne rapporte rien de notre conversation à personne. Je te ferai accoutrer à neuf, et, quand tu verras une autre fois monsieur entrer dans ta maison, viens ici bien vite me dire tout ce qu'il aura fait à Lison. D

Monsieur ne tarde pas à rentrer au château. Sa femme lui rit au nez en le voyant revenir sans sa robe et en simple pourpoint.

a Je l'ai laissée, ma mie, répond le gentilhomme, afin d'accourir plus vite auprès de vous.

— Ma damoiselle, il ment, il ment! s'écrie Naudet. La voici sur mon dos ; je l'ai apportée de chez nous, afin qu'on ne la vînt pas dérober. » Le seigneur veut battre le vilain, qui lui reproche alors sa conduite avec Lison. « N'avez-vous pas honte , Jésus ! s'écrie la châtelaine en s'adressant à son mari? Méchant! suis-je point assez belle pour vous? — Oui, ma damoiselle, oui, ré-

pète Naudet, vous êtes belle de tout point, aussi belle et même plus belle queLison.» Naudet se retire et rentre tout joyeux à sa ferme, non sans avoir fait au gentilhomme sa leçon en ces termes :

Gardez donc votre seigneurie Et Naudet sa naudeterie.

Ne venez plus Naudetiser, Je n*irai plus Seigneuriser.

C'est bien autre chose encore dans la Farce du Meu-

nier^ de la Meunière et des deux Gentilshommes, Ils sont deux cette fois pour courtiser la vilaine, deux cousins, deux caricatures ; l'un a nom M. de la Hannetonnière, l'autre M. de la Papillonnière. Le meunier Lucas a remarqué leurs assiduités auprès de sa femme. Il s'en plaint à elle, ce Laissez-moi faire, lui répond la meunière. Il vous faut de l'argent pour soutenir le maudit procès que vous avez à la ville : avant ce soir je vous en aurai trouvé. — Il me faudrait trente écus. — Vous en aurez plus de cinquante , aussi rouges que Séraphins. Absentez-vous pour quelques jours et me laissez faire, jd

La meunière donne rendez-vous pour le soir, et séparément, aux deux cousins ; mais ils doivent d'abord prêter à Lucas, pour le faire partir, cent écus d'or qui lui sont nécessaires dans son procès. Le soir venu , le mari parti , les deux gentilshommes envoient, chacun de son côté, un souper fin dont ils viendront prendre leur part avec la meunière. A peine le premier seigneur s'est-il assis, que le second frappe à la porte; la

belle enferme le premier dans le poulailler. Mais le second n'a pas eu le temps d'emplir son verre que l'on frappe de nouveau, et cette fois Ton frappe en maître. C'est le meunier Lucas qui revient au logis. M. de la Hannetonnière va rejoindre son cousin dans le gîte aux volailles où il s'étonne de le rencontrer, et le meunier s'attable et mange leur double souper. En buvant, il pousse au manant l'idée d'envoyer sa femme chez mesdames de la Hannetonnière et de la Papillonnière pour les prier de venir leur tenir compagnie, puisqu'elles sont seules à s'ennuyer dans leurs castels. La meunière leur promet force jolies histoires que son mari rapporte de la ville, et qui les égayeront. EHles acceptent.

La meunière sort sous un prétexte quand la première des damoiseUes est entrée. Elle la reconduit chez elle, lorsque arrive la seconde. Le meunier trinque tour à tour avec ses deux belles convives, pendant que les deux maris se désespèrent dans le poulailler. Le manant, voyant le jeu fini, les deux damoiseUes parties et sa ménagère de retour, feint de s'apercevoir pour la première fois qu'il y a des étrangers chez lui, et il court ouvrir la porte du poulailler. Les deux cousins en sortent tout emplumés , pâles et défaits. « Monsieur le meunier, ayez pitié de nos personnes ! — Vertu saint Georges I s'écrie le meunier saisissant un couteau , il faut que je les égorge ! — Arrêtez , s'écrie M. de la Hannetonnière,

Vous avez cent et uq écus

De moy, vrayment je vous les donne.

— fit moy mps six vingt PhiLippus.

— Me les donnez-vous en pur don? > demande le meunier qui entend bien les affaires. Et, sur Taflirmation que la créance ne sera jamais réclamée, il rengaine sa colère et consent à ne pas divulguer l'aventure.

Cette dernière histoire est un peu forcée ; mais, alors comme aujourd'hui, il faut faire la part de l'exagération et de la charge.

Fftcétles diverse»,

On trouve dans ce répertoire nombre de facéties brodées sur des idées très-sérieuses. La Farce des Bâtards de Caux, par exemple, attaque en plein XVI* siècle l'immoralité des successions par droit d'aînesse. Le mari est mort^ la veuve réunit ses enfants autour d'elle et leur déclare que, selon la coutume, c'est Henri, leur aîné, qui devient leur père. Henri a charge de pourvoir ses trois frères. « Sommes-nous donc plus bâtards que lui? dit Colin : de ce bien jamais il n'en gagna un denier. — Mes enfants, répond la mère, il y a trois cents ans qu'il en est ainsi. — Il avait donc le diable au corps, riposte la AUe, celui qui institua cette loi? — C'est donc le plus fou de son li-

gnage, ajoute Tun des frères, qui héritera pour tous ? ))

Henri est bon prince ; il établira Colin faiseur d'allumettes ; il lui fournira le soufre et le bois. Â sa sœur, pour la marier, il donnera trois cents de noix, et demiboisseau de ses pois, une vache, un mortier, un pilon, une ceinture et deux couteaux. « Et moi, qu'aurai-je? dit un autre : des pois verts ou du muguet à la saison ? » L'écolier veut se faire prêtre ; il demande au moins un habit. Henri le lui donnera quand ses brebis à naître auront fourni la laine qui doit servir à fabriquer le drap de cet habit. En somme, voilà la zizanie dans la famille. La fille plaidera et les cadets battront leur frère quand ils le rencontreront seul au coin d'un bois. Correctif de la loi du droit d'aînesse et moralité de la pièce : Si vous voulez mettre d'accord vos enfants,

Faictos leur part en vos vivants, Pour éviter entre eux la guerre.

Dans la Farce de Maître Mimin^ l'auteur dessine la caricature de l'éducation du temps. L'étudiant Mimin a si bien étudié le latin qu'il ne sait plus le français, et, quand Raulet son père et Lubine sa mère viennent le voir chez son magister , conduisant avec eux la fiancée qu'on lui destine, il leur parle un latin de cuisine incompréhensible. Le magister est radieux de la science de son élève. La famille, pour guérir l'écolier trop savant et lui apprendre un autre langage, décide de le mettre dans une cage comme un oiseau, et il répétera ce qu'il entendra dire. La fiancée, qui est une charmante fille, se

fait bientôt comprendre de Mimin, et celui-ci s'écrie : ^ Hou, hou^ hou, écoutez, je chante maintenant comme un pinson ardennois, et je parle aussi ; ouvrez, ouvrez, et mariez-nous. »

Autre satire de l'éducation sous le titre des Enfants de Maintenant. Dame Mîgnotto et Maintenant son mari conduisent leurs enfants chez un maître qu'ils trouvent lisant dans un gros livre. € Nous vous payerons bien, lui disent-ils ; montrez votre grimoire à nos enfants. Âpprenez-leur tout ce que contient le livre que vous portez là.

— Ce livre, répond le professeur, n'entrerait dans la tète de personne, car il contient tout. Je leur apprendrai, si vous le voulez, l'A B C . ou le Psautier, ou le Donnet, ou les enseignements de Cathonnet, logique, poésie , ou bien un métier mécanique. Quel métier voulez-vous?

— S'ils pouvaient vivre sans rien faire, ce serait le meilleur métier. Gela ne se peut, la Genèse dit : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.

— Eh bien! alors, réplique dame Mignotte, apprenez-leur bien à lire et à parler grec et latin, et cela d'ici à lundi prochain, d

Le Fils de ï%éfi;o W^-Af aire appartient à cette classe de mauvais garnements qui, faute de savoir quoi faire, s'enrôlaient dans les bandes françaises pendant les guerres d'Italie. Le Maire a une grande idée de son fils, qui est parti depuis six mois pour combattre les Turcs ; c'est un lion pour le courage. Jamais on ne vit un tel champion. Une femme vient demander justice contre un

soudard qui lui a volé ses poules et fait de grands outrages. Pendant que le Maire écoute la plainte, Ck)lin se précipite dans ses bras, Colin son fils, son trésor, son Dieu. La plaignante le reconnaît pour son délinquant. Elle l'interpelle, et lui, sans Técouter, conte à son père ses grandes batailles. Il est vrai qu'il y a perdu son cheval, la dague de son père et le beau jaques qu'il lui avait donné pour mettre par-dessus son pourpoint. C'est pour mieux fuir qu*il l'a jeté, car il avait hâte de revoir sa patrie. D'aiUeurs il ramène pour preuve de ses exploits un Turc prisonnier. <i Un Turc ? — Oui, je crois que c'est un Sarrasin, car il parle un grand baragouin.— Çà, Colin, oùl'as-tu pris? — Près de Naples, mon père, au pied d'une croix. — Bien besogné , mon fils ; amène ce Turc. — Venez le chercher avec moi, répond Colin, car il porte un gi^and bâton ferré, et, par Notre-Dame ! je le crains. — Où l'as-tu bouté en prison? — Là, derrière cette porte. Tenez le voici, n n'a garde de s'échapper. Je l'ai pris pendant qu'il dormait, x^

Le Maire Thévot interroge alors le Turc et lui demande quelle rançon il veut payer. Ils ne peuvent se comprendre ; mais le Turc présente enfin un papier écrit en latin, une espèce de passeport qui annonce qu'il est Provençal et qu'il arrive de terre sainte comme pèlerin. La voisine réclame toujours son dû pour la maraude, pour sa poule et son coq, volés par le preneur de Turcs. Le Maire, alors, se sacrifie : il donne au pèlerin sa liberté, il paye à la voisine les dégâts réclamés et il garde son fils, qui jure de ne plus retourner à la guerre.

THÊilTRE FRANÇAIS. — XVI* SIÈCLE. 463

Je voudrais pouvoir analyser la Confession de Margot^ ce serait un charmant conte de La Fontaine ; mais elle est par trop verte, non-seuïement dans la forme, mais dans le fond lui-même. Comme tous les péchés dont elle s'accuse, elle les a commis sans sortir du territoire deFéglise, le curé l'absout. «Vous irez pour pénitence , lui dit-il, visiter les lieux où sont les frères de notre ordre. Prêcheurs , Carmes ou Jacobins, tous les matins ou tous les soirs, tant que vous serez en jeunesse.» Il lui recommande en outre toute charité envers les pèlerins et les ermites. Terminons ce chapitre en racontant la Farce du Couturier^ car s'il fallait parler de toutes les drôleries qui forment à cette époque le répertoire des Farces, nous ne finirions pas.

Le couturier commence :

£sopetI que je ne m'oublie.

Boute moy sur mon estabiie Mes ciseaulx, mon fll et mon dé«

Esopet sert son patron et lui affirme qu'il n'est pas au monde un couturier pour tailler comme lui un habit honnête, une jaquette et des robes à pompettes, ce qui n'empêche pas le patron de lui reprocher de n'être bon qu'à garder la boutique. Lui qui a tant besoin de gagner, il se fatigue de nourrir si bien un garçon si gros, qui mange plus qu'un Allemand, a C'est donc de jeûner que j'engraisse? » murmure Esopet entre ses dents.

Une pratique entre dans la boutique du couturier* C'est la chambrière d'un gentilhomme des envi-

rons, lequel a fait à la belle un présent de drap et de fourrures pour une robe destinée à attirer sur elle l'attention des épouseurs. Afin d'exciter le zèle du couturier, la chambrière lui apporte, dans un panier, une perdrix et une aile de chapon ; elle désire seulement que le patron garde un petit morceau de la repue pour son garçon Esopet. « Par monseigneur Saint-Marceau ! dit le couturier quand la chambrière est partie, Esopet ne mangera pas de ce bon diner . » En rentrant chez son maître, la chambrière prévient Esopet de la recommandation qui le concerne ; mais , quand il est retourné à la boutique, l'apprenti ne trouve du festin que les os. Il jure alors de se venger de son maître, et voici le moyen qu'il emploie. Il va trouver la jeune fille, qu'il rencontre entête-à-tête avec le gentilhomme qui a donné le drap pour confectionner l'habit. «Ton maître, lui dit le gentilhomme, est, à ce qu'il paraît, un bon ouvrier 7 — Le meilleur de France, répond l'apprenti. Quel dommage qu'il soit sujet à une aussi terrible maladie 1 — Quelle maladie? demande le gentilhomme. — J'en suis souvent en grand danger. Quand son mal lui prend, il se jette sur le premier venu pour le dévorer. Alors, il faut le lier et battre comme plâtre. Cela guérit aussitôt l'accès, et il ne se souvient plus de rien. »

Le gentilhomme va trouver le couturier et amène sa protégée, pour qu'on lui prenne mesure de la robe. Esopet est présent, et, pendant que son maître tourne la tète çà et là, cherchant sa craie et ses ciseaux^ l'apprenti fait signe au gentilhomme, qui se précipite sur

le tailleur et le renverse , celui-ci crie au meurtre, et tous se mettent à le battre à qui mieux mieux. On s'explique enfin. Esopet s'excuse en disant qu'il a voulu prendre sa revanche du chapon et de la perdrix.

Telle fut la première période du théâtre français au XVI* siècle. On y voit une création toute populaire, que les théories d'art ne préoccupent nullement. La foi n'est plus, comme au temps passé, le mobile inspirateur des auteurs dramatiques : la satire l'a remplacée ; c'est armé d'un fouet à triples lanières que le théâtre se présente aux foules qu'il rassemble autour de ses hardis tréteaux. Sa verve intarissable s'en donne à cœur joie ; il ne respecte plus rien : ni Pape, ni Rois , ni Princes, ni noblesse , ni prêtrise , ni même ce terrible Parlement qui a la main sur lui et qui de temps à autre le censure , l'emprisonne et le fustige dans la personne de ses représentants. Ce répertoire des Moralités, des Sotties, des Farces et des Sermons joyeux indique bien nettement quel était alors l'état des esprits en France, et nulle dissertation ne le ferait mieux comprendre que le tableau qui vient de passer sous nos yeux.

Nous retrouverons le même mouvement d'idées

dans les autres pays de l'Europe , mouvement plus ou

moins accentué selon les progrès des doctrines nou-

ao

velles. Dans les contrées d'outre-Rhin, il marche armé en guerre, salade en tète, épée au côté ; en Italie^ il se montre plus placide et ne s'attaque guère qu'aux mœurs générales. La production italienne est d'ailleurs plus savante et l'art la préoccupe à un très haut point. Elle a des théories renouvelées de l'antique , et son catholicisme ne jure que par Jupiter et par Apollon.

La seconde période du théâtre français sera tout à fait italienne. La mode littéraire, comme la mode de l'accoutrement, nous viendra d'au delà des Alpes, avec la jeune Catherine de Médicis , qui , en 4533 , épouse le second fils de François I", le futur Roi Henri IL La Florentine apporte dans sa corbeille de noces un dictionnaire nouveau, que la cour s'empresse d'adopter, comme elle adopte les gants de senteur et les jarretières à ramages.

Avant d'écrire l'histoire de cette seconde période , passons les monts et allons étudier par le menu le théâtre italien de cette époque, qui eut une si grande influence sur notre littérature dramatique.

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