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chapitre: IX

%r SIÈCLE.

THËATHE ITALIEN.

Rjpprescntazi ni: Fco-Belcari. — Laurent de Mëdicis. -- Giuliano Dati. — Monft*Antont& Pulci. — Roselli. — fiernardo Pulci. — Cafift'llnno. — Caetellani. — Wèces anonymes. — S. Aloxis. — S. Antonio Abato. 11 ^alatCBta. — L'Orfeo d'Angclo Foliziano,

Les bibliographes italiens font remonter les origines de leur théâtre au xiii« siècle ; mais si ou cherche un texte de pièce écrit en italien avant le xv* siècle, on ne le trouve pas. Les Fêtes données à Padouesur le Prato délia VaUeenl208, et la plus célèbre de ces Fêtes, celle qu'on y vit le jour de Pâques de l'année 1243, de même que les primitives représentations de la Compagnie romaine du Gonialoue, qui datent de la même époque, n'étaient certainement pas des drames en langue vulgaire, mais bien des pantomimes, quelquefois peutêtre des oilQces eu latin pour les églises,

A la Fête que les magistrats florentins donnèrent sur rArno en 1304, le théâtre représentant Tenfer était construit sur des barques jointes ensemble. 11 s'agissait^ comme on voit^ d'un feu d'artifice et d'une illumi<

nation et non d'une action dramatique. Le public, en masses compactes, se tenait pressé dans les rues voisines et sur le pont de bois qui s'écroula si malheureusement et fit tant de victimes.

La tragédie de Mussato^ ayant pour sujet Thistoire d'Earaelino , tyran de Padoue, est bien du xrv* siècle, mais elle est ecnte en latin, et ne nous montre qu'une mauvaise imitation de Sénèque dans la forme comme dans le style. Elle commence cependant bien et s'annonce comme un reflet du Mystère de Robert le Diable^ une mère avouant à son fils qu'il est issu du démon. Mais au Ueu de se désoler chrétiennement de la révélation, comme Robert, £zzelino se réjouit en vrai païen, et il invoque son père pour qu'il satisfasse tous ses mauvais instincts. On pouvait espérer une action d'après ce prologue ; point. Le second acte est rempli par un récit des cruautés d'£zzelino. Au troisième acte, autre récit pour annoncer au tyran la pi ise de la ville par les Véni* tiens et les Ferrarais ; puis, après une pause, un chœur raconte les vengeances d'Ezzelino,qui a repris Padoue. Nouveau récit au quatrième acte apprenant au public la fm de la guerre de Lombardie et la mort d'EîœelIno, et au cinquième on raconte encore le massacre de la famille du tyran ; enûn le chœur conclut tous ces récits par cette maxime morale :

Crimen tenebras expetit imas»

Il y avait pourtant une intention dans cette mauvaise pièce, c'était la mise en scène des annales nationales ; mais la scolastique l'emporta sur le premier instinct,

et Mussato se crut obligé de montrer qu'il smt lu Sénèque.

Pétrarque, dans sa jeunesse (vers i 320) , avait aussi écrit une comédie latine ïnûiuiée FUologia (il le dit dans une de ses épîtres familières) ; ii ne jugea pas à propos d'en laisser trace pour la postérité ; peut-être ûUû bien pour sa gloire.

Au XV* siècle, nous trouvons enûn des textes italiens et d'abord les Uapprescnlazioni. On entendait par ce mot rappresentazioni ce qu'en France nous appelons Mystères. Les Fêtes pures et simples, pantomimes ou autres , conservaieiiL Icurnom générique ; ou les appelait aussi Spectacles. D'autres étaient qualiûés d'/fisioireSy d'autres dTa;«mp2e8 > d'autres encore de Vies (vitej ; quelquefois elles gardaient le titre de Mystère ou de Martyre,

Ces rappresentazioni,dont Allacci donne le catalogue bibliographique dans sa Dramaturgia , catalogue complété par ceux de Quadiio et de M. Colomb de BatiaeSi sont en nombre si considérable que leurs titres seuls remplissent tout un volume. J'ai lu une grande partie de ces pièces originales, qui ne sont guère connues que de quelques rares amateurs , vu la difficulté de les rassembler. J'en donnerai ici un aperça aussi complet et aussi court que je pourrai le faire. Ce répcrluire se divise en deux grandes séries , les drames tirés des Écritures et ceux tirés des légendes de saints. La secoude partie est la plus intéressante , la première reproduisant toujours les épisodes déjà connus. Ces pièces sont toutes écrites en vers, généralement en

octaves ou en tierces rimes , ou encore en MadrigaU cancaienaii , mais chaque ouvrage dans le même

ihythrae, à quelques exceptious près, couiine le Sainson de Boselii (octaves et tercets), la Dorothée (sonnets , tercets et octaves). Les uns ont des divisions de scènes , les autres n'en ont pas. On ne coiniait que huit noms d'auteurs ; les autres pièces sont anonymes. Le premier, en date comme en réputation, parmi ces poètes de Mystères italiens, est Feo Belcari. Cet écrivain était un gentilhomme florentin qui devint l'un des seize Gonfaloniers des Compagnies du peuple, titre que portaient les premiers magistrats de la ville.

L'éditeur anonyme des Rapprcsentazioni de Féo Belcari, réimprimées en 1833 à Florence, dit dans sa préface, en citant un passage de Cionacd : c Ce qui rendait ces représentations admirables, c'était la combinaison des machines, les changements de perspectives, les masses de comparses, les tournois et les combats, les chants et les danses. Vasari en lait un grand éloge quand il parle de la représentation de VAnnon^ ciation, que les Camaldules jouaient chaque année ; de V Ascension de Noire-Seigneur et de i Assomption de la Vierge^ exécutées dans Téglise del Carminé. On représentait ces belles pièces non-seulement dans les églises, mais dans les communautés et dans les maisons privées. » Il faut ajouter, pour faire comprendre cet enthousiasme, que Florence était alors un centre d'art très remarquable, patronné par les Médicis. Les peintres en renom donnaient les dei>sins des décors et des costumes; les mathématiciens organisaient les ma-

chines, et la magnificence des premiers magistrats de

la ville fournissait royalement aux dépenses de ces spectacles destinés au peuple. Les éditions florentines de ces libretti, qui se vendaient un liard sur la voie publique, étaient splendidement imprimées et ornées de vignettes charmantes. On peut vérifier le &it en parcourant la très nombreuse collection de ces fascicules rarissimes que possède la bibliothèque impériale de Paris. Voici ce que dit de notre auteur Crescimbeni, Fun de ses biographes : c Ses compositions poétiques sont seaiées de nobles scnlirnculs théologiques cl moraux, mais, à notre avis, son style n'est pas très supérieur à celui de ses contemporains. H affecte des tour-* nures et des paroles latines qui nous donnent à croire que, comme il était très instruit dans cette langue, il cherchait à le prouver en sacrifiant sa langue maternelle, M. Glamba dit, au contraire, que, dans ses Laudi ^irituali comme dans ses Rappresentazionif Belcari put offenser parfois le bon goût, mais jamais la plus saine morale ni la langue italienne, qu'il maintint nette et pure dans un siècle où tous les écrivains lui donnaient des formes et un langage imités des littérateurs latins. La vérité est entre ces deux opinions contradictoires, qui, pourtant, ont ic droit de s'afTirmer l'une et Tautre. L'académie de la Crusca penche pour Tacquittement de Tinculpé, puisqu'elle cite notre auteur comme exemple de style, dans son vocabuluire, et qu il figure parmi les ouvrages que les Italiens appellent iesti di lingua (textes de langue). Ginguenée ne mentionne pas même Belcari dans sou histoire de la Ut-

térature italienne. Signorelli prononce son nom en passant, et sans s*y arrêter autrement que pour dire que, en 14 i9, on joua de lui à Florence un Mystcre ou une farce (est-ce volontairement qu'il confond les deux genres?) intitulée Jsaoe, écrite en oUaiua rima. Cette ignorance des historiens spéciaux est excusable en ce que, avant sa réimpression, on ne pouvait trouver un exemplaire complet de Belcari qu'à la seule bibliothèque palatine de Toscane.

La forme des Mystères italiens est à peu près celle des petits Mystères français. Les plus longs ont de cinq à six cents vers ; d'autres, chez Feo Belcari, ne sont que de simples scènes destinées probablement à faire partie d'un ofiice de saint dans les solennités. Tels sont, par exemple, Saint Georges et le Dragùn (32 vers); ï Ascension (72 vers). Toutes ces pièces commencent par l'apparition d'un ange qui vient débiter un prologue. L'ange reparait généralement à la fin de l'ouvrage pour adresser son compUment final au public. Il ne &ut attendre dans ces compositions purement religieuses aucun effort d'imagination de la part db 1 auteur. Il suit pas à pas le texte saint que l'ange a d'abord raconté dans son annonce de la fête, débitée en manière de prologue. Malgré l'absence d'invention, il y a pourtant de la gi àce et de belles pensées dans les rappresentazioni de Feo Belcari, et quelquefois des vers très nerveux qui rappellent la manière du Dante. D'autres fois c'est une efiusion de sentiments tendres et aliectueux d'une simplicité à la fois naïve et toucbante.

Dans la rappresentaadone de Saint Jean^BaptisU, par exemple, le saint prend congé de son père Zacha-

rie et d'Elisabeth, sa dolœ madrc, [)Our allej' au désui L. « I^, dit-ii, on ne trouve ni flatteurs, ui fêtes mondaines, mais bien des oiseaux, des fhiits et des fleurs qui enseignent à louer Dieu. Donnez-moi votre bénédiction* » Zacharie lui répond ; « Nous sommes déjà vieux : ta présence nous est un grand confort, ei c'est avec peine que nous te voyons partir. Quand nous ne serons plus, tu pourras agir à ta volonté. »

Saint Jean allègue sa mission divine; ses parents le bénissent en pleurant. Il se dépouille de ses habits profanes et se revêt d'une tunique de chamelier. Ëlisa* beth, la pauvre mère, gémit en voyant sous ses haillons son fils bien-aimé, et elle lui dit : « J'avais pris mou parti» à mon ûis, de ton départ, bien qu'il fût un chagrin ; mais te voir ainsi dépouillé et couvert d'une misérable peau de bête, cela m'a de nouveau tellement frappée au cœur qu'il me semble que mou âme se détache de mon corps. »

Voilà, dans ce Mystère, comment Fange donne congé aux spectateurs.

« Large est la voie qui conduit à la mort, et ils sont » nombreux ceux qui cheminent par elle ; étroit est le » chemui de la cour céleste, et peu voiii vers cette belle » cité!...* Pensez à cela et recevez nos adieux (1). n

(l) liir.in t' la strada che cunilmc a morte,

■ E moiti son che cammiiian per quoUa; Slretta «■ la vin délia ceh^sto corte, Bpoclii vaimu à. qiiella cita Lii lla...

Peuâatc questo e siate licenzJati.

Le sacrifice d'Abraham (fkit qui doit assurément étonner) est entremêlé de danses. Passe pour le chant, n est vrai qu'on ne se met en gatté qu'à la ûn de l'ouvrage pour célébrer la délivrance d'Isaac. La pièce est dédiée par Rclcari au Magnitique Jean de Cosme de Médicts^ son Mécène. Lorsque Isaac s'est agenouillé pour recevoir la mort de la main de son père, il lui échappe ce cii du cœur :

« 0 sainte Sara, pieuse mère, si tu étais ici je ne mourrais pas! »

0 santaSara, madré di pietade»

Se Aissi àquesto loco io non morroil

Et il dit à son père : « Si tu me tues, 6 mon bon père, comment pourras-tu retourner vers elle ? b

Si tu m'iiccidi, 6 padm di 1 ontade, Corne potrai tu ritornare à lei ?

La rappresentazione de San Panuzio est une leçon d'humilité donnée aux superbes. Panuzio, dans sa

prière à Dieu, lui demande de lui faire connaître un homme aussi pieux et aussi vertueux qu'il l'est luimême. Un ange lui répond que, bien que son âme soit vêtue d'humilité, elle sert de demeure au vice d'orgueil, et il lui indique comme plus saint que lui un chanteur des rues qui passe sous sa fenêtre. Panuzio écoute le musicien, qui chante ainsi : « Qui aie cœur content vit assez; lame triste dessèche les os; si tu veux passer le temps sans désastre, éloigne de toi chaque iauLc. L'orgueil fait boulliir et iinit pai' con-

duiro rhommc n su fosse ; réjouis-toi du bien avec tout honnête homme et espère obtenir le pardon de tes péchés. »

Panuzio prie le pauvre diable de lui raconter sa vie ; le mendiant lui répond : « Vous êtes le bienvenu, père saint, mais votre demande m'épouvante, car ma vie est pleine de vent. Je fus larron, et aujourd'hui je vis en cliantant et en m'accompagnant sur mon instrument »

« Dis-moi, lui demande Panuzio, si, lorsque tu étais larron, tu as fait des œuvres dignes de ton salut? »

Il ne se souvient que ^e deux choses : il a sauvé rhonneur d'une jeune fille tombée aux mains des bandits ses caiiiarades, et, une autre fois, il a donné tout son argent, trois cents pièces, à une pauvre l'emme qui mourait de fàim, elle, son mari et ses enûmts.

(( 0 Jésus, mon maître et mon père, s'écrie le saint, cet homme, en vivant au milieu des bandits, a fait de telles choses 1 Parce qu'il porte le manteau de Thumilité il s'appelle larron, et moi je me tiens pour un saint ! Dieu ne juge pas à la beauté de Tenveloppe, mais au dedans, si le cœur est pur, et cependant itest des gens vêtus de vertu. »

Le saint supplie le chanteur de venir habiter son ermitage, et celui-ci, voyant que Dieu l'appelle, renonce à son anden métier pour s'aller consacrer à la prière.

La rappresentazione de V Annonciation otîre un sin- guUer point de départ, qui n'est pas, que je sache du

moins, bien orthodoxe. Dieu tient conseil dans le ciel

avec les Vertus (personnages allégoriques) pour savoir qui se dévouera pour racheter le péché originel. La IGséricorde cherche dans le ciel, la Vérité cherche suc la terre, et ni sur la terre ni parmi les anges elles ne peuvent réussir à rencontrer un innocent. Le ûls de Dieu se décide alors à devenir Thostie de la rédemption humaine, et Gabriel vient annoncer à Marie qu'elle a été ciioisie pour enfanter le Sauveur. L'orthodoxie n'est pas mieux observée, me paralt-il, dans la pièce intitulée le Jour du jttgemerU» L*archange Michel, chargé de faire passer les justes à la droite du Seigneur et les coupables à sa gauche^^dit à Tempereur Trajan, qui s*était rangé de lui-même parmi les réprouvés, de passer du côté des justes. Sur l'observation du cliable que, n'étant pas chrétien, Trajan ne peut aller en pa^ radb, Michel répond qu'il fut si juste et si humain que saiiit Grégoire a obtenu sa grâce. Puis, apercevant Salomon, qui s'est glissé parmi les élus, U le repousso du côté des damnés en lui disant : « Ta sagesse ne t*a pas garanti de la luxure. Pour complaire à tes femmes tu as été idolâtre. A ta puissance et à ta richesse va succéder la misère. » Salomon réclame en rappelant à Farchange qu'il a écrit des livres divins et qu'il a été Prophète. Comment Dieu poui'rait-il le damner? Il avoue enfln que, malgré sa sagesse, il s'est fort mal conduit, et il passe condamnation sur la décision de l'archange. Des pauvres du côté gauche réclament à leur tour, alléguant que toute leur vie s'est passée dans les privations. Saint François leur répond que néanmoins ils se sont hvrés à tous les vices sans ja-

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mais avoir connu le repentir, et que^ par conséquent. Il sentence est juste.

Les marchands condamnés en appellent à saint Nicolas de Bari, en lui disant : « Nous avons risqué notre vie sur la mer pour faire communiquer les hommes entre eux. » — Et saint Nicolas leur répond : a Vous avez visité les quatre coins du monde, c*est vrai, mais mus par Tavarice et non par la piété. » Les moines réclament la protection de saint JérAme :< Nous avons^ lui disent-ib, employé notre existence à louer Dieu. — Oui, répond le saint, mais vous avez fait do votre ministère métier et marchandise. >

Cette pièce fut écrite par Feo Belcari (en collaboration avecMesser Antonio Âraldo), pour être représentée probahlement chez quelque grand seigneur, car le manque d'orthodoxie do rouviagc ne permet pas de supposer qu'on Tait joué dans un couvent et encore moins dans une église. Je n*hésite pas à croire que, tout bon catholique qu'il fût, Belcari se vît poussé cette fois par le démon comique. L'intention est trop évidente pour qu'on mette ce petit drame narquois sor le compte de la naïveté. Peut-être Vavait-îl composé pour Tun des Médicis. Les Médicis, ses protecteurs de père en ûls, n'étaient pas, comme on sait, des anacho* rètes, ni Gosimo, le Père de la patriê, qui fonda une académie philosophique et encouragea les lettres profanes, ni Pierre, son (Us, ni son petit-ûls, Lorenzo le Magnifique, qui tenait des cours d'amour dans sa villa de Poggio Caïauo, sous les rideaux de ses beaux pins reflétés par les eaux endiguées de l'Ombrone. La so-

âété des témmes, les vers, la musique, les productions de la sculpture et des peintres en renom, les fêtes

spiendides qu'il prodiguait à son peuple de Florence, remplissaient tous les moments de Lorenzo de Médicis. Sa fureur des plaisirs le rendit poète lui-même, et il composa les paroles et la musique desCanzoni, qu'il faisait exécuter dans les mascarades dont il régalait les citoyens de Florence. Non content de ces victoires poétiques, remportées dans les arts mondains, il voulut aussi contenter l Église, et il écrivit sa fameuse v^ppreseniBaionede Saint Paul et de sainte Constance, La pièce commence, comme tous les Mystères italiens, par le morceau traditionnel, l'annonce de 1 ange ; mais cet ange-là ne vient pas directement du paradis. Il parle au public au nom du maître qu'il sert, et il a le verbe un peu seigneurial. « Avant tout, dit-il à ses chers Florentins, songez à vous taire, surtout lorsqu'on chante, car ce serait une fatigue pour nous, et pour vous un déplaisir. )> Cioiiacci (l'éditeur d'une nouvelle édition des œuvres de Lorenzo de Médicis) croit que ce drame religieux fut joué par les membres de la famille de Lorenzo, ce qui n'est pas impossible. Ici, le poëte épicurien de VAmbra^ de la Caccia col Falcone, des Laudi et des Canzoni entre sérieusement dans la rigueur catholique des Mystères, et il décrit les péripéties de la légende en homme convaincu. Le sujet qu'il a choisi est Tune des Vite déjà mises en actions par la nonne Hrotswitha au x" siècle : mais le Maprnifique Lorenzo n'abandonne pas la légende : comme la religieuse de Gandersheim après que Gallicanus a

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permis à sa femme Constance , fille de TEmpereur Coustantin, d'observer le vœu de chasteté qu elle a fait à la Vierge, il nous montre rabdication de Constantin et raTénement à l'Empire de son neveu, Julien l'Apostat. Julien, dans sa haine contre la religion nouvelle, ordonne de dépouiller les chrétiens afin qulls pratiquent la pauvreté prêchée par leur ËvangUe. « Ce sont des loups, dit-il à son conseiller : ils ont des toisons de brebis, mais nous les leur arracherons, comme tu verras. »

Cot«tur .-ou ia|)i v di je cur ■ li iii [»aiuii. Ma uoi gli U)t>erem, come vedrai.

Jean et Paul répondent aux suppôts de TErnpereur ; — Vous pouvez nous dépouiller de nos richesses, mais non de notre foi.

— Eh bîenî reniez-la, leur fut-il répondu, ou bîon vous mourrez. Saint Jean et saint Paul lurent mis à mort l'an du Seigneur 364. C'est alors que U Vierge apparut à saint Mercure, trépassé depuis peu, et qui dormait dans la poussière du sépulcre. « Sors de la tombe obscure, prends ton épée, et, sans attendre la trompette du j ugement, que mes affronts soient vengés ! L Empereur Julien doit passer par ce chemin : 6 martyr béni, plonge-lui ton glaive dans le sein. Je ne veux pas que mon peuple souffre davantage ; tue cet apostat qui se baigne dans le sang des clu étiens ! »

Le saint sortit de sa tombe et alla tuer JuUen au milieu de ses soldats. L'Empereur apostat, en recevant le coup de la mort, s'écrie :

0 Cbristo GaUIeo, m'haî pur vinto !

La Fête étant lime, le Magnifique conclut ce Mystère, un peu grave pour les bons Florentins, par une petite scène populaire, où Ton voit des artisans qui s'entre-

tiennent de rcvénement et qui Unissent, pour se consoler, par aller boire un coup à la taverne.

A peu près vers le même temps, la très digne Com*

pagnie du Gonfalone reprcsenti, le vendredi saint, à Rome, dans le Colisée, la Passion de Jésus- Christ, écrite en rimes vulgaires par Giuliano Dati, évèque de St Léon en Calabre, qui avait pour collaborateurs le Romain Bernardo di Mastro Antonio et Messer Mariano Particappa. L'ange annonce aux fidèles tout ce qu'ils vont voir :

i^i stnto attciiti qui cnn ifpvotionc Viflerctr n citar labanta l'ut^siuae, Viilt-rrtii coine Giutla ai jinilo...

£t poi vidcrpte corne fu undato...

C'est le texte saint, dans toute sa siniplicitt', reproduit sans la moindre invention et sans le moindre charme de style. La seule curiosité de l'ouvrage est un discours farci, italien et latin, adressé par Jésus au

peuple, quand il parait devaut lai avec sa couronne d'épines:

Populusmous, in che t*ho contrifitato, Quid feci tibi, che mi dai dolore Perché m'hai tu di spini incoronato? £(c.

En suivant Tordre chronologique nous arrivons à Bemardo Pulci et à xVntonia Pulci, sa femme, poète comme lui. Ântonia Pulci était de la &miUe Tamui, et après la mort de Bemardo , qui arriva en i50i, elle se lit religieuse dans le couvejit des Augustines de TAssomption , près de la porte de San Gallo , à Florence. On a d'elle cinq rappresentazioni : Il Figliuolprodigo , Santa Domitilla , Santo Giuliano , San Francesco et SarUa Cruglieima, L'enfant prodigue (U FigUuol prO' digojj dans la légende imaginée par la nonne Augustine , rencontre , en sortant de chez son père , sept compagnons sur la route. Il cliemine avec beaux cavaliers qui ne pensent^ comme lui, qu*à se divertir, et il leur demande leurs noms. L'un d'eux, le plus superbe, le plus orné^ le plus empanaché, répond pour ses camarades et pour lui : « Je suis le capitaine de ces sept cavaliers et je me Ms appeler du nom d'Orgueil. Celuici est Avaiice ; si tu veux savoir comment on nomme les autres , je te le dirai : Envie , Colère , Paresse , Gourmandise, Luxure , tels sont leurs noms.

Les voyageurs accompagnent l'enfant prodigue et l'aident à dissiper son bien. Le reste n'est que le récit du Vieux Testament fidèlement mis par personnages.

Le Samson de Roselli a vu chez les Philistins la belle

fille dont parle la Bible, et il en est tombé amoureux. Il

lui demande si elle veut de lui pour époux. Sur son acceptation , il la prie de lui laisser quelques jours de liberté pour aller prévenir ses parents en Galilée. — « Je serai, lui dit il, plusieurs jours sans te voir, mais non sans t aimer. Puis-je , en attenrîaiit, laire quelque chose qui te plaise ? — Oui. — ^Quoi? — Hâte ton retour. »

La brouille de Samson avec son beau-père , ses combats contre les Piulislins et i histoue de Dalila sont trop connus pour qu'un poëte asservi au texte sacré puisse y avoir rien trouvé de bien neuf pour le public. Je ne ferai que citer (quelques-unes des i)iècesbibliques, qui offrent toutes le même inconvénient.

ÏA Reine He8têr, le Rai Salomon^ Saûl et David ^ Joseph^ NabucJiodonosor^ ne contiennent aucun détail qui rajeunisse ces sujets, vulgarisés sous toutes les formes. La Cène et Passion de Notre^Seigneur^ composée par Messer Castellano-Castellani , l*un des rares auteurs de ce temps dont les noms nous soient parvenus, ne nous fournit pas même un détail sortant de la banalité.

Arrivons aux légendes dramatisées, où nous serons un peu moins à Tétroit.

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Nous avons parlé de Bemardo Pulci , le mari de Mona Antonia, qui se fit nonne Augustine à T Assomption de Florence. Bernardo Pulâ composa une rappresentazione siu iiai laain et Josaphat. C'est l'histoire du Hoi Avenir, mise aussi par personnages et rimée en français à peu près à ia même époque, de la main de Jehan du Prier, maréchal des logis du Roi de Sicile René le Bon. St Jean Damascène a raconté comment Barlaam convertit à la foi chrétienne le prince Josaphat , fils du Roi indien Avenir.

Les sages et les astrologues , convoqués par le Roi pour tirer Thoroscope de son fils , lui répondirenit que cet enfant régnerait sur un royaume bien plus grand que eelui de sou père, car il serait le défenseur de la religion du Christ. Le Roi Avenir, courroucé de cette prédiction , enferma Tenfimt dans une tour, Tenvironna Je richesses , de séductions et de plaisirs , et défendit qu'on prononçât jamais devant lui les noms de pauvreté, de mort ou de maladie , afin de Tempêcher de s'attrister. Il défendit sur toute chose qu'on fit jamais mention de Jésus-Christ. Quand cet enfant eut grandi et que ses maîtres l'eurent instruit dans la religion païenne , le Roi lui donna une cour joyeuse et ne l'occupa que de fêtes , de chasses et de tournois. Un

300 HISTOIliE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.

jour Josaphat fit rencontre d'un aveugle et d*un lépreux

qui mendiaient leur pain :

« On peut donc , se dit^il , devenir ainsi vieux et infirme?

« C'est le sort de tous , répondit Taveugle , comme de mourir*

— A quoi donc, alors, soupira Josaphat, à quoi servent les richesses et la puissance? Oh ! mieux vau»

drait ne jamais être né I »

C'est alors qu'un moine d'une grande sainteté , qui avait nom Barlaam, et qui habitait dans les déserts de

Sennar, connut par révélation ce qui se passait autour du fils du Roi. Il prit un costume de mendiant et vint à la ville, puis il se présenta à la porte du jeune prince. On voulut le chasser, il insista. Le prince voulut \oir ce mendiant si tenace. Introduit en sa présence, Bar* laam prêcha à Josaphat la foi chrétienne , et, peu de

temps après cette enti^i'vue, il le baptisa. Un serviteur trahit auprès du Hoi le secret de son fils. Un mage donna au Roi Avenir le conseil de séduire le prince au moyen d'une belle jeune fille qu*on lui envoya. Mais elle ne put triompher de lui , car il avait fait à Dieu vœu de chasteté. Voyant sa déconvenue, lademoiselie promit au prince de se fiùre chrétienne s'il voulait consentir à la laisser passer une nuit auprès de lui. Ce subterfuge échoua comme les autres. Josaphat finit par convertir son père et tous ses sujets, puis il se rendit au désert, où il rctrouNa Barlaam mourant. « Approche, lui dit le saint : tu vois combien notre vie est brève et qu'elle passe comme la fleur ; chacune de

nos espérances vole au souffle du vent. La mort nous tire d'une prison obscure. »

Tu vedi il viver nostro qiianto è brovp, Che presto conip fior passa o non dura ; Ogni nostrasperaïua al veuto è lieve.

La morte è fîa d'una prigione oscura.

Barlaam mourut et le prince Josaphat, avant de l'aller rejoindre au ciel , mena pendant trenta^inq ans la vie d'ermite dans le désert. Telle est la légende suivie scrupuleusement par le pocte italien. Le poëte français, qui Ta aussi traitée, prend un peu plus de liberté avec elle; on voit qu'il sait avoir afi&ûre à un public plus exigeant. H séme d'abord son action de quelques tyrans pour faire rire un peu son auditoire: c'est le prévôt Bai^baran et ses archers Agrippai t , MalengTODgne etBras-de-Fer. Il grossit sa troupe comique en introduisant aussi quelques diables qui harcèlent les ermites arrêtés au nom du Uoi, lequel les livre à ses tourmenteurs, le tout entremêlé de quelques machines et de quelques accessoires d'un goût tout à lait nouveau. Ainsi on voit dans le drame français un certain Garbarant qui est coupé en deux à la vue du public, et dont le tronc parle à ses bourreaux épouvantés. H y a une tète d'ermite qui est déposée toute friche coupée sur Tautel païen; cette tète parle et confond Théodos et Galibéas , les docteurs royaux. Calibéas dit à la tète de se consumer d'elle-même si le Dieu des chrétiens est le vrai Dieu. A peine ces mots sont-ils prononcés que la tète prend feu et se réduit en cendres. £n fait de txucs, on n'inventerait pas

mieux aujourd'hui, un homme caché dans la cavité de l'autel, qui, à la réplique donnée, allume par dessous 1^ matières combustibles que contient une tète de

carton. La demoiselle Irancaise envoyée par le Roi pour séduire Josaphat ne s'y prend pas moins îraxichement que la demoiselle italienne. Elle feint de s'évanouir dans la chambre du jeune prince , et, comme il ne comprend rien à ce mai subit, la suivante lui dit :

Eh ! le (Irvez-vous domanrjor, Monsieur? le vous fault-il dire?

Et la maîtresse ajoute :

Plusieurs se fixaient ucciro

Pour une heure ou deux me tonir.

Last ne me faictcs pas languir.

Eknbraescz^noy à cfaère lie :

Jamais homme n*aimay autant

Mais Josaphat, inspiré par la grâce du Seigneur, est si éloquent dans sa réponse quMl convertit la demoiselle et sa suivante à la chasteté.

n y a dans toutes ces légendes de saints et de saintes un luxe inouï de tourments, de supplices, de martyres. Je ne sais pas quel intérêt les s}>ectateurs pouvaient trouver à cette exhibition léroce; cela ne s'explique que par l'ardeur de piété qui animait les masses populaires, toujours avides et jamais rassasiées d'exemples qui surexcitaient leur loi, et cela en dépit de l'invrai* semblance des histoires qu'on mettait en action sous leurs yeux, Ici, c'est saint Thomas à qui Ton tranche la tète; là| c est sainte Colombe livrée aux lions, qui

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la respectent, mais qui est ensuite torturée par les tenailles rouges des bouiTeaux; ici, Stella à qui Ton coupe les deux mains, que la sainte Vierge fàit repousser pour l'édification des croyants; là, sainte Barbe à qui l'on tranclic les seins, et que son propre père décolle ensuite d'un coup de sabre. Saint Onofilo meurt au moins de sa belle mort, dans le désert où il s'est retiré et où ua ange vient lui apporter du ciel la sainte communion. Rosanna, vierge chrétienne, aimée du prince de Gésarée, est vendue par une marâtre à des marchands d'esclaves, qui la conduisent dans le harem du Soudan d'Kgypte ; mais elle se tire de ce mauvais pas par une prière qui envoie la fièvre à son auguste acquéreur, et le prince de Césarte, son amant, la retrouve à temps toujours pure et lidèle, et se convertit en l'épousant.

Saint Georges est dt-capité au dénoument de sa légende, mais au moins le spectateur a le plaisir de lui voir délivrer la fille du Roi de Libye en tuant le dra* gon qui dévastait la contrée.

Samt Alexis n'est pas martyrisé, mais il emploie un bizarre moyen pour faire son salut. Il épouse la nièce de l'Empereur de Rome ; ce n'est pas de sa beauté qu'il est épris, c'est de sa vertu. Aussi la première nuit des noces il lui déclare qu'il estime à si haut point cette vertu, plus odorante que le lys et la rose,

Ghe gctta piu odor cho giglio e Tosa,

qu'il a résolu de la respecter :

E vivor ?<'inpr<'' :i! ninndo rastamonto Cou curpo netto c pieu di puritale.

304 HISTOIRE UiNlV£RSELLE DU THÉÂTRE.

La jeune fiUe partage teUemeat ses idées» qu'elle lui

répond :

c Si tu m'avais donné un mont d'or, tu ne m'aurais pas fiût un si grand plaisir. Je suis endiantée. »

Se tu n^havessi dato un monte d*oro»

Non uii sarebbe stato tanto ftrato; Contenta son...

Alexis sort secrètement de Home avant le jour et il ne revient plus dans le palais de son beau-père. Où est-il allé? Sous le porche d'une église, où il resta dix-sept ans. Eulin la Vierge lui apparut pour lui dii e qu'il était suiEsamment sancUlié. 11 retourna donc à Rome, où il reçut, dans les écuries de son père, Thospitalité des mendiants. Sentant sa fm venir, il demanda une plume et de 1 encre pour écrire sa vie. Le Pape, averti par une vision céleste, vint trouver l'homme juste expiré, qu'il reconnut enOn, lui et la fiumlle de l'Ëmpereui', et on le mit au tombeau.

La rappresentazione des S^t dormants n'est pas moins bizarre. Il s'agit de ces sept frères d'Éphèse qui, pour éviter les persécutions de l'Empereur Decius, se réfugièrent dans une caverne où, par un effet de la grâce céleste, ils demeurèrent endormis pendant trois cents ans. Quand ces trois siècles se sont écoulés, ils se réveillent avec un appétit facile à comprendre, L*atné des frères court à la ville, et il entre chez un liuulanger pour aclielci du pain. Le boulanger, étonné de la monnaie antique qu'on lui donne et plus encore des paroles bizarres de son client, le fait arrêter. Le

dormant déclare que soû père lui a donné cet argent. Âlors, lai est-il répondu, il y a de cela plus de trois cents ans, du temps de TEmpereur Decius. Serait-il mort? demande le Jeune Éphésien. On lui rit au nez, ce qui n'empêche pas de le mettre en prison, lui et ses frères. L'Empereur se mêle de Taffaire, qui l'intrigue fort, comme on le pense bien ; mais l'évêque vient terminer la comédie en embrassant les sept frères et en reconnaissant le miracle. Tout à coup les jeunes gens meurent de vieillesse car, enim, tiuis cents ans comptent dans l'existence. Leurs âmes montent au ciel, et le préfet, l'Empereur et l'évêque, secondés par le peuple émerveillé , chantent un hymne final.

Dans le Mystère de santo Venantio, martyr de Jésus-Christ, composé par Castellano-Castellani, lequel Venantio flit, comme on sait, tortuié et mis en croix, au milieu des scènes qui développent la légende je trouve une consultation de médecins qui rappelle les docteurs de Molière. Ces messieurs consultent en latin pour le préfet de Rome, que le ciel châtie à cause de ses persécutions contre les chrétiens. Le premier docteur recommande d'examiner l'urine, de tâter le pouls, de voir la langue et d'administrer ensuite une médecine de cassia , de diacena et de suc de sorbier :

Çhi.vrrnibiïn est de fignis et urirut, De puUu et gustu et de nalura morbi; Ûemum est ordinanda medieina Dt eatsiaf diacena et sueei JorM.

306 HISTOIBE UNIVERSELLE DU THÉA.TBE.

L'autre docteuc, parlant en langue vulgaire, recommande de frotter le ventre du malade pour dégager

rebtoinac.

Sous riniluence du traitement le préfet meurt. On voit que parfois le Mystère florentin a recours à

la farce, comme le Mystère français, pour égayer les sombres Vite di sanli. Voici un épisode de ia pièce Intitulée SanV AnUmio abate^ qui entre franchement dans le comique de la situation. Ce saint Antoine abbé, qui était un ermite d'Égypte, se voit tenté par Satan, lequel, dans son désert, lui découvre une caverne pleine d'or. Il dédaigne les offres de Tenfer et se remet à prier. Mais surviennent trois malandrins, Scarauiuccio, Tu^ gLiagamba et Carapelio, avec le projet de dévaliser les marchands qui se rendent d'Alexandrie à Damiette. Ils trouvent le trésor découvert par le diable à Tabbé. Avant de se partager le butin^ ils tirent au sort à qui ira chercher à la ville prochaine les vivres qui leur manquent pour déjeuner. C'est Scaramuccio que le sort désigne pour aller quérir les provisions. Quand il a mis dans son sac le pain nécessaire à la ripaille, il entre chez un apothicaire, à qui il demande de la mortaux-rats pour se débarrasser de quelques rongeurs qui le chagrinent Puis il achète plusieurs bouteilles d'un bon petit vin blanc de San-Lorino ; il prend aussi chez le rôtisseur des chapons, des pigeons et du saucisson qui excite la soif. Le rôtisseur lui donne encore un grand saladier de macaroni, et, chargé de ces provisions, il s'achemine vers la caverne où ses compères l'attendent. Il a, bien entendu, saupoudré ses comes-

THÉATBE ITALTEK. — XV« Sl£XaiE. 307

tibles de mort-aux-rats et mis le reste du corrosif dans les boutdlles. Au moyen de cette précaution, il sera

bientôt possesseur du trésor à lui seul. Le bandit a eu là une ingénieuse idée, mais ses complices l'ont eue maliieureusement en même temps que lui, et ils ont décidé de le tuer aussitôt qu'il paraîtrait. Il paraît en effet, et tombe sous les couteaux des deux brigands qui s'attablent aussitôt devant leur repue, fêtant les chapons, les pigeons, le saucisson et surtout le vin de San- Loriao. Mais, pendant qu'ils se réjouissent du bon tour qu'ils ont joué à Scaramuccio, le poison produit son effet, et les voilà gisant et mourant. Alors chacun offre à son camarade d'abandonner sa part à celui des deux qui pourra courir à la ville pour amener un médecin ; mais il est trop tard^ et les diables arrivent qui emportent leurs âmes.

La rappresmiaziane dont sainte Catherine de Sienne est le point de départ, et qui s'intitule : /IMalaf^sto, est un ouvrage plus sérieux, qui se rapproche du drame régulier. Il existe trois pièces différentes de la même époque sur ce sujet. Cela ne doit pas étonner, puisque sainte Catherine était de Sienne et que, morte en 1461, son souvenir vivait encore dans la mémoire de tous les Toscans, ses compatriotes, quand on eut l'idée de

mettre sa légende en scène. Id, tout le drame est d'invention. Le continuateur de Voragine ne fournit que ce passage, qui sert de thèse première à Fauteur : « Un noble de la ville de Pérouse avait été condamné par le sénat de Sienne à être ?:upplicié, et, tout irrité de cette sentence, il détournait son esprit de Dieu, et nulle exhortation ne pouvait le ramener à la pénitence* Enfin, touché des paroles de sainte Catherine, il revint de cœur à Jésus-Christ et il subit la mort dans de grands sentiments de piété. » Voici maintenant le drame : Deux bourgeois se promènent dans une rue de Sienne. « Compère, dit l'un, quelles nouvelles de ton ûls proscrit? — La douleur m'accable, répond l'autre bourgeois. Ce n'est pas à moi de raconter les fautes et les vices de mon enfant. — Compère, aWom à l'église prier Dieu qu'il lui envoie de meilleures pensées. »

Nous voyons ensuite le désespoir de Mena Ghinoocia Aldobraiidcschi, noblo veuve qui vient de découvrir que sa ûlle a un amant. i:^t quel est cet amant? Un misérable, un criminel, un proscrit, Malatesta î Mena Ghinoccia prêche vainement sa fille Bianca pour la détourner de cette passion funeste. A peine Bianca estelle seule qu'elle court au rendez-vous que lui a donné Malatesta. Sa nourrice lui adresse inutilement des reproches : « Bianca, ce n'est pas ton amant que tu vas chercher, c'est ton ennemi. Je veux t'accompagner: j'espère ainsi écarter de toi tout péril. »

Cependant le bandit a mis pied à terre dans une petite rue de la ville. La nuit le protège ; il est d'ailleurs bien armé et il est accompagné d'un ami. Malatesta ne

rentre dans les murs de Sienne que pour se venger : s'il n'exécute fms sa noble pensée, à quoi bon alors Vépée qu'il porte? On lui a dit qu'infidèle au serment qu'elle a fait , Bianca se dispose à épouser un jeune gentilhomme de la ville, t Je troublerai^ dit-il, les noces de la ijianca, en passant par le lii de mou épée i époux et les autres,

lo turboro le nozze délia Bianca,

Col por lo sposo e graltri a fil di spada.

Le vieillard Anselmo a envoyé son compère Bas-

toccio vers son (Ils. « Pourquoi as-tu ruiiipu ton ban, Malatesta? Ne vois-tu pas le danger que tu cours ? Tu es perdu si tu restes à Sienne une heure de plus. Pourquoi es-tu revenu? — Ne crains rien pour moi, répond dédaigneusement le bandit, je serai parti avant le jour. Va, retourne auprès de mon père et dis-lui que cette nuit sombre est le bouclier qui m*abrite. »

La mère de Bianca a su la présence de Malatesta dans la ville ; elle court le dénoncer pour prévenir le malheur qui peut arriver, car Bianca a fui de la maison maternelle. Le Rargello et ses soldats se mettent à la recherche du proscrit. Ils le rencontrent enfin. — c Arrête^ ou tu es mortt Jetez-vous sur luil liez-lui les mains ! »

— Misérables ! s'écrie Malatesta, à qui l'on vient d'arracher son épée inutile, vous me payerez cela un jour, car vous m'avez pris par trahison. »

Tout se prépare pour le supplice du bandit. Anselmo, le père de Malatesta, vient se jeter aux genoux de

sainte Câtherin6 pour qu'elle sauve au moins i'àme de son fils. La sainte se rend alors à la prison; mais, avant d'en avoir atteint les murs, elle rencontre la charrette qui porte le condamné. Il est là, les mains liées au dos, le regard fixé sur la foule, Tair hautain, refîisant d'écouter le moine qui Texhorte. La Compagnie de la Mort, la cour du Bargello, le vieil Auselmo, son père, suivent la fatale charrette. Quand il met pied à terre devant Téchafoud, la sainte l'exhorte à son tour. Il lui répond qu'il est né pour le diable et l'engage à ne pas ennuyer les désespérés. « Je renie le Christ, ditril, et le del et tous les saints. Que nul ne me parle plus de cela. Si un honnne jeune et fort doit muui ir, il est conduit là par la cruauté et non par la justice. » Sainte Catherine s'agenouille alors sur les marches de réchafaud et prie ardemment. Le ciel se sillonne d'éclairs, la foudre gronde ; un diavolino sort d'une trappe et s'envole avec effroi, indiquant que Dieu a permis la conversion de Malatesta. Le mécréant demande en efTet un prêtre pour entendre sa confession, et il meurt chrétiennement, après avoir reçu les béné* dictions de son père. Le ciel s'ouvre, les anges descendent en chantant et emportent au ciel l'âme du coupable converti et pardonné.

C'est la doctrine de la grâce efficace, qui sert si souvent d argument aux drames espagnols dans les siècles suivants. Le miiacle qui termine la pièce donnait lieu, sans doute, à un certain développement de machines Cl de mise en scène, comme cela se passait dans tou:s i^a drames florentins du temps des Médicis.

UOrfeo d'Ângelo Potiztano, joué à la coar du duc de

Mantoue, en 1483, à roccasion du retour du cardinal de Gonzague, ne fut pas, comme on l'a prétendu trop souyentf un pas Mt en avant dans Vart dramatique. Poliziano était un savant qui écrivait également bien en grec, en latin et en italien. Nous avons de lui des stances charmantes^ formant le commencement d'un poëme sur le tournoi du Magnifique GiuUano diPiero de' Medid^ quelques canzoni et la balkteiia qui commence par ce refhûn :

Donne di uuovo il mio cor s*à smarrito.

Poliziano était un vrai poëte, (|ui mourut dans la Heur de sa jeunesse, sans avoir donné ce qu'il promettait. Son Orfeo^ ce brusque retour à Fantique, composé en deux jours pour un divertissement princier, n'a pas la prétention d'être une pièce de théâtre. Il faut y voir une simple réminiscence de la poésie virgilienne, où des pasteurs dialoguent et où Ton récite des tirades lyriques, sans jamais entrer dans une action quelconque.

L'auteur ne voulait i ju'on exposât devantle public « cet enfant débile et qu'on lui laissât la vie, jugeant un tel produit indigne de Lacédémone. » Ce sont ses propres paroles dans lapréâce qu'il adresse à son ami

Caiio Canale. Eurydice mordue par un serpent, le voyage d'Orphée aux enfers pour la réclamer à Pluton, le retour du chantre divin qui perd sa helle retrouvée pour avoir jeté sur elle, malgré Tordre infernal, un regard eu arrièrOi puis le massacre d'Orphée par les bacchantes, tout cela sans développement, sans combinaison aucune, entremêlé de canzoni toscanes et de vers latins, tout cela, dis-je, ne mérite à aucun titre les éloges qu'on en a voulu faire : çà et là de jolis vers, un peu apprêtés, un peu précieux, mais rien qui indique le moindre progrès sur les rappresentazioni. Le genre légendaire devait paraître, il est vrai, fastidieux à la longue ; mais Timitation de Fantique, qu'on est convenu d'appeler la Renaissance, ne sera pas moins monotone pendant tout le cours du xvi« siècle, et de plus elle distillera l'ennui par toutes les surfoces.

Nous verrons les auteurs dramatiques de cette période, même lorsqu'ils empruntent des personnages grecs, copier, avec une servilité désespérante, le fiistidieux rhéteur ."iénèquc, et non pas essayer une imitation d'Eschyle, d'£uripide ou de Sophocle, dont ils ne comprennent point les grandeurs.

Si l'on compare les rapprezentazioiii de l'Italie aux Mystères irançais, on ne trouvera rien à égaler à nos drames ^cliques. La composition est généralement terre4-terre, les sentiments humains sont étroits, beaucoup plus rares et moins heureusement accusés. J^es auteurs italiens semblent s'être interdit le domaine de l'invention. Gela tient peut-être à ce qu'en Italie à cette époque ce sont les pi mces et les grands seigneurs

qui commaudent et patronnent les ouvrages. Le peuple n'influe en rien, ni sur le choix des auteurs, ni sur leur poétique. Le peuple accepte le présent que lui

offrent ses magnifiques souverains, et il se garderait bien d'eu médire; d'ailleurs il se retire sur reflet grandiose des machines, des décors et des costumes

pour lesquels ses nitlltres sèment l'or à pleines mains. En Fi*ance ce sont les muuicipalités ou des compagnies de bourgeois et d'artisans qui donnent les représentations sur les places, et souvent le peuple paye son liard pour entrer; il a donc le droit de manii ester son opinion, et il ne s'en fait pas £iute. L'avantage des Italiens est dans Tétat de perfection relative où se trouve leur langue, qui se présente toute formée et qui n'olVre pas les lacunes, les indécisions et les défiûUances de notre idiome à la même époque.

J*ai peul-étre traité peu longuement cette série des rappresentazioni italiennes; mais c'est une matière toute nouvelle^ dont personne ne s'est jamais occupé.

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