‹ Histoire universelle du théâtre (volume 4)Chapitre 11 sur 31 · TBÉATRE ALLEMAND. — MYSTÈRES PAROIS · texte numérisé non relu

TBÉATRE ALLEMAND. — MYSTÈRES PAROIS

fard qui nous embellisse et nous rende plus séduisantes, n ne font pas qu*un regret puisse atteindre

l'amoureux de. mes cliarincs. » La conversion de Marie de Magdala se iait ici par le moyen d'un ange qui lui apparaît dans son sommeil. ËUe se réveille en s'écriant sans transition aucune : « 0 ma vie passée I vie pleine de péchés ! que ferai-je ? »

Hm! vita prœierita^ vitaplenamalis.., quiâ agamf

L'ange lui répond qu'elle doit faire pénitence. Alors elle dépose ses habits mondains et revêt une robe noire. Elle achète des parfums et va vers Jésus, qui lui remet ses péchés parce qu'elle a eu la foi.

Vient ensuite Tépisode de la résurrection de Lazare, puis la cène pascale elle crucifiement. Les corn plaintes allemandes ont quelque développement. EHles sont dites et chantées par Madeleine, par Notre-Dame, et par Piiate ; ce soin d'écrire en allemand les principaux morceaux de la pièce prouve que le latin n'était déjà plus compris par la masse des spectateurs.

Les documents allemands remontant au xiii" siècle sont d'une extrême rareté. De la Plainte de Marie (Marien Mage) il ne reste que 172 vers. Ce fragment

ne contient que des chœurs dialogues, sans aucune espèce d'action dramatir|ue. Tous les Jeux de laPaS" Sf on, écrits en langue farcie, latin et allemand, sont à peu près semblables, parce qu'ils suivent pas à pas le texte sacré, dont ils reproduisent les moindres détails.

Un anden plan, découvert et cité par Mone, nous montre l'organisation d'un théâtre allemand destiné à jouer les Mystères. C'est une plate-forme entourée par

1Ô4 HISTOIBE UNIVERSELLE DU THÉAUIE.

les spectateurs. Les décors des diverses scènes sont juxtaposés et placés sur trois lignes : 1^ ligiie^ Fenfer, les jardins de Gethsémané, la montagne des Oliviers; — 2" ligne, ki maison d'IIérode, celle de Pilate et de Caïphe, le logis de Simon où eut lieu la cène, la colonne de la flagellation et celle sur laquelle était posé le coq de saint Pierre ; — ligne, la creux, le saint tombeau, le ciel. Pas de coulisses ni de lieu où puissent se retirer les acteurs quand ils ne sont pas en action* Us montaient probablement au moyen d*une ou de plusieurs échelles sur la plate-forme, placée à très peu de distance du sol.

Nous aurons Toccasion de comparer cette organisation maieiicUu aux moyens employés chez nous, lorsqu'on représenta les grands mystères sur les places publiques, devant des assemblées de plusieurs millim de peibonues.

otapithe: V.

Iir Sl£€lE.

THÉÂTRE FRANÇAIS

LES MmiCLBS DE HOntK-BAMK.

Caractèrr spécial des Mystères du xiv* siècle. — Les Drames murts et los ontrr mots. — Lppendes dramatisées.— Saint Ignace rt saiut Valeotin. — Otbon, roi d'Espagne. — Dame Guibour. — L'impératrieetto Rome.— La marquise de la Gaudine. ~ Le Mystôrtfde Clovia. — Âmia et Amille. — Le Hyatèrè de Robert le Diable.

Lexnr* siècle nous fournit une série de quarante Mi*

racles retrouvés presque par hasard dans un manuscrit en deux volumes de la Bibliothèque Impériale. Huit de ces oumges ont été publiés pour la première fois par M. Francisque Hiichel en 1842 ; quelques autres par divers bibliophiles. Sans cette bonne trouvaille, nous saurions peu de choses de cette période intéressante de l'histoire de notre théfttre national. Ces drames sont intitulés collectivement les Miracles

156 HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉA.ÏRE.

dê Notre-Dame. La sainte Vierge intervient en effet dans chacune de ces pièces, qui ont dù être composées pour des confréries placées sous cette sainte invocation.

La plus grande partie des Miracles de Notre-Dame est encore ensevelie dans un casier de la Bibliothèque Impériale; c'est un beau manuscrit sur parchemin, et chacune des pièces du recueil est ornée d'une miniature charmante. Ces pauvres oiseaux captifs attendent avec bien d'autres que la charité privée d'un riche amateur consente à leur donner l'essor.

On s'étonne souvent delà quantité de livres religieux qui nous sont restés de ces époques et de la rareté des ouvrages d'imagination, qui pourtant devaient être aussi nombreux, car la société des gentilshommes et des bourgeois de ce temps n'était pas moins amie duplai-sir que la nôtre. Le &it s'explique par cette simple observation qu'avant la vulgarisation de l'impiunerie, les couvents seuls possédaient des bibliothèques. On copiait à grands frais les manuscrits importants; mais les pièces de théâtre , on se contentait d'aller les entendre. Quand on les imprima , personne ne songeait à les collectionner, parcd que les bibliothèques continuèrent à être l'apanage exclusif des corporations religieuses et de quelques grands seigneurs lettrés. Les quarante Miracles retrouvés ne sontque la mmime partie de la production dramatique d'une province.

Ce qui nous tait si vivement désirer la mise au jour des manuscrits du xrv* siècle contenant des pièces de

théfttre , c^est le caractère tout particulier que ces

pièces portent avec elles. Il y a dans le choix des sujets et dans la mise en œuvre quelque chose de très-extraordinaire qu*on ne trouve ni dans le siècle précédent ni dans le siècle qui suit, une invention dramatique et une recherche de la vérité qui frappent au premier coup d'oeil. Le style ne vaut ni celui des trouvères, ni celui d'Âmould Gréban et Jehan Michel, mais il y a là évidemiiient un instinct de la comédie et du drame véritable.

On trouve bien encore dans le nombre des pièces de

Cette upoque qiieUiues légendes de saints suivies pas à pas, mais beaucoup de ces Jeux, tout en restant liés à la forme ecclésiastique par quelque points entrent pourtant dans la vie réelle et développent des passions humaines.

11 existe dans ces manuscrits peu de trace de mise en scène, ce qui peut faire douter que ces ouvrages aient été représentés. Les scènes se suivent souvent au hasard et sans que l'auteur se préoccupe de savoir comment les acteurs passeront d'un lieu à un autre. Ils disent souvent le dernier mot d'un dialogue en un pays et le premier mot d'un autre dans une contrée distante de plus de cent lieues.

Ce dernier point ne serait pas toutefois concluant contre la représentation. A cette époque, les personnages entraient et sortaient sans que le spectateur se préoccupât de l'invraisemblance. Un écriteau faisait tous les irais de la géographie. Le progrès est relatif. On s'étonnera peut-être un jour que nous ayons eu des

rampes ei des herses^ des châssis et des fermes, pour figurer le Jour et le clair de lune, les palais, les chaumières, les montagnes et les plaines. Les Miracles de Notre-Dame n'ont pas dû être joués tout^ois sur les écbaikuds des places publiques. Ces pièces sont pour cela trop intimes, et tout l'effet en aurait été perdu. Elles fiûsaient probablement partie du répertoire de quelque couvent.

Le xiV siècle vit dans ses dernières années se créer la première troupe de comédiens autorisés par lettres patentes du Roi. Cette troupe privilégiée l'ut la souche de rUôtel de Bourgogne et de la Comédie française. Les confrères de la Passion n'ouvrirent leur théâtre à Paris qu'en 140^, mais, dès 1998, ils jouaient à Saint- Maur près Viucennes leur répertoire de Mystères.

C'est aussi dans le cours de ce siècle que Ton inventa les drames muets pour les entrées des rob et des reines dans leur bonne ville de Paris, et les divertissements qui s'exécutaient pendant les festins sous le nom d!Entrefnets, On sait que les Mystères mimés le plus en renom furent ( ( u\ que l'on joua d abord en 1380 à l'entrée de Charles VI au milieu des rues de Paris tendues de tapisseries ; ensuite à l'entrée d'Isar beau de Bavière, femme du Roi. La chronique de Froissart donne le détail de tout le luxe déployé dans le Pas du Boi Saladin^ suivi de son cortège de Maures rompant la lance avec le roi Richard et ses douze pa* ladins. Le vin et le lait coulaient de toutes les fontaines. Le public de Paris couvrait les rues, les fenêtres et les toits, clamant Noël. Froissart raconte qu'un danseur

descendit du haut des tours Notre-Dame sur une corde tendue, agitant deux llambeaux allumés, ce qui lut fort admiré et ce qui le serait encore.

Quant tm Entremets^ le plus vanté est celui que le roi Charles V fit représenter en 1378 dans un festin qu'il donnait à son oncle au Palais de justice. Le sujet de cette pantomime, enjolivée de musique, était la prise de Jérusalem par Godefroi de Bouillon.

Ce n'est pas là du théâtre ; aussi ne ferons-nous que mentionner ces ûdts bizarres comme nous mentionnerons au même titre les Lupercales modernes appelées Fête des fous, Fête de Vdne^ Fêle du Renard^ qui n'étaient, à vrai dire, que des processions grotesques à travers les rues, accompagnées de vociférations et de désordres. Dans ces réinihiscences des Saturnales antiques, hantées par des ecclésiastiques du dernier rang et les gens de métiers, on se livrait à toutes les mascarades iiiia^iiiables. A la procession du Renard, par exemple, on voyait cet animal symbolique avec la mitre et la crosse, croquant à belles dents les volailles qu'on lui présentait. Philippe le Bel, qui se réjouissait fort de ces jeux, disait que ce renard était l'image du Pape, qu'il n'aimait pas, comme on sait. Â Dijon, on disait la procession de la Mère-Folle; à Évreux, ceiie des Cornards; à Rodez, c'était le Mal-gouverne; à Saint-Étienne^ VÊvêque fou^ et dans presque toutes les autres villes, des diableries petites et grandes. Le nombre de ces folies s'acci ut encore dans les siècles suivants; au xvi* siècle elles étaient dans toute leur splendeur. Il en est bien demeuré quelque chose dans

160 HISTOIRE UNIVEBSfiLLE OU TBÉLTBE,

notre temps, et nous n'avons pas trop le droit de rire de ces exhibitions, puisqu'au mUieu de la civilisation actuelle nous avons encore les bals masqués, le bœuf glas et son cortège d'Espagnols et de Sauvages.

C'est un fait bizarre que les noms des auteui^ de Mystères de toute la période qui précède la seconde moitié du xv*" siècle soient restés inconnus. Les poètes dramatiques ont cela de commun avec les sculpteurs des cathédrales. Il faut croire que la vanité de l'illustration ne leur troublait pas la cervelle^ et qu'ils se contentaient de gagner leur salaire comme de bons ouvriers qu'ils étaient. La plupart jouaient et chantaient dans leurs pièces. Us n'étaient pas payés cher, mab on les régalait de vin, de bière ou de cervoise, selon les pays. Dans les comptes des Miracle Plays, en Angleterre, le beefsteack et Taie figurent en première ligne sur les registres municipaux. On sait, par contre, les noms de quelques acteurs de pi ofessiou. A Paris, en 1313, c'est Renart qui est l'idole de la foule ; sous le règne de Charles VI, les principaux j ueurs de personnages, entretenus par le duc d'Orléans, frère du roi, se nomment Gilet, Vilain et Jacquemart-Lefebvie.

THÉATKE FRANÇAIS. — ^LES MIBACLBS DE N.^D. 161

Les Mirades de Notre-Dame contiennent plusieurs

drames tirés de la vie des saints. Le Martyre de saint I^fèoce, traité d'après la même poétique que le saint Théopliilede Rutebœuf, se donne pour but d'affermir la foi dans l'âme des spectateurs. L'empereur romain Trajan, escorté de Malassis et de Gamache, see deux eergents^ jure par Mahomet qu'il aura raison du saint, mais il le fait eu vuin torturer, marcher sur des fers rouges et livrer aux bètes. Remarquons, en passant^ que dans cette période^ si voisine des croisades, tous l 'S non-chrétiens juieuL par Mahomet, qu'ils soient Romains, Francs ou Germains. Ignace meurt en louant Dieu et la Vierge, qui vient le consoler à ses derniers moments. La pièce finit par deux servantois en Thonneur de Notre-Dame.

Le Miracle de saint Valentin se propose de prouver que toute science humaine est vaine et trompeuse. Le sage Caton dit à ses élèves, api ès qu'il a vu saint Valentin guérir son fils au nom de Jésus, qu'il renonce à la logique et àla dialectique pour la théologie et la nouvelle loi qui mène à la connaissance du premier principe, c'est-à-dire à Dieu. Tous les élèves do Caton, y

compris le fils de l'Empereur, renient les faux dieux

fl

162 mSTOIRB mnVERSELLE BU TRÉATBB.

pour confesser le Christ. Dieu alors envoie les anges Michel et Gkibriel sur terre chercher Vàme de son bon

amy que Von veut décoller parce qu'il Vaime.

Le bourreau tranche la tête de Yalentin, en lui disant cette affreuse allusion à Tusage de toucher de

répée le cou du nouveau chevalier quand on l'armait :

Tirn, soios en gaigno, De moy as éu l'accolcc.

Quant à TEmpereor mécréant, les diables l'emportent en disant :

il est nostre par droit acquis.

Le manuscrit contient encore le Martyre de saint Laurent, la légende dramatique de saint Alexis, et celle

de Barlaam et Josaphat, si souveul mise en scène dans tous les pays de l'Europe.

Nous sommes encore là dans le moule ordinaire des pièces religieuses des siècles précédents, mais nous allons en sortir pour entrer dans un ordre d'idées dramatiques tout différent de ce que nous avons vu.

Je ne saurais trop appeler Tattention sur cette série de Miracles. Laissant de côté l'intervention de la Vierge, qui apparaît dans chacune de ces compositions comme un refrain obligé, et à ne considérer queTidée scénique et sa mise eu œuvre, il y a là assurément un fait très extraordinaire.

THÉi^TBE FRANÇAIS.-- LES MIRACLES DE N.-D. 163

Le Miracle intitulé : « Comment (Hhùn^ rai â^Eêpc^

gne, perdit sa terre^ » rappelle, par le sujet, îa Cymbeline de Shakspeare, car nos anciens le disaient déjà avec juste raison : a Livres nouveaux, livres vieils et antiques. »

Le roi Othon, quittant ses États pour accompagner l'empereur Lothairei son oncle, qui va guerroyer, laisse une relique à sa femme pour qu'elle la lui garde sans la montrer jamais à qui que ce soit. « Ce sera, lui dit-il, le signe secret que nous aurons l'un à l'égard de l'autre. » La campagne terminée, le Roi prend congé de l'Empei uur pour retourner auprès de sa femme, dont il vante la fidélité.

— Roi Othon, lui dit en riant le comte Bérenger, l'un des feudataires de l'Empire, celui qui a confiance en une femme est plein d'ignorance. Je me vante de ne connaître aucune femme vivante qui ne me cédât à la troisième fois que je lui parlerais.

— Fi! Bérenger, c'est mal penser des dames.

— Sire, reprend celui*ci^ je parie votre couronne contre ma terre que j'aurai le consentement de votre femme dès que je pourrai lui parler seul à seul Allons, il fout parier ou se taire. Gagez avec moi.

104 HISTOIRE UNIVEUSËLLE DU THÉATUË.

Othon accepte, et il reste convenu que le comte

aura gagné le pari s'il est assez habile pour décrire un signe qu'a la Reine, et dire en quel lieu il se trouve. Il doit, en outre, rapporter un objet que le Roi a donné secrètement en garde à sa femme. Marché conclu à condition qu'Othon restera à Rome jusqu'au retour de Bérenger.

Lés Miracles de ce temps ne connaissent pas les

préparations, les tirades ni les longueurs. L'auteur met donc immédiatement âice à face le parieur et la Reine d'Espagne. Je viens de Rome, lui dit-il, où j'ai laissé voti e iiiai i qui se soucie peu de vous. > Et il ajoute : Il s'est accointé d'une doiizelle qu'il ne peut quitter un instant. La colère que m'a inspirée sa conduite m'a rendu amoureux fou de vous.

La Ueine le chasse sans lui permettre d'achever. Bérenger ne se tient pas pour battu. Il s'abouche avec la damoiselle de la Reine etlui promet trente marcs d'or fin, si elle lui peut donner le joyau que sa maîtresse porte secrètement sur elle, et remarquer où se trouve on signe qu'elle a sur le corps. Églantine (c'est le noiij delà damoiselle) jette un nui cutique dans le vin de sa maltresse, et, quand elle la voit plongée dans le sommeil, elle s'empare dé la relique et découvre le signe; elle se luad aussitôt chez le comte Bérenger et lui remet lareliquepix)miâe. — ^Maintenant, ajoute-t-elle, pour ce qui est de son signe, je vous dirai à l'oreille où il se trouve.

Bérenger quitte l'Espagne, et, douze vërs plus loin, il est de retour à Rome.

— Roi OthoQ, dit*il à son adversaire, je suis roi d'Esi^gne. Dites^ oonnaissez^vous ce joyaa? Ne vous

courroucez pas !

La tlainc j'ai veu liault r>t bas Toute nue. à plein, et de fait J'ay d'elle ma volonté faite.

De son sain (signe) bien vous parleray, Ba roreille le tous diray Si vous voules.

Qui perd paye. C'est l'avis de l'empereur Lothaire , qui invite son beau neveu à rester auprès de lui jusqn'à ce qu'il puisse lui donner une autre terre. Othon n'y consent pas et part pour l'Espagne, afin de punii* sa femme. Avertie par un messager qui précède son époux, la Reine se désespère et attend la mort en invoquant Notre-Dame du fond de son cœur. La Vierge descend du del avec les anges. £lle conseille à la pauvre princesse de se réfugier à Grenade , auprès de son oncle, et de s'introduire dans le palais, sans se faire connaître, sous des habits d'homme. La Reine exécute rordre céleste, et grâce à la protection divine , elle n'est pas reconnue par le roi Alphonse à qui elle vient olfrir ses services.

— Sire, dit-elle, je sais porter lalanceetTécu, et chevaucher sans faillir, quand il est besoin, en bataille. Je sais aussi tout le service que l'on doit faire auprès d'un prince ou d'un roi.

Sous le nom de Denis , la princesse est admise à servir à table le Roi de Grenade, son oncle. Cependant Othon, revenu dans son ancien royaume, l'a parcouru

tout entier sans trouver trace de Demse. Il accuse Dieu d'toe son complice :

Ha, mauvais Dieu , que oc te tiens t Vrayment, si je tenoie.

Du corps tout te desromperoie l

— Je m'en vais droit outre-mer y demeurer comme Sarrasin et y suivre la loi de Mahomet.

Une guerre survient entre TEmpereur et le Roi de Orenade. Le gentil écuyer Denis snpplie le Roi de lui permettre d'aller trouver l'Empereur poui' tâcher de les mettre d'accord, et il part avec deux chevaliers pour escorte. Parvenu en présence de Lotbûre ^ Técuyer lui tient ce discours : — Sire Empereur, que le vrai Dieu vous donne honneur et bonne vie à vous et à tous les barons que je vois ici ! et qu*il n*en excepte aucun, hors Béreiiger, le roi d'Espagne ! Eu présence de tout ce noble baronnage , je donne mon gage contre lui et Taccuse de trahison ; car , comme un imposteur et sans raison , il s'est vanté d'avoir cohabité charnellement avec une sœur à moi... Votre neveu, qui était brave et hardi, en perdit r£spagne, et le chagrin l'égara tellement , qu'on ne sait où il alla. Comme j'en ai le cœur serré, je veux vaincre le traître en champ dos. Faites-m'en justice.

On admire le courage du jeune homme, et comme l'Empereur va l'autoriser au combat qu'il réclame , un chevalier sort de la foule et dit d'une voix forte :

— Sire , je réclame le droit d'entrer le premier dans la lice contre le comte Bérenger. Oncle , ne me recon-

THÉATBfi FRANÇAIS.— LES IIIRACLKS DE N.-D. 167

naissez-vous pas? Je suis Othon , votre ueveu, qui reviens d'outre-mer . Je dis que ce félon retient ma terre à îMt, Je veux le combattre corps à corp% et réfiiter

son teiiioignage.

Bérenger brave les menaces d'Othon et accepte le cartel.

Lcb chevaliers s'arment et le combat a lieu à la vue des spectateurs. Après quelques coups portés et rendus Bérenger tombe à terre. L'Empereur ne veut pas qu'on le tue, afin qu'il confesse tout son méfait. — Avoue, larron 1 s'écrie Othon en appuyant sa dague sur la gorge de son adversaire. Alors Bérenger raconte devant témoins toute l'histoire des trente marcs d'or et comment il a connu le secret de la reine. Denise conclut la paix entre l'Empereur et le Roi de Grenade, et se fait reconnaître de son époux à qui elle pardonne son manque de foi et les chagrins que par sa faute elle a soufferts.

Tel est ce drame d'Othon , composé , comme on le

voit, dans une manière toute nouvelle. Ce n'est ni l;i pièce hiératique prenant ses personnages dans les écritures, ni les pastorales des trouvères comme au siècle qui précède ; c'est plutôt le roman rimé mis par personnages. Et, en effet, l'argument de l'ouvrage, sans être précisément tiré du roman du roi Flores et de la belle Jebanne , vient évidemment de la même source. L'auteur a changé les noms des personnages et le lieu de l'action , et les incidents diffèrent beaucoup entre eux. Cest au bain , dans sa chambre , où il a été caché par la duègne^ que monseigneur Raoul

(devenu le comte Bérenger dans le Miracle) voit le signe de la dame. Othon, qui se nomme Robert dans le poëme, pardonne à son ennemi après Tavoir vaincu ,

à condition qu'il ira outre-mer à toujours. Cette coïncidence n'6te aucune parcelle de valeur au drame du roi Othon , qui est très naturellement écrit et dans un

mouvement scénique très extraordinaire pour l'époque.

Nous venons de voir un tableau de mœurs de la chevalerie, en voici un autre qui nous retrace la vie

bt>urgeoise. Il est intitulé : « Comment Notre-Dame garda une femme d'être arse (brûlée). »

lie Miracle de dAme Gulbonr.

Dame Guibour est une fermière qui s l^ne ses récoltes, et qui vit au mieux avec son mari Guillaume, maire de son pays. Elle a une fille, manée à un jeune homme bien iait et avenant, qui a nom Aubin. £ile est pieuse et charitable, et ne manque pas un sermon à récçlise. Un jour qu'elle en sort , im de ses compères ral)urdc et iui iait, tout en s'excusant, la confidence suivante :

L'on dit ]inr foute cette ville Que ausfii comme uvec vostrc fille

THKATRE FKANÇAIS.— LES MIRACLES DE N.-D. 169

Vo6lr0 gendre «m vous ^'«•slNit Bt gist» quand li plsist. nos débat»

Et que c*e8t de tous deux tout un.

La dame Gmbonr rememe son compère de Tavfs

tliiiritable qu'il lui donne dans l'intérêt de son honneur. £Ue le prie de soutenir hardiment qu'il n'existe nulle relation corporelle entre elle et son gendre. Mais comment éteindre cette calomnie qui la conduira an tombeau? Le diable la tente, et elle arrive à croire que le seul moyen de se tirer de p^ne, c'est de se ilt'Iiarrasser de ce gendre d'une manière uu d'une autre. Des moissonneurs étrangers sont venus solliciter de l'ouvrage à la ferme. La dame en remarque • Icuxdontla mauvaise pliysionomiL' l'attire. Elle leur demande d'oii ils sont. — Dame, nous sommes de vers le Orotoy. Nous savons bien scier et battre.

— Vous gagnerez avec moi, si vous voulez laire ce que je vous dirai.

— Dites. Qu'avez-vous à fiôre?

— Je veux d'abord que vous me juriez sur des relîques que vous ne répéterez pas ce que je vous dii*ai.

Ils jurent.

— Ce que je désire, c'est que vous mettiez à mort

un homme, bien qu'il soit de mes amis.

L'aiîaire est bientôt arrangée.

Dame Guibour fait cacher les deux moissonneurs dans son cellier, et elle leur annonce que dans quel- • ques instants celui qu'ils doivent occire viendra chercher du vin. Surtout, il fimt qu'on ne voie ni plaie ni

Le pauvre Aubin revient des champs ; sa belle-mère l'envoie à la cave. Les baodits paraissent bientôt dans la chambre de dame Guibour, annonçant qu*ils ont étranglé son gendre. ËUe le fait transporter chez lui et coucher sur son lit> comme s'il dormait.

Guillaume rentre à la ferme, appelle sa femme et 4 sa fille, et demande qu'on serve tôt le déjeuner. On cherche Aubin. Le paresseux est encore couché.

« Fille, va l'éveiller. » La fille de Guillaume rentre désespérée, annonçant qu'elle a ti uuvé Aubin mort sur son lit. Aux cris de la iamilie , les voisins accourent. Guillaume prie son ami Robert de lui envoyer un cercueil. Une autre fois, dit-il, je m'offre à en faire autant pour vous.

Le voisin Robert revient avec un garçon qui apporte

le cercueil.

— Mets-le à terre doucement. Qu'il ne se brise pas, s'écrie le maire de Chivy, qui est un homme d'ordre^ malgré sa douleur. Voisins, mettez le dedans. Sur le

dos, sur le dos et non pas sur le ventre, mes bons amis.

— Attendez, il sera bien placé.

— Qui de vous payera le portage, demande le garyon menuisier?

— Moi, mon ami, et de bon cœur, répond dame

Guibour. Tiens, va travailler, voici trois 1 il mes.

Le bailli I étonné de cette mort si soudame, accourt au logis du maire. Il fait ouvrir la bière et découdre

le suaire; puis, après une inspection de quelques instants ;

— Holàl 8*écrie-t-ii, saisisses-voiis de la mère, de la fille et du père. Aubin a été étranglé. Le bailK jure

par les dents de Dieu qu'il saura la vérité. Malgré leurs suppliques et leurs cris, les sergMits emmènent le maire, sa fuie et la dame Guibeur. Confinée dans une

prison, dame Guibour fait l'aveu de son crime au bailli) qui lui répond tranquillement ; « Vous serez bien vite expédiée; » puis, se tournant vers quelqu'un <le sa suite : « Aubry, va chercher le bourreau, qu'il fasse bien vite dresser un poteau d'exécution. » Ces préparatife , chose curieuse , précèdent le jugement. Amenée au tribunal» la dame Guibour justifie son mari et sa bru.

Aubry crie bientôt par la ville le jugement qui condamne dame Guibour à être arse en place publique.

On voit, par la teneur du cri, que tout chef de Emilie était alors obligé d'assister à l'exécution, sous peine de payer l'amende.

— Allons, Cochet, dit le bailli au bourreau, il faut se dépêcher; le retard n'est bon à rien. £n mouvement! en inouvementl

Et le bourreau dit a la couda innée :

— Tâchez de venir. Je vous mèueiai avec cette bail comme un chien en laisse.

La patiente demande comme grâce de s'arrêter uu inouient devant l'église pour prier, ce que le bailli accorde. Alors , avec des larmes dans les yeux et le cœur contrit, elle adresse à Notre-Dame cette prière : (L Dame de miséricorde, réconcilie mon âme avec Dieu, ton cher fds... Secours mon âme, aide-la, car le corps

d72 HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.

sera bientôt détruit, embrasé par le feu et grillé; c'est pourquoi, pauvre pécheresse, je me confesse à toi de tous les péchés que je commis jamais. »

Le bailli s'impatiente et lui murmure à l'oreille : € AUons-nous-eD. Je demeure trop longtemps ici. Allons vite, Guibour, passez, passez. — Cochet, hâte- < toi de remmener. » Le bourreau obéit. Arrivé sur la place, il dit à la patiente : € Puisqu'il &ut que je vous expédie, mettoE-vous ici à genoux. Allons! je vais vous lier par les côtés à ce poteau<ci, et puis je vous referai un nœud sur la poitrine et sur le cou, avant que j'en finisse. » Et le bûlli impatient , qui songe au temps perdu, peut-être à l'heure de son dîner, qui est proche :

— Cochet 1 songe à te hâter. Maintenant qu'elle est attachée, coudie sur elle des bûches et de la paille, et

puis mets-y le feu partout, sans tant rôver. ^

«— Regardez, maître, répond le bourreau, tout ûer de son talent, je ne sache pas qu'on la puisse mieux disposer; elle est de tous côtés entoui'ée de bois comme dans une huche*

— Le feu, le feu sans attendre plus longtemps, le feu bien vite, crie le bailli. — Et le bourreau répond : îSire, je vais le quérir. Maintenant tout est prêt.

Le repentir de dame Guibour est monté au del sur les ailes de la prière. Dieu en est touché. Il envoie sa mère pour que la Hamme ne brûle pas le corps de la coupable. *

Quand le feu du bûcher est éteint, on retrouve dame Guibour toute pleine de vie et sans blessure aucune. La flamme n'a consumé que ses liens, et elle s'avance

vers le peuple, muet d'étoiuieiDeot, en glorifiant Dieu

qui l'a sauvée par un miracle. Le bailli s'incline et demande pardon de son crime à la condamnée j mais celle-ci le relève et lui affirme qu'il avait justement agi en la condamnant. Elle se rend à l'église pour remercier Notre-Dame de sa divine intervention; puis elle rentre ebez elle , distribue tout son bien aux pauvres et se retire dans un couvent, pour y finir ses jours dans la pénitence.

Ce drame bourgeois est très bien tracé. Les personnages y ont une allure naturelle. Le bailli est d'un

comique sans recherclie. Les voisins ont des conversations qui rappellent quelques scènes populaires d'Henri Monnier, tant elles sont vraies* On ne comprendrait guère aujûurd liui cette théorie de la grâce, qui arrache une vraie coupable à la peine qu'elle a méiitée. Nous ne sommes plus à ce temps où la foi sofifisait à tout.

Revenons maintenant au monde de la chevalerie en examinant le miracle de l'Impératrice de Rome (1).

(1) Le texte du manuscrit est cciuy-ci : « Cy connoence le Hira-

cle de l'Eniperoris de Rome, quo lo frère do l'Empereiir accusa pour la faire destrulrc parce qu'î lle n'avait volu faire ga voiilonté, cl depuis devint mésel, et la dame iegarit quand il ot regetiy son tncsfait.

HISTOIRE UNIVEBftELLC DU tiiÉATRE.

&• Mlmele de rimpératrlce de Rome. ^

L'Empereur est parti pour la croisade laissant sa femme au logis et son frère comme Régent de TEmpire. Ce frère devient éperdùment amoureux de Tlmpératrice. IL se reproche son crime involontaire et jure de renoncer à sa passion, mais il revient bientôt à sa première pensée. On aime d'auUiil plus Li ricliessc, se dit-il, qu'elle a coûté plus ciier, et celui-là a bien employé son travail qui l'amène à bonne fin. Je crois que ma peine sera récompensée par l'acoompUssement de ^ mon désir.

Puis, écoutant de nouveau le cri de sa conscience : —

Qu'ai-je dit? poursuit-il, je suis fou de croire que vertu soit vice. Non, elle ne m'aimera pas. Elle se laisserait plutôt mettre à mort que de faii'e une telle chose. Hélas! Tamour me tient tellement qu'il &ut que ma vie fmisse.

Le frère de TEmpereur tombe malade de chagrin. L'Impératrice, qui ignore la cause de son mal, va le

visiter avec ses femmes; elle s'approclie de son lit:

— Dieu, comme il a la tète brûlante et comme ses « tempes battent 1 Qu'avez-vous , mon frère? Allons,

cher Sire, pendant que nous sommes tous deux seuls, ouvrez-moi hardiment votre cœur.

— Certes, dame, répond le jenne malade, yoos êtes

le uicdecin de ma maladie, bien que je sois blâmable de parler.

— Mon frère, sons tarder, dites^moi pour l'amour

de Dieu, qiï*est-<îe à dire que je sois le médecin de votre mal? Je ne vous comprends point.

— Dame, puisque vous voulez le savoir, je suis tombé malade par suite de Vamour que je ress^s pour

vouai.

— Frère, pensez à vous rétablir et ne vous chagrinez pas. Nous devons naturellement nous entr'aimer et

nous donner le titre d'ami. Je n'en dis pas davantage. Pensez à vous. Je m'en vais. Adieu, cher Sire. Allons, partons.

Telle est la première entrevue des deux protagonistes du drame. L'action est engagée. Chacun d'eux sait à quoi s*en tenir sur les sentiments de Tautre. I.a seconde rencontre a lieu à la cour. L'Impératrice, qui feint de n'avoir pas entendu l'aveu du Régent, est mise au pied du mur par une déclaration en forme qui ne permet aucun doute. La jeune femme, alors, répond en reprenant toute sa dignité :

— Qu*est^? Vous semble t-ilque je sois une femme que vous deviez couvrir de déshonneur pour assouvir votre luxure? Non, cela ne se peut. J'aimerais mieux être brûlée que de trahir la loi du mariage et de foire un tel outrage à votre frère, mon mari. Par ma foi, vous gardez mal son honneur et vous cherchez à vous rendre coupable d'une bien grande infamie. Ainsi, ne parlez plus de cela ou vous seriez mon grand ennemi.

176 nisTom universelle du théatbe.

Le Régent ne se tient pas poui* battu ; il redouble d'assiduités et d'audace, si bien que rimpératrice, qui ne peut rien contre lui, puisqu'il commande aux soldatSf emploie la ruse et lui donne un rendez-vous dans la tour du châteaUf dont le gouverneur lui est dévoué^ et là, elle le &it enfermer. Cette arrestation, dont la cause est inconnue, produit uu eiiet de stupeur sur les courtisans. Survient un messager annonçant Tarrivée d^rEmpereur, qui a fini de guerroyer en terre sainte. L'Impératrice, qui ne veut pas la mort du pécheur, Mt sortir le Régent de la tour et Tau voie au-devant de son frère, lui promettant de taire ce qui s'est passé. Mais le frère déloyal accuse devant son frère Tluipératrice d'avoir violé la foi conjugale :

Bt son corps a mis à hontago £t si a gasté vostre empire, Bt m*a, le vouspuis-je bien diroT Tenu jusqu'à ore an prison.

« Elle a tracé sa propre mort! » répond l'Empereur irrité, et il charge trois de ses chevaliars de la saisir et d'aller dans quelque endroitécarté lui 6ter à l'instant la vie. Les chevaliers se sentent touchés par la pitié. Ils se contentent de débarquer la dame sur un rocher, bien avant dans la haute mer, et ils lui disent de se re commander à Uieu.

— Hélas 1 soupire la pauvrefemme, abandonnée ainsi sans nourriture et sans vêtements au milieu de la mer immense, hélas ! j 'étais habituée aux hommages comme la souveraine du monde, et maintâuant je vois l'heure

OÙ, par la force de la tempête, je vais être abîmée dans

la mer. Vierge glorieuse, jette sur moi un regard de piUé. Dame, tu es mon espérance, et ma couriance est en toi seule. Dame, ne t'éloigne pas de moi, confortemoi dans cette nécessité.

L'Impératrice s'endort et Notre-Dame lui apparaît: « Quand tu sortiras de ton sommeil, lui dit la Vierge^ prends sous ta tète ces herbes qui, je te l'apprends, te seront bien précieuses, car il ny a pas de lépreux, s'il en boit après s'êti^e confessé sincèrement, qui ne recouvre sur-le-champ la santé. Souviens-toi toujours de moi, je suis Marie la mère de Dieu. »

Bientôt une barque, pour se soustraire à la tempête, vient jeter l'ancre au pied du rocher. Le patron recueille la malheureuse femme, qu'il croit naufragée, ei ils abordent bientôt sur la côte de Naples. Là, la voyageuse apprend par l'hôtesse qui Ta recueillie que le comte du pays est afQigé d'une lèpre dont il ne guérira jamais, ce qui le rend l'objet du dédain de tout le monde. La dame se fait mener auprès du comte et le guérit. Le bruit s'en répand dans la contrée, où sa réputation devient immense.

L'auteur nous ramène à Uome, où nous retrouvons le frère de l'Empereur atteint lui-même delà lèpre et qui va moui ii'. On décide bientôt d'appeler la femme extraordinaire qui fait à Naples de si merveilleuses cures. £lle se laisse quelque peu prier pour accepter, mais elle se décide enfin.

L'Empereur envoie saluer le Pape, son voisin, et le prie de venir voir comment opérera la femme bénie de

Dieu qui guérit les maux incurables. Le Pape s'empresse de venir chez son voisin^ escorté de deux de ses cardinaux, et répond au salut des seigneurs qu'il prie Dieu de leur pardonner tous leurs méfaits et leurs mauvaises paroles. La dame s'approche du lit du malade. £lle est sans doute enveloppée dans une mante dont ie capuchon cadie ses traits, quoique l'auteur n'en dise rien Elle commence par avertirle lépreux qu'il doit d'abord confesser tous ses péchés d'un cœur contrit et repentant.

— J'y consens, répond le prince, pouiTU que j'aie un prêtre.

— Pénitencier, dit ie Pape à l'un de ses suivants,

allez vous mettre là et l'écoutez.

Le malade se confesse tout bas et le pénitencier lui donne l'absolution.

La dame offre son breuvage au lépreux, mais le breuvage, au lieu de le guérir, redouble ses souffrances.

— Hélas I ami, lui dit la dame, certes vous avez

dans votre coufession tû quelques péchés. C'est ce qui empêche votre mal de prendre hn»

— Est ce pour cela? murmure l'agonisant. Eh bieni j'aime mieux mourir que de dire à nul homme une chose que je tiens cachée dans mon cœur.

—Sire, vous ne guérirez pas que vous ne l'ayez révélée.

— Eh bien ! donc je mourrai !

L'Empereur etie Pape interviennent pour fkire en« tendre raison au lépreux. Soit, dit le Pape, si vous ne

THÉÂTRE FRANÇAIS.— LES IfIRAGLES DE K.-D. 179

perdiez que votre corps, mais vous allezy perdre votre &me.

Cher ûis, dites tout sans en rien rabattre. Ainsi vous ferez honte au diable» vous réjouirez les anges et vous sauverez par ce moyen.

— Eh bien! s'écrie le lépreux, puisqu'il faut que je dise tout, je confesserai devant vous Ténormité de mon crime.

Il lait alors, en donnant les signes du plus vif repentir, le récit de sa mauvaise action et des malheurs de Tinnocente impératrice.

— Maintenant, ami, dit la dame, que vous avez tout confessé sans rien céler, buvez ceci et votre corps deviendra sain.

Le malade boit et guérit. L'empereur reste accablé sous le coup de ce qu'il vient d'apprendre. Il pleure la mort de sa chère femme, dont il s'accuse d'avoir été le bourreau.

— Aimiez-vous donc cette femme autant que vous le dites, demande la dame ?

— Oui, et certes je devais le &ire, dame, tant pour

les gi unda iiunneurs qu elle tenait que pour ses bouned qualités.

— Eh bien! cher sire, s'écrie Fimpératrice, en se découvrant, je suis votre amie, reconnaissez-moi. Dieu par sa grâce m'a sauvée.

180 HISTOIRE IJNtVEBSELLE DU THÉÂTRE.

Il» M«v««lBe 4« lu CiMJtae*

N'est-ce pas une chose tout à lait inattendue que de retrouver dans un drame du xiv^' siècle le sujet et les principales situations du Tancrède de Voltaire 7 Cest pourtant ce que l'on peut voir en lisant lu Marquise de la GcMdine. Que deviennent les félicitations de Labarpe sur lanouveauté du sujet et sur la hardiesse d'avoir mis un champ-clos sur la scène française?

Le chevalier Authenoy, revenant après une longue absence au village de la Gaudine, apprend que la belle châtelaine du Heu, qu'il adore en secret^ vient d*ôtre condamnée à être brûlée vive coninie adultère. Il se couvre de son armure, cache ses traits sous sa visière, et se rend sur le passage de la condamnée. Elle parait bientôt traînée dans une charrette, et de façon à être vue de tous. On lui recommande de songer à mettre son &me en paix avec le ciel. Elle répond :

Car jo sui6 innocc ato et pure.

Sa justification se borne à ces simples mots. Elle ne harangue pas les citoyens et la justice suprême en

pompeuses tirades, comme TÂmenaïde du poète de

THÉÂTRE FRANÇAIS.— LES MIRACLES DE N.-D. i8i

Femôy, mais elle se soumet en chrétienne résignée et en femme élevée dans les convenances du monde

féodal. Son chevaliei* ne fait pas non plus ronfler les alexandrins comme le héros de Voltaire. Il ne dit pas :

UinUtres de la mort, suspendez la vengeance, Arrêtiez, citoyens, j'entreprends la défense. Que la seule valeur rende ici des arrôts.

Voici comment il s'expiiiue dans sou vieux langage :

Je diS| sans plus avant aller.

Qu'à tort condamnez cotte dame...

Qui ose dire du contraire ?

Jp snisjvrèt à l'espée traire £t le combattre.

Le mari dit alors â Toncle de la marquise, qui représente rOrbassan de la i»ièce :

Bel oncio, il vous faut débattre Ce qu'il dit. L'avez entendu ?

IlPHpondez : n'y ait attendu Le tait vuus luucho.

£t Tonde répond :

Beau neveu, il ment par la bouche.

£t se tournant vers le chevalier :

Quies^Updy?

Qui je suis ? ne vous chaille qui.

Tant y a, je suis chevalier

Bt plus dire ne vous en quier, liais ves ci mon gage pour elle.

(n feU0 son ganL)

— Je dis que tu mens,

répond l'oncle

Btqae bons est le jugemens; Vez ci mon gant.

Le duel a lieu en scène. Le calomniateur est vaincu,

et la dame de la Gaudine se voit rendue à la liberté.

lie B»pté«e iÊ0

L'un des auteurs des Miracles a tenté de traiter le grand et beau sujet de la conversion de Olovis, mais le XIV* siècle n^a pas le souffle épique. Nous a^ ons pu remarquer que c'est le siècle du poenie romanesque et du fabliau. Il donne carrière à son imagination, qui va quelquefois par delà le possible, mais le grandiose lui fuit défaut ; il recherche surtout la vérité et Tintimité du détail. Tantôt c'est l'analyse d'une passion, tantôt les menus propos d'un groupe de chevaliersi de bourgeois ou de paysans.

Glovis est donc esquissé dans le drame que nous examinons, au point de vue d*une figure de genre et non d'une figure historique. H entre brusquement en

iiiati«3re en disant à l'un de ses chevaliers : « Aurélien, on dit que le roi de Bourgogne, Gondebaut, a une nièce jeune et gentille qu'on appelle Glotilde. Je veux

riivQir. Pai tez vite, poi tez-lui mon anneau et une robe d*or. Si elle accepte mes présents elle sera ma femme.»

Aurélien, qui veut parler en secret à Glotilde, se couvre des habits d'un pauvre et se place avec les autres mendiants à la porte de Téglise , où prie la iille

du roi de Bourgogne. Il reçoit son aumône comme les autres; de plus il ose déposer un baiser sur la main

de la princesse, et lui dit en levant les yeux sur elle :

Kc Ytiusdosplaisr, dame chère, De ce qu'ay fait.

Lorsque Glotilde est rentrée au palais de son père, la physionomie de ce pauvre qui lui a baisé la main lui revient en mémoire. Elle envoie sa damoiselle près de lui pour lui dire de venir lui parler. Elle a grand désir de savoir de quel pays il est, car elle Ta reconnu pour un étranger. A peine Âurélien est-il seul en présence de la princesse de Bourgogne que celle-ci lui parle ainsi :

— Dites-moi la vérité. Quelle cause vous a Mt

mettre un costume tel que vous semblez être un pauvre? Aurélien avoue le but de sa mission et réc'ame une réponse au nom du roi Glovis.

— Beau sire, répond Glotilde, je vous du ai ceci :

VOUS vous en irez vers le vol Clovis, vous le saluerez de ma part et loi répéterez ces paroles : c ClotUde dit qu'il n'est point permis à une chrétienne d'épouser un païen. Du reste ayez soin que ceci reste secret, car, en un mot, ce qui plaira à monseigneur mon oncle sera fait» »

Aurélîen vient rendre compte de sa mission à son maître, qui le renvoie bientôt avec une escorte de chevaliers, pour foire de sa part une demande directe et otficielle de la main de Clotilde à son bel oncle, le roi de Bourgogne.

Âurélien arrive et la requête du roi n'est pas accueillie par Gondebaut. L'ambassadeur du roi des Francs

lui répond aussitôt sans hésitation :

— Sire, mon cher seigneur, je ne vous cèlerai pas que si vous vous opposez aux vœux du roi mon maître,

vous l'aurez bientôt ici, lui et sou armée, pour vous combattre.

Gondebaut trouve le procédé un peu violent, et il affirme que Glovis et ses Francs peuvent venir en

Uourgogne. et qu'ils trouveront à qui parlei*. 11 n'est pas ti'op rassuré poui'tant, car il rassemble ses conseillers, qui lui avouent qae Qovis est un homme enclin à la colère et que tout le monde redoute. Il se ilécide enfin à se débarrasser de sa nièce, et il la l emet aux mains de Tambassadeur, en déclarant que ni lui, ni personne de sa maison ne lui fera compagnie.

Faitrs-on à vustn> ordrnanco De elle ne me quior plus mêler.

Ils arrivent à Soissons. Le roi Glovis trouve la da*

THÉÂTRE FRANÇAIS. — LES MiUACLES DE N.-D. 185

moiselle irès^-belle de visage, et il déclare qu*il veut

l'épouser tout de suite. On fait venir en hâte les ménestrels pour accompagner à l'autel le roi et sa jeune épousée. Âprès la cérémonie (une cérémonie païenne probablement), Olotilde dit au roi son époux qu'elle a deux demandes à lui adresser, la pre uière c*est de jurer qu'il se fera chrétien, la seconde c'est de la venger de son mauvais onde Gondebaut Le roi accorde la seconde demaiulc et ajourne la premiôre. Tl envoie d'abord une nouvelle ambassade pour réclamer les biens de Clotilde, retenus sans droit par son oncle.

Gondebaut congédie les ambassadeurs avec les sommes x^éclaniées en leur disant : a Allez! j'aime mieux voir vos talons que vos visages. »

Olotilde a donné un ûls au roi. Elle Ta fait baptiser : nonobstant ce fils est mort. Ciovis conclut de là qu'il n'y a pas urgence de se faire chréUenner, et il part pour une expédition guerrière. Quand il rentre chez lui, il trouve Clotilde relevant de couclies. Elle vient de mettre au monde le prince Clodomir, qu'elle a fait baptiser comme le premier enfant.

— Bien, dit Clovis, puisqu'il est placé sous la puissance de votre Dieu, il ne peut éviter de le payer de la mort, de même que son frère.

Glodomir tombe en effet malade. Olotilde se désole et adresse ses prières ferventes à la Vierge, qui descend avec son cortège d*anges accoutumé, et rend l'eniant à la santé et à la vie.

Cependant les Saxons et les Allemands envahissent la teire des Francs. Leurs bataillons sont si nombreux

que Clovis désespère de remporter la victoiie. Alors, pensant à son second (ils rendu à la vie par le Dieu de Glotilde, il jure de se ftire chrétien s*il repousse ses ennemis. Le ciel exauce son vœu. Il revient triomphant auprès de sa femme et lui raconte la bataille et le vœu qu'il a fait au Dieu de dotilde, après que ses dieux, à lui, l'em eat ub.uuionné. Il conclut en disant : (.< Puisque Jésus*Christ ne m'a pas oublié, je ne Toublierai pas. Je me ferai baptiser. » On mande révèque Remi, et le baptême de Clovis s'accomplît avec la même rapidité que son mariage.

Aoilft et Amllle.

C'est une légende très-touchante que cette histoii^e d'Âmis et Amiile, qui servit, dès le xiu* siècle, de sujet poétique aux rimeurs français, italiens, allemands, anglais, bi etons et latins. Nous la trouvons ici pour la première fois sous la forme dramatique. La princesse Lubias, fille d'un roi de France , que le poëte ne nomme pas, devient subitement amoureuse d'un geutiihomme nommé Amille et le requiert d'amour, & son grand chagrin à lui, qui ne veut pas payer d'ingratitude les bienfoits de son souverain.

Digrtizeij Ly <jOOgle

THÉÂTBE FBANÇAIS. - LES MIBACnuES DE N.-D. 187

La princesse s'inU'oduit de nuit dans la chambre du gentilhomme (et même dans son lit)^ et elle s'y M% surpraidre par Hardré, Yun des commensaux du roi. Le roi fiût comparaître Amille devant lui et lui pose nettement la question : c Par vous me vient un grand déplaisir [ dites-moi la vérité.

» Avec ma fille avez gou

»» Et rhonneur do son corps éu?

» fiat-il ainsi T>

Comme tout maïu ais cas est niable, Amille accuse Uardré d'avoir inventé le fait. Hardré lui jette son gage de bataille et rappelle en champ-dos.

— Sire, répond Amille, je suis un chevalier né en pays étranger. Ici, je n'ai aucun ami; mais, si vous me donniez la permission, je me mettrais en route à l'heure même pour en aller chercher un. La reine et :>a lille se domieiit pour otages responsables du retour d* Amille, et Amille part pour aller chercher son compagnon de bataille» son cher Amis, qui lui ressemble tellement par le visage, qu'on les confond l'un et Fautre.

— Cher compagnon, lui dit-il après avoir conté son

histoire, je crains, si je livre bataille étant dans mon tort, de tomber du haut en bus avec grande ignominie. Amis déclare à Amille qu'il ira soutenir le gage à sa place et qu'il le délivrera de son ennemi. Le champclos s'ouvre sous les yeux du roi, et le sosie d' Amille tue Hardré et réhabilite ainsi son compagnon, puisque le jugement de Dieu a prononcé son innocence. Mais

i88 HISTOIU£ UNIVERSELLE OU THÉÂTRE.

tout ne liiiit pas là, bien s'en faut. Le roi donne la main de sa fille à Âmis, qu'il croit Amille, et il ne veut pas le laisser quitter Paris sans avoir d'abord accompli la cérémonie des liançaiiles. Amis se laisse faire, et, après la cérémonie, il part pour la résidence d*Amille, comptant bien l'envoyer à sa place et ne plus revenir. AiaïUc reparaît en elTet à la cour du roi, et il épouse sa maiti'esse la princesse Lubias.

Cependant Dieu, iiTité de la conduite tenue par Amis, lui fait savoir que, pour avoir fait un serment qu il n'a pas tenu, celui d'épouser la fille du roi, il le condamne à devenir lépreux. En vain Amis demande grâce ; le terrible mal Tenvahit, tout le monde s'éloigne de son contact. Il se revêt alors d'un misérable habit et voyage en demandant son pain, agitant sa lugubre crécelle pour avertir chacun de fuir la contagion. En cet étalj il arrive à Paris et se tient assis dans la rue, en face du palais d'Amille, réclamant aux passants un peu de nourriture dont il a grand besoin. Lorsqu'Amille, assis avec sa femme devant une table bien garnie , entend retentii* la claquette d'un lépreux , il envoie charitablement son écuyer Henri lui porter du pain, de la viande et du vin. — Frère, dit l'écuyer au mendiant, voici viande et pain. Si tu as un hanap, prends-le pour mettre ce vin*

— Que le doux roi des cieux, répond le malheureux Amis, donne la joie céleste à celui qui m'envoie ces biens par vous. Mettez ici, Sire.

L'écuyer recule d'étonnement en voyant dans la main du lépreux non pas un vase de bois, mais un

Digrtizeij Ly <jOOgle

gobelet d'argent semblable en tout à celui de son maître. Le maître, prévenu, vient vérifier ce £iit étrange, et les ravages du mal ont teUement défiguré son cher compagnon qu'il l'interroge sans le reconnaître. Pourtant il a un pressentiment que c'est bien Amis qui est là devant lui dans cette condition misérable. La dernière fois qu'ils se rencontrèrent sans savoir s'ils se reverraient jamais, ils se partagèrent ces deux hanaps d'argent semblables de tout point l'un à l'antre. ~ Mon ami, dit le gendre du roi de France an mendiant, que Dieu vous donne son amour. De quel pays êtes-vous ?

— Cela ne peut vous intéresser, doux seigneur. Vous voyez que je suis lépreux et incapable de rien faire. Je vais m'enquérant d'un ami que je désire tant voir. Puisque je ne le retrouve pas, je voudrais mourir avec le bon plaisir de Dieu.

Amiile alors ne doute plus; il saute au cou de son compagnon et l'embrasse en pleurant, sans se soucier de sa lèpre. Puis il appelle ses gens et fait porter le lépreux dans son hôtel, sur son propre lit. Dieu met fm aux misères des deux amis par une épreuve renouvelée du sacrifice d'Âbraham. Âmille sachant, par une révélation divine, qu'il peut rendre la vie à son ami, s il consent à immoler ses deux enfants, dont le sang doit guérir à tout jamais le lépreux, se résigne à cette cruelle extrémité. Mais Notre-Dame intervient, et Amis est guéri sans qu'il en coûte un cheveu de la tète aux deux enfants d' A mille. Leur mort n'a été qu'apparente. La grâce de Dieu les a ressuscités.

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Cet épisode légendaire d'Âmis et Amiile n'est pas moins touchant que celui de Bamon et Pythias , ces

deux Syracusains du temps de Denys le Tyran. C'est l'idéalisation de l'amitié avec la couleur chrétienne et chevaleresque. La pièce marche avec une grande rapidité, sans se soucier des ménagements ni des transitions. Les ligures sont tracées naïvement, mais bien accentuées. Il y a du mouvement dans la scène du défi fait par Hardré au chevalier qui Taccuse de mensonge : «Sire, Sire, voici mon gage; je demande champ de bataille contre lui, vaille que vaille; mais, si je le tiens en champ-clos, je lui ferai confesser de tous points sa méchanceté. » Les deux entrevues d'Amis et d'ArniUe: la première, où Amis décide d'aller combattre Hardré dans le champ-clos, et la seconde, où le gendre du roi saute au cou du lépreux et le fait porter sur son propre lit, seraient de belles scènes dans toutes les pièces et dans tous les temps, parce qu'en elles vibre la corde du sentiment vrai bien exprimé.

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La légende de Robert le Diable a feit son tour d'Ea*

rope. Elle parut d'abord en France, sous forme de poëme, au xiu<^ siècle; au xiv% le poëme fut abrégé et mis en diet par un trouvère inconnu, puis il fat dialogué en Mystère par personnages. Au. xv« siècle, on le récrivit en prose sous le titre de : « La vie du terrible Robert le Diable (1). »Âux xvi^ et xva« siècles, on en publia plusieurs autres arrangements sous des titres vaiiés. En 1520, il parut à Londres un texte anglais : Jiobert ihe DewyU, puis encore à Londres trois autres récits de i506 à 1599. Suivant Herbert, une ancienne moralité, intitulée Robert CicylL aurait été représentée à Ghester en 1529. Beaucbamp parle d'un ballet de Robert le Diable^ qui aurait été joué à Paris en 1662 devant mademoiselle de Longueville, depuis ducliesse de Nemours. En Espagne, on publia, en J53U, à Alcala de Uenarès , la eepaniosa y admirable vida de Roberto el Diabla; en 1604, à Séville, la Historia de

(1) Miracle de Notre-Dame , de Robert le Diable, fils du duc de Normandie, i qui il fût eiuoïnt pour ses meflélz quil feist le fol Sitns itarler, et depuis ot Ilotre Seigneur mercy de ly et eepousa Ja fille de l'Empereur, publié pour la première fois d'après un

manu.scrit t!u xiv« shVIo tlo la Bibliotliè(|iip du roi, par plusieurs mrmbrc a de la Société des Antiquaires de Normandie. — Paris, 1836,

Digrtizeij Ly <jOOgIe

la espantosa y maravillosa vida de Roherto el Diablo, et, en 1627, à Salamanque, une autre biogra|)hie légendaire de ce même Robert.

Le château de Robert le Diable*, assis an sommet de Moulineaux, sur la rive gauche de la Seine, près Rouen, montre encore aujourd hui ses ruines pittoresques. Cette fantastique biographie d*un prince normand qui aurait vl CU à l'époque du roi Péjùn , pèi-e de Charlemagne, vers l'an 751 , c'est-à-dire en un temps où il n'y avait encore ni duc ni province de Nonnandie, est tirée d'une ancienne chronique. Comme la tradition populaire a toujour s une raison d'être, quelque embellissement qu'elle ait pu subir , divers savants de nos jours ont essayé de Texpliquer. L*un veut que ce Robert soit llobert le Magniiique , père de Cniillaume le Conquérant ; l'autx^e croit que ce peut être sou petUfils Robert Courteheuse. M. Trébutien, à qui nous devons la publication du roman en vers du xin* siècle , dit que rien n'emi^èche de croue que ce héros lie la légende est le fils d'un personnage qui figure dans la chronique de Normandie sous le nom d'Âubert, et qui> vers le ndlicu du viii" siècle, aurait gouverné la future province nonnande avec le nom de dux (chef). Et pourtant, dans le poème publié par M. Trébutien , la vignette sur bois , calquée sur la miniature du nianuscrit de la bibliothèque impériale , représente Mobert d*une très-petite taille^ ce qui désignerait bien clairement Courteheuse ou Courte botte , fils a)né de Guil** laume. M. Achille Teville, l'un des éditeurs du Mystère, penche à croire qu'il s'agit bien de Robeil Courte

heiise , mort en 1134. Quelques-uns ont même voulu voir dans ce personnage légendaire de Robert le duc RoUo ou Raoul, qu'on appelait aussi Robertus; onTaurait surnommé le Diable avant sa conversion au cbristianisme. Mais que le héros du Mijacle de Notre- Dame soit Rollo , ou le père ou le (ils de Guillaume , peu importe à l'bistoire du théâtre ; nous avons kVexar miner dans l'action où, il va figurer.

Le jeune Robert pille les vassaux de son père et met tout à sac et à confusion dans ses domaines, escortai d'une bande de coquins dont il fait sa société intime ; c'est IMse-Godet et son compagnon Rigoiet, c'est T.ambin, Boute- en-Gourroie> Hupin le Grant. Ils s'introduisent dans une abbaye sous prétexte devoir le trésor. I/abbé leui montre draps d'or, chasubles et tuniques :

Vez cy d'autre part nos reliques Qui sont dignes et glorieuses D*or et de pierres précieuses.

Robert se fait ouvrir les coiïrcs et les sacs scellés de dre qui contiennent les dépôts de deniers confiés au couvent , et il emporte le tout dans son fort pour continuer ensuite sa récolte dans les autres abbayes jusqu'au mont Saint-Michel. Averti de ses méfaits, le duc, son père , envoie vers lui Huchon et Pléron , deux de .ses hommes, pour le réprimander; mais le mécréant n'en tient compte. Il frappe et blesse les envoyés de son père. Un héraut proclame alors la mise au ban de ce fils criminel :

Or, écoutez. Jo fais savoir De par in duc do Normandie

A touz qui vcult que je 1« die Qttc de sa duché pour ses vices Robert le Diable et ses complices Banist, et que chacun se paine De lî prendre et les gens qu*il maine Et d'eux en forte prison mettre.

En apprenant son bannissement , Robert entre en fureur étrange :

Ha! teste<Dieul comment peut ce estre Que men père par son oultrfege lie banist de mon héritage?

U jure de faire pis encore qu'il n'a fait , et, pour répondre à Farrèt de bannissement» il va mettre à sac un ermitage ; puis, apprenant que la duchesse sa mère est seule au château d'Arqués , il va la trouver et la requiert, répée àla main , d'avoir à lui expliquer pourquoi il est venu au monde si méchant. La duchesse , qui croit son dernier jour venu , lui fait la confession suivante :

Biau flis, voulentiersy sans détri(sans retard) Quant espousé m*ot vostre père.

Je fu lonctemps sanz estre mère Et 8anz enfant nul concppvoir Dont souvent mo courruuçay, voir.

Et tant qu'une fuiz en mon lit Où me gisoie par délit Pour ce que seule me vi estre Par ire dis : puii^que Dieu mettre Ne veult enflant dedans mon corps Sy li mette le dyable lors.

A ceUc bcure, è colle foiz Revint vostre père du boïi

Digiii^co Ly <jOOgIe

Qui me trouva toute esplourte Pour moy courroucée apaisier Me prit doulcenient à baisier Et Ift ftistes TOUS engendré.

Cet aven Mi rentrer Robert en lui-même. Il se voit

en grande aventure d'être damné. Il forme le projet d'aller à Rome , où il confessera tous ses péchés et méfaits au Pape. Comme ses compagnons de débauche le raillent sur sa subite conversion, il tire son épée et les trappe l'un après l'autre. Il dit à Higolet ;

Toy premier aras ce lopin ,

Passnl et toy gistc là Lambin :

Entre vous autres passerez

Par mrs mains, voir n'escbapperez,

Icy niuurrp/. tous!...

C'est faictl Or, dormez là voz sommes

Désormais serez preudes hommes.

Voici Robert à Rome. Il repousse les sergents qui tentent de s'opposer à son passage , et il arrive auprès du Saint-Père. Sa réputation l'avait précédé ! Le Pape lui refuse l'absolution et l'envoie se confesser à un saint ermite qui lui imposera une pénitence exemplaire.

n &it ainsi à Termite le résumé de ses crimes :

Afin f|ur vérité die

Jt! sui Robert de Normandie

Qui touz les maux du monde ai f&it ;

Car premièrement j'ay, de fait,

Les abbayes dérobées

Bt plusieurs nonnains yiolées,

Maint homme à povreté livré.

J'ay pis fait, dont je me remors :

Par moy ftiront sept hommes morts.

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196 HISTOmS UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.

HcrinittPS (ju'nnp fois tronvay £o uo bois; là tous lc6 luay.

Dieu et Notre-Dame inspirent l'ermite, qui impose à

Robert la pénitence suivante : il contrefera le fou et le tnuet et il ne mangera que les morceaux qu'il aura disputés aux chiens. Robert se revêt de liaillons et cherche un abri sous l'escalier du palais de TËmpereur de Rome, où il repose au milieu des chiens. Il refuse les mets que lui offrent par pitié les serviteurs du palais; mais lorsqu'on jette un morceau au chien Louvet, son compagncm de gîte, il s'en empare et ll^ le partagent ensemble. L'Empereur s'amuse de ce fou, regrettant bien que son mutisme le prive du plaisir de lui faire conter son histoire.

Cependant on vient annoncer à l'Empereur que les Sarrasins ont fait une descente dans ses domaines et qu'ils s'avancent sur Rome^ après avoir battu les soldats envoyés contre eux. Ou ia.it crier l'arrière-ban :

Ur, escouLez petiz et grans L'empprpro savoir vous fait.

Que chascun se tiengne de fait Armé et tout prêt pour combatie; Ces païeaB se veulent embatre, HaîB sont venuz en ceste terre Et la veulent poui^eulx acquierre.

Pour ce l ompereur à tous mande Son arrière-ban et commande Aussy birn au clore comme au lay "Que chacun s'arme sang délay.

L'ange Gahriel apparaît à Robert et lui dit de porter aide aui chrétiens, mais sans se faire connaître. Il

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trouvera en un lieu qu'il lui indique une armure blanche qu'il déposera secrètement après la victoire. Robert triomphe en effet des Sarrasins , mais il est blessé à la cuisse. L'Empereur offre la main de sa fille au héros qui a sauvé l'Empire, quand il se sera Mt connaître.

iMais que le for il li apporte

D*un glaive et qu'aussi monstrer puisse

La plaie du fer en sa cuisse ,

Et qui Aire ainsi le pourra

Avec sa fille li donra ,

L'emperere, et le fera sire

l>e la moitié de son empire.

Le sénéchal , alléché par cette promesse , se présente comme le vainqueur des païens. Il a revêtu une armure blanche et il montre le fer arraché de sa plaie. Mais la filie de l'Empereur, qui a tout vu, révèle à son , père, au Pape et à toute la cour la supercherie du sénéchal et le courage du fou. Le Pape veut ft>rcer Robert à Taveu de sa belle action, mais le pénitent reste dans son 1 ùle et refuse de quitter la paille sur laquelle il est couché. C'est alors qu'arrive Termite, qui lui dit:

Robert, Robert, bien vous congnois...

Surnom soûliez avoir de Dyable; Mais Dieu le père espèritable, Hnand vit vostre dévocion

Et vostrp grantcontricion, M'ammnnpsta que vnns chargeasse niiCstn' iniu'i vous cummaadaâtie Et que coiuiup fol alissiez.

Ke de riens vous ne maugissiez S'aux cblcns ne le povies tolUr;

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Bt pour ce qu'avtts su» fimiir Porté coBte grief pénitence, Diex, qui toujours les bons avance Et où bonté maint inflnie, Veult qu'elle soit en vous finie.

Car tous voi» pochiez vout» })iU'Uouuo.

Robert, au comble de ses voeux, épouse la Me de rEmpereur, et le Pape bénit cette union, dont tout le

paradis est en joie.

Ce mariage, qui conclut le drame, n'est pas dans le roman en vers du xiii* siècle. Là, Robert pousse la contrition jusqu'au bout. Il se fait ermite, et quand il meurt eu odeur de sainteté, les habitants de Rome enlèvent son corps et le transportent en grande pompe a l'église de Saint-Jean-de-Latran. Âu lieu de perpétrer des crimes, le bandit mort fait des miracles; au lieu de l'appeler Robert le Diable, on l'appelle saint Robert, et il prend place dans la légende des agiogra* phes normands.

On peut voir qu'il y a réellement dans ces drames du XIV* siècle, tout imparûdts qu'ils soient, une cer'>

laine invention et un parti pris do quitter la tradition convontionnelle des mystères liturgiques.

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lA coQventioii lait i<4 place à la réalité. Ce sont des

personnages corome nous, avecles idées et les costumes de leur temps, avec leur langage, leurs préjugés, qui se substituentaucalenctrier des saints et aux personnages fictif. Nous entrons de plain-pied dans le monde des chevaliers, dans le monde des bourgeois et des manants ; nous voyons revivre Thistoire héroïque et légendaire. Le roi Othon, la trahison de Bérenger, le combat en champ clos, la justification de la Reine constituent tous les éléments d'un vrai drame çhevaleresque , tel que nous Tentendons aujourd'hui. Le drame rastlque de la dame Guibourg oiTro un tableau bien autre et tout aussi vrai. Les moindres détails qui le composent, la conversation des voisins i propos du cercueil, les silhouettes de l'exécuteur Cochet et du bûUi goguenard, ce compère mêlé à tout propos à la terreur que provoque l'apprêt du supplice, sont des touches très-QU* rieuses, aussi fermes que variée. I^'bistoire d'Amis et d'Araille est très touchante, et Robert le Diable est une figure dramatique d'une énergie extrême^ malgré la raideur de ses lignes, qui la font ressembler à nn panpeau historié des premiers maîtres florentins.

Il n'y a pas à douter. Dans cette branche de fart, commQ dans toutes les autres, le aiède ^tr^voit le perfectionnement, et il y marcherait à grands pas s*il n'était arrêté par des guerres contiauelles. A cette

époque, les Anglais fur^t aussi funestes aw^ idée§ en France qu'ils le furent aux personnes et au^ biens.

Cependant , les études lutincb avaient été reprises

sm bonnes ^ourç^ ; on avait tra4uit m français Tite-

300 HISTOIRE UNlVtR^SELLE DU ÏHÉATHE.

Live, GicéroQ, Salluste, Ovide, Suétone et même

Aristote, d'après un texte latin. Charles V avait fondé la bibliothèque de la tour du Louvre. Froissart, malgré ses incorrections , avait su donner à son st^le une grâce naïve , qui nous enchante encore aujourd'hui.

n y a bien quelques réserves à faire pour cette langue du xn^ siècle, que les philologues appellent une décadence relative entre Tidiome du xiii« siècle, qui représente l;i lin de ranciennc graniinaire, et l'idioine du xv% qui est le commencement de la nouvelle, Mais, toute transitoire qu'elle soit, la langue du xiv* siècle exprime encore très nettement les idées qu'elle veut omettre. Sans les malheurs du temps, le xi\^ siècle aurait pu servir de point de départ à une ère littérahre toute nouvelle.

Toujours est-il qu'il y a là un théâtre appartenant on propre au xiv® siècle , comme il y en eut un au xiu^ siècle, œuvre des ménestrels du nord de la rVance. D'après les quelques précieux documents (ju'a déjà retrouvés la persévérante recherche des bibliophiles fran^^ais , persévérance qu*on ne saurait trop louer et encouragei*, on peut juger de ce que sera cette œuvre quand elle apparaîtra dans son ensemble. Que d*argent ofiiciel dépensé depuis plusieurs siècles pour d*oiseuses recherches à propos d'un amas de briques l oinaines insignifiant, dans telle ou telle province asiatique, et que de trésors concernant notre histoire nationale qui dorment non catalogués dans les cai^ tuns de nos bibliothèques publiques ! M. Paulin Paris aviùt comiiieacé à ses frais un catalogue des manu-

THÉATRË FRANÇAIS.— LES MIBACLES DE N.-U. 201

scrits de la Bibliothèque impériale, et, après quelques volumes publiés, il s'est vu contraiut de priver la science de ce guide indispensable que lui seul pouvait mettre en ordre ; les manuscrits des derniers volumes

aclievés sont encore entre ses maiiis.

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GHAPITRS VI.

t\r SIECLE,

THEATRE NÉERLANDAIS

Le curieux mouvement dramatique que nous venons

de voir se produire en France au kiy*" siècle a lieu également dans les Pays-Bas* On a retrouvé de nos jours à la bibliothèque de Bourgogne» àBruxelles, cinq comédies ou drames de citte époque, suivis d'autant de farces. Les grandes pièces sont intitulées : Abele speîen {Jew habiles); les autres: SoUemien (Sotties). ËUes furent imprimées en 1837-38 à Breslau, dans le recueil appelé liorœ BcUjicœ. MM. Serrure placent la composition de ces pièces entre 1280 et 1320, et le professeur Jonckblcet de Groningueémetlamème opinion dans son histoire de lu littératiu^e néerlandaise. Ces messieurs jugent de la date de la composition par Tâge qu'ils attribuent à récriture du manuscrit» moyen dangereux et peu sùr. Il est facile par un autre luoyeu qui ne trompe jamais» par TanalQgie, de reconnaître que les Abele spelen sont contemporains des Jitraclesdetfnire-Xtome.

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20 i HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.

Le recueil belge formait probablement le répertoire d'une compagnie de rhétonciens, comme les Miracles de Notre-Darae fonnaiént le répertoire d'un chapitre ou d'un collège.

Les deux collections sont positivement du xiv* siècle et non du xiii^, dont le caractère est tout autre , nous Tavons vu parle répertoire des Trouvères.

Voici les utres des pièces contenues dans le manuscrit d& la bibliothèque de Bourgogne : Esmorée^ drame, suivi d'une sottie intitulée : Lippijn; — 2* Cftoriant , drame , suivi de Die Buskenblascr (littéralement, V homme qui souffle dam un petit tuyau\ sottie ; — > 3* LanceM, drame ; la SoreUre, sottie ; — MaUre pendant trois jours, graiiiie larcc; les Truands^ sottie; — 5<» l'Hiver et VÉté^ giande pièce allégorique ; — Ruhben^ sottie.

Quelques-uns de ces Ahele spelen méritent qu'on s'arrête uii instant à les examiner. Ordinairement, ils commencent par une espèce d'invocation et ils Unissent par un discours invitant les spectateurs à ne pas sortir de la salle, car on va jouer la sottie. La sottie, à son tour, se termine par quelques vers adressés au public en manière de congé. M. Serrure a publié à Gand uiiu tiaduclion française d'Esmorée, l'un des Jeux habiles ; les autres sont restés dans leur texte original.

Cet Esmorée, fils d'un roi de Sicile , constitue un drame dans toute l'acception du mot, et, au point de \'ue de la facture, c'est un produit identique aux Mirades dont nous avons donné l'analyse au précédent chapitre. On va reconnaître la vérité de ce que j'aivance

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THÉÂTRE NÉERLANDAIS

sans m'oocoper en rien des indices paléograpbiques, qui sont des moyens de contrôle toujours défectueux.

Les pièces françaises et néerlandaises sont évidemment inspirées par les romans poétiques de Tépoque.

L'astrologue du Roi de Damas, maître Platus, ayant appris par son grimoire que fe fils qui vient de naître au Roi de Sicile doit un jour enlever la fille de son Sultan, se rend secrètement à Messine et s'empare du jeune Esmoréc. que lui livre Robert, neveu du Roi. lequel se trouve ainsi devenir l'héritier de la couronne. Non content de ce premier crime, le prince Robert parvient à perdre la Reine dans l'esprit de son époux, qui renferme dans une tour.

Ësmorée grandit à la cour du Sultan de Damas, dont il se croit le ûls ; mais, arrivé à l'âge où son cœur commence à parler , il devient amoureux de la belle Damiette, tille du Sultan. Cet amour le plonge dans un chagrin indicible, car il le croit criminel, puisque Damlette passe pour être sa sœur. La jeune fille, de son côté, s'est laissé séduire aux grâces de son compagnon de jeux, et elle lève tous les scrupules d'Esmorée en lui apprenant rhistoire véritable de sa naissance. Esmorée jure de délivrer sa mère de la dure captivité qu'elle subit. Arrivé en Sicile^ on le reconnaît à l'étoHe de son turban, qui n'est autre chose que l'écharpe de sa mère, dans laquelle il était enveloppé quand le prince Robert le remit entre les mains de [ astrologue Platus. Grâce à ce signe^ moyen tant reproduit de nos jours^ Esmorée obtient de son père le pardon de la malheureuse Reine.

Pendant ce temps, Damiette pleure à Damas la lon-

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gue absence de celui qu elle aime. ËUe se met en rooto pour venir le chercher en Sicile , accompagnée de

maître Platus. Esmoréejure à son père qu'il n'aura jamais d'autre femme que Damiette. Le Roi, tout attendri, unit lee deux époux, et le prince Robert recevra la punition due à son crime.

M; Victor Wilder , dans un excellent aiticle de la revue contemporaine sur les assodations littéraires dans les Pays-Bas, loue avec justice et raison son compatriote , le poète du jeu d'Esmorée , et il place son cravre, comme combinaison dramatique, au-dessus des pièces allégoriques des xv« et xvi« siècles. «On est ici frappé, dit-il, d'un agencement, d*un développement scéniques qui font presque songer à certaines productions de notre temps. » C'est absolument la même observation que nous avons faite, et que le lecteur aura laite avec nous, en examinant les drames de VIfnpérairicé de JRome, RoheH leDiable^ la Dame Guibourg et autres pièces de la collection des Miracles de Notre-Dame. La ressemblance ne doit étonnei* personne ; elle prouve seulement jusqu'à l'évidence la contemporanéité des deux productions.

Poursuivons Texamen des Ahele spel^ non traduits. Je puis le faire, grâce à M. Wilder, qui a bien voulu m*expliquerce8 ouvrages, écrits en langue flamande.

Gloriant, duc de Brunswick, est fier de ses avantages physiques et intellectuels; il cherche en vain une femme digne de lui. Son oncle Gérard de Normandie et Godefirol, Tunde ses chevaliers, tentent inutilement d'ébranler la résolution qu'il a prise de garder le céli-

tHÉAVEE NÉERLANDAIS

bat. Il déclare qu'il ne connaît pas une femme à qui il sacrifierait un cheveu de sa tète.

Pourtmt, il 66 ravise bientôt, quand il reçoit le por^ trait de la princesse Florentine, fille dtt Rotige>Lion , roi païen d'une province voisine. Gloriant, malgré les prières de son onde Gémrd, part po\ir la cour païenne, n'ayant d'autres compagnons qaè son coursier , sa bonne épée et l'écuyer que lui a envoyé la princesse. Dans une rencontre ic nuit, les deux amants, unis seulement par les liens de Tàme, se TOient et s'aiment d'un amour plus réel et plus positif. Le duc de Bnmswick enlèvera la âlle du roi païen, car elle lui a révélé que leurs deux existences sont menacées si l'on découvre leur intelligencê secrète. Au moment où ils vont tuir, ils sont arrêtés ; Gloriant sera pendu et Florentine sera brfidée vive. Telle est la soitence irrévocable du hoi. Floréntine ^ iSiit chrétienne, et le del la

délivre par les mains de son amant, qui place sur sa tête la couronne de Brunswick.

Nous venons de voir la pièce héroïque , voici main* tenant la pièce bourgeoise. Un noble hotnme du nom de Lancelot est amoureux d'une jeune lille du peuple nommée Sandrine. Sa mère loi reproche la bassesse de ses goûts, et lui, il répond que sa passion est telle ({u'il a résolu d'épouser Sandrine, car il mourra s'il ne la possède pas. La vieille dame imagine alors un moyen très avancé et très civilisé pour l'époque. Elle livre la jeune villageoise à son fils, bien convaincue que . sa passion assouvie, il ne pensera plus au mariage. C'est co qui arrive en effet. Sandrine, abandonnée, quitte

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son village et sa met en marche, à pied, à travers la forêt. Comme elle se reposait au bord d*une source,

un chasseur passe et l'interroge sur son isolement et sur son chagrin. Sandrine conte naïvement sa faute et ses regrets. Le chasseur, exempt de tout préjugé, emmène en croupe la belle fille, qui lui plaît, et il va l'épouser dans sa ville. Mais Lancelot, qui regrette sa chère Sandrine, met son écuyer en campagne pour la découvrir. A force de recherches , Técuyer pai*vient à trouver le château du gentilhouiiue chasseur, et il s'y introduit furtivement pour remplir la mission dont l'a chargé son maître. Sandrine peut revenir dans sa contrée ; elle y sera dame et maîtresse ; Lancelot Tépousera devant le prêtre et il réparera par ses bons soins le tort causé à celle qu'il aime toujours plus que sa vie. Mais aujourd'hui que Sandrine est mariée, elle veut rester fidèle à son époux. Voilà ce qu'elle charge récuyer de reporter à l'ingrat Lancelot, dont elle ne veut plus entendre parler. Renaud, récuyer, ne sait que résoudre. Si son seigneur apprend que Sandrine vit encore, il voudra l'arracher aux bras du chasseur. Pour éviter un malheur, Renaud compose son visage et vient faussement annoncer à son maître la mort de Sandrine. Lancelot tombe alors dans un accès de douleur auquel il ne tarde pas à succomber. C'est ainsi que le ciel le punit de son manque de foi.

Ce système de composition dramatique, qui était sur le chemin du drame, doit avoir laissé d'autres produits que ceux retrouvés jusqu*à présent. L'Angleterre et l'Allemagne n'ont pas dû y rester complètement étran-

THÉàTRE MÉBRLAMDAIS. 209

gères, et, même chez nous, il est certain que la Normandie, où furent recueillis les Miracles de Notre- Dame, n*est pas la seule province qui ail à fournir son contingent.

Gomme en France, concurremment avec ce nouveau genre de drames, les pièces religieuses eurent leur cours enNéerlande. Le docteur Julius Zaclier a publié, dans le deuxième volume de la Revue des anUquitée allemandes de Haupt^ un Mystère néerlandais qui commence au péché originel et qui s'arrête à la Passion. C'est le seul qui nous reste de cette époque^ et encore n'est-on pas bien certain qu'il ne soit pas des premières années du xv* siècle. On ignore aussi si c'est à la fin du xiv° siècle ou au commencement du XV® qu'il faut &ire remonter la création en Néerlande de ces associations littéraires appelées chanifMres de rhétorique , qui prêtèrent plus tiu'd un si grand appui au mouvement religieux de la Réforme dans les Pays-Bas. A Torigine, ces chambres étaientcomposées exclusivement d'ecclésiastiques. Au xV siècle, leurs attaques contre la noblesse devinrent si violentes que l'autorité laïque crutdevoir lancer contre elles l'interdit. Mais elle se ravisa bientôt et laissa faire, jusqu'au jour où le gouvernement espagnol de Philippe II essaya d*écraser cette couvée de frondeurs hérétiques. L'indé^ • pendance des Pays-Bas put seule sauver les rhétori* ciens du sort terrible qui les menaçait. L'époque la plus llorissante de leur production est le xvi^ siècle.

Le quatorzième siècle n'est que le berceau de cette institution. Les pièces, dans les Pays-Bas , se jouaient

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quelquefois sur la place publique et le plus souvent dans quelque salle d'auberge. Un Fn re mineur de ce temps raconte que, dans la ville de Gand, une maison où Ton représentait un de ces ouvrages s'eflbndra soudainement et causa la mort de cinquante personnes.

La construction et la décoration de ces théâtres nous est parfiûtement connue par les gravures qui accom* pagnent quelques-uns de ces recueils draiiiaLiqucs. Voici ce que nous monti ent les gravures jointes aux textes.

Dans le sens de la profondeur, la scène se divise eu deux, zones, dont la séparation est marquée par un rideau. « L'action se passait-elle en Sicile, on ne levait que la toile antérieure ; fallait-il se transporter à Damas, le secuiid liduau venait à découvrir le fond. »

Ce détail, donné par M. Wilder, corroborera ce que nous dirons au chapitre suivant sur Tédification et Tappropriatîon des écbafauds destinés à la représentation des grands Mystères irançais

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UHAFITKK VII.

tr SIICLE.

TUÉATRE FRANÇAIS.

Li6 MVSÎEatS Cl CLIQUES.

DM'Plopppment dos niystf'rns. — l'ost^ibilitc d'écrire aujourd'hui une histoire du tiiéàtré du iMoyen Age et de la Renaissance sur documents authentiques.-- La ft>i, cause du succès des Mystères.

Le XV' siècle est l'époque du grand développement des Mystères dans presque tous les pays de r£urope; c'est l'efflorescence de la composition dramatique

comme de la combinaison arcliitecturale. Le style ogival flamboyant apparaît dans les lettres comme sur la pierre des monuments. Il ne s'agit plus de mille ou qiiiiize cents vers, mais de vingt, quarante ou soixante mille. Au lieu de représenter un Mystère en quelques heures, on y emploie plusieurs journées, même une

âlâ âlSTOIRB UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.

semaine entière, et quelquefois davantage. D'après ces règles nouvelles, on réunit dans un seul ouvrage toute une série de faits qui aurait pu fournir la matière de vingt pièces dillérentes; ce sont de vrais poèmes cycliques^ comme VIliadey VOdyssée ou ÏÉnéidei embrassant toute une période historique ; c*est la Passion de Notre-Scifjneur, c'est le Vieil Testament^ ce sont les Actes des Apôtres, c'est le poëme dramatique de Jeanne d'Arc^ récemment retrouvé dans les archives du Vatican.

Le siècle tout entier est, du reste, tourné vers les grandes idées ; c'est le siècle de la délivrance de notre sol par la Pucelle de Domrémy ; c*est le siècle où Ton découvre l impi imerie, l'Amérique et le passage aux Indes parle cap de Bonne-£spérance.

Les drames cycliques, toutefois, sont particuliers à la France. L'Allemagne seule eut son Mystère de la Passion en langue vulgaii'e très peu d'années après le nôtre. Un manuscrit de saint Oall en a conservé, non pas le texte, mais le scénario. Les Mystères, dans les autres pays de 1 £urope, sont de brève dimension. La France connaît aussi ce genre d'ouvrages empruntés à rÉcriture et aux légendes^ ou bien aux mœurs du temps. £niin, sous toutes les formes, la production dramatique est partout considérable et incessante.

Le peu de soin apporté à la conservation des manuscrits nous a privés d'une grande partie do ces ou\ rages. Les uns ont péri, les autres sont restés enfouis dans les bibliothèques publiques ou particulières. Mais le nombre de ceux qu'on a retrouvés de nos jours en

Fl'ance, en Allemagae, en Angleterre et dans d'autres pays, suffit pour qu'on puisse écrire à notre époque,

et sur documents authentiques, l'histoire de ce théâtre du Moyen Âge et de la Renaissance, si longtemps calonmié parce qu'il n'était pas connu.

G*est au xv* siècle que cette forêt immense des Mystères couvre le sol de l'Europe, et que le regard qui veut l'embrasser dans son ensemble s'abaisse comme frappé de vertige devant cette frondaison luxuriante, qui va se perdre dans tous les points de l'horizon Ces chênes séculaires abritent encore sous leurs branches de petites plantes incultes, parmi lesquelles quelques violettes et quelques roses au milieu d'un fourré d'épines. Je veux parler des pièces légères, qui, malgré leurs défauts, sont le germe de la comédie.

Nous allons aborder dans leur ordre chronologique les productions dramatiques de tous les pays à mesure qu'elles se présenteront. On trouvera parlois entre elles un grand air de parenté, et l'on se posera une fois de plus cette question : Quel est le peuple créateur, et quels sont ceux qui l'ont imité 7 Certes, l'imitation est dans la nature de l'homme^ et nous la rencontrerons souvent ; mais il ne &ut pas la vohr partout dans les masses comme dans les individus. Ily a des idées qui sont congénères, c'est-à-dire qu'elles naissent à la fois sur tous les points de la même latitude, comme font les arbres et les fleurs. En ces siècles recules, où les relations de pays à pays étaient rares, où la manière de voir et de comprendre les choses était partout dissem* blable, nul peuple n'imitait sciemment et de parti

21 i HISTOIRE UNIVERSELLE BU THÉÂTRE.

pris ; et si la forme du drame religieux apparaît partout à peu près' au même instant, c'est que le même senti*

ment vivait alors au fond de toutes les ùiaes. Les Persans eux-mêmes eurent leurs Mystères, qu'ils appellent T^iés (choses de deuil), et que nous examinerons plus loin.

La foi, cette vertu perdue, était le mobile de toutes ces inventions. La foi donnait alors ce mouvement d'expansion, dû aux disputes religieuses, qui Pavaient

Jiurexcité.

Un proverbe breton dit, en pariant des Mystères ; « Les foules y vont en chantant et en reviennent en pleurant. » On ne peut mieux apprécier l'effet que devait produire sur des populations enthousiastes la représentation des douleurs du Christ et des ssdnts. M. de la Villemarqué, le traducteur du Grand Mystère breton de Jésus, raconte qu'un chef irlandais devint fou de douleur en voyant représenter ainsi sous ses yeux les tourments du Sauveur. La mort du prophète Mohammed et des imams, martyrisés parles Arabes sunnites, fait naître encore aujourd iiui une émotion profonde chez les populations chéites de la Perse Nos chrétiens voyaient de leurs yeux, touchaient de leurs mains cette épopée lamentable du calvaire, ces bourreaux tenaillant les fidèles, insultant la croix ; ces démons horribles d'aspect, avec leurs masques rouges, leurs peaux de bêtes et leurs cornes au front, poursuivant et battant les anges aux blanches ailes, à la voix séraphiqiie mêlée aux sons de Torgue et des harpes, chantant les gloires célestes aux pieds de Bleu et de Notre-Dame.

Ei tout cela, qoand le souvenir des croisades était encore vivant dans les âmes, quand chacun pouvsdt

compter parmi ses ancêtres un soldat tué par les Sarrasins en Palestine ou en Syrie.

La possibilité de tenir des milliers de spectateurs haletants et passioanéà devant une représentation qui parfois durait huit jours entiers dit assez quels éléments les Mystères trouvaient dans les âmes. Les drames cycliques religieux sont donc Texpression la plus complète de l'inilueDce du théâtre sur les masses. Les Grecs eux-mêmes, si artistes et si impressionnables, n*ont pas laissé de pareils exemples*

JlMérlel 9ê mise mm «eèse.

La représentation d'ouvrages aussi compliqués que les drames cycliques amena nécessairement une grande extension des moyens matériels. Les échafauds étagés

en gradins sur les places publiques pour recevoir les curieuxi de même que Tappareil de la scène, prirent des proportions en harmonie avec les nouveaux besoins. Lu théâtre fmit par occuper toute la largeur

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^6 HISTOIRE UKIVEBSELLE DU TBÉATRB.

d'une place, et on l'adossa aux maisons, pour lui donner plus de solidité.

Ici la fantaisie de queliiues Listoriens, qu'on a tenue trop longtemps pour une vérité, va apparaître dans tout son jour.

Les frères Parfiiit , auteurs d'une estimable Htsloire du Théâtre français^ en interprétant quelques textes obscurs , imaginèrent une théorie qui a fait fortune , puisqu'elle fut admise sans discussion par le duc de la ValUère, par Berriat Saint-Prix, Emile Morice et autres critiques consciencieux. Tout le monde a répété depuis cette erreur. La scène des Mystères, selon cette théorie , aurait eu cinq, six et jusqu'à neuf étages de hauteur , et chacun de ces étages aurait été divisé en autant de compartiments l'eprésentant les diverses localités où se passait le jeu : la crèche, à l'entresol; Jérusalem, au premier étage ; dans un compartiment du second étage, la maison d'Hérode ; dans un autre, le jardin des Oliviers, etc.

L*absurdité pratique d'une telle organisation n'a pas an ùt les partisans de cette liiéorie, qui, pourtant, ne résiste pas à l'examen. Figurez-vous, à Paris, une scène jouée au cinquième étage dans une petite chambre; cette scène vue et écoutée par un spectateur assis sur la place Notre-Dame! Figurez-vous quarante-neul compartiments vides, et les acteurs jouant dans le cinquantième. Kt quels voyages auraient du effectuer ces pauvres diables pour parcourir tous ces étages et tous ces compartiments, naturellement munis chacun de sa porte d'entrée. Ajoutez à cela la nécessité d'un système

d'escaliers intérieurs, pour mettra eu commuuication ces mangions ou logetUs^ où sa passe Taction de la

pièce, et l'impossibilité de fuii e manœuvrer dans ce théâtre à jour les trappes et les vols indiqués par les manuscrits.

M. Paulin Paris, dans Tune de ses leçons au Collège

de France, s'est élevé tout seul, il y a douze ans déjà, contre la fausseté de cette all^tion des frères Parfait. Il faisait remarquer à ses auditeurs que, sur cette même scène qui servait à l uxlui)ition des liistoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, on représentait aussi les farces, les moralités et les sotties ; qu'à MaUre Paihelin, par exemple, succédait souvent une pièce religieuse, et qu'en Angleterre, au siècle suivant, on jouait encore le Triomphant Mystère des Machabées la veille ou le lendemain du jour où l'on avait joué Roméo ou le Songe. L'échafaud à étages superposés ne pouvait certes convenir à la représentation des pièces de Shakspeare.

Le manuscrit du Mystère de la Passion^ conservé à lu Bibliothèque impériale de Paris (n^ 12,536), tranche la question d'une fàçon désormais irrécusable. En tète de ce manuscrit est une enluminure signée Hu* bort Cailleau, donnant le pourlraict du hoardement ou lédtre corne il estait qudtfust joué le Mystère de N.^S, J,-C* On voit là successivement, accolés l'un à l'autre et de front sur une scène unique (en commençant par la gauche, côté du jardin), le ParadiSy Nazareth, le Temple^ Jérusalem,\e Parais, la Maison des éuêques^ la Porte dorée ^ le Limbe des pères ^ V Enfer, Un petit

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carré placé devant la porte dorée est appelé la mer et forme un avant-plan. Voilà Tétat réel de la scèae^

juxtaposition et non superposition.

Cet ordre, qui met le paradis et Tenfer aux deux ailes de la scène, est toutefois exceptionnel pour ce qui concerne ces deux emplacements. Le }iai*adis occupait d'ordinaire la partie supérieure qui avoisine le cintre, comme onle voit encore aujourd'hui dans les apothéoses ^ où les personnages célestes , montés sur un praii^ cable élevé au fond de la scène, nous apparaissent dans un del éclairé par des feux de Bengale» L'enfer, représenté par une gueule monstrueuse, d'où s'écliap* paient les démons , était sous la scène, dans ce que nous appelons le dessous, et communiquait avec un plancher en contre-bas, s'avançant dans la salle comme Vorchestre des théâtres grecs. Les démons, espèce de clowns y faisaient sur ce plancher leurs lazzis et leurs évolutions, et ils montaient sur le théâtre principal, comme le chœur des anciens, selon les besoins de raction. Oa appelait créneau la barrière qui séparait le public des acteurs.

Les autres enluminures du manuscrit historié par Hubert Cuilloau nous font parcourir tout le développement décoratii' du drantie. Quand la largeur de la scène ne suflit pas, on double le nombre des décors en les surélevant un peu au moyen de praticables^ comtne on le fait dans nos théâtres actuels. Au besoin, un ecnteau indique le lieu où Ton se trouve. Ce système de juxtaposition, qui précéda les changements à vue, se continua jusqu au premier tiers du xvii'' siècle. Ma

TUtATIlE FRANÇAIS. — LES MYSTÈRES CYCLIQUES. 2 19

écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux les décors

de plusieurs pièces de ilarily et de Sciidéry conservés aux manuscrits de la Bibliothèque impériale. Certaines pièces anglaises, du temps de Shakspeare, donnent des indications à peu près semblables, et montrent que la scène était habituellement divisée dans sa largeur, au moyen d*unpraticable, où les personnages, placés sur la partie supérieure, sont censés au dehors et voient, sans être vus, ce qui se passe sur le plan inférieur, quiestle théâtre. Ainsi, dans le PariraU (the Picture) de Philip Massinger, on lit à tout instant: Ubaldo appears ahové (Ubaldo parait on liani); Re-enter Corisca bclow {Corisca rentre en bas) ; Re-enter Ladislaus and others belùw^ etc.

Certes, voilà un système bien simple, opposé à un système bien compliqué. C'est, à n*en pas douter, le nôtre qui est le vrai. Par ce moyen, tout ce qui paraissait inexplicable se trouve expliqué, tout ce qui semblait impossible devient élémentaire et s'applique également aux théàti'es fermés, qui ont six toises de large, comme le théâtre de la Trinité, où jouaient, rue Saint- Denis, les confrères de la Passion, et aux échafauds des places publiques, qui ont quelquefois plus de cent pieds d'ouverture. Ainsi, les machines, trappes, vols, etc., dont on faisait grand usage dans ces représentations, (levieuuent d'un emploi lacile, tanfU;^ i^u avec le système des étages ces appareils n'auraient pu être employés.

Tous les manuscrits , tous les imprimés de la fin du XV* et du commencement du xvi* siècle, nous montrent ,

220 HISTOIBE UNIVERSELLE DU THÉ4TBE.

dans leurs enlumiaures ou dans leurs gravures, une scène unique, divisée comme celle de Hubert Cailleau.

Aucun n'indique la trace du singulier système inventé par les frères Parfait. Voyez le ïérence de Gnininger (Argentin», 1400), voyez le Térence de Roîgny( Paris, 1552), voyez le Térence d'Antoine Vérard : toujours la scène uuique plus ou moins garnie de décors juxtaposés et non superposés. Quelquefois les toiles de fond et les châssis sont remplacés par de simples rideaux flottants qui entourent la scène et que les personnages soulèvent pour entrer et pour sortir. Cette dernière disposition devait être en usage dans les couvents et dans les maisons particulières, où l'on ne voulait pas s'embarrasser d'un matériel, et ou laissait à Timagination du spectateur le soin de suppléer à ce qui manquait*

Tout ceci rappelle aussi le plan allemand découvert et reproduit par Mone. et dont nous avons parlé au chapitre IV de cette histoire; mais le théâtre adossé aux maisons, et les praticables destinés à exhausser au besoin certaines places, comme par exemple la montagne où Jésus fat tenté, le Calvaire, les Limbes, sont déjà des progrès, et il y a loin de ces procédés si simples à la complication inexécutable des théâtres à compartiiiieuts superposés.

Le volume de Griininger nous donne aussi les costumes du xv« siècle dans tous leurs détails, car chaque pièce est accompagnée d'un dessin colorié rejtréseiitant la principale scène. On sait que le Mystère et la comédie latine se jouaient indistinctement avec les

mêmes habits, toujours taillés à la dernière mode. Les personnages saints et les rois de la Grèce portaient

seuls le manteau et la robe. Le précieux in-folio nous montre le jeune Pamphilus de l'Andria vêtu d'un beau pourpoint vert et se drapant d'un manteau bleu céleste, sous lequel on aperçoit ses grègues de couleur rosée et ses souliers de velours. La suivante Mysis poiie une double jupe rouge sur bleu; Symo est coiffé d'un chapeau de velours noir et s'enveloppe dans les plis d'une loiiLHie cape de couleur azurée. Davus est couitvêtu; Chrainès traîne derrière lui la queue d'une robe à fourrures. Dans VEunuque^ nous voyons Panneno coiffé d'un chapeau à longues plumes. Le vieux Lâchés porte une perruque avec ûout de carton, dont on aperçoit la suture marquée d'une raie noire à l'endroit

de sa jonction avec le front naturel. Les costumes des

personnages hors nature permettaient seuls aux acteurs de donner carrière à leur imagination, et ils en usaient largement. Les diables surtout excellaient dans l'invention de leurs parures infernales. Ils abusaient surtout des masques dont ils se coiffaient plusieurs parties du corps, afin de mieux prêter à rire. La queue qu'ils traînaient derrière eux, et sur laquelle les camarades marchaient à tout propos, pour provoquer le brouhaha, affectait les formes les plus bizarres et quelquefois les plus indécentes. Certaines sculptures sur bois et sur pierre, que l'on voit encore dans les églises, reproduisent des scènes analogues; il ne parait pas pourtant que le clergé y ait jamais trouvé un sujet* de scandale, La dépense du seul chef du vestiaire devait être

9Sâ UISTOIRE UNlYEHIiELLE DU THÉÂTRE.

considérable, car certains grands Mystères employaient

plusieurs centaines de personnages parlant sans compter la figuration. Une ordonnance de 1516 règle toute Torganisation intérieure de ces associations, qui donnaient (les représentations de Mystères sur les places des villes. Quoique postérieure au xv^ siècle, nous lui emprunterons les détails de sa réglementation, qui n'avait fait que constater ce qui existait depuis longtemps et partout.

D'apràaie Bèglementde Vsleociennes.

Toute personne faisant partie d'un jeu devait d'abord bailler un écu d*or pour subvenir aux dépens, répondre de ses fiuts et gestes, et acquérir un droit de part dans les bénéfices, s'il j en avait. Ce bénéfice devait se répartir en deux portions, la première pour les you^rs ayant déboursé leurs deniers, l'autre pour tous les joueurs indistinctement qui avaient pris part au Mystère et qui ne voulaient pas courir les chances de l'entreprise. Chaque acteur qui s'était engagé jurait

Digrtizeij Ly <jOOgIe

sur 1 lionneur de ne pas se dédire, sous peine d'amende et de prison.

Le badget des recettes se composait d'abord de la première mise des joueurs (un écu d'or pour chacun), puis du droit perçu sur les spectateurs, ou des offrandes domiées par les municipalités ou par les spectateurs eux-mêmes, selon les villes où le spectacle était ou gialuit ou payé. En dtji iiier lieu, on revendait la défroque du jeu. Chaque spectateur payait à peu près un liard ou six deniers pour entrer dans la place, età peu près autant pour monter sur les hourdements ou gradins. Dans une représentation qui eut lieu à Angers en 1486, le produit fut de 5,409 livres, et la dépense de 4,179 livres; balance, 1,230 livres de bénéfice que se partagèrent les joueurs, après toutes factures réglées. Ceux qui manquaient aux répétitions, ou, comme on disait, aux reeors, payaient, d'après le règlement de Valciicienncs, une amende de trois paUirs, ou de six patars s'ils s'absentaient le jour du jeu. Les acteui^ pouvaient se procurer sur place, s'ils avaient soif ou appétit, vin, cervoise forte et petite, et tout ce qui était nécessaire, mais en payant. Les anges-figurants recevaient six deniers ou un liard par représentation. On sait qu'à cette époque les femmes n'avaient pas encore fait leur appaiitiuii i^ur ia scène. Tous les rùles féminins étaient joués par de jeunes garçons. La première actrice que Ton vit sur le théâtre en France y parut sous le règne de Henri III, après l'exemple donné par la troupe italienne que le Roi avait appelée à Paris.

Voici un autre budget de Mystère tiré des registres de

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la ville de Romans, et relatif à la représentation d'une pièce en l'honneur des trois saints patrons de la ville: saint Severin, saint Exupère et saint Félicien. Cette

piL'ce était intitulée le Mystère des trois Do»2S (des ti'ois seigneurs). On doit la publication de ce manuscrit aux soins de M. Giraud. D fut édité à Lyon, par Perrin, en 1848.

Outre les gradins pour le public, il y avait à Romans 84 loges fermant à clef, contenant chacune douze personnes. Ces chambres ou loges furent louées à raison de trois florins la chambre, pour les trois jours que dura le jeu. Le florin d'alors valait 14 francs 77 centimes de notre monnaie d'aujourd'hui. Les autres places se payèrent un sol chacun dos deux premiers jours, et un demi-sol le troisième. Le produit total s'éleva à 680 florins f et à 738 florins après la revente de la défroque. Il resta à la charge du chapitre et de la ville la somme de 998 florins. Perte : 4,730 florins en chiffres ronds, représentant 14,920 iirancs de notre monnaie. Le chanoine Pra, auteur de la pièce, avait reçu pour son travail 255 florins soit 2,190 francs. Il y avait pour 156 francs de papier et de copie, pour 5,545irancs d'échafauds, pour 5,627 francs de décorations et machines. Une bizarrerie de ces comptes, c'estunesomme de 7 florins baillés à maître Chevalet pour corrections iàites au poème du chanoine Pra.

Maître Chevalet était un célèbre auteur de M3rstères, à qui l'on doit une vie de saint Christophe, imprimée à Grenoble. La représentation des Trois Doms est de lôOO* Nous la foisoDs pourtant figurer ici, pour ne pas

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THÉÂTRE FRANÇAIS. — LES Mï^lLUES CYCLlQUEb. 225

interrompre l'ordre de nos matières. La chronologie

des idées ne se taille pas toujours, année par année, sur celle des faits. Dans le reçu qu'il douna de ces sept florins i metisire Combez des Coppes, noble romanais qui loi fût député à Vienne, pour lui fiûre radotiber le tiavail du chanoine (c'est Texpression qu'on emploie), Chevalet parle aussi du rhabiUage de certains passages du rôle de messire Combèz des Coppes, qu'il exécuta au juste prix d'un teston (11 fr.). La quittance est annexée au compte général.

Le jeu d'un Mystère était toujours précédé d'une annonce ou d'un cry qui se feisait en grand apparat dans les rues de la ville. Les amateurs qui désiraient prendre des rôles étaient invités à venir passer un examen devant les surintendants du jeu. Ce ery donnait lieu à un cortège qu'ouvraient des trompettes et un piquet de sergents et archers. Les directeurs et entrepreneurs du Mystère formaient le centre de la cavalcade, et un nombre infmi de bourgeois, tous montés, fermaient lamaiche. L'un des entrepreneurs prononçait un discours en vers pour engager les aspirants acteurs à se présenter devant leurs juges au jour indiqué.

Le cry était indépendant de la monstre^ qui se faisait quelques jours avant la première représentation, et où

tous les acteurs paraissaient, à pied ou à cheval, dans leur costume de théâtre.

Les rôles dans les Mystères n'étaient pas de courte haleine, car il s'agissait (dans la Passion, par exemple) de se répai tir environ 40,000 vers. Le rôle du Christ

226 HISTOIRE UNIVERSELLE DU THlLiTRE.

en contenait pour sa part plus de 3,400. Outre le travail de mémoire et fatigue, il y avait aussi à craindre les accidents. A Metz, un curé qui représentait Jésus manqua de mourir en croix. Les diables régalaient de coups do bâtons, quelquefois bien appli(iués, les pauvres âmes c^n'iis poursuivaient dans tout le parcours de réchafoud.

L'entrée en enfer par la gueule du dragon devait aussi être féconde en chutes et en égratignures. Le rôle de Judas était certainement peu recherclié, car ce personnage courait de réels dangers, et le public ne ressentait aucune \ni\ê, même quand on faisait semblant de lui ouvrir le ventre et qu'il en sortait un corbeau vivant qui s'envolait en croassant.

Dans les villes de province, les écha&uds furent maintenus jus(^u'à la lin du xvi'' siècle. A Paris, on n'en fit guère usage que dans les circonstances extraordinaires, depuis rannéel402, époque où le roi Charles VI accorda un privilège exclusif aux Confrères de la Passion. Les Confrères, comme on sait, jouaient leur répertoire dans un théâtre fermé, situé dans la rue Saint* Denis. Les représentations avaient lieu de midi à cinq heures, sous la surveillance des sei'gents du prévôt do Paris, iieur salie ne comptait que 21 toises de longueur sur 6 de large. Les clercs de la basoche et les Enfants Sans-Souci, dont nous parlerons plus loin , iii eut une concurrence redoutable aux Conirères, quand ils introduisirent le profane dans le sacré. Nous verrons , uu chapitre suivant, cette nouvelle lorme de la pièce dramatique.

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THÉÂTRE FRANÇAIS.— LES inSTÈSES CTCLIQUES. 227

Ces deux associations, qui auraient dépassé en licence les diatribes d'Aristophane, si le Parlement n'était pas intervenu dans Toccasion, donnèrent pourtant naissance à la comédie en France, comme les Confrères de la Passion donnèrent naissance au drame. Tout ce travail intérieur, cette fermentation d'une grande idée qui cherche sa voie sans la trouver encore, eut lieu pendant le cours du xv° siècle.

Nous allons suivre ce mouvement avec autant d'ordre et de clarté que nous pourrons le &ire.

Il» H/MtéM lu Wmmtimn»

Plusieurs drames du Moyen Age portent ce titre,

mais le seul qui ait obtenu un succès séculaire, et qui mérite ce succès, est le Mystère attribué au docteur Jehan Michel, natif de la ville d'Angers. A vrai dire, Jehan Michel profita du drame primitif, qui valut atnc Cènfrères leur titre et leur privilège, puis plus spécialement d'un Mystère composé par Amoul Gréban, qu'il retoucha et refondit.

Sans entrer dans la question très controversée de savoir si Jehan Michel était un évèque ou un médecin, nous dirons seulement que la date de 1486, que porte

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228 HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉiLTRE.

la pixuiicre édition de son œu\Te, n'implique nullement que la pièce n'ait pas été représentée avant cette date, rimprimerie n'ayant été introduite à Paris qu'en i470.

Quand vint le drame de Jehan ^lichel, l'ancienne Passion des Confrères avait déjà Mi son tour de France. En 1437, Conrad Bayer, évèqae de Metz, en avait donné une représentation magnilique à laquelle avait assisté toute la noblesse de la Lorraine et des cercles du Rhin. Le curé de Saint-Victor de Metz> à qui était échu le rôle du Christ, serait mort sur la croix s'il n'avait été secouru, et le chapelain de Métrange, qui remplissait le rôle de Judas, fut si bien pendu sur les tréteaux qu'il fidllit en trépasser tout de bon.

La nouvelle Passion de Jehan Michel obtint un tel succès à Poitiers et à Angers en l'année 1486, qu'elle demeura seule en possession de la ûtveur publique à Taris comme dans les provinces.

Cet ouvrage, véritablement cyclique, puisqu'il embrasse toute la vie de Jésus, ne compte pas moins de 87 tableaux, et il dépasse 40,000 vers. Il est divisé en quatre journées, mais il fallait huit jours pleins pour représenter ces quatre divisions. C'est ce que nous affirme un manuscrit de la bibliothèque de Reims, relatant une représentation qui eut lieu dans cette ville. Il y est constaté que pendant ces huit jours le spectacle commença à huit heures du matin et dura jusqu'à sept heures du soir. Quelques-uns des acteurs avaient des buffets tout couverts de vaisselle d'argent et bien ornés^ 0t faisaient présenter vin» et fruits en leur nom.

TUi^AXaE FRANÇAIS. — LES MYSTÈRES CÏCUQUES. 229

Les frères Par&it ont publié mieanalyse très aride da

Mystère de la Passion. Celle de M. Louis Paris , qui ao compagne sa descriptioii des toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims, est beaucoup plus étendue et plus claire. Sans recommencer ce travail , nous alloiis donner une idée suffisante du drame original à ceux qui n'auront pas le courage d'affronter l'œuvre colossale signée du nom de maître Jehan Midiél. Il est regrettable que ce monument unique de notre littérature dramatique n'ait pas été publié à nouveau, car les éditions andennsi deviennent d'une rareté extrême et d'un prix exorbitant. J'en ai rarement vu un exemplaire intact et complet.

Au lieu de nous noyer dans cet océan qui embrasse toutes les Écritures et dontl'ensembleestinsiûsissable, attachons-nous aux principaux épisodes de cette composition gigantesque et tâchons d'en Mre compr^dre

la haute valeur tant au point de vue littéraire que sous

le rapport historique et philosophique.

HlblUiliE LNIYEUSKI.LK UU TlltATliK.

Au moment où le drame de la Passion fut représenté l)Our la première fois à Paris , la reine Isabeau, femme

du roi Charles VI , scandalisait I FAirope par le commerce adultérin qu'elle entretenait avec le duc d'Orléans, iirère de son mari. Juvénal dea Ursins rapporte qu'uQ moine, un notable homme ^ lequel à ce faire (ut connnis^ prêcha contre la Keine et ses femmes , ce dont elle fut très mal corUenle, Le poëte de la Passion place dans la bouche de saint Jean, comparaissant devant llerode-Antipas et la belle Hérodias, un prêche bien autrement cruel que celui du moine de Juvénal des Ursins, et ce prêche, débité devant tout le peuple de Paris, retombant d'IIùrodias sur Isabeau de Bavière, prenait plus de force encore dans l'approbation que lui donnait le sentiment public. Saint Jean venait donc trouver le tétrarque de Galilée et lui disait en ûice :

Sire, Dieu to doint bonne grftco, Je viens devers ton tribunal Pour to remonstrer le grant mal

Où ta fol!«» phiisnnrp toîid, Dont tout un jx iipl • t st inal ronf<Mit, Et Dieu lii-emior : car (juaiit au (joint Je te dy qu'il n'appartient point La femme ton frère tenir.

La belle Hérodias relevait fièrement par un mot

THÉÂTRE FRANÇAIS.— LES MYSTÈRES CïCLiQLi.S. 231

i*attaque de l'ascète : « H a tant jeûné qu'il ne lui reste

plus de cervelle. » En somme, on livrait le Baptiste aux gens d^Hérode, qui le menaient en prison. Quel devait être Teffet produit par une telle scène? Quelle impression sur le public! quelle fùreur parmi le parti de la cour! Le duc d'Orléans était peut-être présent. La reine elle-même, qui sait? £t le duc de Bourgogne ne devait>il pas, par ses applaudissements et par ceux de sa nombreuse compagnie, ajouter encore à la gravité de cette allusion terrible ? Peut-être, comme le moine prêcheur de Juvénal des Ursins, Tauteur anonyme du premier Mystère de la Passion, joué devant la cour de Charles VI, avait-il été commis à ce faire par le terrible Jean-sans^Peur. Mais abandonnons la trace de cette première version, aujourd'hui perdue. C'est l'œuvre de Jehan Michel qui doit seule ici nous occuper.

Le jour arrive de la vengeance d'Hérodias. Le té-

trarque célèbre dans son palais l'anniversaire de sa naissance. Hérodias, pour ajouter un épisode à la fête, invite Florence sa fille à danser devant Hérode et ses convives, et, pour prix de son talent et de sa bonne grâce, Hérode jure de lui accorder la faveur qu'elle lui demandera. La jeune fille, prévenue par sa mère, répond au souverain de Galilée :

Je domanUf pour toutes choses.

En co plat qitr j'ai prApart'',

L*^ cliii'l' iiors du rorps sopar<^

De Jebau que l'on nomme BapUbtc.

Hérode déplore la nécessité où il se trouve, Toute-

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232 mSTOmS universelle du THÉikTRE.

fois ii se résout à tenir sa parole engagée, et ii dit à son satellite :

Orongnart, va tost, si le décolle, Que jamais n*en oyons parler*

Et, accompagné de i'iorence, le liiran Grongnait end à la chartre où le Baptiste est eolermé :

Qk, maistrc (lui ditîl), çk, salllez debors 1

Vecy vostre dernier metz Dont TOUS sprcz seni jamais:

Bai86ezrVou&, vous âtes trop liauiU

Saint Jean s'agenouille et fidt sa prière. Florence s*éloigne de quelques pas, et quand le bourreau a

frappe, elle prie Grongnart de mettre la pauvre tête sanglante sur le plat d'argent qu'elle a apporté, car eUe ne Vou recmiUir; puis eUe va offrir ce présent à sa mère, assise encore au milieu des convives. Hérodias, récume à la bouche, les yeux enÛammés, injurie la dépouille du saint, et elle frappe d'ung couteau sur le front de Jehan^ et le sang en sort. L*&me du précurseur descend dans les Limbes, où elle doit attendre le jour de la miséricorde. Les anges Michel et Raphaël chantent ses louanges dans le paradis, pendant que les convives d'Hérode, épouvantés de ce qu'ils ont vu, sortent de la salle du festin et se dispersent par la ville. Cet épisode clôt, de la &çon la plus dramatique, la première des quatre jomnées du Mystère de la Passion.

THÉA.TBB FRANÇAIS.— LES UYSTlBBES CYCUQUES. 333

Wm lég«Mas ûm ««tes

Dans la Mystère do la I^aeion.

Le curieux épisode de Judas qui se développe au troisième acte de notre Mystère est tiré d'une aDcienne légende dont la source ne nous est pas connue. CMe légende est romanesque au plus haut point.

Les auteurs légendaires, poètes ou prosateurs, avaient pour coutume de suppléer aux lacunes des

Écritures, et môme de l'histoire profane, par des inventions destinées à augmenter Tintérèt du récit. C'était des broderies de leur imagination dont ils encadraient, pour les faire mieux valoir, les scènes de la réalité. Le drame puisa nécessairement à pleines mains dans ces richesses apocryphes, et la confusion entre le vrai et le faux s'établit à tel point que, pour ce qui concerne les choses saintes, rÉ^^liie dut réclamer. C'est en vei-tu de cette idéalisation de la chronique que toute TËurope crut fermement, d'après les romanciers, que Constantinople et les lieux saints avaient été conquis par Gharlemagne, et que le pape Alexandre le Grand était un nouvel CEdipe, un parricide involontaire racheté par la péniteoce. La légende de Judas,

adoptée par Ârnoul Gréban et Jehan Michel, est, comme celle du pape Grégoire, empruntée à FCEdipe

antique.

Voici d'abord la généalogie dramatique du personnage. Sa mère, femme de Jérusalem, appelée Cyborée,

rêva une nuit qu'elle accouchai ait d'un monstre qui, après avoir trempé ses mains dans le sang d'un Roi, deviendrait parricide et épouserait celle qui l'avait en- &nté.

Aidée de Ruben , son époux , quand cet eufaut eut ouvert les yeux, elle le déposa dans une barque et le laissa flotter au gré du vent. La barque aborda sur les côtes d'une île appelée Iscariotb. La Reine du pays radoptapour son ûls. Un autre ûls lui étant survenu, elle garda néanmoins Ten&nt que le sort M avait amené.

Judas, jaloux du jeune prince, son compagnon de jeu, le tue après une dispute violente. C'est là la première apparition de Judas dans le drame. Craignant la vengeance du Roi, il prend le parti d'aller trouver Pilate, le prévôt de Judée, qui aime les gem hardis eteaulx. Le prévôt reçoit Judas parmi ses serviteurs. Un jour que le prévôt s'ennuie, il entreprend un petit voyage, emmenant à sa suite son satellite Lkarraquîn et son intendant Judas. Le hasard les conduit justement sur le domaine de Ruben et de Cyborée. Judas, voyant une si belle profusion de pommiers chargés de Iruits, casse qudques branches et fait sa provision dans le champ d'autrui; mais Ruben survient qui s'oppose à ce que cet étranger dévaste sou bien. Une rixe s'en-

Digrtizeij Ly <jOOgIe

«uit; Judas tue Ruben son père, sans l6 connaître et sans être connu de lui.

Nous voici en plein Sophocle ; c'est Œdipe et Laïus. Nous allons voir Jocaste,

Gyborée accourt tout éplorée demander justice au prévôt Pilate. C'est un de ses gentilshommes qui a faille coup. Pilate sent qu'il devrait punir, mais il ne veut pas se priver d'un si bon compagnon, et il trouve moyen d'arranger l'affaire en proposant à Gyborée d'épouser un de ses officiers qu'il ne lui dit pas être le ijiourtrier de son mari. Refus du la veuve de Ruben; mais Barraquin lui conseille d'aller se promener sous les grands arbres avec le beau gentilhomme et d'écouter les paroles qu'il lui dira. Suit une scène très adroitement menée, où la veuve, déjà à moitié séduite par le bon air du cavalier, ne se défend plus que faiblement. Elle cède enûn :

Puisqiir» m'en n\OA somniéo, (](jiiil)i<'n ijui' graiiil iI'mu I au ca'îir senti; Soit'Ioni- la rhost' consommée, Au iiiana^f ji" conscus.

Un temps quelconque se passe.

Gyborée adore son nouvel époux, mais elle démêle dans son propre cœur des pressentiments qu'elle ne peut s'expliquer. Judas la rassure en vain ; elle veut savoir qui il est, d'où il sort :

Oii prîtes-vous votr*^ ii jipsanco?

Dont •"'tog-vons? de quel lieu?

JiU'îj-vouà (ii'util ouHébrieu?

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236 mSTOIHE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.

Judas s'étonne de cette curiosité tardive. Il raconte qu'il est de l'ile d'Iscarioth.

— Eutes-vous jamais cognoissance Qui, quoi homme fut votre père?

— Certes, non.

— Et (]p votro mère ?

— Tous deux moururent, moi étant En bas Ag9-, petit enflmt

La bonne royne me nouirist»

Bk pour fils adopté me prit

— Quoi âge avez-TousT

— Buviroa trente-cinq ans.

Cyborée redouble ses questions^ et elle arrive enfin à la triste conviction qu'elle a devant les yeux le fils dénaturé dont le ciel lui prédit dans un songe la venue au inonde et les forfaits.

£lle n'ose pourtant confier à Judas le terrible secret; mais il la presse si fortement de s'expliquer que l'aveu lui échappe enfin. C'est Judas qui se désole à son tour, et son chagrin ne connaît plus de bornes quand il apprend que, sans le savoir, il a tué son père. Pourtant il ne désespère pas du pardon, car sa Ûiute a été involontaire. Cyburée va sacrifier dans le temple pour implorer la miséricorde céleste. Judas pense à Jésus qui prêche en tous lieux la parole du Seigneur. 11 ira vers lui pour qu U lui pardonne. Il part, mais sa conscience le suit. Le remords consume ses nuits, c Je sms le malheureux Judasy s'écrie-t-il : la terre me repousse, le ciel m'accuse 1 Maudit soit mon corps^ maudite mon âme et maudite l'heure où je suis né ! Je tuai le ûls de la reine qui jadis me fit tant de

bien. 0 mauvais meurtrier que je suis î Après je tuai mon père et puis j'épousai ma mère. Mais ma faute peut être excusée, car j'étais ignorant de ces choses. »

Judas vient se jeter aux pieds de Jésus. Il demande à être reçu au nombre de ses disciples, et pourtant il confesse son indignité en disant :

Le pire suis, je croy, qui soit Aujourd'hui vivant sur la terre.

Après avoir entendu sa confession, le Christ le reçoit

parmi les siens ;

Tu auras miséricorrlo

Et dès maintenant to l'accorde,

Etvculx fjiin tu sois le boursier

l'ésorniais et le dépensier

De tout ce qu*on nous donnera:

L*argcnt par tes mains passera.

En vertu de sa nouvelle charge, Judas prélèvera le dixième des sommes perçues pour subvenir aux besoins de sa famille. Il jure, étant pardonné, de vivre toujours vertueusement. En dépit de ses belles promesses, la mauvaise nature df^ llscarioth reparait bientôt. Il se lasse delà vie d'apôtre, courant les champs et vivant d'aumênes, quand il pourrait goûter les dou* cours de lu lainéantise dans quelque palais de grand seigneur, a Après tout, qu'est ce Jésus qui nous mène par des déserts, toujours pauvres et affamés? C'est à lui trop d'arrogance d'avoir douze gens de bien pour le servir. » L'intendant reconnaît la sottise qu'il a faite, et il compte la réparer à la première occasion. C'est

Digrtizeij Ly <jOOgle

dans cette disposition d'esprit que Satan vient le tenter. Ce prototype anticipé du Méphistophélès s'y prend absolument de la même manière, par la persuasion diabolique.

Il aborde Judas et lui dit :

Judas, tu as jo no scay quoy Qui te tient en grand peusement I Pourquoi vis-tu si povrement?

Décline-moi ta volonté:

Tu endures néeeasité.

Tu meurs de ftâm le plus sonvent.

Tu t*en vas par pluyeetparvent Et PS presqu'auKsi nu qu'un ver; Tu gèles de froid en hyver, Tu brusles de chaud en esté; Tu n'as l ieu qu'en mendicité.

Mescliante povrcté te gâte.

Du temps que tu servais Pilate , Tu entretenais les seigneurs Btavois des biens et honneun.

Ainsi comme ung homme de bien:

Mais maintenant tu n'as plus rien.

Car tu sers un sij)ovre mnistro Qu'à peine il a do quoi se palstre...

Belzébuth et Bérith, deux autres démons, viennent en aide à Satan, et, mis au pied du mur par leurs arguments, llscarioth se décide àlivrer son maître aux Jui&. n a bien encore quelques soubresauts de conscience, mais ses combats ne seront plus longs, et il court au Conseil des Princes de la loi , où il fait son marché. Cest alors que Satan s'attache à lui pour l'empêcher de retourner en arrière :

Aefaève, ne te repeng point»

Va le trahir, poursuis ce point ;

Tu as lieu, temps, gens et puissance.

Dlgrtizeij Ly <jOOgle

TUÉA1R£ FBAMÇAIS. - LES MYSTÈB&3 CYCLIQUES. 239

No te chaille de la conscience :

En advienne ce qu'il pourra.

n soupire et voit où Tesprit du mal le conduit.

flélas! (ilit-i!) povn- môc liant Judas, Advisc quel guide tu asl Regarde qui meult ta penaée :

Le diable te tient en sos lacs.

'Mescfaant traistre, larron, hélas t

L'intérêt et la haine l'emportent pourtant, et il se

décide irrévocableraeul à son œuvre d'ini(|uitc ;

Oui, par Dion! mon maistre mourrai Fasdc Dieu du pu» qu'il pourra !

C'en est fait, Jésus est livré. On prépare sa -mort. Judas tombe alors dans la désespérance et rend l'argent qu'il a reçu. Pensant bien que son crime ne peut être pardonné, il invoque l'enfer pour qu'il le délivre de la vie. L'esprit des ténèbres lui présente une corde, et il se pend à un arbre après avoir renoncé Dieu et les anges , et saint Michel et les archanges , et renié Jésus et la Vierge Marie.

Cet épisode contient réellement de très excellentes parties de scènes. Le personnage de Judas, à peine indiqué dans les livres saints, est ici établi de pied en cap. 11 est même analysé à un point de vue philosophique. On a remarqué que le fait brutal ne domine pas tout le caractère. Les nombrcu.^ dialogues de Judas avec sa conscience, ses hésitations, ses terreurs, son repentir tardif et sa désespérance fmale sont, pour le temps , des développeniciits d'ui t très iutéi cssants à

étudier, et dont, jusqu'à ce moment, nous n'avons pas encore vu d'exemples. Le style aussi a quelque chose de net et d'accentué qui le distingue. H est pittoresque et d'une correction suffisante pour l'époque.

Wm 9tM4er«Me WmMÊÊÊÊÊm

dans le Mystère de la Passion.

Parallèlement à ces deux sombres légendes, se développe Thistoire de Marie-Madeleine, qui repose

agréablement l'esprit des spcclaleaii. On voit déjà dans cette poétique primitive que l'auteur recherche et connaît la puissance des contrastes. Dès la troisième scène de la seconde journée du Mystère delà Passion, on passe de l'évocation du diable renfermé dans le corps de la Chananéenne aux délices du boudoir de la belle Marie de Magdala.

Les filles de ( liaïubre Pérusine et Pasipliée l'engagent à se divertir pendant qu'elle est jeune. £iles l'oignent de parfums et lui prodiguent les senteurs pénétrantes du baume d'Égypte, du storax, de la calamité et du musc d Antioche. Marie se vante de sa naissance, de sa beauté, de ses richesses. Rien d'égal à son château de Magdala^ d*où elle a tiré son nom, et dans lequel elle mène jojouse vie. Peu lui importe

TBÉ^TBS FRANÇAIS.— LES KYSTÈRES CYCLIQUES. 241

qu'on la nomme pécheresse, pourvu qu'il ne se trouve dans le pays ni princes ni seigneurs qui ne soient à ses pieds. îUle prend pour exemple non sa sœur Marthe , mais son li ère Lazare, qui mène grarid train de chiens et de chevaux. Auprès de cette belle Juive du xv* siècle papillonne un jeune fot, le comte Rodigon, petitmaître de Jérusalem qui ne le cède en rien aux marquis de MoUère. U trouve que Ilachel était pleine de majesté , Vasti pompeuse et hautaine, Ësther douce et compatissante, mais que Madeleine est sans pareille. Ou l'introduit dans le boudoir après que la belle a mis sa toque à la polite^ ses oreiUetles à la mode^ei qu'elle s'est inondée de ces bonnes senteurs et pigments qui lleurent comme beaux cyprès. Partout sont dressés tapis et carreaux pariumés, car Je veux, dit-elle, qu'on me suive à la trace. Rodigon est reçu à miracle , et la visite se passe à échanger de galants propos. Le poète fait même dialoguer à ses personnages une ballade m ammrs^ dont le style railiné devait ravir les damoiseaux de la cour de Charles VIII. On se quitte enfin , et Rodigon, en prenant congé, donne un baiser à Madeleine et à ses damoiselles.

Quand Marie de Magdala entend parler de Jésus, qui rend la parole aux muets , ouvre les yeux aux aveugles et dit aux paralytiques : marchez ! elle s'informe avec curiosité non des vertus, mais des formes extérieures de cet homme extraordinaire :

BsMl de belle apparence?

Bienfomië?

— Le plus beau du moade.

Digrtizeij Ly <jOOgIe

— Quello face a-tril?

~ Longue et ronde.

» Et quel âge?

— T)rent»4eux ans.

' Barbe et cheyeux?

— Longs et luisants.

Un peu crespès et colourés.

Elle se rend à la prédication où le Nazaréen traite des récompenses et des peines dans Vautre vie. La lumière pénètre soudain dans son âme, et sa conversion est décidée. Elle sait que Jésus dine ce jour-là chez le lépreux Simon qu'il a guéri. Elle ira lui baiser, les pieds et répandre sur lui les précieux parfums qu*elle réscrvaii pour ses toilettes. Ici le poëte lui prête un monologue charmant que le manque d'espace m'empèche de transcrire^ mais que Ton trouvera dans la seconde journée du drame (scène 23*). Marie s'arrête sur le seuil de Simon. Elle n'ose pénétrer dans la maison et montrer ses plaies à ce médecin des âmes. Estelle digne, elle , pécheresse désordonnée , de paraître devant la face de ce juste? Sa présence ne va-t-elle pas porter le scandale dans cette pieuse réunion? Mais, d'une autre paii; , si elle se retire ainsi, ses péchés lui resteront. Elle se décide alors à entrer.

Le reste du rôle de Madeleine se confond dans l'ensemble de l'œuvre générale et cesse d'avoir son caractère particulier. Elle devient, a})iès sa couversioii, nue soi1.e de confidente de la Mère du Sauveur, qu'elle emmène en Béthanie après TenseveUssement.

Digrtizeij Ly <jOOgIe

Ii0 .i>êl# H«tre»]lMM

Dans le Mystère de la Passion.

Le rôle de Notre-Dame, mère du Christ, est toaebant dans sa simplicité. G*estiine figure un peuraide

dans ses contours et qui semble dessinée par les vieux maîtres allemands Wohlgemuth ou Lucas Granach. On ne retrouve point là les touches fines et rapbaêlesques de la Renaissance; on découvre dans les traits du visage de la bonté plutôt que de la beauté, de la tristesse humaine plutôt que de la résignation divine. Elle apprend, la pauvre mère, que son fils bien-aimé doit partir pour aller chercher la mort qu'on lui prépare. Elle le supplie, avec des pleurs dans la voix et dans râme, de lui accorder seulement un jour. Il refhse, elle insiste en ces termes :

— Tt! àuuvipiis dos prands onimys Que pour toy porte !

Je suis femme, Vierge peu forte Mère piteuse. Réconforte Uoncques mes sens.

Je sais que ta vie egt briesve, Mon seul fils, mon espoir, ma jOjT, Jo te supplie. Que je te vovf Kucore ung jour...

Digrtizeij Ly <jOOgIe

Le fils quitte sa mère pour aller accomplir les pro* phéties. Et quand, avec les saintes femmes, cette mère navrée assiste à l'agonie , elle s'écrie , en voyant les tortures du crucifié, qu'elle compare à celles de son âme :

Ne sça)* leqivX de dous deux porfe Plus de mal, mon cher fils Jésus.

Il» wéim «a Clupiai

Le persomiage du Christ est traité dignement, sobrement. Il suit de près les textes des Écritures. Le poëte ne se permet à son égard d'autre innovation que la mise en scène dupseudo-Ëvangile de Nicodème racontant la descente du Sauveur dans les Limbes pour en arracher Adam et Eve , les prophètes et les autres justes.

A peine les diables ont-ils entendu iVapper aux portes de renier et retentir comme un clairon la voix de Jésus disant : «l Princes des ténèbres, ouvrez vos portes , » qu'ils sont saisis d'une frayeur indicible. Ils sentent que leur règne est expiré et que la race humaine est dégagée de leurs liens.

Digrtizeij Ly <jOOgIe

Les diables sont en gi'and nombre daiis le Mystère qui nous occupe. Ils ont pour mission d'égayer l'auditoire par leurs lazzis et de £ûre prendre patience à des spectateurs Êitigoés d'une si longue représentation. Il est V!^i qu'il y a des entr'actes ou pâmes pendant lesquels les instruments font diversion et reposent les yeux d'une fixité trop prolongée.

Il y a aussi une suspension d'une heure ou deux pour laisser au public le temps d'aller dîner.

Les diables sont : d'abord Lucifer, qui prime Satan en dignité , et qui le traite parfois avec fort peu d'égards; en second lieu, Satan etBelzcbuth, qui paraissent marcher de pair; puis viennent Gerberus, Astaroth et Bérith. Satan, chargé spécialement de tenter Jésus, et qui échoue toujours , est fort torturé par son seigneur et maître Lucifer ; aussi en est-il demeuré tout boiteux. Il est querellé par ses camarades quand il vient les re* quérir de l'aider dans son difîicile office. Cerbei us propose de lui faire prendre un bain de plomb fondu. Belzébuth et les autres se contentent de le battre. Satan n'a réellement de chance qu'avec Judas. Le repentir tardif de riscai'ioth, ou ce qu'on appelle sa sinderesse , oblige bien quelque peu le tentateur à se

Digrtizeij Ly <jOOgIe

mettre eu frais d'arguments , mais il est passé maître eo avocasserie. Il conduit tout droit sa victime à la désespérance , au suicide et à la damnation ; puis il lui

(extrait l'âme des entrailles et la porte à sua m^tre qui l'attend.

lies Tjjtmnm»

Les diables ne sont pas les seuls comiques des Mystères. On voit se dessiner à càté d'eux les acolytes du

tétrarque et du prévôt de Judée, ou ce qu*on appelle leurs tyrans. — Brayart, Drillart, Claquedent et Griffon sont les exécuteurs de Pilate ; Roullart^ Dentart et GadilTer, les satellites d'Anne; Bruyant, ^Uilchus et Dragon , ceux de Caïphe. Grongnart est le conUdent d'Hérode. Ces garnements ne le cèdent aux suppôts de renfer ni pour la méchanceté ni pour le salé des plaisanteries. Au premier rang de ces coupe-jarrets loustics, Il convient de placer Grongnart, le valet de chambre d'Hérode. n commence son rôle par la décollation de saint Jean, ce qui n'est pas mal commencé; puis il s'en va prendre son paletoc et sa rapière pour concourir à Farrestation de Jésus. Ce paleioc,

TUÉATBB FRANÇAIS.— LES MYSTÈRES CYCLK^UES. 247

dont le nom fait ici un si singulier elTet, était un manteau court à l'usage des gens de guerre (en latin, pailla; en espagnol, paietoqué), Grongnart, Bruyant, DiiUcirt et Claqut lent frappent à qui mieux mieux Jésus prisonnier et débitent mille quolibets sur son compte. Ce sont eux aussi qui donnent au Christ le roseau et qui lui enfoncent sur la tête la couronne d'épines où ils se piquent les doigts. Ce sont eux qui Jouent au soit les vêtements du Seigneur et qui entremêlent leurs jeux de toutes les impiétés possibles. Ils achèvent les deux larrons en leur brisant les os sur la croix, et laissent languir Jésus afin quHl ait plus de peine, '

J*en ai dit assez pour fiiire comprendre l'importance

de ce Mystère de la Passion , qu'on peut regarder comme le prototype de tous les Mystères qui furent écrits dans les diverses contrées de TEurope.

C'est une œuvre très grandiose, un monument unique dans l'histoire littéraire du monde. Parmi ceux qui ont critiqué et plaisanté cette œuvre, combien en conscience se sont donné la peine de la lire jusqu'au bout? combien , sans s*inquiéter des broussailles, ont pénétré dans le fort de ce bois épais pour en sonder la profondeiH^?

Digrtizeij Ly <jOOgIe

Les épisodes que nous venons de parcourir suiTiroût» je pense f pour expliquer renthousiasme de nos pères et la profonde estime en laquelle les savants tiennent encore aujourd'hui ce poëine cyclique de la Passion. L'appareil de mise en scène qui raccompagne, ce personnel immense, cette provision de costames, ce mélange de musique, de danses, de tragédie, de comédie, de farce, devaient entraîner de considérables dépenses, et pourtant toutes les municipalités des villes de France tinrent à honneur de représenter ce drame célèbre.

Le Mystère de la Passion se complète par le Mystère de la Résurrection, composé à peu près à la même

époque , et qui se jouait ordinairement à la suite de cette grande épopée. On y voit tour à tour la veillée des chevaliers du S^lcre, remprisonnemeni et la délivrance de Joseph d'Arimathie, Tonction du coq)s par les trois Maries, les regrets des disciples, et, pendant le sommeil des chevaUerSf l'ange ôtant la pierre du tombeau, et Jésus se levant pour monter dans sa gloire ; puis les apparitions du Christ à la Madeleine et aux apôtres, et la descente du Saint-Esprit, qui forme le dernier tableau de Touvrage. En feisant précéder le grand ^lystère de la Passion de celui de la Conception et Nativité , la trilogie se trouve ainsi complète. EHq prépare dignement la série des autres Mystères, comme un majestueux portail donne entrée dans une cathédrale. Malheureusement la cathédrale ne répond pas tout à fait au portail.

C'est ici le lieu de mentionner le grand Mystère de

THiÎATKE FRANÇAIS. — LES MYSTÈRES CYCLIQUES. 24D

Jésus, que M. Hersart de la Villemarqué a tradoit du breton. C'est un livre très curieux, dont Texamen détaillé serait superflu après celui que nous venons de faire. Le Mystère breton est très digne et porte avec lui an parfum de sincci e piété. Le personnage du témoin (an test)^ qui vient au couiniencement de chaque tableau commenter le texte des Évangiles que la scène va développer, paraîtra un peu monotone, mais il a son cachet particulier. Le caractère de Judas, dans la scène où il dicte au diable son testament, n'est pas assez humain; le caractère de la divine Mère du Sauveur Test peut-être trop. M. de la Villemarqué pense que le drame qu'il publie pourrait être du xiv« siècle; je le crois postérieur à celui de Jean-Michel, et la preuve que j'en donne, c'est que l'auteur breton s'est approprié les noms des tyrans du Mystère français, qui , certes , ne lui sont pas donnés par l'histoire ; c'est Dragon, c'est Bruyant, c*est Gkdiffer, c'est Dentart. On les appelle persécuteurs au lieu de tyrans, voilà toute la différence. La pubHcation de M. de la Villemarqué n'en est pas moins un document des plus précieux pour Thistoire du théâtre.

La conscience publique n'aurait pas été satisÊùte si, à la suite de ces souffrances du Sauveur, les poètes ne lui avaient montré la punition des coupables. C'est ce sentiment qui donna naissance à un autre ouvrage non moins curieux, quoique moins littéraire ; cet ouvrage nous allons Texammer.

ibO HISTOIRE UN1VEBS£U.L£ DV TU^TUlî:.

Jâ9 Mjutéwe de la \ eB|fe»iice de Bîotre-Selgi&eiir

SéBmmmCÈurUU

Il s'agit là du trépassement de Caïphe et de Pilate, de la destruction de Jérusalem et de la dispersion des

Juifs.

n a paru des signes qui annoncent les malheurs prochains de Jérusalem. Une épée flamboyante a été vue

dans le ciel. Pilate consulte son devin, qui lui prédit une mort violente. Il tombe dans le désespou' et regrette d'avoir ordonné la mort de Jésus. Sa femme, Progilla, cherche en vain à le rassurer. Il craint que l'Empereur ne le punisse pour ;ivoir tué un propliète. Après avoir causé avec les chevaliers du Sépulcrcy qui lui affirment la résurrection du Christ, il lui vient une singulière idce : c'est de se procurer la costeUe ou la robe que portait Jésus le jour de sa mort, et de s'en vêtir par-dessous ses habillements, pour éloigner le mauvais sort. Métellus. le soldat qui a gagné aux dés cette fameuse tunique sans couture, ne veut s'en dessaisir à aucun prix. Alors le prévôt la lui emprunte avec la ferme intention de ne pas la lui rendre. Ce manque de délicatesse ne tarde pas à lui être fort utile. Mandé à liome par l'Empereur Tibère pour rendre compte de ses méfiuts, Pilate se présente vêtu

THÉÂTRE FRANÇA1S.-~L£S MYSTÈRES CÏCUQUES. 251

de la divine robe. Aussitôt la colère de César fond comme neige. Le talisman opère ainsi que dans une féerie. Le maître du inonde s'étonne qu'on ait emprisonné un si galant homme, et fl le confirme dans ses dignités^ au grand étonnement des courtisans, qui s'attendaient à le voir envoyer au gibet. Les ennemis de Pilate soupçonnent la ruse ; ils entourent le prévôt de Judée et le dépouillent de son vêtement magique, puis ils le ramènent devant i'£nipereur. Le charme est rompu» Tibère alors se i*épand en invectives et en menaces contre le meurtrier de Jésus.

« Fuulx Irai .tiv, chien, qu'us-tu cumuiib .'

lui dit-il. Oii as- tu vu qu'on doit supplicier des mnocents? 9 Séance tenante, Pilate est arrêté, jugé, dégradé et condamné à Texil, bien heureux d*en être quitte à si bon compte. On le conduit à Lyon, son pays natal (au dire de la légende dont s'est inspiré le drame). Là, le baiUy Tenvoie sur un écfaafaud pour feîre amende honorable. Puis, lorsqu'il a bien été hué par le })euple, on le replonge dans les geôles, d'où il pense ne devoir jamais sortir. C'est alors qu'il invoque le diable Fergalus, proche parent de Satan et d'Astaroth. Fergalos parait et l'apostrophe ainsi :

Que diablf vrulx-tu, homiiu' infâme?

Comment voulx-tu vivre eu tel blàmc?

Tiens, prends ce couteau et t'avance.

Frappe un bon coup parmi tapance, JuBqu*au cœur et juequcs au foyo Afin que la mort te devoye :

Tu as trop vécu ici-bas.

Resté seul, tous ses crimes lui viennent à la pensée. Gomme Figaro, il repasse dans un long monologue sa vie écoulée. Engendré paillardement par une ribaude

et un ribaud, il fut envoyé de Lyon à Rome après avoir commis un meurtre. Il y tua un ûls de France* Pour le punir^ on le déporta dans Tile de Ponthos^ d'où il s*échappa pour aller en Judée. Là, Hérode le créa son lieutenant; il s'y enrichit par mille exactions. Il ne regrette rien de tout cela; mais ce qui lui pèse, c'est la mort de Jésus :

l*our r.p fait me vonlx-jp IVapppr Aiuy-iiu'iu<\ à mort par dc'spspoir, Afin que rftme, du corps xiùdo, Viennent les diables la happer.

Ici, dit l'auteur du drame, se tue Pilate d ung cousieau^ et le diabley faisant tempête en la prison, dit :

Attend;^, attend:», il fault qu*on t'aydc.

Fergalus metVàme de Pilate dans sa hotte et la porte

en enfer, auprès de colle de Judas. Le bailly de Lyon fait jeter le corps dans le Ehùne.

Pilate mort, arrive le tour des fils d'Anne et de Caïphc, caries pères ne sont plus.

Vespasien, qui vient de ceindre la couronne, continue le siège de Jérusalem. Les fils d'Anne et de Gaïphe sont ses prisonniers. Le conseil s'assemble et les condamne à mort, mais comment mouiront-ils ? Le bon Titus propose de les escorcher vifs. — Approbation générale. On ajoute au libellé qu'ils mourront

entre singes et chats, puisque leurs pères ont fait mourir

Jésus entre larrons. Vespasien annonce lui-même aux condamnés ce raûmemeut. On les lie dos à dos et on les exécute.

Les habitants de Jérusalem, qui voient du haut de

leurs rempai U cette sanglante cérémonie, comprennent qu'ils n'ont aucune grâce à attendre et ils se préparent à la résistance. Titus succède à son père Yespasien dans le commandement de l'armée romaine, et presse la reddition de la ville. Le lamentable épisode de la mère aifamée tuant et mangeant son en&nt est mis en scène dans le Mystère tel qu'il est rapporté par rhistorien Flavius Joseph. C'est toute la scène reproduite plus tard par Voltaire dans le dixième chant de la Henriade. Eaûn la ville est prise, pillée, mise à sac, et les Juifs sont vendus au mai chc, trente pour un denier, en mémoire des trente deniers que leur a coûtés la vie de Jésus. Les soldats romains ouvrent le ventre aux habitants de Jérusalem, pensant qu'ils ont avalé leur or pour le leur soustrau'e.

Tel est le Mystère de la Vengeance de Notre-Sei* gneur, tout empreint d'une haine sauvage qui traduit fidèlement les passions du temps. Qu'on se ûgure la joie du populaire à cette succession d'actions sanglantes entremêlées d'invectives et de quolibets cruels 1 Aussi ce drame eut-il un succès aussi éclatant et presque aussi prolongé que celui de la Passion, quoiqu'il soit Indigne de lui être comparé comme composition scénique, comme élévation de sentiments et surtout comme style.

Le Mystère du Vieil Testament , qui pourrait bien

remonter au xiv® siècle , si Ton en juge non d'après les dates indiquées, mais d'après le style de l'œuvre, est un assemblage des épisodes les plus intéressants de la Bible, mis en action par des auteurs inconnus. Il fait le pendant du Mystère de la Pa^ï^ion et ne compte pas moins de 60,000 vers. Ces deux drames restèrent longtemps aux répertoires de Paris et des provinces.

Le Mystère du Vieil Testiment commence à la Création et finit par la révélation de la prochaine venue du Christ. On y passe en revue la Création du monde, le Paradis perdu, Caïn et Abel, le Sacrifice d'Abraham, l'Histoire de Joseph, celles de Moïse, de David et de Salomon. On y voit Job et Tobie, Daniel et Suzanne, Judith et Holopherne, et l'Histoire de la ruine Esther. C'est comme une table des matières des anciennes écritures.

La mise en scène de ce drame dut coûter aux entrepreneurs de jeux bien des frais d'imagination. Le machiniste avait d'abord à procéder à la création du monde. Le programme dit simplement que l'acteur qui

représente Dieu parait d'abord seul (ce qui est assez na-

Digrtizeij Ly <jOOgIe

turel) et qu'il crée le ciel et les anges, puis le jour et la nuit. Il est vrai.que l'auteur simplifie singulièremeat la besogne du metteur en scène en ajoutant : c Adonques doit se montrer un drap peiiit, c'est assavou la uiuyUc toute blanche et l'autre noire. » Nous ignorons comment Dieu s'y prenait pour créer le soleil et la lune , les étoiles, les arbres et les animaux. Quant au pai'adis terrestre : « Il doit estre fait de papier, au dedans duquel doit avoir branches d'arbres, les uns fleuris , les autres chargés de fruits... telles choses artificiellement faites, et d'autres branches vertes de beau may et de rosiers qui doivent esti'e de frais coiippez et mis en yaisseaux pleins d'eau pour les tenir plus freschement. »

Le déluge se représentait à peu près comme on le fait de nos jours ^ au mojm d'une toile peinte agitée par dessous. L'auteur dit que les eaux couvriront toute la scène « et y pourra avoir plusieurs hommes et femmes qui leront semblant d'eulx noyer. i>

Comme conception dramatique et comme mérite d'exécution littéraire, l'épisode le mieux traité dans le Mystère du Vieil Testament est assurément celui de Judith. Quand la belle Juive s'est décidée à quitter Jérusalem pour aller au camp d*Holopherne accomplir son sanglant dessein, elle ai)pelle sa chambrière Abza, et les voilà parties. Elles ont bientôt gagné la campagne. Arrêtée sur la limite du camp par les soldats , Judith est conduite près d'IIolopherne. On la laisse seule avec le général de Nabuchodonosor ; il lui avoue qu'il a grand goût pour elle. Et, comme elle ne parait pas

256 HISTOIBE OMIVEBSELLE DU THÉATBE

comprendre ses avances, qui pourtant sont assez clairement exprimées :

Allons, dii^,

Parler d'amoun il nous convient.

JUDITH

G ebt bieu dit, niuio qu'ils tioient booQCblcs. Gst-il des amours déshonncsIesT

Telles, je ieî> tiens, Monseigiicur, Quand on requiert de déshonneur Un cœur noble d'ordure et honte.

BOLOrHBRMB.

Ne foites^vous aucun compte De mon amour?

JUDITH

En nobles mteufë Je me rends \6tre,

HOLOPBBnKB.

Nos deux cœurs

Pourraiont-iiïj trouver alliance En amoureuse concordance 't DiUîà, dame?

JUDITH

Cest le meilleur, Premièrament penser du cœur.

Digrtizeij Ly <jOOgIe

Uoiopherne a convoqué ses généraux pour assister à un souper que présidera la belle BéthuUenne. Judith pousse son hôte à lui faire raison des coupes de vin qu'elle feint de boire, et elle arrive à Venivrer. Quand les choses en sont à ce point, les convives se retirent. Abza demeure seule dans la chambre avec sa maltresse et Holopheme, qui se couche et invite Judith à en faire autant.

Dame, cy sera vostre plac<».

Dèpeschez-vou8.

Judith s'agenouille et adresse sa prière au ciel :

Mon Dieu,

dit-elle,

Ta scèB qu'en grand danger me livre, lie confiant en ton secours!

Las ! do pitié ouvre le livre.

Car lieBoiDg en ay en ce cours.

Mon Dieu cunduitz-moy, Car c'est pour ta fuy ; JJouue-uioy courage.

Elle tire le sabre dilolopherne endormi, et elle hésite devant cette action terrible.

— Le kiieras-tu ? ^

seditholle;

Ha ! non ù-rav

Ce serait trop grief maléfice 1

Digrtizeij Ly <jOOgIe

258 BI9T0IRC DKIVEBSELLE OU THÉÂTRE.

Puis, après un temps de réflexion :

» Il serafàitl

paursttilrelle,

0ieu le veult! Aussi» c'est nisoo D*oceire un tel nolateur...

Nouveatt temps d'arrêt.

Ahl femme, aiuras-tu le oœurT...

Tayme mieux endurer la mort..

Ha! bref, je le ferai : il dort.

i>lu8 n*en prendrai autre conaeiU

Et, quand elle lui a tranché la tète, elle s^écrie fièrement :

Qui le YouUIra pleurer le pleure!

J'ai fuit lui clief-d'œuvre de femme.

Elle appelle Abza, et ne lui adresse que ce mot : < Regarde 1 »

Cette scène est réellement émouvante dans sa simplicité. Elle a tout lu mouvement voulu. Nesont-cepas des mots de situation que ceux-ci :

Qui le vouldra |»leurer le pleure 1

Et ce mot adressé à sa servante, en lui montrant la tète du général assyrien : « Regarde ! »

L'épisode de la reine Esther reiUèrme quelques pensées et des caractères. Le dialogae entre Aman et Zarès, sa femme, où le ministre d'Assuénis se plaint

Digrtizeij Ly <jOOgIe

THÉATBE FRÂNÇMS.--LES UVSTÊRES CYCLIQUES. 259

des dédains de Mardocbée , a certainement plas de

mouvement et de naturel que le dialogue correspondant dans ÏEsther de Racine.

La scène du diner, où Esther démasque la duplicité du ministre, commence avec une grâce chai-mante et fmit de la façon la plus énergique.

Le Roi lui dit :

Bsther, rosier d'humilité,

Doulcfi boautè, fleur de jeunt\«^o, Ai-jo pas tenu ma proraosse ?

Que voule;^vûUâ outre plus dire ?

Esther se jette aux genoux du Roi et le supplie de lui sauver la vie à elle et à ses compatriotes hébreux,

que sa rigueur a cundamnés à la mort.

Coodamuée ?

répète Assuérus,

Toiy toi, ma birn-aimi'o.

ESTHBR.

Commandé t'as.

Que dis-tu ?

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