‹ Histoire universelle du théâtre (volume 5)Chapitre 13 sur 16 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

: HËLODRAHB BT SEB THANBFORMATIOHS.

tsuite.)

Anlcet BDiirBaolB,~-M. Adolphe D'IEimerT, dramatlBteB popalaiFSB.

nicet Bourgeois et M. Adolphe D'Ennery sont les jrécourt et les Caigniez du mélodrame coDtempo- , qu'ils ont perfectionné et rajeuni. Le prêche métophélique des anabaptistes du boulevard n'eut ine influence sur la production des nouveaux chefs oie, qui ne demandèrent le succès qu'aux seules ources de leur talent. Gomme les créateurs du re, ils se montrent, toujours et avant tout, dans s ouvrages, d'une moralité irréprochable. Ils reit, peut-être à tort, le bon vieux titre de mélcdrame, eurs affiches comme leurs brochures ne mennent que des drames. Ils conservent pourtant : grand soin la musique d'accompagnement qui iva l'ancienne qualification. Le répertoire d'Anicet rgeois, comme celui de M. D'Ennery, a de plus es proportions que le répertoire do Pixéréconrt,

lequel contient pourtant cent vingt-six pièces jouées ou non jouées. Il est vrai que Pixérécourt travailla presque toujours sans collaborateur. Les pièces d'Anicet Bourgeois atteignent le chiffre de trois cents ; celles de M. D'Ennery passent le nombre de deux cents. Je n'ai pas la prétention d'examiner en détail une si volumineuse production ; je vais seulement en dessiner le contour et tâcher d'en apprécier la valeur générale.

Ânicet Bourgeois commença sa carrière théâtrale en 1825, au théâtre de la Gaité, par un mélodrame en trois actes intitulé Gustave ou le Napolitain. La première pièce de M. D'Ennery, lequel comptait cinq années de moins qu'Ânicet, est de 1831 . Elle s'intitule : Emile ou le Fils d'un pair de France. Ânicet avait pour collaborateur, dans sa pièce de début , le vieux Benjamin Ântier, et M. D'Ennery, Charles Desnoyers, comédien, auteur, et plus tard directeur de l'Ambigu. Les nouveaux venus adoptèrent le système de composition dramatique de leurs devanciers , mais ils améliorèrent très- ingénieusement Tart de faire naître et de suspendre l'intérêt et d'agencer les événements d'une manière vraisemblable. Cette habileté de main, qui les fit surnommer plaisamment les charpentiers et les carcassiers du théâtre, ils la tenaient de Scribe, le véritable inventeur de cette science nouvelle. Anicet et M. D'Ennery ont écrit en collaboration une dizaine de drames^ parmi lesquels la Dame de Saint-Tropez et le Médecin des enfants ^ deux de leurs plus vifs succès. Leur manière de composer est la même ; l'habileté

scéûique est égale des deux côtés. On ne peut donc ni la comparer ni établir les qualités ou les défauts qui leur sont personnels. Ânicet possédait pourtant à ua plus haut degré le don précieux de Tinvention. Lorsque naissait l'idée première d'un sujet, soit qu'elle sortit de sa méditation, soit qu'un collaborateur la lui apportât, son esprit en saisissait rapidement toutes les conséquences^ et, souvent, en une seule journée il improvisait un scénario développé qui servait de point de départ à la confection définitive. Il avait la fibre dramatique très-vibrante ; son esprit était franc, naturel, et très-plaisant quand il le fallait, comme le témoignent quelques-uns de ses vaudevilles : Passé minuit y Pourquoi? Le Premier Coup de canif. Le gros sel qu'on peut blâmer dans ses féeries ne saurait lui être reproché : c'était le goût des directeurs qu'il traduisait pour leur complaire. Il était incapable de risquer un calembour dans une conversation privée.

Alexandre Dumas appréciait si bien l'habileté d'Ânicet Bourgeois qu'il le choisit pour collaborateur secret dans plusieurs de ses ouvrages : Térésa, An-gèlej Caligula. Je ne crains pas d'affirmer que si la forme avait été chez Ânicet à la hauteur de la pensée, il eût pu prendre rang immédiatement après Alexandre Dumas dans le théâtre moderne ; mais il manquait d'études premières , et , dès qu'il se trouva lancé au théâtre, il n'eut ni le temps ni le courage de se livrer aux études sérieuses. Ceci explique pourquoi il n'eut jamais un style à lui. Dans les ouvrages écrits avant 1830» on retrouve le langage courant de l'école de Fixé-

récourt et de Ducange. En 1832 et en 1834, Perrinet Leclerc et les personnages de la Vénitienne pastichent le jargon des écrivains à la suite de l'école romantique. Quand l'auteur traite des sujets historiques ou plutôt pseudo*historiques, et qu'il fait parler des héros, des rois ou des reines, comme Salomon, Nabuchodonosor^ Charlemagne, Isabeau de Bavière, Léon VI, Louis XI, le manque de personnalité et l'insuffisance de la langue se révèlent plus ouvertement encore. Les sujets intimes , et surtout ceux qui mettent en scène des types bourgeois ou populaires, dissimulent jusqu'à un certain point ce défaut de forme, si regrettable chez un auteur aussi bien doué sous le rapport de l'imagination et de la science des effets scéniques. Marianne^ La Dame de Saint-Tropez, Le Médecin des enfants sont de vrais chefs-d'œuvre dans leur genre. Le premier de ces ouvrages fut écrit en collaboration avec M. Michel Masson. Quant aux féeries, Ânicet a composé la meilleure et la plus célèbre de toutes : Les Pilules du diable. Si Ton voulait classer les trois cents ouvrages donnés au théâtre par l'auteur de Passé minuilj il faudrait les diviser en quatre catégories : les pièces héroïques ou pseudo-historiques, les pièces intimes, les mélodrames pittoresques et les féeries. Dans la première de ces divisions se trouvent Perrinet Leclerc^ La Vénitienne^ U Impératrice et la Juive, Jeanne Hachette, Le Temple de Salomon, Latude. Parmi les meilleures des pièces intimes, il faut ranger Marianne , La Dame de Saint - Tropez , Le Médecin des enfants , Marthe et Marie. Je mettrais

au nombre des pièces populaires : La Batiquelière des Innocenta , Les Mystères du carnaval , La Dame de la halle , La Fille du chiffonnier j et parmi les pièces pittoresques : Les Fugitifs , La Prière des naufragés. Le genre historique ou héroïque demandait une exécution plus soutenue et plus brillante que les autres genres. C'est par ce côté que pèche Perrinet Leclerc^ drame très-ingénieusement conduit, plein de situations émouvantes, et qu'Ânicet écrivit en collaboration avec M. Lockroy, lequel créa dans la pièce le rôle du fils de l'échevin Leclerc , livrant Paris aux Bourguignons et à Isabeau de Bavière pour se venger de l'offense que lui a fait subir le connétable d'Armagnac. L'Impératrice et la Juive , drame où M. Lockroy demeura le collaborateur d'Ânicet, fut également représenté à la Porte-Saint-Martin , en juillet 1834 , avec un très-grand effet. M"* Georges y faisait le personnage de Zoé, femme de l'empereur d'Orient Léon VI ; M . Lockroy, celui de Jean , cocher du cirque de Constanti-

nople. M"* Ida Férier jouait un rôle travesti , celui du jeune Manuel , fils de l'empereur. Cette pièce bizarre

est très-savamment et très-fortement construite. L'action y est multiple , d'une violence extrême et ne faiblit pas un instant depuis l'exposition jusqu'au dénouement. On la reprendrait aujourd'hui avec le même succès qu'elle obtint il y a près de quarante ans. Par exemple , il ne faut pas chicaner les. auteurs sur les biographies historiques de leurs personnages. U se pourrait bien qu'ils eussent donné à Léon YI , en l'an 896 , la femme de Justinien , cette fameuse Théodora

qui fui danseuse et courtisane , et qui monta sur le trône d'Orient en 527. Que nous importe ? C'est une des licences du drame; Calderon fait bien tirer le canon par les soldats de Judas Macchabée pour prendre Jérusalem devenu port de mer. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à part quelques taches faciles à enlever, ce mélodrame est très-riche en situations fortes et en coups de théâtre.

La Vénitienne , dont l'idée première est empruntée à un roman de Cooper, mais dont tous les incidents appartiennent à l'auteur français , n'est pas précisément une pièce historique^ puisqu'il n'y parait que des personnages d'invention ; mais cette pièce a la prétention de peindre la vie de Venise sous la tyrannie du Conseil des Dix. La politique ombrageuse du Conseil est représentée par un bravo qui se tient debout et masqué entre les colonnes de la place Saint-Marc, prêt à assassiner les gens quand il en reçoit l'ordi^e officiel. Ce bravo devient dans le drame une très-belle figure. L'ouvrage, signé d'Ânicet Bourgeois tout seul, mais auquel travailla Alexandre Dumas, obtint un triomphe éclatant à laPorte-Saint-Martin en mars 1834. Nabtichodonosor ^ joué en 1836, et Djengis^Khan en 1837, constituent des mélodrames de la période de Caigniez , un peu rhabillés à la moderne ; ce sont des prétextes à décorations plutôt que des actions dramatiques. Les combats à la hache et au sabre et les canons chinois peints en vert agrémentaient la scène de ces produits de l'industrie dramatique exposés au Cirque olympique à la grande satisfaction du public.

Ânicet ne fut pas plus heureux lorsqu'on 1839, en collaboration avec M. D'Ennery, il mit à la scène pour l'Ambigu la chronique de Jeanne Hachette , la Jeanne d'Arc de Beauvais. En société avec M. D'Ennery, A^nicet donna en 1846 à la Gaîté , sous le titre du Temple de Salomon , une nouvelle version du jugement du Sage des sages , qui ne se distingue pas non plus par une grande invention , quoique les auteurs aient singulièrement compliqué la vieille machinerie biblique offerte en 1802 par Caigniez , sur le même sujet, au parterre de l'Ambigu. Marceau apparaît en 1848, au théâtre de la Gaîté, comme pièce de circonstance. Dans cet ouvrage l'auteur nous montre côte à cdte Marceau, Eléber, Bonaparte, Talma, Chénier et Robespierre. Cette épopée mélodramatique , qui ne vaut pas mieux que celle de Jeanne Hachette , se termine par la mort du pacificateur de la Vendée et par la translation de ses dépouilles mortelles au Panthéon. La silhouette de saint Vincent de Paul tracée mélodramatiquement dans les Orphelins du pont Notre^ Dame , drame d'Ânicet et de M. Michel Masson , joué à la Gaîté en janvier 1849, n'est guère plus historique que les portraits de Jeanne Hachette et de Louis XI. Les enfants enlevés, dont l'un retrouve sa mère, grâce à une cicatrice qu'il porte à l'épaule ; la scène empruntée au Monastère abandonné de Pixérécourt, où le personnage sympathique échkppè au poison préparé par le traître , parce qu'on a changé de place les deux carafes, dont l'une contient le toxique ; l'arrêt de mort donné en blanc par le cardinal de Richelieu : tout cela

est tiré de la vieille ferraille de Tancien boulevard et ne pouvait pas constituer un bon drame , quelle que fût l'habileté des arrangeurs. Le Charlemagne de la légende des Quatre fils Aymon n'est pas moins fantastique que le titre de la pièce , laquelle procède par les moyens de la féerie.

Nous voilà bien loin des belles scènes de Perrinet Lecîerc , de V Impératrice et hx Juive et de la Véni tienne.

Dès l'année suivante, Ânicet Bourgeois entre résolument, par Marianne^ dans la série de ses drames intimes, qu'il avait déjà inaugurée en 1844 avec l'émouvante histoire de la Dame de Saint-Tropez , où Frederick se montra un si admirable comédien. Ce n'est plus cette fois M. D'Ennery, c'est M. Michel Masson qui collabore avec Ânicet au drame de Marianne , où M™* Guyon trouva l'une de ses plus belles créations. Cet ouvrage fait le plus grand honneur à celui qui l'a conçu. Le style, cette fois, convient aux personnages, qui ne sauraient s'exprimer dans une autre langue que celle des camps et de la condition populaire à laquelle ils appartiennent. L'année 1851 donna deux succès modérés au drame le Muet et à celui de Marthe et Marie^ l'un écrit pour la Gaité, l'autre pour l'Ambigu par Anicet et M. Michel Masson. Tout l'intérêt du premier de ces ouvrages reposait sur le personnage du Muet , rôle travesti, composé pour faire valoir le talent sympathique de M"" Fernand. C'était une reproduction du jeune Théodore placé par Bouilly dans son drame de l 'Abbé de LÈpée. Le second drame était destiné à

404 HISTOIRE DU THÉÂTRE GONTEBiPORAIN

mettre en relief, Tune à côté de Tautfe, M"* Guyon et M*"* Naptal-Amault. Ce fut pour Laferrière qu'Anicet écrivit, de 1853 à 1857, Georges et Marie^ Le Médecin des enfants^ L'Aveugle et Le Fou par amour. Le Médecin des enfants fut, on s'en souvient, un triomphe pour le comédien et une affaire lucrative pour la direction de la Gaîté. Laferrière retrouva dans cette interprétation le succès de Gaspard Hauser^ qu'Anicet et M. D'Ennery avaient confié à son talent en 1838.

Parmi les pièces pittoresques et les pièces à sujets populaires, Les Fugitifs^ épisode de la guerre de l'Inde, Les Pirates de la savane , La Fille des chiffonniers^ La Bouquetière des Innocents^ ouvrages composés en société avec M. Ferdinand Dugué, figurent au premier rang et priment sans contredit les Mystères du cama-val et la Dame de la halle. Le Bossu, joué à la Porte- Saint-Martin en 1862, fut tiré par Anicet d'un trèsintéressant roman de M. Paul Féval, et arrangé pour la scène avec toute l'habileté dont était capable l'auteur de la Vénitienne. Quant aux féeries, Anicet collabora aux plus brillants produits de ce genre, inspirés par Le Pied de mouton de Martainville. Il suffit de citer Les Pilules du diable , Les Sonnettes du diable , Le Diable d'argent^ L'Étoile du berger^ Les Quatre Parties du monde , La Corde de pendu , pour établir la grande habileté d' Anicet Bourgeois et son universalité dans toutes branches de la dramaturgie bourgeoise et populaire. Les Pilules du diable ont de beaucoup dépassé le nombre de mille représentations à Paris. Anicet disposa cet ingénieux libretto avec Ferdinand

Laloue, et ils adtaiirent pour un tiers dans le partage des droits d'auteurs Tinventeur des trucs, M. Laurent, faute d'avoir consenti avant la représentation à lui payer les 1,800 francs qu'il réclamait pour prix de son travail.

En somme, le répertoire d'Ânicet Bourgeois , examiné dans son ensemble, gagne beaucoup en valeur, au lieu de perdre comme tant d'autres. On est forcé d'y reconnaître une grande richesse d'invention et un nombre considérable de scènes traitées avec un talent tout à fait supérieur.

En rendant la justice qu elle mérite à la composition si vaste et si complète de l'auteur de Marianne^ j'ai implicitement loué les travaux de M. Adolphe D'Ennery. M. D'Ennery est l'auteur pour moitié de deux des meilleurs drames d'Ânicet ; il a, en outre, collaboré avec son ami à dix autres succès. Son répertoire se divise également en tableaux de mœurs populaires, en drames intimes, en pièces pittoresques à spectacle et en féeries. C'est le même système dramatique. Toutefois M. D'Ennery semble se rapprocher plus volontiers des anciens maîtres du boulevard. C'est ainsi que nous revoyons chez lui le traître et la femme innocente très-franchement accusés. Le niais^ par exemple, ne se signale plus, comme autrefois, par ce magnifique parti pns d'amusante bêtise qui fit sa gloire et son attrait : il vise à l'esprit et aux mots , il est plus savant et moins naïf.

Le cadre des tableaux populaires mis au théâtre par M. D'Ennery est très-large et présente de très-curieux

aspects. L'auteur, fidèle à la tradition de ses devanciers, y mêle avec la plus soigneuse habileté le terrible et le comique. Le terrible se base généralement sur un assassinat commis ou à commettre ; Télément de gaieté s'attache plutôt aux paroles du personnage qu'aux situations. Les types esquissés dans les Bohémiens de Paris , Crève-Cœur l'Abruti , Renaud dit Montorgueil , le forçat Konnète , condamné pour un autre, et le forçat en rupture de ban qui se pavane sous les habits d'un dandy en attendant qu'il aille rejoindre la chiourme, remuèrent vivement la fibre des spectateurs de l'Ambigu en i845. MM. D'Ennery et Grange nous montrèrent dans cet ouvrage les mystères nocturnes des couchées de vagabonds sous les arches des ponts, les joies du cabaret de la Chatte -Amoureuse et l'asile classique des carrières Montmartre. Dans Marie Jeanne^ MM. D'Ennery et Mallian peignirent avec les couleurs les plus vraies les malheurs d'une pauvre femme du peuple réduite à la misère par l'inconduite de son mari qui vole, pour aller boire, l'argent destiné à payer les mois de nourrice de son enfant. M°' Dorval, qui créa ce rôle sympathique, fit pleurer toute une génération par la vérité de sa douleur dans la scène où elle va déposer mystérieusement son enfant à l'hospice. d Jamais actrice , disait Théophile Gautier dans un feuilleton, ne s'est élevée à cette hauteur ; l'art n'existait plus : c'était la nature même, c'était la maternité résumée en une seule femme. »

Frederick Lemaître traduisit plus tard , avec son énergie et son invention habituelles, les angoisses du

pauvre Paillasse à qui l'on enlève sa femme et ses enfants. M. D'Ennery, aidé cette fois par M. Marc Fournier, avait donné pour épouse à son saltimbanque la fille du duc de Montbazon : rien que cela 1 quitte à se débattre ensuite avec les difficultés de la position sociale, ce qui l'obligea à un dénouement qui ne dénoue rien. Le rôle de Paillasse , dont Frederick Lemaître avait fait l'une de ses belles créations, amena l'auteur à écrire pour lui le Marchand de coco^ qui aurait tout aussi bien pu s'intituler <i le Marchand de casquettes de loutre )) ou oc le Marchand d'allumettes chimiques y>. Frederick, par son merveilleux talent, éleva la fontaine de réglisse du père Gaspard à la hauteur du sac à la malice de Belphégor. Le parterre de l'Ambigu partagea ses cruelles alternatives et battit des mains lorsqu'il le vit triompher du traître Fauvel, le persécuteur de Louise Bernard. M. D'Ennery avait cette fois pour collaborateur M. Ferdinand Dugué. L'Escamoteur fut pour Paulin Ménier ce qu'avait été Paillasse pour Frederick Lemaitre, c'est-à-dire que ce comédien , d'une originalité si parfaite, mit le cachet de son talent sur le rôle de Beaujolais, le vengeur de l'innocente Hélène et le punisseur'du traître d'Armentières. M. D'Ennery reprit ensuite avec Dumanoir la thèse qu'il avait déjà soutenue dans Marie Jeanne. Dans les Drames du cabaret il donna en exemple la mauvaise conduite de l'ouvrier Baudry, qui passe sa vie à boire, bat sa femme, casse un bras à son jeune enfant et manque de tuer son autre fils en le poussant sous une roue d'engrenage. L'ivrogne, par ses cruels

traitements, force sa Qlle à déserter le domicile paternel et à s'aller jeter dans la rivière ; heureusement tout s'arrange pour le mieux, et Marthe Baudry, repêchée par le mauvais sujet chargé de la tuer, vit aussi longtemps que son succès.

Les Oiseaux de proie peuvent faire le pendant des Bohémiens de Paris ^ mais cette fois les personnages ne sont pas pris dans la classe populaire. Ce sont quatre coquins du monde moyen qui vivent des dépouilles de leurs dupes, soit par le jeu, soit par d'atroces combinaisons d'intrigue. MM. d'Armenouville , Maugiron , Chateau-Raynard et Capranica exploitent les terreurs d'une certaine duchesse de Guérande en la menaçant de faire savoir à son mari qu'il existe de par le monde une fille naturelle qu'elle eut d'un autre homme ante nuptias. La crédule duchesse est sur le point de leur donner ses deux filles en mariage pour sauver sa réputation (ce qui n'est pas précisément d'une excellente mère), lorsque la conversion d'un des coquins démasque les autres et amène un dénouement heureux. Ce drame, peint avec de grosses couleurs, plut beaucoup au public et obtint un fructueux succès.

Les drames intimes de M. D'Ennery n'ont pas de caractère particulier. Les sujets en sont bien choisis et ils ont généralement pour cadres, comme les drames populaires, des crimes qualifiés. Je passe sur la Ci-terne d'Albi^ pure reproduction de l'ancien mélodrame. La Grâce de Dieu, que tout le monde a vu jouer, fut l'un des grands succès de larmes de M. D'Ennery. La Bonne Aventure, écrite avec le concours de M. Paul

Foucher, émut profondément les habitués de la Gatté en 1854 ; elle faisait passer sous leurs yeux les forfaits sans nombre du secrétaire d'ambassade Anatole Ducormier. Cet aimable diplomate empoisonne dans une tasse de tisane une pauvre malade, et il cache le papier qui contient le reste du poison dans le coffret d'une autre femme que l'on accuse , que l'on condamne et qu'une tireuse de cartes vient justifier au dénouement. Dans la Femme adultère ce sont de bons parents qui, pour s'assurer l'héritage de Ferdinand d'Orby, lui persuadent que sa femme est infidèle et la font enfermer aux Madelonnettes. Ferdinand délivre sa femme, dont il a reconnu l'innocence ; mais l'un des bons parents verse du laudanum dans une tasse de thé destinée à la jeune femme et laisse croire qu'il a profité du sommeil de la belle pour déshonorer le mari. Tout s'explique après un entr'acte plein de

réticences terribles. La jeune femme, tout en dormant, s'en est tirée à son honneur et à celui de son mari, car un clerc de notaire, le comique de la pièce, était présent à la scène et il affirme que l'honneur est resté sauf. On doit le croire. Ces diverses pièces se ressentent quelque peu du mauvais mélodrame de 1830. La Ducheese de Marsan^ Valentine d'Armenlier es sont des succès moyens. U Aïeule est un grand succès, dont le sujet n'est autre chose, nous l'avons dit, que celui du Monastère abandonné^ traité d'une autre façon, en remplaçant le traître par une traîtresse. Le Centenaire^ si bien joué par Lafont, les Deux Orphelines^ cette double odyssée si intéressante de deux

jetines filles aassi innocentes qne malheureuses et persécutées, ont été acclamés par les foules populaires. Les pièces pittoresques et à spectacle de notre auteur forment un répertoire considérable , depuis les onze tableaux du Maréchal Ney jusqu'à la Prise de Pékin en 1861 . La Bergère des Alpes, qui date de 1852 (collaborateur M. Dugué), nous montre que , si Ton a vu des rois épouser des bergères, on peut voir aussi des petits^fils de ducs se donner la même satis&ction. L'avalanche qui force le jeune Femand à passer cinq mois bloqué dans un chalet des Alpes, en compagnie d'une belle chevrière , amène cette union , que tra* versent bien des péripéties. Le râle de la chevrière, joué par M"* Naptal-Arnault, fit sur le public une sensation profonde. La Case de V oncle Tom nous déroule tour à tour TOhio charriant des glaçons, un site sauvage où Ton entend le bruit des cascades tombant de la cime des rochers , la chasse aux nègres marrons avec des chiens pour traqueurs, puis un marché d'esclaves à la Nouvelle-Orléans, où se lamente la quarteronne Élisa qui veut racheter son fils et qui le voit adjuger au traître Harris. On se rappelle la vogue de la Prière des naufragés en 1853, composée par M. D'Ennery en société avec M. Dugué, celle du Paradis perdu du même auteur, celle des Chevaliers du

brouillard^ qui dure encore. En 1858, c'est CartoucKe qui, sous les traits de Dumaine, fait a£Eluer le public à la Gaité pour applaudir la pièce très-amusante et trèsmouvementée de MM. D'Ennery et Ferdinand Dugué. I^s féeries de l'auteur de tant de drames émouvants

sont des plus curieuses et des mieux réussies d'après la poétique du genre. Il suffit de citer Les Cinq cents Diables, Les Sept Châteaux du diable, Les Sept Mer* veilles du monde , L Étoile du berger (avec Anicet), La Poule aux oeufs d'or. M. D'Ennery n'a pas dit adieu au théâtre.

Antres auteurs à succès.

En dehors de leurs fournisseurs habituels , de ceux que Ton peut appeler les auteurs patentés, les théâtres (le boulevard ont trouvé et trouvent encore un notable profit dans la collaboration passagère de quelques écrivains travaillant d'ordinaire pour d'autres scènes. C'est ainsi que nous avons vu Mélesville (Duveyrier de son nom patronymique), le plus constant des collaborateurs de Scribe, commencer sa carrière par un bouquet de mélodrames cueilli parmi les plus fines fleurs du Parnasse de Pixérécourt et de Caigniez. Au centre de ces primeurs mélodramatiques brillent A6enlîamet^ Boleslas et les Frères invisibles. La première de ces pièces date de 1815. Mélesville revient de temps à autre , entre deux succès du Gymnase , à ses anciennes amours. Il participe à la confection de l'amusant Bourgmestre de Sardam, où Potier se montra si

plaisant, à la Berline de V émigré (qui fut une chute), a la noire action de la Chambre ardente, où M"* Georges créa le rdle de la marquise de Brinvilliers, etProvost celui du chevalier de Sainte-Croix. Vers le même temps, Balissan de Rougemont , l'auteur d'un nombreux répertoire de gais vaudevilles et d*arlequinades, obtenait un succès de vogue à la Porte-Saint-Martin avec la Duchesse de la Vaubalière^ que le directeur Harel sut si bien exploiter par Tinvention des trois queues qui interceptaient la circulation sur le boulevard. Dupeuty , le spirituel auteur de tant de vaude-* villes, broya sur la sombre palette mélodramatique Fualdès, Le Pauvre Idiot, LaFaridondaine, La Poissarde et enfin Victorine ou la Nuit porte conseil , la meilleure de ses productions en ce genre. Rosier, auteur de comédies et de vaudevilles , donna au boulevard , en 1839 , le mélodrame intitulé Le Manoir d^ Montlouvier, qui fut une des belles créations de M"* Georges. Charles Lafont , poète couronné par l'Académie et qui se distingua par plusieui*s œuvres littéraires , s'inclina aussi devant la muse du mélodrame et laissa comme souvenir à la Porte-Saint- Martin la Famille Moronval, dont M"' Georges Joua le principal rôle. Charles Desnoyer, Âlboize , Antony Bérând demeurèrent fidèles au boulevard ; Desnoyer y partagea plusieurs succès d'Anicet Bourgeois , et donna de son chef plusieurs autres ouvrages réussis , comme Caravage, Le Comte de Sainte-Hélène, Le Facteur, RUa V Espagnole, Richard Savage. Alboize travailla aux Chevaux du carrousel, à Jacques Cœur,

EN FRANCE ET A L'ÉTRANOER. i

au Tribut des cent vierges et k La Voiêtn. Antc Bérand restera plus célèbre par l'amitié de Fréd^ Soulié que par le mérite de ses Aventuriers, de s Cagliostro , de son Rôdeur et de son Nostradatn Il attacha son nom à l'un des grands tiiomphes mélodrame pittoresque , le Monstre et le Magid joaé à la Porte-Saint-Martin en 1826, avec le concoi d'un pantomime anglais, Cooper, qui fit courir t Paris. Cet excellent Carmouche, qui fut aussi un tr gai vaudevilliste , fit tressaillir d'horreur le public son temps quand il collabora au Vampire, au Paw Berger et aux Deux Forçats. Fontan est resté plus téressant par ses malheurs poUtiques que par ses n lodrames : Jeanne de Flandre, L Espion, Le Maréd Brune, Le Procès du maréchal Ney. Il collabora Pauvre Idiot avec Dupeuty.

Du sein de ces limbes mélodramatiques se détacl en 1837, M. Joseph Bouchardy, qui se révèle comi un nouveau Pixérécourt par l'explosion de Gaspai le pêcheur, suivi , dans la même année , de Longi Êpée le Normand. Le Sonneur de Saint- Paul, succès le plus lucratif qu'ait jamais obtenu un théâ du boulevard, mit le comble à sa gloire en 1838, et de lui la providence des administrations thé&tral A compter de ce moment les directeurs ne voulait plus que du Bouchardy : il était le succès, il était la f tune. L'étoile d'Anicet Bourgeois en pâlit dans son ci< les grands ancêtres de la tragédie populaire, Le Pè rin blanc, L'Homme à troisvisages, TékélietL'Illus Aveugle , se retournèrent de rage dans leurs torabi

Christophe le Suédois, Lazare le paire, Paris le hohé^ mien succèdent à rimmortel Sonneur; mais on remarque déjà un temps d'arrêt dans Tenthousiasme du public. Le mouvement du drame est pourtant le même, les coups de théâtre ne sont pas moins nombreux ; l'intérêt de curiosité n'est pas moins surexcité ni conduit avec un art moins consommé. Pourquoi donc ce refroidissement dans les bravos et dans les recettes ? Le nouveau grand homme n'est pourtant sur son piédestal que depuis cinq ans. Il est loin de la légende d'Alexandre Duval, de Casimir Delavigne , de Scribe , de Pixérécourt, de Gaigniez et des autres dieux tombés. Les derniers de ses ouvrages ne sont pas plus mal venus que leurs aînés.

Après la tiède réussite des Enfants trouvés , les Orphelines d'Anvers obtiennent un regain de popularité en 1844. Bertram le matelot , La Croix de Sainte Jacques et Jean le cocher se maintiennent honorablement sur l'affiche , mais on sent que le temps de la vogue est passé. Le Secret des cavaliers , Micaël V esclave, joués en 1857 et 1859, ne retrouvent plus les acclamations qui accueillirent , vingt ans auparavant, le triomphateur excentrique. Il se console philosophiquement et il laisse le champ libre à d'autres. Le procédé de Bouchardy consistait dans l'incohérence et dans l'impossibilité des événements, qu'il pressait les uns sur les autres, sans jamais les expliquer. Le spectateur demeurait étonné, abasourdi du commencement à la fin , et ce n'est qu'en rentrant chez lui qu'il pouvait s'apercevoir qu'on l'avait peut-être mystifié.

. Trois des meilleurs drames du boulevard moderne témoignent du talent multiple de M. Cormon, qui réussit également dans l'opéra comique , dans la comédie et dans le vaudeville, et dont le répertoire atteint le cbiffire de cent ouvrages environ. Les quatre drames populaires que je rappelle, et que tout Paris a vu représenter, sont intitulés : Paris la nuit (Gaité, 1842) , le Canal Saint - Martin (1845), les Crochets du père Martin (1848), les Deux Orphelines (avec M. D'Ennery, 1874). M. Grange, qui collabora smyi Crochets du père Martin^ a plutôt l'encolure d'un vaudevilliste que celle d'un dramaturge, quoiqu'il ait participé à l'un des plus sombres échantillons du genre , V Hôtel de la Tête- Noire. M. Grange avait également mis la main au mélodrame non moins lugubre portant le titre de Fualdès. Lambert Thiboust , le charmant vaudevilliste à qui nous devons les Jocrisses, de V amour ^ ne sacrifiat-il pas lui-même au dieu de Pixérécourt en donnanlj à la Gaité la Petite Pologne avec M. Ernest Blum, et le Crétin de la montagne avec MM. Cormon et Grange 7 La Petite Pologne débute bien , comme un mélodrame du bon temps , par un forçat qui s'évade du bagne et qui se bat au couteau avec un jeune peintre, lequel le tue et s'empare de l'argent volé par le voleur. Mais, dès le second acte, l'action s'adoucit ; elle fait passer sous nos yeux des scènes et des types populaires assez franchement gais , et tout se termine par un dénoue- 'ment heureux d'une irréprochable moralité.

Les pièces écrites pour le boulevard par Félicien MallefiUe ont l'inconvénient, bien rare aujourd'hui,

d'être un peu trop littéraires pour le lieu ; le langage procède du style cultivé, les passions des personnages tendent volontiers à s'analyser elles-mêmes , le développement des scènes passe la proportion permise par la poétique d'un genre qui veut l'action matérielle avant tout. Glenarvon^ le premier drame de liallelille, joué à l'Ambigu en 1835, fut très-apprécié du public , non pas à cause de son mérite, mais malgré cette qualité. Le drame intitulé Les Sept Enfants de Lara , représenté l'année suivante à la Porte-Saint-Martin , était empreint du souffle romantique , quoiqu'il ne se conformât guère au romancero castillan. La pièce déchaîna les sifflets dès les premiers mots , lorsque , le rideau étant levé, on entendit, comme dans les Perses d'Eschyle , tous les acteurs en scène laisser échapper en chœur un retentissant hélas! hélas I hélas l Les grands coups d'épée et le tumulte de la mise en scène rachetèrent cependant en partie les hardiesses de la pensée et du style. Le Paysan des Alpes (Gaîté, 1837) et Randal (Porte-Saint-Martin , 1838) réussirent modérément; Tiégaut le Loup (Ambigu, 1839) fut une chute complète , quoique l'auteur eût eu recours pour cette fois aux prédications anti-sociales et qu'il eût modifié son langage jusqu'à lui donner une forme incorrecte pour se concilier son auditoire. Dans un autre drame qu'il intitula Forte Spada et qui fut représenté à la Gaîté en 1845 , Mallefille, pour réussir, se fit le disciple de Bouchardy. Les imbroglios ornés d'enlèvements et de meurtres , les coups de théâtre violents et brutaux , il n'oublia rien pour tenter la for-

tune ; aussi fut- il applaudi ; mais la contrefaçon ne put lutter contre le modèle , et le Sonneur de Saint-Paul ne perdit pas un fleuron de sa couronne. Les Mères repenties^ le plus franc succès de MallefiUe^ parurent sur la scène de la Porte-SaintrMartin en 1858 , et le Vaudeville reprit la pièce en 1860. C'était une composition hardie et originale. Le rôle du comte Platon Rovenkine, traduit par Brésil , celui de Jeanne sa femme, par M*"* Guyon , celui de Rose-Marie, parM"*' Laurent , perdirent , gr&ce à une habile interprétation , ce qu'ils contenûent de sécheresse et de dangereuse audace. Les défauts de la pièce disparurent ainsi, et ses qualités seules furent mises en relief.

J'td fait réloge de M. Auguste Maquet en vantant le haut mérite du théâtre d'Alexandre Dumas. La grande habileté de M. Maquet se reconnaît également dans les drames qu'il a signés seul. Qui n'a vu Le Château de Grantier^ Le Comte de Lavernie^ La belle Gabriellej La Idaison du baigneur^ tant de fois joués et tant de fois repris sur divers théâtres?

Les scènes du boulevard doivent à M. Marc Fournier Les Libertins de Genève ^ Le Pardon de Bretagne et Les Nuits de la Seine ^ qui sont loin de valoir Paillasse que l'ancien directeur de la Porte- Saint-Martin fit en collaboration avec M. D'Ennery. M. Edouard Plouvier n'est pas un auteur exclusivement voué au genre du boulevard. C'est un écrivain, c'est un poète dont la carrière littéraire s'ouvrit en 1850 par une comédie jouée au Théâtre-Français, ce qui n'empêcha en rien le succès de ses drames : Les

Vengeurs j Le Sang-mélé, Le Comte de Saules^ VOutrage^ L'Ange de minuit. Il écrivit seul les trois premières de ces pièces, les autres avec M. Barrière. M. Victor Séjour se partagea également entre les scènes littéraires et celles du mélodrame. En 1852 il entreprit de mettre le Richard III de Shakespeare à la mode des faubourgs , et il n'y réussit que trop , car il le déguisa si bien qu'il le rendit méconnaissable. Peut-être eut -il raison, car le succès fut retentissant. Les Noces vénitiennes furent suivies du Fils de la nuit , dont le vaisseau fit fureur. Les Massacres de Syrie^ Le Marquis caporal et Les Volontaires de 1814 appartiennent à l'école pittoresque. M. Séjour prit Mocquard, le secrétaire de l'empereur Napoléon III , pour collaborateur dans les Massacres de Syrie et dans la Tireuse de cartes. La réussite des Mystères du Temple^ du Compère Guillery et du Martyre des cœurs fut moins accusée.

Notre fécond romancier M. Paul Féval occupe un petit espace en surface dans la nomenclature des auteurs mélodramatiques. Il obtint pourtant de vrais succès d'argent au boulevard avec diverses pièces tirées de ses livres : Le Fils du diable^ Les Mystères de Lon^ dres^ Le Bossu. Ce fut Frédéric Soulié qui arrangea pour la scène la première de ces actions , et Anicet Bourgeois la troisième. Quoique ces arrangements aient constitué à l'habile romancier d'assez beaux bénéfices , il n'en resta pas moins fidèle à ses publications, ce dont les amateurs de bons livres ne se plaindront pas. M. Féval , qui a collaboré avec les maîtres chaV'

pentiers^ connaît maintenant tous les secrets de la construction théâtrale , et il pourrait fabriquer des produits de fine qualité tout aussi bien que les fournisseurs en titre. M. Jules Barbier est encore un poète qui a sacrifié , dans ses moments de loisir, à la muse du boulevard. Le travailleur infatigable de TOpéra- Comique , de la Comédie - Française et de TOdéon donna en 1850 un grand succès populaire au théâtre de la Porte-Saint-Martin : Jenny V ouvrière, drame écrit en collaboration avec M. Decourcelle. Ses autres ouvrages du même genre sont : Henriette Deschamps ^ Le Mémorial de Sainte^Hélène (avec Michel Carré) , Cora ou V Esclavage , La Sorcière ou les États de Blois (avec Anicet Bourgeois). C'est aussi en passant que M. Théodore Barrière , Fauteur applaudi des Filles de marbre et des Faux Bonshommes , aborde le boulevard. Il fait représenter UAne mort^ La Boisière (avec M. Jaime fils), Une Pécher esse (fiyec M°** de Prébois), La Maison du pont Notre-Dame^ Les Grands Siècles^ Histoire de Paris (avec M. Henri de Kock) , La Vie d'une comédienne (avec Anicet Bourgeois), Le Château des Ambrières (avec M. Taillade), L Outrage et L'Ange de minuit (avec M. Edouard Plouvier), Les Enfants de la louve (avec M. Victor Séjour), Le Crime de Faverne (sLYec M. Léon Beauvallet). Ces divers ouvrages ont eu leurs jours.

Brisebarre, qui débuta en 1835, au théâtre du Palais- Royal, par le vaudeville intitulé La JRoîe de Cagliostro, et dont le répertoire se compose de plus de cent ouvrages , donna au boulevard une série de drames dont

plusieurs se distinguent par une extrême originalité. C'était un esprit chercheur, inventif et qui , dans sa forme mélodramatique, ne manquait jamais d'enfermer une idée morale , quelquefois profonde. Sa pièce intitulée Histoire d'une rose et (ïun croque-mort^ représentée à l'Ambigu en 1851, et qu'il écrivit en collaboration avec Eugène Nyon , est un ouvrage curieux y imprégné d'un certain parfum de poésie et de philosophie qu'on ne trouve guère d'habitude dans ce genre de composition. Les Pauvres de Paris ^ où la misère en habit noir est peinte avec une âpreté sauvage, firent une vive impression sur le public de l'Ambigu en 1856, et , l'année suivante , la Route de Brest procura aux cœurs tendres des émotions non moins poignantes. On versa une pluie de larmes sur la destinée du jeune Lovel de Quélem qui , de faiblesse en faiblesse et de faute en faute , arrive à se rendre le complice d'une bande de voleurs et d'assassins. Rose Bernard , Les Ménages de Paris et surtout Léonard complètent les succès populaires de Brisebarre sur les scènes mélodramatiques. Son collaborateur dans ces divers ouvrages est M. Eugène Nus. M. Adolphe Belot^ qui a des titres littéraires, est une nouvelle recrue pour le mélodrame ; mais il ne livre en pâture au public du boulevard que la troisième mouture de ses romans , dont la réussite a reçu d'avance deux consécrations , celle de la presse et celle de la librairie.

Un poète, un écrivain littéraire, M. Paul Meurice^ le collaborateur d'Alexandre Dumas dans la traduction de YHamlet de Shakespeare, qui eut tant de reten-

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tissement à l'ancien théâtre Historique , brûla ausî^i quelques kilogrammes d'encens sur les trépieds du mélodrame. En 1852, son Benvenuto Cellini, avec l'aide de Mélingue, fit encaisser d'abondantes recettes au théâtre de la Porte- Saint-Martin. Schamyl^ Paris , drame cyclique , joués également à la Porte - Saint- Martin , obtinrent le même accueil bienveillant que V Avocat des pauvres , Fanfan la Tulipe et François les Ba^-Bleus à la Gaité et à l'Ambigu.

TragaJdabas^ pièce tombée à la Porte-Saint-Martin, popularisa le nom de M. Auguste Vacquerie bien plus que ses succès littéraires au Théâtre-Français et à rOdéon. Le drame romantique intitulé Les Funérailles de V honneur j représenté en 1861 à la Porte Saint- Martin par Bouvière, Clarence et M"' Marie Laurent, aurait certainement fait sensation s'il se fût présenté vingtrcinq ans plus tôt; il contient de belles scènes empreintes d'une excellente couleur. L'idée première en est héroïque et grandiose. C'est en 1848 que le fameux Tragaldabas parut, sous les traits de Frederick Lemaitre, à la Porte-Saint-Martin. La soirée de cette première représentation restera célèbre dans les annales du théâtre. C'est à V école du bon sens que l'auteur attribue la cabale montée contre son ouvrage, et Les deux premiers actes furent bien accueillis, dit M. Vacquerie dans son livre Profils et Grimaces^ et l'on put un moment craindre une réussite éclatante. i^ L'opposition commença au troisième acte, et ce fut au quatrième qu'elle se donna pleine carrière. Ce quatrième acte ne faisait pas partie du drame primitif; c'est Fré^

dérick Lemaitre, jouant le personnage principal , qui avait exigé de Fauteur cette adjonction. Frederick, vêtu de ferraille et qui n'avait pas essayé son armure avant la première représentation, a se met à faire un bruit de casseroles et de pincettes et à charivariser chaque vers y>. Du cinquième acte on n'entendit pas un mot , tant le vacarme fut violent. Victor Hugo et Balzac , assis aux fauteuils d'orchestre, se distinguèrent parmi les applaudisseurs acharnés de Tragaldàbas. M. Auguste Vacquerie , qui avait prévu et peut-être désiré un renouvellement des luttes d'Hernani et du Roi s'on muse , avait pris soin d'insulter les sifHeurs dans une période où il les rangeait parmi les ânes à deux pieds. La pièce fut interrompue un quart d'heure. « Â un moment, dit M. Auguste Vacquerie, je vis une chose bizarre. Tragaldàbas, engagé comme âne savant dans une troupe de saltimbanques, était sur leur chariot, sa peau d'âne sous le bras ; en le regardant , je remarquai que deux des saltimbanques sifflaient. « Tiens , » dis-je tout haut , voici une chose qui n'a pas dû arri- » ver souvent : un auteur sifflé par ses propres ac- » teurs ...» Frederick descendit du chariot avec la peau d'âne , s'avança vers la rampe et fit signe qu'il avait quelque chose à dire. Tout se tut. Il fit alors , en face, à droite et à gauche , trois saluts dont la gravité fut un peu corrigée par la tête d'âne qui chaque fois s'inclinait avec la sienne , puis il prononça textuellement ces paroles mémorables : « Citoyens et messieurs, inté- » ressés ou désintéressés , c'est le moment plus que » jamais de crier : Vive la République ! » L'étonnement

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du public fut grand, comme on peut le penser; les sifUeurs rirent comme les autres ^ et Ton se sépara au milieu des rires et des bravos. » Cette pièce de TragaU dabas , œuvre un peu attardée , marque les derniers connus de la terre romantique.

On trouvera peut-être que j'ai accordé trop d'espace au mélodrame. Je l'ai fait sciemment , car le mélodrame tient , selon moi , une très-grande place dans rhistoire de ce siècle comme dans sa littérature. C'est le théâtre du peuple , et l'on a pu voir par les faits quel rôle il a joué dans les diverses périodes qu'il a traversées. Moralisateur sous le Consulat et sous le premier Empire, il exerce sur les mœurs des faubourgs parisiens une excellente influence, et ce n'estqu'après 1830 qu'il devient l'apôtre du mal. Quelques années lui suffisent pour confondre toutes les notions du juste et de l'injuste , et pour rendre sympathiques les brigands et les assassins, qui n'inspirent plus la terreur, mais la plus folle gaieté. Les gouvernements qui se succèdent laissent faire et laissent passer.

Les acteurs dn mélodrame.

Les théâtres du boulevard, dans la première période de leur exploitation , produisirent nombre d'acteurs

à succès, mais peu d'acteurs de talent. Il en fut autrement dans la seconde période. La phraséologie des pièces de Pixérécourt et de Caigniez donne l'idée de ce qu'étaient leurs interprètes. M"* Lévesque, qui créa en 1800 le rôle de Cœlina ou l'Enfant du mystère; M"** Bourgeois, qui joua d'origine, en 1803, l'Alexina de Tékéli et , en 1810, la princesse des Ruines de Babylone ; le célèbre Tantin , le triple héros de V Homme à trois visages ; Lafargue , si bruyamment applaudi dans le rôle du calife Haroun , déclamaient cette prose boursouflée comme ils auraient scandé les hexamètres d'une tragédie de Baour ou de Lehoc. En 1819 , Frénoy débitait du même ton le Spalatro du Belveder. Les Niais , du même cycle , dégoisaient au contraire leurs facéties avec un laisser-aller qui faisait concurrence aux tréteaux de Bobèche et de Galimafré. Lorsqu'on 1820 Adèle Dupuis interpréta le personnage de la fille de V Exilée le genre commençait à se dégrossir. Klein, le roi des niais de son temps , était déjà un vrai comique , qui ne rappelait nullement les gros lazzis de Corse dans Madame Angot. Au même moment , Victor Ducange , secondé par M"® Vsannaz qui interpréta sa Thérèse ou V Orpheline de Genève^ apportait dans le mélodrame une facture plus savante et un style plus humain.

En 1822 et 1823 se révèlent enfin M"" Dorval et Frederick Lemaître, qui révolutionnent complètement la poétique du genre. On applaudit chez eux le talent naturel et sympathique dont ils firent preuve^ l'un dans les Deux Forçats^ et Vautre dans Lisbeth. En 1827,

les deux nouveaux artistes paraissent ensemble dans Trente Ans ou la Vie d'un joueur ^ et ils atteignent d'un coup aux sommets de la renommée. En 1828, ils jouaient encore ensemble la Fiancée de Lamennoor^ et enl829 SeptHeures^où ils furent magnifiques. En 1831, Marie Dorval est proclamée par le public une grande comédienne, dans le mélodrame comme en dehors du mélodrame, quand elle a créé TÂdèle d'Hervey d'Antany et Marion Delorme. C'est en 1835 qu'elle compose dans Chattei'ton sa délicieuse figure de Kitty Bell. Elle alterne ensuite le mélodrame avec les pièces littéraires , la Main droite et la Main gauche avec Marie Jeanne^ etc. Le succès la suit partout, même lorsqu'elle joue, à côté de M"* Mars , Catarina Bragadini dans Angelo. Cette femme sans beauté, sans élégance, avec une voix éraiUée, avait un cœur d'élite et une passion qui la transfigurait. Elle arrivait aux plus irrésistibles effets dans les rôles qui semblaient le plus s'éloigner de sa nature. Dans les personnages populaires , comme Marie Jeanne^ c'était l'idéal de la perfection. Sans éducation première , Marie Dorval s'était fait par la lecture une certaine instruction. Elle reproduisait sur des albums toutes les pensées qui l'avaient frappée dans les ouvrages anciens et nouveaux. Je ne sais ce que sont devenus ces albums, que j'ai quelquefois feuilletés. Cette intelligence supérieure devinait tout ce qu'elle n'avait pas appris. Personne n'a jamais raisonné comme elle sur la pratique du théâtre. C'était .merveille de l'entendre. On demeurait étonné de ses réflexions si justes et si profondes.

Frederick Lemaître , d'une nature plus vigoureuse et non moins poétique , apporta au théâtre une partie des qualités et des imperfections que Ton signalait chez Marie Dorval. Quoiqu'il fût de haute taille et d'une physionomie expressive^ sa tournure et son geste manquaient de distinction , même aux beaux jours de sa jeunesse. Son organe mal exercé , en ses commencements , garda toujours un empâtement peu harmonieux , qui ne fit que s'accroître avec Tâge. Ces défauts natifs furent également ceux d'Edouard Kean, le grand tragédien anglais^ avec lequel il eut tant de points d'analogie. Kean n'avait pas pourtant la belle tôte du jeune Frederick, et il fallait qu'il fCit doué d'une grande puissance attractive pour amener le public à se laisser émouvoir par cet ingrat visage. Tour à tour pensionnaire des Funambules , du Cirque olympique , de rOdéon , de l'Ambigu, de la Porte-Saint-Martin , de la Comédie- Française , de la Renaissance, des Variétés, des Folies-Dramatiques, Frederick a joué tous les genres avec la même verve , la même ampleur et le même succès, depuis le maréchal d'Ancre, Othello, Ruy Blas, Edgar, Richard d'Arlington et le Méphistophélès de Goethe, jusqu'à Robert Macaire , jusqu'au Chiffonnier, jusqu'à Paillasse. Sur les innombrables personnages qu'il amis au monde, il a laissé l'empreinte de sa griffe de lion. Ses plus complètes et ses plus profondes inspirations, il les a trouvées dans Trente Ans ou la Vie d'un joueur^ dans Ruy Blas^ dans Richard d* Arlington et dans la Dame de Saint-Tropez. Ce furent là vraiment des efQuves de génie qui n'ont

rien de commun avec les effets trouvés par les autres comédiens de talent de notre temps.

Bocage fut aussi un inventeur prime-sautier, mais moins ample et plus conventionnel que Frederick Lemaitre. De longs bras osseux , de longues jambes maigres et cagneuses, d'étroites épaules, avec un soupçon de gibbosité, un œil ardent, un sourire sardonique, une verve infernale de diction et de mouvement, tel fut le bizarre accouplement de défauts et de qualités qui lui donna son prestige. Il y avait dans ses façons d'agir, de marcher, de parler, d'écouter, de regarder, quelque chose du dompteur de bêtes qui fascine et qui impose. Ce n'est qu'après s'être éloigné du charme, qu'on sentait s'élever en soi le sentiment critique. C'est le rôle d'Antony (mars 1831), rôle qu'il composa selon les idées du temps et de l'auteur, qui le mit décidément en vogue et lui donna la teinte d'exagération qu'il porta depuis dans tous ses rôles. Même lorsqu'il ne parlait pas , il fallait que le public s'occupât de Bocage. Pour arriver à cette fin, il prenait son air fatal et il exécutait ses roulements d'yeux qui semblaient toujours couver des éclairs et des tempêtes. Le Buridan de la Tour de Nesk , qu'il créa avant Frederick (mai 1832), acheva de le placer au premier rang. Il se trouva lié aux grandes batailles de l'école romantique. Dans Térésa^ dans Angelo^ dans Don Juan de Marana , Alexandre Dumas en fit l'Atlas de ses œuvres , ce qui n'empêcha pas Bocage d'aller appuyer à rOdéon , en 1843 , la tentative réactionnaire de Pon-

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sard qui venait de lui confier le rôle de Brutus dans Lucrèce. Ce même théâtre de l'Odéon avait déjà fourni, en 1842, à Tacteur nomade le personnage du major Palmer dans la Main droite. Ce fut à la Porte-Saint- Martin que Bocage représenta le vieux paysan philosophe de Claiidie. En débitant son discours de la Gerbaude et en plaidant les circonstances atténuantes de la grossesse anticipée des jeunes filles en général et de Claudie en particulier, Bocage avait l'air d'un avocat parfaitement convaincu et aussi certain de la moralité de sa cliente que lorsque, dans Antony^ il poignardait Adèle d'Hervey pour empêcher qu'elle ne fût déshonorée. S'il parut trop solennel dans le bonhomme berrichon de Claudie^ il se montra, en revanche, plein de distinction et de naturel dans les Beaux Messieurs de Bois-Doré. Ce rôle fut le dernier que créa Bocage, en l'année 1863. Bocage était un comédien philosophe et humanitaire , en théorie du moins , car dans la pratique , comme directeur de théâtre .. c'était le plus autoritaire des maîtres. Il croyait fermement qu'il réformait la société avec ses tirades et ses grands gestes. Ce qui flattait le plus sa passion politique dans le rôle de Brutus , c'était de s'entendre dire au dénouement : « Salut ! premier consul de Rome ! i» Un de ses grands chagrins, un jour qu'il jouait dans Claudie , vint d'un éclat de rire qui retentit dans la salle pendant qu'il détaillait son discours de la 6erbaude. Deux chats avaient tout à coup traversé la scène en se poursuivant, a Ces choses -là n'arrivent

qu'à moi, s'écriait Bocage en rentrant dans sa loge. Un chat , passe encore ; mais deux chats , cela ne s'était jamais vu I »

Mélingue, un é minent artiste aussi, restera, dans le souvenir des générations , le vrai représentant des héros de cape et d'épée du répertoire. Ce grand pourfendeur de traîtres , cet intrépide batailleur toujours triomphant , a éclairé des rayons de sa popularité la seconde série des pièces d'Alexandre Dumas , comme Bocage avait illustré la première. Mélingue, c'est d'Ârtagnan en chair et en os , c'est Monte-Cristo avec toutes ses suites , mais c'est aussi le comte Hermann , personnage tout différent, rôle de sentiment concentré, créé par l'artiste avec une maestria sans égale. Ceux qui ont critiqué son exubérance dans les personnages à rapières et à rodomontades qu'il a eu mission de représenter n'ont pas réfléchi qu'il n'appartenait pas au comédien de corriger son auteur, et qu'il devait entrer franchement dans la convention qu'il avait accepté de traduire. La plupart des autres rôles joués par Mélingue ont été naturellement modelés sur les batailleurs d'Alexandre Dumas , les directeurs , selon l'usage , ne voulant pas de fourniture qui ne fClt conforme au patron modèle du moment. Chicot, le Bossu, Salvator Rosa , Benvenuto Cellini marquent parmi les plus belles compositions de Mélingue.

Laferrière était un amoureux éternellement jeune , dont le foyer de chaleur sympathique semblait ne devoir jamais s'éteindre. Comme le grand comédien Baron , il eût été capable , à soixante-seize ans , de

tomber encore aux pieds de Chimène et de s'en relever sans aide, ce que ne put jamais faire l'élève chéri de Molière lorsqu'il effectua sa dernière rentrée sur le théâtre de ses anciens exploits. En 1832 , Laferrière possédait déjà un talent assez fait pour que Dumas lui confiât , dans Térésa^ le rôle d'Arthur de Savigny, il y a de cela quarante-trois ans. En 1847, Dumas rappelait près de lui au théâtre Historique l'incandescent jeune premier pour qu'il participât avec Mélingue au Chevalier de Maison-Rouge. En 1849 , Laferrière se faisait applaudir encore , à côté de Mélingue , dans le rôle de Karl du Comte Hermann , et en 1854 il assurait sur le théâtre de l'Odéon le succès de la Conscience^ autre pièce de l'illustre et fécond dramaturge. Laferrière avait déjà partagé sur cette scène de l'Odéon le triomphe de Ponsard dans VHonneur et V Argent. Au boulevard, il fut de presque tous les succès où se trouvait un personnage de son emploi , depuis le Pauvre Idiot jusqu'au Médecin des enfants.

Le boulevard a produit dans Paulin Ménier un artiste d'une rare originalité , pour qui les auteurs n'ont encore su écrire que trois rôles : Pierre Chopart , Y Escamoteur et le père Martin. Le féroce et goguenard fantaisiste du Courrier de Lyon tranche singulièrement avec le sentimental et vertueux Martin, l'homme aux crochets , et cette opposition donne la mesure de tout le parti qu'un auteur comme Alexandre Dumas aurait pu tirer des faces multiples qu'offre un tel interprète.

Un des plus curieux talents que nous ayons vu fi-

gurer au boulevard , c'est le tragédien Bouvière , qui passa de la rive gauche à la rive droite pour jouer au théâtre Historique le Charles IX de la Reine Margot , après avoir représenté les héros classiques. Bouvière avait aussi sa dose de création géniale, mais fortement mêlée d'excentricités ^ et touchant même par quelques points à la folie. Dans le Charles IX il fut très-beau et d'une sagesse relative. Quand il représenta VHamlet de Shakespeare, arrangé par Dumas et M. Meurice, il trouva moyen d'être souvent grotesque par son exagération. Il rencontra pourtant de bonnes inspirations qui lui valurent un très-brillant accueil. Dumaine a fait oublier Guyon , l'une des illustrations de son temps , et il lui est supérieur sur bien des points. Les succès de M*"* Laurent succèdent aux succès de M"' Mélingue et de M""* Guyon. M"« Lia-Félix, sœur de Rachel, et M"' Jane Essler, actuellement en possession des jeunes premiers rôles sur les scènes de drame , ont joué d'abord la tragédie avec un certain talent. On voit que les théâtres du mélodrame (ou du drame) ont fourni un large contingent à l'apport de notre siècle.

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