CHAPITRE XIV
l.b gbnrb du vaudstoxb.— 8b8 différblfts thAatrbs bt ses agtburs.
CSottp d^œil â*eii8eiiible
Le vaudeville , genre national s'il en fut , régna en France depuis les temps reculés de notre histoire, sous la forme de noëls , de vaux-de-vire , de chansons » de couplets ; mais ce n*est qu'au xviii* siècle , à la Corné» die-Italienne et aux foires Saint-Laurent et Saint- Germain qu'il prit la forme de pièce dialoguée mêlée d'ariettes et de flonflons. Le vaudeville ne posséda un • théâtre à lui et portant son nom qu'en l'année 1792 , époque où Plis et Barré ouvrirent à Paris , dans la rue de Chartres , une salle spéciale bâtie par Lenoir sur l'emplacement du Vauxhall d'hiver. Le succès du nouveau genre fut si général et si prononcé , que la direction de la rue de Chartres se dédoubla et que Piis alla s'établir rue Saint-Martin , dans la salle Molière, qui prit le nom de théâtre des Troubadours. Les Troubadours ne vécurent que deux ans.
Le théâtre de la Montansier, installé au Palais- Royal en 1790, dans l'ancienne salle des Beaujolais,
joua d'abord des pièces sans couplets. Il adjoignit à sa troupe r en 1798 , le fameux Brunet , dont la réputation commençait à naître et qu'il substitua au comédien Beaulieu dans les Gadet-Roussels et les Jocrisses, alors en cours de succès. Il Tavait enlevé au théâtre de la Cité, et il se disposait à en faire son acteur à recettes. La vogue de Brunet fut en effet très-considérable. L'Opéra, TOpéra-Gomique et la Comédie-Française finirent par se liguer contre le terrible Jocrisse , et ils obtinrent , en 1807, son expulsion du Palais - Royal par ordre supérieur. Brunet et ses acteurs se réfugièrent au théâtre de la Cité pendant qu'on leur bâtissait la salle des Panoramas sur le boulevard Montmartre. Au beau temps des Variétés-Montansier, lorsque Baptiste cadet , depuis sociétaire de la Comédie-Française , créait en 1792 le Désespoir de Jocrisse^ comédiefolie en deux actes de Dorvigny, le couplet, nous l'avons dit, n'émaillait pas encore la prose des pièces. Ce n^est qu'après l'ouverture du théâtre de la rue de Chartres qu'il envahit les folies d'Aude et de Dorvigny, les grands fournisseurs de la Montansier. Ces deux auteurs étaient les princes de la bohème dramatique de leur temps. Le théâtre leur commandait des pièces qu'il leur payait deux louis et qu'ils écrivaient sur la table d'un cabaret. Aude , grand gaillard très-maigre et dont les petits yeux de souris brillaient comme des chandelles , avait acheté sa maltresse (avec laquelle il vécut cinquante années) â un forgeron , son mari , qui la lui avait cédée après boire. Dorvigny afi&chait la prétention d'être fils naturel du roi Louis XV.
En 1820 , le genre du vaudeville étend son domaine par la création d'un nouveau théâtre , le Gymnase- Dramatique. En 1827, il conquiert la scène des Nouveautés f sur la place de la Bourse. En 1831, l'ancien théâtre des Beaujolais et de la Montansier» livré d'abord, après l'expulsion de Brunet, à l'acrobate Forioso, puis aux chiens savants , puis métamorphosé en caféspectacle , redevient un véritable théâtre , et c'est le genre du vaudeville qu'il adopte , sous la direction de MM. Dormeuil et Charles Poirson. Le couplet s'introduit jusque dans les théâtres de mélodrame, à (a Porte- Saint-Martin , à l'Ambigu, à la (xaité ; il envahit même le Petit-Lazary, les Funambules et la scène de Bobino, sans compter ses deux nouveaux asiles les Folies- Dramatiques et les Délassements-Comiques , l'ancien théâtre fondé par Valcourt à la fin du xvui* siècle, puis démoli et rebâti.
Le vaudeville , dans sa forme de pièce à couplets , demeura en possession de la faveur publique pendant plus d'un demi- siècle. C'est seulement vers 1850 que l'école réaliste proscrivit le pont -neuf de ses compositions. Les pièces de circonstance sont aujourd'hui les seuls ouvrages qui aient conservé les flonflons.
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La me de Chartres.
Le répertoire de la rue de Chartres , dans sa première période, qui embrasse la République, le Directoire, le Consulat et l'Empire, vit surtout des pièces de Barré, Radet et Desfontaines , les heureux collaborateurs des arlequinades jouées par Laporte, Arle^ quin afficheur^ Arlequin cruel , Arlequin taquin^ etc. L'engagement de Joly lui donne toute une série de pièces gaies un peu plus humaines , comme Lantara, Les deux Edmond , Gaspard F Avisé y Le Mariage extravagant , pendant que M"« Belmont et M"' Hervey, deux actrices d'un talent sérieux, attirent la foule avec Fanchon la Vielleuse et Honorine ou la Femme difficile à vivre. M"' Rivière , belle personne qui jouait les grandes coquettes et les travestis, se vit applaudir avec frénésie dans une comédie-drame intitulée Jeanne d'Arc , où ses beaux yeux et l'éclat de son armure firent plus pour le succès que la prose de l'auteur et le talent de l'actrice. Les revues à couplets de Dieulafoy, de Dé^augiers , de Du Mersan, de Dupeuty^ de Jouy, de Merle, et quelques pièces du genre poissard , Une Matinée chez Bancelin , La Famille des lurons , vinrent à propos varier les affiches. Virginie Déjazet joua, vers cette époque, la fée Nabotte dans la Belle au bois dormant de Bouilly, et elle quitta la scène de la
rue de Chartres en 1817^ à l'âge de dix-neuf ans, pour aller donner des représentations en province.
Le Vaudeville comptait parmi ses femmes -étoiles Minette, qui jouait avec une naïveté merveilleuse les niaises et les ingénues égrillardes ; Clara , qu'on aimait à voir, dans les travestis , en habit collant à la taille et en culotte courte ou en maillot. Jenny Vertpré , qui avait joué tout enfant avec Déjazet, au petit théâtre des Capucines, rue de la Paix, entra avec elle au Vaudeville, où elle resta jusqu'à l'âge de seize ans, sans être beaucoup remarquée.
L'arrivée au Vaudeville de Gontier et de M""* Perrin, qui coïncidait avec les premiers grands succès de Scribe, ouvrit une nouvelle carrière de fortune au théâtre de la rue de Chartres. Mais la naissance du Gymnase-Dramatique, qui lui enleva à la fois le prince des auteurs et le prince des acteurs. Scribe et Gontier^ força bientôt Désaugiers à céder la direction à Bérard, qui lui-même ne put se maintenir sur ce trône chancelant, et qui rendit à Désaugiers ce sceptre peu enviable. Désaugiers mourut en 1827. Après un court passage à la direction , MM. Deguerchy et Bernard-Léon cédèrent le théâtre, en 1829, à M. Etienne Ârago. Aux notabilités de la troupe de ses prédécesseurs , parmi lesquels brillait déjà le jeune Lafont, M. Ârago joignit Lepeintre aîné, Amal, Emile Tai- ; gny, Volnys, M°*" Suzanne Brohan , Albert , Dussert , Guillemain , Wilmen et Fargueil. Le genre changea encore , et les pièces historiques se montrèrent sous les satins et les velours des règnes de Louis XIII , de
Louis XV et de Louis XVL L'on put voir défiler ainsi Marie Mignot , La Camargo , Faublas , Madame Du Barry et les héros du roman de Laclos , Les Liaisons dangereuses. M"" Dussert , Albert et Suzanne Brohan prêtèrent les grâœs de leurs personnes et le charme de leur talent à ces exhibitions passagères. Lepeintre aîné parut sous les traits de Louis XV, et Lafont sous l'habit de Jean Du Barry, beau-frère de la comtesse.
Le thè&tre des Variétés.— Jocrisse.— Gadet-Bonssel.
— Bnmet. — Potier. — Odry.
Lorsque le théâtre des Variétés , expulsé de la salle Montansieren 1807, ouvrit au public son nouveau domicile, le 24 juin de la même année, sur le boulevard Montmartre , sa clientèle , qui l'avait abandonné pendant sa translation à la Cité, lui revintplus nombreuse que jamais. L'administration se partageait entre cinq personnes, parmi lesquelles se trouvait Brunet, le sympathique et populaire acteur. Brunet continua la série de la bêtise typique en 1798, par Cadet-Roussel professeur ou V École tragique. C'était au théâtre Montansier, que les brochures du temps appellent tantôt le théâtre Montansier- Variétés , tantôt le théâtre du Palais-Variétés. En 1799 , Brunet représenta Cadets
RoiLssel barbier ; en 1801 , il fit réussir une autre folie d'Aude , Cadet - Romsel aux Champs-Elysées ou la Colère d'Agamemnon.
Dans Cadet'Roussel barbier^ le héros s'engageait^ à raison de trente-cinq sous par jour, pour jouer la tragédie. Quand le père Roussel et la mère Roussel voyaient le tyran verser le poison dans la coupe de carton doré , on les entendait crier du parterre : <l Ne bois pas, Cadet! j> Et Cadet répondait en interrompant sa tirade : <l Papa, ne craignez rien : je n'ai pas de mal du tout. t> â son arrivée aux Champs-Elysées , Cadet racontait aux ombres pressées autour de lui , et parmi lesquelles on voyait Agamemnon , Voltaire , La Fontaine, Dancourt, etc., qu'il avait pris un gros rhume en s' époumonant dans la tragédie à' Othello ou le Maroquin de Venise. « J'ai joué quintidi, disait-il, je me suis mis au lit sextidi, j'ai eu une fièvre de cheval septidi , le transport m'a pris octidi, je suis mort nonidi et je suis arrivé décadi soir ici. j> Brunet fit passer tour à tour devant son public Cadet-Roussel beau-père^ CadeU Roussel au Jardin Turcy Cadet-Roussel misanthrope, maître d'école ^ esturgeon ^ etc., épreuves différentes du type primitif qui mettaient en relief l'acteur aimé du parterre et qui lui donnaient l'occasion de débiter ses lazzis sur les événements du jour.
Quand Brunet prit possession du théâtre du boulevard Montmartre en 1807, il ouvrit par une pièce de Désaugiers intitulée Le Panorama de MomuSj dans laquelle paraissait toute la troupe, qui comptait dans ses rangs, à côté du farceur en vogue, l'excellent Tier-
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celin , acteur plein de naturel et de verve , Joly , Dubois, Vaudoré, Bosquier-Gavaudan , Lefèvre, Odry, M™*' Mengozzi, Granger, Élomire, Guisot, Drouville, Flore, Baroyer et Vautrin.
Cadet-Roussel et Jocrisse reprirent le cours de leurs succès, et Brunet continua de nuancer, comme il les avait compris, ces deux types de la bêtise, Tune malicieuse et Fautre naïve. Cadet-Roussel est bête comme Jocrisse, mais il tient ce don de l'étude, et il l'exploite de son mieux pour mystifier les gens. Jocrisse possède une niaiserie naïve qu'il doit uniquement à la nature. Ce n'est pas lui qui s'engagerait à trente-cinq sous par jour pour déclamer des alexandrins au café des Aveugles, à la manière des grands acteurs de la rue Richelieu ; ce n'est pas lui qui soutiendrait des thèses littéraires avec le poëte Beuglant, qui tiendrait tète à l'ombre d'Âgamemnon dans les Champs-Elysées et qui voudrait en remontrer aux mânes de M. de Voltaire. Le pauvre Jocrisse se contente de prendre des familiarités avec son maître, M. Duval. Son nom, qui se trouve cité dans Molière comme un terme injurieux , était déjà connu au xvi^ siècle.
La plus ancienne et la meilleure de ces farces, c'est le Désespoir de Jocrisse^ comédie-folie en deux actes dramatisée par Dorvigny et jouée d'origine par Baptiste Cadet à la Montansier. On y voit Jocrisse adolescent au service de M. Duval , commissionnaire en vins , escorté de Nicette sa sœur, de Nicole sa mère et de son petit frère Colin, représenté par M^^"" Mars enfant. Non- seulement il casse déjà les porcelaines et
les meubles, mais il ouvre la cage du serin favori qui s'envole au dehors, poursuivi par le chat de M. Duval. Le chat veut croquer Toiseau, qui s'échappe ; le chien veut manger le chat; Jocrisse casse la patte de l'angora d'un coup de bâton et fait fuir Azor, qui se perd et ne revient pas. En partant pour la ville , M. Duval avait écrit le mot a poison i> sur un panier de vin de Bourgogne, afin de le soustraire à la gourmandise de Jocrisse; mais Jocrisse, désespéré par ses bris de porcelaine , boit toutes les bouteilles de poison , afin que son maître ne le retrouve pas vivant , et il est ivre-mort quand M. Duval revient pour lui pardonner ses bévues. Dorvigny continua ce type favori , en 1799, par Jocrisse congédié^ puis vinrent Jocrisse changé de condition et Jocrisse jaloux. En 1804 , Sidony et Servières , s'emparant sans façon du sujet de leur confrère , font jouer un Jocrisse sui* cidé. En 1809, Désaugiers donne un Jocrisse atuc enfers. Armand Gouffé s'empare à son tour du personnage , et fait jouer une pièce intitulée Jocrisse autre part. Du Mersan et Brazier font jouer en 1816 un Jocrisse grand-père, puis un Jocrisse apprenti cornai et un Jocrisse chef de brigands. Sewrin confectionne un Jocrisse maître et valet et un Jocrisse corrigé ; Patrat invente un Jocrisse commissionnaire ; Honoré un Jocrisse au Palais-Royal. Puis MM. Duvert et Varner donnent à leur tour, en 1841 , la Sœur de Jocrisse^ où Alcide Tousez prend le rôle de Brunet, et Lemenil celui de M. Duval. On vit aussi un Jocrisse en ménage, un Jocrisse marié, un
Jocrisse millionnaire , un Jocrisse somnambule. Les petits journaux de ce temps*ci ont ressuscité le type sous le nom de Galino.
Deux ans après Touverture du théâtre des Panoramas, Potier arrivait de Nantes pour compléter l'excellent ensemble de la troupe qu'avait formée Brunet. Potier, qui devint l'un des plus grands comédiens du théâtre moderne (telle était l'opinion de Talma) , ne fut pas compris tout d'abord. On critiqua son organe, qui en effet était faible , sourd et enroué , et on le trouva très-outrecuidant d'avoir débuté dans un rôle créé par le père des Jocrisses. Mais peu à peu les préjugés s'effacèrent, et, quand il eut joué le personnage de M. de Boissec dans Le ci-devant Jeune HtmïïfS^i l'opinion publique lui donna le premier rang et lui accorda toute sa faveur. La Chatte merveilleuse^ Je fais mes farces ^ Les Anglaises pour rire furent pour Potier des triomphes, et pour les Variétés une fortune.
Le genre exploité par les Variétés vécut longtemps de gros sel et de calembours. C'est là qu'excellait Brunet, et il prolongea tant qu'il put cette exhibition de mauvais goût, même quand le public en fut rassasié. Odry le secondait, par sa bouffonnerie transcendante^ dans ces pièces sans nom, où l'on riait des gestes et de la voix des acteurs bien plus que des mots qu'ils débitaient. Monsieur Vautour^ L'Intrigue sur les toits j La Famille des innocents^ Les Habitants des Landesy Les Deux Magots^ Je fais mes farces, Monsieur Dumollet marquent autant que les Jocrisses parmi les heureuses créations de Brunet, qui, dans sa carrière
théâtrale, joua plus de quatre cents rôles. TaUoa venait souvent rire aux folies de son ancien condisciple, car le grand tragédien et le grand farceur avaient épelé ensemble à Técole^ chez M. Vaperot, cul- de-sac de la Bouteille, rue Gomtesse-d'Ârtois.
Potier, en apportant aux Panoramas la véritable note de la comédie , contribua plus que personne à éclairer le public sur la nullité absolue des ouvrages dont il faisait ses délices depuis dix ans ; mais, pour son malheur, il inspira une jalousie effrénée au directeur-acteur. Les sommes énormes, qui tombaient chaque soir dans la caisse de ce petit théâtre des Variétés, quand les théâtres d'ordre étaient loin de regorger de spectateurs, irritaient contre Gadet-Roussel les burgraves de TOpéra-Comique et de la rue Richelieu, qui recommencèrent leurs intrigues de 1807 et firent partager leurs colères au ministre de l'intérieur. Ce fonctionnaire, dans ses solennelles réceptions, fulminait au nom de Corneille et de Racine et lavait rudement la tète au pauvre Jocrisse. Et Jocrisse lui répondait avec son air de mouton résigné : a Ce n'est pas moi pourtant qui puis faire du tort à Talma : nous ne jouons pas le même emploi ! » Il faut avouer que dans cette affaire le plus jocrisse des deux n'était pas le directeur des Variétés.
Aux types déjà un peu usés de la grosse farce succédèrent les pièces populaires et grivoises. Flore, qui avait débuté au boulevard Montmartre dans la pièce d'ouverture, et qui s'était fait remarquer dans les rôles de Manette de Cadet-Roussel beau^-père, de Sophie de
rintrigue hussarde^ de Mariole, la fruitière savoyarde du Coin de rue^ se surpassa en représentant l'échantillon le plus épicé du genre : Madame Fraîche-Marée de la Marchande de goujons. Ce succès , très-lucratif pour Tadministration des Variétés , déchaîna les fou* dres ofiiciels , et peu s'en fallut que les carreaux du Jupin administratif ne réduisissent en poudre la petite bonbonnière des Panoramas. Brunet devint triste et morose. Ses ennuis se compliquèrent de chagrins d'amour, car le vieux Jocrisse s'était attelé au char d'une de ses plus charmantes pensionnaires , Pauline Jourdheuil, sortie du théâtre des Jeunes-Élèves de la rue de Thionville, où Pelletier de Volmérange dressait des recrues pour la Comédie et TOpéra-Comique. C'est à cette école que se formèrent Firmin du Théâtre- Français, Fontenay de la rue de Chartres, Lemonnier de Feydeau, Rose Dupuis, Âldégonde, M^**' Cuisot et Virginie Déjazet.
Pauline était une très -jolie femme, d'une tournure distinguée et dont la physionomie ingénue avait du premier coup subjugué le trop sensible Brunet. Le directeur des Variétés laissa partir ses meilleurs acteurs, Tiercelin, Potier, Lepeintre aîné, Ârnal. Vemet et Odry lui restèrent seuls fidèles. Verne t était un excellent comédien qui joignait la fantaisie au naturel le plus parfait et que l'on n'admira pas moins dans le Jean -Jean des Bonnes d'enfants et dans le bossu de la Marchande de goujons^ que dans Prosper et Vincent ou dans le Père de la débutante. Odry, le bouiTon excentrique qui franchissait d'une
444 HISTOIRE DU THË/ITRE CONTEMPORAIN
façon si désopilante les dernières limites du bon sens, après avoir passé , en 1803 et en 1805, sur la scène de la Gaité et de la Porte*Saint-Martin, avait débuté aux Variétés par un rôle de paysan que sa femme ne laisse jamais parler. Ce rôle n'avait pas quinze lignes, et le débutant y produisit un tel effet que de ce jour commença sa réputation. Cette pièce de Brazier et Merle avait pour titre Quinze Ans d'absence. Odry devint depuis le grand bouffon du théâtre des Variétés, le héros de VOurs et le Pacha et de tout un répertoire facétieux. Le nez retroussé d'Odry, sa tète penchée, son œil en coulisse sont encore présents au souvenir de la génération qu'il a divertie, et personne ne l'a encore remplacé dans son odyssée des Saltimbanques. Tiercelin, que perdit Brunet, était aussi un acteur de race qui représentait les types populaires dans toute la crudité de la nature. Il portait à la ville des boucles d'oreilles, et, armé d'un gros bâton, il était toujours suivi d'un énorme dogue qui l'accompagnait même au théâtre.
Après le départ de ses grands comiques, Brunet, voyant décroître ses recettes et l'amitié de Pauline, céda son trône à l'un de ses auteurs habituels, Armand Dartois, qui hérita en même temps du sceptre directorial et de la sultane favorite.
IjO Gymnase. — Le théâtre des Nouveaiités. — Changement de genre sur tontes les scènes de TandevUle. — Le Palais-Royal.
Nous voyons alors surgir à Thorizon du boulevard Bonne-Nouvelle le théâtre du Gymnase-Dramatique, qui ouvre ses portes le 23 décembre 1820 et qui oppose un genre nouveau, tout frais ganté et parfumé, aux grivoiseries populaires de son voisin des Panoramas. Le Gymnase, pour son ouverture, fit débuter Perlet, un vrai comédien que le Théâtre-Français voulut lui prendre. Il produisit la petite Léontine Fay, Déjazet, Oontier, M** Perrin et toute cette troupe d'élite qui fit valoir l'innombrable répertoire de l'auteur de Michel et Christine et du Mariage de raison. Nous avons parcouru, dans le chapitre consacré à Scribe et à ses collaborateurs, l'histoire du théâtre de Madame. Nous n'y reviendrons pas.
En 1827, le théâtre des Nouveautés , élevé par Bérard sur la place de la Bourse et administré par Langlois, se met aussi à exploiter le vaudeville. On applaudit sur cette scène nouvelle le transfuge Potier, Bouffé, Phihppe, Volnys, Derval, M'"^ Albert, M»* Déjazet et une excellente troupe secondaire. Le flonflon du pur vaudeville n'ayant pas amené de recettes dans la caisse des Nouveautés^ Langlois se retire et cède
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la direction à Bossange et Bohain, qui essaient de réduire à leur cadre le drame historique. Parmi ces pièces historiques, les talents réunis de Bouffé, de Volnys, de Thénard, de Derval et de M""^ Albert et Déjazet firent réussir une imitation de Shakespeare, Henri V et ses Comp(xgnons^ due à la collaboration de Romieu et de l'auteur de ce livre. La musique de la pièce, arrangée par Adolphe Adam et Oide, n'était autre chose qu'un pastiche de morceaux pris dans les maîtres. Le vaudeville ne perdit pas ses droits ; il fit bruire ses grelots avec Philippe, le plus verveux des chanteurs de flonflons, avec Potier qui l'entremêla de drame dans Antoine ou les Trois Générations , avec Lafont qui joua merveilleusement Jean de Théanlon et Signol , avec Bouffé dans le Futur de la grand'maman. Le vaudeville, en avance sur le théâtre d'aujourd'hui , se fit poitrinaire et but du bouillon d'escargots dans Folentine ou la Chute des feuiUes ; il se fit hydrophobe dans V Enragée. C'est à M™* Albert que l'on dut ces deux créations d'hôpital, où son très-grand mérite loi permit de n'être pas ridicule. Malgré ses efforts , le théâtre des Nouveautés ferma le 15 février 1832 , et rOpéra-Comique prit possession du bâtiment de Bérard, en attendant qu'il pût aller s'installer à Favart
Depuis 1830 jusqu'aujourd'hui , le genre du vaudeville a conservé ses théâtres, et, de modification en modification, il a fini par n'être plus du tout le vaudeville. Le 17 juin 1838 , le bâtiment de la rue de Chartres fut réduit en cendres. Les actionnaires obtinrent du ministre six semaines de délai pour se pro-
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curer un nouvel emplacement, qu'ils ne purent trouver. Le vaudeville ne rouvrit que le 16 janvier 1839, au boulevard Bonne-Nouvelle, dans la petite salle du Bazar, puis, après quinze mois de séjour, il s'établit dans Tancienne salle des Nouveautés , en mai 1840, lorsque l'Opéra-Comique prit enfin possession de la salle Favart.
Dans la nouvelle salle qu'il occupe aujourd'hui au coin du boulevard et de la Chaussée-d'Antin, le gai Vaudeville, devenu un capitaliste sérieux, vit gros et gras sous la direction paternelle d'une compagnie financière, assez riche pour payer sa gloire quand U le Êiut. Cette compagnie pratique un culte particulier pour les œuvres de M. Victorien Sardou. Dans les entr'actes de deux pièces de son écrivain de prédilection, elle aime mieux végéter avec des reprises que de donner à son auteur favori le chagrin de voir le succès d'un confirère. C'est là une préoccupation qui fait grand honneur au cœur de la compagnie^ mais moins peutêtre à son esprit de prévoyance pour le cas où il deviendrait nécessaire de changer un genre qui ne sera pas^éternel. Le talent de M"' Fargueil , talent considérable et d'une parfaite originalité , les excellentes qualités de Saint-Germain, comédien fin et délicat, de Parade et de Delannoy, gagneraient beaucoup à ne pas être voués à perpétuité au même genre de rôles et à ne pas débiter toujours la même phrase et le même trait d'esprit. La compagnie a trop d'intelligence pour ne pas comprendre que M"® Fargueil, l'une des meilleures actrices de notre temps, a surtout besoin
de renouveler la monotonie de sa gloire par des créations réellement nouvelles.
Les Variétés se donnèrent divers directeurs qui maintinrent quelque temps le genre du vaudeville à couplets , puis le théâtre tourna à Topérette et aux farces excentriques. Ces exhibitions n'ont pas la naïveté bête du répertoire de Brunet, mais elles divertissent considérablement un certain public. Des auteurs de beaucoup d'esprit ont participé à ce carnaval littéraire, à cette dégringolade du goût, et en ont retiré de gros profits. Nous reparlerons de ces livrets d'opérettes quand nous aborderons le chapitre de la musique.
Le Gymnase est celui des théâtres de vaudeville qui se respecta le plus dans tous les temps. Il conserva tant qu'il le put le genre de Scribe, continué par ses collaborateurs, jusqu'au jour où il se donna à la comédie-drame, dite réaliste. Il n'exploita jamais ni la farce à outrance, ni le calembour, ni la grimace, ni les poses plastiques, c'est une justice à lui rendre.
Le Palais-Royal de Dormeuil et Poirson se créa an genre à lui, tenant le milieu entre l'ancien vaudeville des Variétés-Montansier et la bonne comédie-vaudeville. Il eut de tout temps un merveilleux ensemble d'acteurs et de très-jolies pièces, depuis le répertoire de Bayard et Dumanoir jusqu'à celui de M. Eugène Labiche.
Après 1830 , les ouvrages destinés aux théâtres de vaudeville furent presque tous écrits en vue d'un acteur ou d'une actrice en vogue : Âmal, Déjazet, Lafont, Bouffé, Rose Chéri, W Fargueil. Le Palais-
Royal, plus riche en sujets, chercha plutôt les scènes d'ensemble^ et il mit à la disposition de ses auteurs une troupe où, en dehors de Déjazet, son étoile fixe, on trouve Âchard , Alcide Tousez , Ravel , Grassot^ Hyacinthe, Lhéritier, Geoffroy, Gil Pères, Brasseur, et d'autres encore.
Araal et son répertoire. — KM. Davert et Laniaane.
Amal, un des plus originaux et des plus fins parmi les comiques de ce temps, représente l'acteur nomade par excellence. Il passe tour à tour des Variétés au théâtre de la rue de Chartres, puis au Gymnase, qu'il abandonne bientôt pour entrer au Vaudeville. Il quitte le Vaudeville pour revenir aux Variétés, qu'il délaisse encore, en 1856, pour passer au Palais-Royal. On le voit, après quelques mois de retraite, reparaître pour donner des représentations aux Bouffes - Parisiens , au Gymnase et au Vaudevile . Ce comique si plaisant était né en 1798, et il avait été soldat sous l'Empire, sergent dans les tirailleurs, puis ouvrier fabricant de boutons, et enfin comédien tragique au théâtre d'amateurs de Doyen, comme il le dit lui-même :
Du fougueux roi de Pont, Tennemi des Romains , Je peignis les fureurs et des pieds et des mains.
Il commença par être choriste au théâtre des Variétés, puis il joua les amoureux, emploi qui ne lui convenait guère mieux que les tragiques. Dans les Ouvriers ou les Bons Er^fants^ comédie grivoise en un acte de Francis, Brazier et Du Mersan, représentée le 27 avril 1824 sur la scène des Variétés, Ârnal jouait le rôle du vertueux Pierre Bidot, compagnon charpentier, qui soutient sa mère et sa sœur du fruit de son travail. Blessé dans une chute, il refuse d'accepter la collecte faite pour lui par ses camarades, et il se trouve récompensé de ses généreux sentiments par le patron Marcel qui lui donne la fourniture du bois de tous ses bâtiments et qui, par-dessus le marché, paie le repas de noce de son courageux ouvrier. C'était là certainement un rôle digne du prix Monthyon et qui aurait pu être joué par Moessard dans sa jeunesse ; mais TefTet n'était pas brillant pour l'acteur chargé de l'interpréter. Fatigué d'attendre, Ârnal entre au Vaudeville de la rue de Chartres, en 1827. Ce n'est qu'en 1829 qu'il commence à se faire remarquer dans ï Humoriste de Dupeuty, où il jouait un valet comique , une espèce de Jocrisse. Le rôle de Luquet, marchand de bouteilles, dans la pièce en deux actes de Rochefort et Dupeuiy intitulée Madame Grégoire ou le Cabaret de la Pommede-Pin^ le mit un peu plus en relief en 1830. Il développait cette fois encore un type de niais, et il avait pour partenaire le jeune Lafont, qui comptait alors vingt-neuf printemps et dont les belles rieuses des loges admiraient la taille fine, l'œil brillant et les façons distinguées. Dans cette même année 1830, dix jours
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avant qu'éclatât la révolution de Juillet, Arnal joua Barnabe dans la Famille de V apothicaire, où M. Ouvert commença pour lui cette phraséologie si amusante, si bizarre et si impossible où les mots, savamment détournés de leur sens, se heurtent d'une façon si plaisante et constituent une langue à part pleine de fantaisies et d'imprévu. Le personnage avait cette fois toute l'importance d'un premier rôle ; il mettait en relief les qualités naturelles du comédien. Arnal y fut charmant dans ses terreurs maritales, placé entre sa future, Héloise, et son épouse secrète, Henriette, représentée par Suzanne Brohan.
MM. Duvert et Lauzanne écrivent ensuite pour Arnal dans le même système, le vaudeville intitulé Heur et Malheur^ où l'apothicaire Barnabe devient l'amusant Montivon. En 1832, Arnal joue le personnage de l'infortuné Bélan dans Un de pluSj vaudeville tiré du CûcUj roman de Paul de Kock, puis le grotesque fabricant de briquets phosphoriques des Cabinets par^ ticuliera^ vaudeville dans lequel M. Duvert se donne de la folie à cœur joie. Mademoiselle Marguerite^ du même auteur , avait , quelques mois auparavant , fourni à l'acteur en vogue le rôle du clerc d'huissier Bouginier qui se déguise en cuisinière pour s'introduire chez le père de sa future femme. En 1833^ Arnal obtient un nouveau succès dans la pièce intitulée C'est encore du bonheur^ par MM. Arnould et Lockroy, et il se montre comédien parfait dans Une Passion de MM. Varin et Des vergers. Puis viennent Les Gants jaunes et Le Poltron en 1835, Renaudin
de Caen^ Le Bal du grand monde et Le Mari de la dame des chœurs en 1836, trois de ses plus étourdissantes créations. Les années suivantes, c'est Le Cabaret de Lustucru, Passé minuit où Bardou lui donne si plaisamment la réplique, puis Le Plastron^ La Man-^ sarde du crime^ Un Monsieur et une Damey L Homme blaséy cette épopée burlesque qui obtint un nombre si considérable de représentations et où Leclère, représentant le serrurier Ravinard , luttait avec son compère Nantouillet-Ârnal, à qui jettera l'autre parla fenêtre. Dans la même année 1843, il joue Patineau de M. Léon Dumoustier, où Leclère le seconde encore dans le personnage du porcelainier Rafflé ; Brulu^ ou le Dernier Soldat du guet ; Foliquet^ coiffeur de dames; Pézénac dans Madame Barbe - Bleue ; et enfin , en 1844, le premier clerc du procureur Laverdure dans le Carlin de la marquise.
Il semblerait qu'après ces créations à perdre baleine, la verve d'Arnal dût se trouver épuisée. Nullement. En 1845, il joue le Pingouin de Riche d'amour avec cette même gaieté si franche et si entraînante ; il semble commencer une carrière nouvelle. L'invention de MM. Duvert et Lauzanne se montre aussi inépuisable que le talent du comédien. Puis viennent La Poésie des amours ^ Malbranchu, J attends un omnibusy A la Bastille, Le Pont cassé, Le Supplice de Tantale. En 1852, MM. Duvert et Lauzanne écrivirent pour Ârnal un rôle plus compliqué, celui de Pluchard dans la pièce en deux actes intitulée Une Queue rouge. Malgré tout le talent du comédien et l'esprit des au-
teurs, la pièce n'obtint qu'une réussite modérée mais, quelques mois plus tard, Arnal retrouvait tout le prestige de sa communicative gaieté dans la folie de MM. Labiche et Marc Michel Un monsieur qui prend la mouche. Il joua aussi, dans la même année, une pièce de l'auteur de ce livre, en collaboration avec M. Charles Narrey, sous le titre de Déménagé d'hier, où il fut imprévu et charmant comme toujours. Sa mémoire commençait pourtant à devenir rebelle, et il parlait déjà de ne plus accepter de rôles trop déve* loppés. L'ancien pupille de la garde impériale comptait alors cinquante-huit ans bien sonnés , mais il avait conservé toute la vivacité de la jeunesse. C'est à cette époque qu'il provoqua en duel un de ses camarades des Variétés et qu'il nous choisit pour témoins, M. Charles Narrey et moi. Nous eûmes la chance d'arranger l'affaire, qu' Arnal voulait pousser à fond et qui donna beaucoup de besogne à notre diplomatie.
Arnal songeait sans regrets au moment où il se retirerait dans la vie privée. Sa fortune lui permettait de vivre oisif et dans une certaine aisance. Il avait acheté à Auteuil une charmante maison de campagne ayant appartenu à Musard. Un incident bizarre et peu connu lui fit prendre tout à coup la résolution de vendre cette maison, qu'il avait réparée et meublée avec le plus grand soin. Étant un jour en visite chez lui, je le trouvai morose et soucieux. Il m'avoua qu'il cessait de se plaire à Auteuil , parce qu'il se voyait depuis quelque temps m butte aux persécutions des
portières et des cuisinières des maisons voisines. Je le pressai, et il me raconta cette tmgique histoire. Devant la grille de la villa Musard , s'étendait circulairement un bassin surmonté d'un jet d'eau lançant dans les airs ses gerbes diamantées. Dans ce bassin (les délices du maître) nageaient de jolis poissons rouges qu'Ârnal, nouveau Louis XIV, aimait à nourrir de sa main. Il s'aperçut que le nombre de ses favoris aux écailles dorées diminuait à vue d'œil , et il s'embusqua une nuit pour saisir le voleur en flagrant délit. Soudain, entre chien et loup, il vit apparaître sur la margelle du bassin un gros matou qui, étendant la griffe, pécha un poisson et s'enfuit dans le taillis. Ârnal, qui était armé, poursuivit le délinquant, le tua sans miséricorde, Tenterra clandestinement, puis alla se coucher. Le lendemain et le surlendemain survinrent d'autres maraudeurs à quatre pattes, qui eurent le sort du premier. Les poissons vécurent, mais le bonheur d' Arnal était perdu. Les cuisinières et les portières du voisinage, soupçonnant les exécutions nocturnes de l'artiste, devinrent ses ennemies acharnées, et, dans ce péril extrême, notre grand comique, menacé du sort d'Orphée, ne trouva pas d'autre remède à ses maux que l'exil. Il partit comme le Dante pour aller goûter le pain amer de l'étranger. La maison d'Auteuil fut vendue , et Ârnal reprit sa vie nomade. Il reparut pourtant au Gymnase et au Vaudeville pour y jouer quelques rôles épisodiques dans Héloïse Paranquet^ dans les Idées de madame Axibray^ dans le Petit Voyagcy dans le Choix d'un gendre ; puis il se retira
tout à fait en Suisse , où il mourut en philosophe, revenu des vanités du monde. Le nom d'Ârnal restera dans l'histoire du théâtre comme un type d'originalité parfaite. Ârnal n'était pas un comédien profond étudiant les caractères et sachant leur donner des formes variées ; il était toujours Ârnal, un comique personnel, excentrique, mais il ne chercha jamais ses effets dans la charge vulgaire et de mauvais goût. MM. Duvert et Lauzanne, ses auteurs privilégiés, ont dépensé un très-grand talent à construire l'édifice compliqué de ses rôles, qui ne sont plus guère à la taille des acteurs d'aujourd'hui.
Virginie Déjaset et son répertoire.
Virginie Déjazet eut, comme Arnal, ses auteurs attitrés qui modelèrent son répertoire sur les diverses aptitudes de l'actrice favorite. Dans son passage à l'ancien Vaudeville, Déjazet n'eut pas de créations importantes. Elle vivait toujours sur son succès enfantin de la fée Nabotte de la Belle au bois dormant. Son séjour aux Variétés fut également infructueux. C'est seulement en 1821 que son talent se révéla, lorsqu'elle joua au Gymnase, dans la Petite Sœur et dans le Mariage enfantin^ Içs rOleç masculins à côté
de la petite Léontine Fay. Après six ans passés au Oymnase et deux aus au théâtre des Nouveautés, où son plus grand succès fut le Bonaparte à Brienne , qu'elle reproduisit cent cinquante fois à Paris et plus de trois cents fois en province, Virginie Déjazet entra, en 1831 , au théâtre du Palais-Royal pour créer le rôle du grand-duc dans VAudieiice du prince et la belle fermière dn Philtre champenois. Puis vinrent les Chan^ sons de Béranger d'Emile Vanderburch, Vert - vert , La Ferme de Bondy où débuta Levassor en 1832. La Fille de Dominique^ jouée en 1833, n'était qu'un canevas destiné à présenter Déjazet sous le cotillon de bure de la paysanne Margot, puis sous la coiffe d'une présidente folle d'amour, puis sous l'uniforme d'un tambour des gardes françaises. Villeneuve, l'auteur de cette comédie-vaudeville en un acte, avait donné pour compères à la charmante Catherine Biancolelli, Derval, Sainville et Levassor. Frétillon ou la Bonne Fille^ que Bayard qualifia de vaudeville en cinq actes et que Déjazet joua en 1834, offrit au talent de l'actrice un rôle beaucoup plus compliqué , mais plus difficile â faire admettre au public à cause de la grande inconvenance du sujet. La petite ouvrière Camille était représentée quittant sa mansarde pour les splendeurs du monde interlope et dépensant l'argent de ses amants pour payer les dettes d'un certain Ludovic qui se laissait faire avec un laisser - aller peu édifiant. Ce personnage avait pour interprète Achard. Parmi les autres amants de Frétillon, le boursier 6odureau et le soldat Marengo ctaient échus à Sainville et
à Leménil. Le fin sourire de la comédienne sut adoucir Tim moralité de la pièce de Bayard, qui eut un nombre considérable de représentations fructueuses. Cinq mois avant Frétillon^ la charmante actrice avait obtenu un autre succès dans le rôle de la modiste Fifine, l'héroïne du vaudeville de Paul de Kock le Com-^ mis et la Grisette , où Carafon , garçon limonadier, amoureux de la fabricante de chapeaux, se désolait d'être contraint de servir à table son rival Robineau qui mangeait trois petits pains dans un œuf à la coquor Robineau c'était Âchard , et dans le garçon limonadier s'incarnait le désopilant Alcide Tousez. Le parterre riait de tout cœur lorsque l'amoureux Robineau menaçait la grisette d'aller se jeter dans le puits, et que Déjazet lui répondait : oc Jetez-vous plutôt dans mes bras, ce sera moins froid. "» Au commencement de cette année 1&S4 , Déjazet avait produit un grand effet dans le rôle hasardé de madame Fromageot de la folie -vaudeville Un Scan-dale.
L'année suivante, Du manoir, Ànicet Bourgeois et Brisebarre font jouer à Déjazet un double rôle où elle se montre sous les traits d'une douairière septuagénaire pour se métamorphoser ensuite en une jeune fille de dix-huit ans. La pièce, écrite pour trois acteurs, Déjazet, Leménil et Derval, réussit grandement sous le titre de la Fiole de Cagliostro et fut souvent refaite depuis sous d'autres titres. Dans la Marquise de Prétintaille^ que le Palais-Royal donna en 1836, signée de Bayard et Dumanoir, Déjazet avait à représenter
une belle et fière marquise qui, sous le costume d'une paysanne, se laisse aller par une nuit sombre aax entreprises d'un jeune et vigoureux paysan, et qui le marie, au dénouement, pour le récompenser de son audace. C'était encore Achard qui jouait le villageois Jean Grivet, et le directeur Dormeuil faisait l'infortuné mari de la dédaigneuse marquise. En 1838, le rôle de Virginie Bobinard , dans la Mattresse de langues^ montra l'actrice sous une forme un peu accentuée de grivoiserie. L'ex-marchande de modes, l'ex-darae de comptoir se produisait chez un boyard russe oomme institutrice et pétrifiait la famille d'admiration en jouant sur le cornet à piston un galop de Musard et en dansant un cancan prodigieux. Dans la même année , deux mois avant la Maîtresse de langues^ le rôle de Mademoiselle Dangeville avait ramené Déjazet aux travestissements. Elle représentait successivement dans ce vaudeville la comédienne Dangeville, le petit paysan Jacquot en sabots et en blouse, la marquise de Nesles le poing sur la hanche et le fleuret à la main, et la chinoise Kching-Ka triomphant de la vertu de maître Patouillet-Levassor, professeur au collège des Jésuites.
Les Premières Armes de Richelieu , de Bayard et Dumanoir, jouées à la fin de 1839 , portèrent à son apogée la popularité de Déjazet. Le Vicomte de LéUh rières^ composé par les mêmes auteurs et d'après les mêmes procédés, ne réussit pas moins que le jeune Richelieu , dont il était l'aimable contrefaçon. J^es autres succès de Déjazet au Palais*Royal furent : Sous
Clé, Sophie Amould, Les Beignets à la cour, La Croix cTorj Indiana et Charlemagne^ Carlo et Carlin.
En 1846, Déjazet passe aux Variétés avec un engagement de cinq ans. Elle y joue d'abord un vaudeville en trois actes de MM. Leuven et Brunswick , intitulé Un Conte de fées, qui continue pour l'illustre comédienne la série de pièces à travestissements. Déjazet est secondée cette fois par Lafont dans le rôle du chevalier Raffaello Garucci, joueur, libertin, volage, prodigue, qui se vante d'avoir déjà mangé trois oncles et deux tantes : total , cinq grands parents. Sous le costume de la vieille marquise de Villani , Déjazet décide le chevalier à l'épouser. On devine que la Fiole de Cagliostro va renaître , et que la vieille marquise redeviendra une charmante jeune fille , à la grande satisfaction du chevalier et du public. La Gar dense de dindons mettait Déjazet en pleine pièce pseudo-historique. On y voyait figurer l'empereur d'Allemagne Léopold II et l'impératrice , s'occupant tous deux de la marier à un comte de Neubourg accusé d'avoir voulu la séduire. Après maintes péripéties, Gothe, la gardeuse de dindons , plus philosophe que M. de Voltaire lui-même, refusait la couronne de comtesse et revenait à son fiancé Hermann le bûcheron et à ses chers volatiles. En cette même année 1846, se souvenant des triomphes de Richelieu et de Létorières, Déjazet se fait arranger par Dumanoir et M. Clairville une pimpante et joyeuse pièce sous le titre de Gentil Bernard ou VArt d'aimer. MM. de Saint-Georges et Bernard Lopez lui taillent ensuite, dans les Mémoires
de Tabbé de Choisy, une comédie-vaudeville en deux actes. La volage Déjazet quitte les Variétés pour retourner au Vaudeville, où elle joue la Douairière de Brienne^ puis elle rentre aux Variétés dans les Trois Gamins^ et elle va créer à la Gaîté le Sergent Frédéric. En 1859 nous la retrouvons directrice du théâtre qui porte son nom. C'est là que, toujours jeune et plus habile comédienne que jamais , elle joue pour l'ouverture de sa petite salle, en septembre 1859, les Premières Armes de Figaro de M. Victorien Sardou à l'aurore de sa carrière dramatique.
Depuis la chute de son premier ouvrage à l'Odéon, la Taverne des étudiants (1*' avril 1854), M. Sardou ne pouvait trouver de directeur pour accepter ses ouvrages. Dans sa reconnaissance pour le bon accueil qu'il avait rencontré, M. Sardou publia les Premières Armes de Figaro, avec une dédicace à M"* Déjazet. « Parmi tant de couronnes tombées à vos pieds, disait l'auteur à la directrice, acceptez la mienne, Madame : elle vous rapellera sans cesse un bienfait que vous oublieriez dans le nombre, si je n'écrivais ici pour mémoire ce nom très-obscur et trop heureux de se faire lire à la lueur du vôtre. — Victorien Sardou. »
Déjazet fut également sans égale dans deux autres pièces que M. Sardou écrivit pour son petit théâtre en 1860 et en 1862 : Monsieur Garât et les Prés Saint- Gervais. L'inimitable comédienne eut la douleur de ne pas voir réussir son entreprise, malgré l'immense activité qu'elle déploya. Hier encore, sans s'apercevoir que les hivers ont marché pour elle du même pas que 1^
fiN FRANCE ET A L^ÉTRAK&ER. 461
printemps, elle parcourait la province et elle émerveillait les spectateurs par son talent qui ne vieillit pas.
Bouffé.
Bouffé peut être aussi rangé au nombre de ces acteurs types qui ne sont pas seulement les fermes soutiens d'un théâtre spécial, mais qui créent des théâtres et des auteurs. Le talent de Bouffé avait longtemps végété sans produire de résultat pour sa renommée. Et pourtant, dès son enfance, le jeune ouvrier doreur portait en lui le démon de la scène. Il raconte lui-même que, dès 1809, son père et sa mère, grands amateurs de spectacles , le conduisaient à TOpéra- Cîomique et aux Variétés, où il put voir et étudier 6avaudan, EUevion, Potier, Tiercelin, etc. Après s'être essayé chez Doyen, il débuta au PanoramorDramatique^ dans un mélodrame du baron Taylor intitulé Ismaël et Mariant. Il recevait pour appointements soixantequinze centimes par jour. Il fut bientôt porté à trois mille francs par an. En 1824 il entrait à la Gaîté, où il créait Le CoiLsin Ratine et Le Pauvre de V Hôtel-Dieu^ puis La Mauvaise Langue , La Salle de police , Le Moulin des Étangs^ Le Mulâtre et V Africaine et le
rôle de Vendredi dans Robinson Ci^usoé. En 1827 on l'engageait aux Nouveautés , où il obtenait un grand succès dans Caléb^ dans le Futur de la grand'maman^ dans le Falstaff d'Henri V et ses Compagnons. Les applaudissements du public le placèrent , dès ce moment, sur la ligne de Lafont et de Potier, qui jouaient alors au même théâtre. En 1831, il débutait au Gymnase par le rôle du bossu médisant dans la Maison en loterie de Picard , mise en musique par Piccini. Il trouva bientôt des personnages plus à sa convenance, et son succès fut considérable dans Michel Perrin et dans Les Vieux Péchés. Le Bouffon du prince j Le Gamin de Paris^ La Fille de ïavare^ Les Enfants de troupe montrèrent toute la souplesse de ce talent à la fois profond et de surface, qui traduisait avec la même vérité la gaieté de la jeunesse et les passions du vieillard. Il composa avec un tact merveilleux Le Conscrit de Van VIII^ Le Père TurlututUj Le Pauvre Jacques^ ces trois oppositions si tranchées. L Oncle Baptiste^ Clermonty Maurice et Le Muet d'Ingouville s'ajoutent à la liste de ses bonnes créations du Gymnase. Trop mal rétribué en raison des recettes qu'il amenait dans la caisse de son directeur. Bouffé paya un dédit de cent mille francs pour rompre son engagement, et il entra aux Variétés quand Nestor Roqueplan prit la direction de ce théâtre. Bouffé , d'accord avec ses auteurs, transporta son répertoire au boulevard Montmartre, et il y attira les recettes, qui cessèrent d'alimenter les coi£res du Gymnase. Mélesville , en 1844, fut chargé de refaire pour Bouff'é le Caleb de Walter
EN FRANCE ET A l'ÉTRANOER. 463
Scott et de retourner le drap pour empêcher le public de reconnaître l'étoffe. C'est ce qu'il opéra en confectionnant le Chevalier de Grignon. Le vieux valet de chambre Nogent , cachant la misère de son jeune maître le duc de Morangy sous les ruses les plus ingénieuses, n'était autre chose que le héros domestique du romancier écossais, rogné pour la circonstance. LAbbé galant et Jean le Toqué furent les adieux de Bouffé à la scène. Il ne reparut plus en public qu'à de longs intervalles , et il ne put , en dépit de sa bonne volonté , s'engager à un service actif et suivi. Toujours souffreteux sans être précisément malade^ Bouffé, retiré dans son hameau, envie le sort de son ami Lafont qui , plus âgé que lui mais plus robuste, étonna si longtemps les spectateurs par la persistance de sa jeunesse.
Lafont.— Rose Chéri. — A.atre8 célébrités.
Lafont, qui fut d'abord chirurgien de marine et qui fit, en cette qualité, deux voyages aux Indes, s'essaya, comme Bouffé , au théâtre d'amateurs de Doyen , et Désaugiers l'engagea, en 1822, au théâtre de la rue de Chartres pour remplacer Gontier. Il avait alors vingt et un ans. Il était plein de verve, beau cavalier,
le sourire aux lèvres et l'œil à fleur de tète. Il plut au public dès ses premiei^ débuts. En 1830 il jouait, avec beaucoup de charme et d'entrain , Belrose dans Madame Grégoire ^ entre Ârnal et M"* Doche, et, en 1831 , le comte Du Barry , frère de la favorite dans la pièce d'Ancelot et de M. Etienne Arago, Madame Du Barry. Ce n'est pourtant qu'aux Nouveautés^ en 1832, qu'il prit décidément le premier rang dans le rôle de Jean, jeune homme sans éducation au premier acte et parfiEÛt gentleman au second.
Le deuxième passage de Lafont au Vaudeville nous le montre , en 1834, dans le petit drame d'Ancelot et Saintine intitulé Les Liaisons dangereuses. li fut charmant de rouerie et d'hypocrisie dans la composition de cet odieux rôle du comte de Valmont qui séduit la prude M"* de Tourvel , représentée par M™* Albert. La scène du duel et de l'expiation, qui termine la pièce par la mort du coupable , montra que le jeune comédien du vaudeville avait aussi les qualités du drame. En 1836, Lafont entrait dans la personnalité de Casanova de Sungalt et plaçait sous les yeux des spectateurs l'épisode de la prison du fort Saint-André, où l'aimable chevalier d'industrie se débat entre ses trois maîtresses. Engagé en 1839 aux Variétés, Lafont obtient un succès hors ligne dans le Chevalier de Saint -Georges de Mêles viUe et Roger de Beauvoir, en 1840. La même année il jouait le Chevalier du guet^ qui fut pour lui un succès non moins retentissant. Lafont se distingua aussi dans la Nuit aux soufflets ^ dans V Halifax d'Alexandre Dumas, dans les Deus
Brigadiers et surtout dans le Lion empaiUé de Léon Gozlan, qu'il créa d'une façon si remarquable au même théâtre, le 3 octobre 1848. Ce plaidoyer contre la vie de vieux garçon fut un triomphe pour Lafont , qui fit du personnage de Mauduit une étude de détails aussi fine qu'elle était réelle et bien observée.
Nous retrouvons plus tard Lafont au Gymnase, où il déploie les ressources de son mérite, mûri et perfectionné par l'âge, dans le Père prodigtie de M. Alexandre Dumas fils, dans le Montjoie de M. Octave Feuillet, dans les Ganaches , dans la Perle noire de M. Sardou ; puis il créa au Vaudeville le Prince de Monaco de Rabagas^ et à l'Ambigu le Centenaire de M. D'Ennery. Jamais Lafont ne Ait un plus excellent comédien que dans ses dernières années. Il est mort sur la brèche, dans toute la force de son talent, après avoir signé deux nouveaux engagements , l'un pour Londres, l'autre pour Paris.
Rose Chéri, qui fut pendant dix-huit ans l'étoile du théâtre de M. Montigny, eut aussi ses auteurs et son répertoire. Elle avait débuté au Gymnase en 1842, sans beaucoup d'efiet. C'est en 1845 qu'une pièce en deux actes de Bayard et Charies Lafont, Un Changement de main, suivie à quatre mois de distance par les Couleurs de Marguerite j comédie-vaudeville de Bayard et de M. de Biéville, vint la mettre en évidence. C'est aussi à cette époque qu'elle épousa son directeur, M. Montigny. Le rôle de Marguerite est un peu terne, mais celui d'Hélène de la Protégée sans le savoir a tout ce qu'il faut pour faire valoir les qualités d'une actrice.
466 HISTOlItE DU tHÉATRE CONTEMPORAIN
C'est tour à tour l'ingénuité , l'esprit , la sensibilité. Cette jolie petite pièce de Scribe obtint un succès trèsvif auquel contribua pour une large part le talent de la principale interprète. La Protégée sans le savoir nous reporte au mois de décembre 1846. En mars de la même année , Rose Chéri avait joué Geneviève ou la Jalousie paternelle^ autre pièce de Scribe, où elle avait été remarquée ; puis, en août, ce fut Clarisse Harlowe^ où l'actrice de vaudeville s'éleva aux grands effets du drame passionné. Clarisse Harlowe et Manon Lescaut^ réduites aux proportions de la petite scène Bonne -Nouvelle, démontrèrent que la charmante comédienne pouvait aussi bien reproduire les hautes conceptions du génie que le joli papillotage de la fantaisie moderne.
M. Emile Âugier préféra Rose Chéri aux sociétaires de la rue Richelieu pour traduire sa Philiberte dans la pièce de ce nom et son Antoinette dans le Gendre de M. Poirier. M. DUmas fils lui donna le rôle de Diane de Lys et lui dédia la pièce. Il s'empressa d'écrire pour elle le rôle de Swsatne dans le Demi Monde et celui d'Âlbertine dans le Père prodigue. M"** Sand écrivît, pour Rose Chéri, Camille du Démon du foyer et Sara Mélvil de Flaminio. L'éminente artiste contribua pour sa bonne paît au succès des ouvrages que nous venons d'énumérer. Rose Chéri (de son nom Rose-Marie Cizos) mourut dans la fleur de l'âge, en septembre 1861. Des actrices de mérite lui ont succédé , mais ne Vaut pas remplacée. M«>« Pasca est celle qui peut-être la rap- [u'Ile le mieux, du moins dans la partie dramatique,
car M"* Pasca n'a ni la gaieté de bon goût , ni la grftce, ni le charme de Rose Chéri. On applaudit avec justice les belles qualités de M"** Fromentin et de M"* Pierson. M*** Desclée arrivait à des effets surprenants par son énergie et faisait oublier sa défectueuse articulation et les intermittences de son débit, sou* vent trop pressé et trop saccadé. Une mort prématurée a ravi cette charmante actrice au théâtre , où elle avait péniblement conquis sa place parmi les étoiles du genre. Quoique ce fût un talent incomplet, elle laissera le souvenir d'une intelligence d'élite et d'une véritable organisation d'artiste, dont les qualités dépassèrent de beaucoup les défauts.
Cest aussi au théâtre de M. Montigny que s'est formé Geoffroy, le créateur du Mercadet de Balzac et du Bourgeois de Paris ou les Leçons au pouvoir ^ comédie satirique des mœurs politiques de l'époque, représentée au Gymnase en 1850 et qui avait pour auteurs Dumanoir, Glairville et Cordier. Geoffroy, ancien ouvrier bijoutier, avait joué en province et en Italie , et il avait débuté à Paris, à la Gatté, dans le mélodrame intitulé La Belle ÈcailUre. Le Collier de perles , Le Mariage de Victorine^ les rôles de Mercadet et du marchand de nouveautés Morin, ceux du maestro dans le Démon du foyer et du menuisier Bienvenu dans le Pressoir de M"' George Sand , Un Mari qui n'a rien à faire^ Les Amoureux de ma femme^ Les Cœurs d'or y Le Camp des bourgeoises établirent sur des bases sérieuses la réputation de ce consciencieux artiste. Le Voyage de M, Perrichon et la Poudre aux yeux
de M. Eugène Labiche ne tardèrent pas à le placer aa premier rang parroi les comédiens des théâtres de genre.
Ces deux derniers ouvrages, que distingue ce cachet particulier inhérent à toutes les pièces de M. Labidie, appartiennent à cette comédie moyenne dont Dancourt et Picard furent jadis les pittoresques interprètes , et qui retrace avec une fidélité rare les petites passions et les petites vanités du monde bourgeois. Le carrossier Perrichon , ce type de Tégoîsme et de la sottise qui ne peut supporter le poids de la reconnaissance ^ et qui préfère Thomme qu'il est censé avoir sauvé à celui qui Ta lui-même et bien réellement tiré d'un gouffre où il se noyait , met en œuvre une véritable idée de comédie que M. Labiche a développée avec une verve infinie. La Poudre aux yeux reprend à nouveau la périphrase de cette pensée de La Rochefoucauld , déjà plusieurs fois traduite au théfttre : <c Pour s'établir dans le monde , on fait tout ce qu'on peut pour y paraître établi. }» La dernière interprétation de MM. Labiche et Edouard Martin est une composition d'une grande gaieté. Geoffroy y jouait à ravir le personnage si amusant du beau-père Ratinois qui répond au chasseur emplumé de M. Malingear par un nègre galonné qu'il emprunte à l'antichambre d'un créole son voisin. L'épouse du docteur Malingear, inventant pour son mari une clientèle qu'il n'a pas, et frappant elle-même à la porte de son cabinet pour faire croire aux visiteurs que les clients absents s'irapatientçnt d'attendre, parle un langage très-comique,
et tout ce monde rappelle des types que cliacnn a connus.
Le vaudeville, ayant décidément déserté le Gymnase^ dont la nouvelle poétique substituait le sermon au rire, se réfugia tout épouvanté chez MM. Dormeuil, Gholer et Plumkett, où M. Labiche l'accompagna.
Qeottroy. — tie théâtre de M. I^abiche. — Le répertoire et le genre du Palais-Royal. — Le comique excentrique. — Gil Pères.— Hyacinthe.— Sainville. — Lhéritier.
Geoffroy parait pour la première fois sur la scène du Palais-Royal le 27 février 1863, dans une nouvelle comédie de MM. Labiche et Delacour, Célimare le Bien-Aimé. L'acteur et la pièce furent reçus avec des acclamations. On rit de ce bon rire épanoui qui se communique comme l'étincelle électrique, en voyant les tribulations de ce lovelace de la rue des Lombards, placé entre sa nouvelle femme et les deux maris de ses anciennes maîtresses , Vernouillet et Bocardon, tous deux désolés de perdre un ami pareil , tant ils étaient habitués à vivre ensemble. Célimare ne parvient à se débarrasser de ses deux amis acharnés qu'en faisant un appel de cent mille francs à leurs portefeuilles, ce qui les met en fuite et pour toujours. Hyacinthe et Lbéritier, excellents da^s les rôles des
deux maris, partagèrent avec Geoffroy les honneurs du triomphe de cette comédie désopilante, excentrique dans la forme , mais au fond très-réelle.
M. Eugène Labiche est le véritable représentant de la comédie dans la forme du vaudeville. Il ne fulmine pas contre la société, il se contente de rire de ses travers, qualité rare surtout aujourd'hui. Il ne soutient pas de thèse doctorale sur tel ou tel chapitre du Code civil , mais il oppose les faits aux faits et les individus aux individus pour en tirer des efiTets comiques qui sont toujours naturels et bien trouvés. La forme excentrique que donne M. Labiche à ses comédies est nécessitée par le genre de talent de ses interprètes. C'est la gaieté à outrance qui forme le fond du répertoire du Palais-Royal. De là ces folles odyssées da Chapeau de paille d'Italie^ de l'Affaire de la me de VOurcine^ de la Cagnotte^ des Deux Merles blancs^ de la Sensilive. Â c6té de ces folies , M. Labiche donne cet amusant petit acte qu'il intitule Le Misanthrope et V Auvergnat ; La Grammaire ; L'Avare aux gants jaunes, qui, placé dans un autre milieu, aurait été un excellent sujet de comédie de mœurs ; Les Petites Mains , jouées au Vaudeville ; La Poudre aux yeux (au Gymnase) ; Les Petits Oiseaux ; Le plus heureux des trois (avec M. E. Gondinet), l'un des grands succès du Palais- Royal, et Doit- on le dire ?
A propos de la Grammaire^ petit acte écrit par M. Labiche en collaboration avec M. Joly, je dois révéler aux curieux que ce pseudonyme de Joly cache uu majgistrat municipal du nom de Leveau, Il changea
de nom devant cette plaisanterie du directeur : « Comment voulez-vous que je nomme sur mon affiche Labiche et Leveau ? on ne manquerait pas de se demander quels sont ces animaux-là ! ^
M. Labiche n'a fait qu'un essai au Théâtre-Français avec sa comédie en trois actes intitulée Moi. Cet essai n'est pas suffisant , et l'auteur se doit à lui-même de le renouveler en choisissant un sujet plus gai que l'égoïsme en partie double. Mais l'auteur de Célimare le Bien-Aimé^ du Voyage de M. Perrichon et de tant d'autres charmantes comédies, vraiment comiques et bien observées qui n'ont jamais besoin de s'appuyer sur les situations du mélodrame, est trop choyé au théâtre du Palais -Royal pour se risquer dans des parages moins hospitaliers. Il dispose de la plus ex^ cellente troupe de comiques qu'on ait réunie depuis les Variétés de Brunet. Il est vrai que le théâtre a perdu Grasset, Sainville, Âlcide Tousez, Leménil, Levassor ; mais il lui reste Geoffroy , Gil Pères , Brasseur^ Hyacinthe, Lhéritier, Ravel, qui sont aussi des maîtres en leur genre.
Les amis de la gaieté folle n'ont pas oublié Âlcide Tousez, d'abord poêlier fumiste, puis comique de banlieue, qui débuta au Palais-Royal , en 1833, dans le Valet de ferme et qui créa tant de personnages drolatiques : Melon dans la Salamandre^ Jobin dans Vert-vert^ Magloire dans la Servante du curé^ Crampon dans les Enfants du délire^ Falempin dans les Baigneuses ; et cet excellent Grasset, ancien ouvrier dans une fabrique de papiers peints, puis horloger, puiç comédien de
' province sous le nom d'Auguste. Depuis 1838, Grassot faisait les beaux jours du Palais-Royal, après avoir passé trois ans au Gymnase. Il mourut en 4860. On ne remplaça jamais le marquis deBelœil des Coulisses, le Cabassol de Pans-Orléans et Rouen^ le Roquet de VÈtourneau , le Tourteret de Deux Papas très-bien^ le beau-père au pot de myrte du Chapeau de paille d'Italie. Bouffon tant que vous voudrez, mais bouffon spirituel, à prendre comme il était, sans prétention à réformer le monde par ses grimaces, et cherchant seulement à Tatnuser. Levassor était d'un comique plus réservé que ses deux camarades ; il ne possédait pas leur entrain et leur chaleur communicative. Déjazet l'avait amené au Palais-Royal , où il fit presque toute sa carrière. Le pauvre Levassor, parfait dans toutes ses créations, se souvenait trop qu'il avait été élevé pour le commerce. Son travail excessif dans ses tournées de province avança le terme de sa vie.
Gil Pères , comme Arnal , a procédé au comique excentrique par la tragédie qu'il joua jadis à Chantereine dans une représentation mémorable. En l'absence de Ligier, annoncé sur l'affiche, on colla sur les joues de Gil Pères la barbe du vieil Horace, et on le lança sur la scène, aVec cet air effaré que vous lui connaissez et dont la peur augmentait l'expression. L'effet fut immense dans la salle, mais le public riait si fort qu'il n'eut pas le temps d'admirer. Aprèsavoir traversé l'Odéon et plusieurs autres scènes parisiennes, Gil Pères est devenu partie intégrante de tous les succèç du Palajs-Royal, où il n'y a pas de fête sans lui.
Hyacinthe vient du théâtre Comte, où, tout enfant, il se faisait déjà reuiarquer. De 18a3 à 1847 il établit aux Variétés une considérable quantité de rôles dans lesquels se forma sa réputation. Les pièces principales où il créa des rôles à ce théâtre sont Madame d'Egmonty LIf de Cromy, Les Saltimbanques (rôle de Gringalet), La Canaille, Les Trois Épiciers^ Le Maître d'école^ La Vendetta^ Un Voyage en Espagne de Théophile Gautier. En 1847, nous le voyons débuter au Palais- Royal par le Trottin de la modiste. En 1849, il se signale, à côté de Sainville, dans le Tigre du Bengale. V Affaire de la rue de VOurcine^ Les Noces de BouchenccRur^ La Sensitive^ La Mariée du mardi-gras^ Les Diables roses ^ Les Jocrisses de V amour ^ La Vie parisienne, Tricoche et Cacolet^ Le Réveillon^ Doit-on le dire ? montrèrent l'étendue de son talent. Lhéritier a participé , comme Hyacinthe , à toutes les victoires du Palais-Royal. Il est aujourd'hui, comme son camarade, en possession de l'entière faveur du public, qu'il est parvenu à consoler de la perte de Sainville. Brasseur, avec ses créations originales, brille aussi d'un éclat particulier parmi les étoiles qui émaillent ce ciel joyeux où trônent la gaieté folle et le rire inextinguible.