CHAPITRE V
L*ÉGOL.B ROMANTIOUB.
Alexandre Dumas*
Les générations, qui, depuis quarante ans, foulent les chaussées du boulevard parisien , ont connu cet aimable, spirituel et charmant causeur, ce dramatiste fécond et toujours nouveau, ce romancier intarissable mêlant la vérité à la fiction et la fiction à la vérité avec un si parfait naturel , que l'on croirait , en le lisant, entendre Cagliostro ou le comte de Saint- Germain vous raconter la vie intime de leurs contemporains de tous les âges de l'histoire. La puissance d'assimilation était telle chez Alexandre Dumas, que, par instants, il semblait convaincu d'avoir assisté aux événements imaginaires dont il retrace les plus intimes détails.
L'île fantastique de Monte - Cristo elle - même , il crut un moment en être devenu le possesseur incommutable, et il en dépensa les trésors supposés avec un entrain et un laisser-aller qui firent l'admiration de tout le monde, excepté des fournisseurs de ses mobiliers et de ses festins. La main toujours ouverte comme le cœur, il ne sut jamais rien refuser à personne, même l'argent des autres, qu'il empruntait pour soulager une misère vraie ou simulée , avec la
ferme volonté de rendre la somme au premier arrivage de galion lui venant directement du Potosi , ou de Manoa la capitale de TEldorado. Il était impossible de jamais garder rancune à un homme si excellent, si bienveillant, si amusant même, aux jours où la caisse se trouvait vide et où les huissiers remplaçaient les magiciennes à Thorizon des jardins enchantés.
C'était quelquefois une spéculation de prêter de l'argent à Dumas ; pour deux ou trois mille francs qui le tiraient d'affaire , on acquérait le droit de dé • jeûner et de dîner chez lui, d'avoir des loges et des stalles dans les théâtres, et de devenir son ami intime, sans pour cela perdre son titre de créancier. Le peuple de ses amies était aussi nombreux que celui de ses amis ; hommes et femmes, il les tutoyait tous, et quelquefois , malgré sa mémoire encyclopédique , il confondait leurs noms. Pour héberger tout ce monde, il fallait que Dumas travaillât sans repos ni trêve. Dès le matin il s'attablait devant un gros cahier de papier bleuâtre de très-Qne pâte et luxueusement satiné^ et de sa plus belle écriture, sans qu'une seule rature vint ternir le miroir de sa calligraphie , il libellait les exploits de Porthos ou un Voyage au Sinaï qu'il n'avait jamais vu.
Je n'ai rencontré nulle paii; une dissipation aussi occupée, ni une richesse aussi pauvre. L'argent arrivait à flots et s'écoulait comme de la fêlure d'une bouteille. Lorsqu'il fallait payer le dîner, il ne restait pas quelquefois de quoi solder la fruitière. Tel était l'homme ; l'homme explique l'œuvre.
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Dumas dit dans ses Mémoires combien sa première éducation fut négligée et sommaire, quelle volonté tenace et quels efforts de travail il lui fallut pour devenir auteur dramatique , de commis aux écritures qu'il était chez Son Altesse le duc d'Orléans ; comment le chef de bureau, après avoir appris par le journal que son employé venait de faire recevoir coup sur coup deux drames en cinq actes au Théâtre-Français, Christine et Henri III^ lui fît d'abord supprimer la gratification sur laquelle il comptait pour nourrir sa mère, et finalement comment ce plumitif, d'après un ordre du maître, le força d'opter entre les fumées de sa gloire future et les 125 francs par mois dont il grevait le budget de l'administration sérénissime. Le pauvre expéditionnaire opta pour la perspective de mourir de faim, si sa pièce de Henri III ^ que l'on venait de mettre en répétition , ne réussissait pas devant le public comme elle avait réussi devant les sociétaires de la Comédie-Française.
Je n'ai jamais assisté à une soirée pareille à celle de la première représentation de Henri III^ qui fut la première pièce jouée, quoiqu'elle n'eût été écrite que la seconde. A compter du troisième acte, c'était dans la salle un délire, une frénésie. Les excès de couleur locale, les bilboquets, la sarbacane, les jurons, les mignons passèrent sans résistance , sans récriminations, sans ricanements. Les violences, comme la lettre de rendez-vous que le duc de Guise contraint sa femme d'écrire à Saint-Mégrin, comme l'entrevue de la duchesse avec son amant pendant que le mari veille
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à la porte, comme le meurtre du jeune homme par le poignard des assassins apostés dans la rue, et ce duc de Guise leur jetant par la fenêtre le mouchoir de sa femme pour achever le patient, tout cela fut accueilli par des bravos unanimes. Les purs avaient évidemment compté sur la chute du petit expéditionnaire, et ils n'avaient pris aucune précaution contre une réussite impossible.
Le H février 1829 vit ainsi planter sur la brèche de la ville sainte, par un jeune mulâtre en rupture de bureaucratie, le drapeau révolutionnaire du romantisme. Le fils débutait comme avait fait le père, général de la République française aux armées des Alpes, d'Italie et d'Egypte, par un coup d'audace que justifiait le succès.
L'expéditionnaire en disgrâce vint dans la salie entre le quatrième et le cinquième acte , et j'eus le plaisir de lui serrer la main. Il était haletant, rayonnant, frissonnant : on l'eût été à moins ; sa chevelure ébouriffée menaçait de prendre feu aux étoiles, tant il portait le front haut. Dumas vendit son manuscrit 6,000 francs. Henri ///valut à Dumas deux duels qui s'arrangèrent pacifiquement. Rien ne manquait donc à son bonheur.
Le voilà lancé sur cet océan sans fond et sans rivages auquel il se confie , soutenu seulement par sa foi en lui-même, qui était immense, insouciant du lendemain, oublieux du passé, tel enfin qu'il sera jusqu'à son dernier jour. Il ne s'effraie pas du labeur auquel il se condamne, sans instruction acquise, et devant au
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jour le jour étudier, dans les livres qu'il n*a pas, les sujets qu'il est appelé à traiter, car l'histoire l'attire plus que tout autre horizon ; c'est le miroir étincelant qui fait voleter l'oiseau fasciné autour de ses surfaces mouvantes. Il entrevoit dans cet inconnu des éclairs qui passent, des rayons qui semblent partir du soleil. Il s'y mire, il s'en repaît, il s'y baigne ; il s'en éloigne, et il y revient toujours. Les figures historiques ont en effet beaucoup miroité dans l'imagination d'Alexandre Dumas. Qu'il écrivit des drames ou des comédies, oa bien qu'il bâtît l'édifice babylonien de ses romans , il trouva toujours sa plus vive satisfaction à évoquer ces ombres de l'histoire, non pour les reproduire telles qu'elles avaient été^ mais telles que les rêvait sa fantaisie. Tous les pays , tous les siècles y passèrent à leur tour : Christine de Suède, Charles VII, Marguerite de Bourgogne, Caligula, Lorenzino de Médicis, Catherine Howard, le régent de France, et tant d'autres. Rien que le catalogue de ces apparitions constituerait un dictionnaire biographique. L'une des passions malheureuses de notre infatigable dramatiste fut le désir persistant d'obtenir un succès en vers. Aussitôt Henri III lancé, il sollicita la mise en répétition de Christine au Théâtre-Français ; mais il ne put venir à ses fins, quoique ce drame eût été reçu le premier, et ce fut le 30 mars 1830 qu'il le fit jouer à l'Odéon , avec M"* Georges dans le principal rôle. Christine est le plus défectueux peut-être de tous les ouvrages de Dumas ; l'action y est enfantine. Ce per* sonnage de Paula, cette fille déguisée en page, trahie
par son amant, meurt sottement, sans avoir accompli ni an sacrifice ni une vengeance. Monaldescbi est le plus lâche des hommes ; il ne peut inspirer que le mépris. Vis-à-vis de Christine, il est loin de garder, même par décorum, l'allure fière et grandiose que prête Walter Scott à Leicester entre Elisabeth et Âmy Robsart. Il fut avéré, dès ce moment , que l'auteur de Henri III devait bien se garder à l'avenir d'écrire ses pièces en vers, attendu que son langage, si vivant dans la prose , devenait , sous cette autre forme , pénible, court d'haleine, sans élégance et même sans correction. Dumas ne se tint pas cependant pour battu, mais il eut le bon sens d'user habituellement de sa langue naturelle, la prose, qui lui donna ses meilleurs succès.
L'œuvre dramatique d'Alexandre Dumas a eu deux phases bien distinctes : le drame simple, où il cherche le développement d'une passion ou d'un caractère ; le drame-roman , où il entasse l'un sur l'autre des événements plus ou moins rapides , plus ou moins émouvants, qui défilent comme les tableaux d'une lanterne magique. C'est par un drame en six actes et en vingt-trois tableaux ajustés pour l'Odéon que, le 10 janvier 1831, l'auteur de Henri III et de Christine inaugure la série de ses pièces à tiroirs historiques. A la demande d'Harel , alors directeur de l'Odéon , il découpe en huit jours, dans les mémoires du temps , un Napoléon Bonaparte ou Trente Ans de Vhistoire de France. La pièce commence à Toulon et finit à Sainte-Hélène. Le triomphateur avoue lui-même que,
malgré son succès, l'ouvrage a peu de valeur. Il réclame seulement en faveur du rôle de Tespioni qu'il trouve suffisant pour le succès littéraire. Toute l'originalité de cet espion consiste à faire le contraire de ce qu'il devrait faire s'il n'était pas un espion de comédie. L'espion ne songe qu'à préserver l'Empereur, qu'à le protéger. Cet espion est le plus vertueux des hommes ; il sauve une femme dans l'incendie de Moscou ; il découvre à Napoléon une conspiration royaliste en Touraine ; à Fontainebleau, lui seul lui reste fidèle, quand Roustan lui-même déserte son poste ; il va rejoindre l'Empereur à l'île d'Elbe, puis à Sainte-Hélène, où sir Hudson Lov^e le fait pendre à la grande vergue d'un vaisseau.
Ce n'est que seize ans plus tard que Dumas reviendra à ce genre du drame-roman, qu'il découpera dans ses propres publications. Cette période commerciale et très-lucrative, qui donne deux moutures au lieu d'une, commencera en 1847 par la Reine Margot^ pour ne plus s'arrêter qu'à de rares intervalles. Dans le cours de ces seize années, Alexandre Dumas donnera le véritable fruit de son talent dramatique , et nous Talions suivre, en nous arrêtant comme il convient à ses meilleures créations.
Antontfj qui ouvre la marche de ces inventions pleines de mouvement, d'intérêt saisissant et d'action brutale, était l'accentuation du réalisme d'alors. Ce réalisme se composait du doute désespéré, mis à la mode par lord Byron, avec addition d'esprit de révolte contre toute loi sociale. Ce produit de la couvée libé-
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raie de la Restauration , couvée d'où étaient sortis, comme d'une boite à surprise , le coq gaulois et les poussins de la meilleure des républiques , donna le peuple des incompris , qui trouvaient Hemani trop idéal et lui préféraient les violences qu'Antony allait mettre en honneur. Antony fiit répété au Théâtre- Français, mais M"" Mars et Firmin n'étaient pas le moins du monde les héros d'un drame réaliste et byronien. Aussi, après bien des menées diplomatiques, l'auteur et les sociétaires tombèrent-ils d'accord que la pièce trouverait plus de chances de succès au boulevard qu'à la Comédie-Française.
Antony y représenté à la Porte -Saint -Martin le 3 mai 1831 , et admirablement interprété par Bocage et M"*' Dorval, fit éclater des volcans d'enthousiasme. Enfin les chapeaux pointus avaient trouvé leur Byron en prose ! Ce bâtard aux genoux cagneux, à l'œil fatal, à la bouche moqueuse, qui, sous les traits de Bocage, brave en face les préjugés du monde ; qui arrache l'appareil de sa blessure pour pouvoir rester impunément chez sa maltresse; qui l'adore, qui la maudit^ qui la viole, et qui la tue, tout cela dans l'espace de deux heures, pour lui prouver la force de son amour, c'était bien le modèle rêvé I Et l'auteur, tirant à lui la couverture du succès de son personnage, imprimait l'épigraphe suivante en tète de sa pièce: « Ils ont dit que Childe-Harold c'était moi... que m'importe ! 7>
Ce drame, excentrique dans sa pensée comme dans sa forme, semble aujourd'hui une énormité, car aucune nuance de sensibilité n'adoucit le ton criard de
cette audacieuse peinture. Adèle d'Hervey a beau vouloir fuir à jamais celui qu'elle appelle son mauvais ange, elle ne l'autorise pas moins à la poursuivre , puisqu'elle prend le soin, par une lettre, de lui annoncer son départ. Aussi Antony ne manque-t-il pas au rendezvous ; et le rideau baisse bien à propos, à la fin du troi* sième acte, sur le décor de cette auberge où, selon le dire de l'hôtesse, <k il n'est jamais arrivé d'accident. » Il en arrive un cependant, mais c'est dans l'entr'acte : l'adultère a été bel et bien consommé. L'accident de l'auberge a circulé dans le monde , et on le raconte tout haut dans le boudoir de la vicomtesse de Lacy , où se trouve en visite Adèle d'Hervey. C'est alors que le bâtard arrange l'affaire en demandant à l'imprudente M°" de Camps, qui vient de faire le récit, si elle a, par hasard, un frère ou un mari avec qui il se puisse couper la gorge. Antony n'est pas encore au bout de ses bizarres façons d'aimer sa maîtresse, puisqu'il la relance, au cinquième acte, jusque dans la chambre à coucher de son mari, où il la tue pour empêcher qu'elle ne soit déshonorée.
Ce byronien de 1831 parait bien extravagant, aujourd'hui que le scepticisme a changé d'habits sans changer de démence ; il demeura pendant toute une génération le modèle de la passion pour les jeunes excentriques, qui se corrigèrent lorsqu'ils devinrent des notaires, des médecins, des avocats ou des caissiers d'agents de change. L'auteur s'est complu, jusqu'au dernier moment, dans ce succès retentissant de ses premiers jours.
Dumas, qui veut manger à tous les râteliers de la gloire, imagine, après Antony^ de composer une pièce classique ; il ne manque pas de l'écrire en vers, et il l'intitule tragédie. Il prend soin toutefois d'animer son action de son mieux et de choisir pour modèle de style Victor Hugo plutôt que Racine. Malgré tous ses défauts, on sent dans Charles VII chez ses grands vas^ sauXj représenté à l'Odéon, le 20 octobre 1831, par Ligier, Lockroy, M"" Georges et Noblet, un puissant soufiDe dramatique. Si la forme ne faisait défaut, ce caractère d'Yacoub le jeune esclave sarrasin , ce personnage de Bérengère la femme répudiée du comte de Savoisy, ces figures de Charles YII et d'Agnès Sorel qui traversent le tableau pour en varier les couleurs, constitueraient une œuvre très-sérieuse. Il est vrai que le fond de l'action n'est autre que YAndromaque de Racine : le comte de Savoisy, c'est Pyrrhus ; Bérengère, c'est Hermione ; Yacoub qui sert la jalousie de la comtesse en immolant l'infidèle, c'est Oreste. L'auteur ne le dissimule pas ; il s'en vante au contraire, quand il choisit pour épigraphe de sa tragédie ces mots latins : Cur non? (Pourquoi non?) L'outrecuidance de l'épigraphe fit scandale en son temps ; aujour* d'hui on se contente d'en sourire. L'entrée du roi, reprochant à son vassal d'avoir bâti sa châtellenie sur le haut d'un rocher comme un nid d'aigle, nous reporte dans un autre courant d'imitation et nous fait souvenir de l'ancien théâtre espagnol. La scène du cinquième acte où Bérengère-Hermione pousse Yacoub-Oreste à tuer le comte de Savoisy, dont l'Église va bénir la
nouvelle union, est très-belle de mouvement, mais l'expression nette et relevée manque au dialogue. Si l'effet du drame s'y trouve , le but, comme art , n'est pas
atteint.
Deux mois après sa réussite de l'Odéon, Alexandre Dumas remportait à la Porte-Saint-Martin sa grande victoire de Richard d'Arlington, drame en trois actes et en huit tableaux, augmenté d'un prologue écrit en société avec Goubaux. Cette fois la pièce était en prose, les personnages avaient mis bas le ton solennel ; Frederick Lemaître y faisait admirer l'une de ses plus étonnantes créations. Toutes les violences sont amoncelées comme à plaisir dans cette énergique composition, dont le but est la peinture du caractère de l'ambitieux. La pièce commence par un accouchement et par la malédiction d'un père apprenant à sa fille coupable que l'amant pour qui elle a quitté la maison paternelle n'est autre que le bourreau. Beau début 1 et ce n'est encore là que le prologue. Dans ce temps de fièvre dramatique il s'agissait avant tout de frapper fort, on frappait juste si Ton pouvait. Dumas, trente ans plus tard, écrivait dans ses Mémoires : a Richard eut un immense succès, et ce fut justice. Richard est tout simplement un excellent drame. 2> Quoique l'affirmation soit peu modeste, on ne peut la contester en ce qui concerne la partie purement dramatique. Nulle part on ne trouvera plus d'effets saisissants accumulés, plus de terreur, plus d'émotion profonde. La scène où Richard, pour pouvoir contracter un nouveau mariage avantageux à sa fortune politique, jette tout simple-
ment sa femme par la fenêtre , paraît aujourd'hui un peu excessive ; ce fut, dans l'origine, celle qui produisit la plus vive sensation. Il est vrai que Frederick la jouait d'une façon merveilleuse. Il prenait soin de fermer la fenêtre derrière lui après que Jenny s'était réfugiée sur le balcon, et, quand il reparaissait en vue du public, pâle, agité, essuyant la sueur glacée de son front, on devinait le drame qui venait de se passer. L'écroulement de cette fortune de l'ambitieux, à qui l'on annonce, au moment où il va signer le contrat de son second mariage, qu'il est le fils du bourreau, donnait satisfaction à la moralité. Richard (TArlington est en même temps le plus brutal et le plus fort de tous les drames d'Alexandre Dumas.
Térésa, que le théâtre Ventadour représenta l'année suivante, le 6 février 1 832, et qui fut écrite pour Bocage, Laferrière et M"* Ida Ferrier (depuis M™* Alexandre Dumas), continua les violences des précédents ouvrages. Térésa est une Phèdre au petit pied qui trompe son mari avec son gendre. Il est vrai qu'elle n'est que la belle-mère de la jeune Amélie Delaunay, et qu'elle a connu et aimé Arthur de Savigny avant son mariage. La découverte fortuite, par le mari de Térésa, delà correspondance amoureuse de sa femme, l'insulte qu'il adresse à son gendre au milieu d'un bal, sa provocation, la renonciation au duel de peur de rendre sa fille veuve et (ie faire de son petit-fils un orphelin, puis le suicide de Térésa qui termine la pièce, toutes ces choses constituent assurément un drame plein d'émouvantes péripéties, mais où l'on regrette l'absence
de quelques pensées plus douces, de quelques visages plus souriants. Cette manière de comprendre et d'exprimer le drame était, du reste, dans le tempérament de l'auteur^ et il avoue lui-même qu'il ne sent les nuances ni dans la nature ni dans le sentiment, lorsqu'à propos des tableaux de Paul Delaroche , il blâme l'artiste d'avoir représenté Henri III devant le cadavre du duc de Guise, plutôt que d'avoir peint la lutte du chef de la Ligue contre les assassins. Il aurait voulu voir aussi les enfants d'Edouard étouffés par leurs bourreaux, et non assis sur leur lit et devinant la mort qui s'approche. Cette prédilection pour les sensations extrêmes est tout l'homme.
La Tour de Nesle , écrite en société avec M. Gaillardet, et représentée à la Porte-Saint-Martin le 29 mai 1832 ; Angèle, jouée au même théâtre, le 28 décembre de la même année, sont des produits issus de la même poétique. Dans le premier de ces drames, que tout le monde connaît , l'inceste , l'adultère et l'assassinat forment le sujet lui-même; dans le second, une jeune fille accouche en plein bal, une mère manque d'épouser l'amant de sa fille ; un Lovelace en habit noir, représenté par Bocage, déshonore trois femmes avec autant de laisser-aller que s'il buvait trois verres de punch. Un médecin poitrinaire joue le personnage excentrique, qui se retrouve toujours dans le drame de cette époque. Il sauve tout le monde ; il se bat au pistolet pour délivrer Angèle de son persécuteur, et il reconnaît l'enfant de ce misérable en épousant la mère avant de mourir. Après »voir fait ce qu'il appelle le
c drame d'exception i> avec Antony, le c drame de généralité "» avec Térésa, le a drame politique » avec Richard cCArlington^ le « drame d'imagination d avec la Tour de Nesle^ le « drame de mœurs i» avec Angèle^ le c drame historique » avec ffenri J/J, C/tristina et Charles VII, Alexandre Dumas prétend inaugurer le drame extra*historique en donnant au théâtre de la Porte - Saint - Martin Catherine Howard^ qui s'épa* nouit aux clartés de la rampe le 2 juin 1834. Voilà hien des formes de drame, mais l'étiquette ne fait rien à l'affaire.
Quoi que prétende l'auteur dans l'avertissement dont il fait précéder sa pièce imprimée, sa Catherine Howard se compose, en bonne partie, de scènes déjà connues. Les personnages historiques Henri YIII, Catherine Howard, l'archevêque de Cantorbéry Cranmer appartiennent au domaine de la haute fantaisie. Le narcotique de Roméo fournit au mari de Catherine le moyen de soustraire sa femme à l'amour du Barbe- Bleue couronné, en la faisant passer pour morte. Henri VIII veut visiter dans son tombeau la femme dont il a souhaité la possession, et il lui passe sa bague au doigt, la proclamant sa fiancée. L'ambitieuse se réveille avec le désir de régner ; Henri la couronne, et le mari emploie le narcotique pour lui-même , afin de se soustraire aux vengeances du roi jaloux. La mort de Catherine , qui a trahi tous ses serments , termine ce drame bizarre. Ethelwood , le mari de Catherine , couvre son visage d'un masque et fait l'office du bour^ reau , puis il se livre w% ejçécuteurs , aprè? avoir tran*
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ché la tête de la coupable. En faisant la part du mélodrame , plusieurs de ces scènes sont d'un grand effet. Le 30 avril 1836 vit se développer sur la même scène, devant une salle affamée de nouveautés, un mystère en cinq actes , en neuf tableaux , intitulé Don Juan de Marana ou la Chute d'un ange. Bocage représentait le fameux séducteur de Séville et devait donner au personnage, disait-on, un cachet de grandiose inconnu jusque-là. Le Don Juan ne fut en effet ni celui de Tirso de Molina , ni celui de Molière ; mais le public ne comprit pas bien ce qu'il était et ce qu'il voulait. Le mauvais ange, le bon ange et la Vierge, parlant en vers sur des nuages , prenaient part à cette action insaisissable , où Ton ne remarqua qu'une scène, celle où Don Juan converti fait amende honorable à son frère Don José qui le contraint, à force d'insultes, à se battre avec lui et à le tuer. Malgré le talent de Bocage et la beauté de M"' Ida Ferrier, Don Juan de Marana n'eut pas de succès. Le drame de Kean , joué au théâtre des Variétés le 31 août de la même année, releva le prestige de Dumas. Frederick Lemaître fit ■ un chef-d'œuvre de cette création de l'acteur Kean en rivalité d'amour avec le prince de Galles. Les représentations de la pièce furent très-nombreuses et trèssuivies.
Le 26 décembre 1837, Dumas revient à sa fantaisie d'écrire en vers et il donne au Théâtre-Français un Caligula dont le prologue est charmant, mais qui se perd ensuite, pendant cinq actes, dans des inventions un peu banales. Ce prologue , très-remarque , nous
montre ranimation des rues romaines , les causeries au seuil de la boutique d'un barbier, un jeune débau* ché, pour échapper aux délateurs , s'ouvrant les veines dans un bain parfumé , des sénateurs avilis conduisant par la bride le cheval de guerre de César triomphant, et ce même cheval donné pour consul au peuple terrifié qui l'acclame. Toutes ces touches sont excellentes, et ce prologue est vraiment un petit chef-d'œuvre dans son genre. Qui l'aurait pu deviner ! c'est par l'invention, c'est par le fond du drame lui-même que pèche cet édifice en cinq actes, qui a coûté tant de peines à l'auteur d'Antony. Messaline, si bien annoncée au prologue , n'agit pas suffisamment; Stella , l'héroïne , ne tire aucun avantage de sa qualité de chrétienne dans la scène , renouvelée de Polyeucte^ où elle convertit son amant ; les conspirateurs, Chérea, Ânnius, Sabinus , se laissent prendre comme de niais conspirateurs de tragédie ; et la scène finale, l'assassinat de Caligula, n'obtient que TefTet de tous les meurtres classiques.
Dumas , toujours plein de bienveillance, Dumas qui ne savait rien refuser à personne , cède à la sollicitation du directeur d'un petit théâtre perdu dans le quartier Latin , et lui broche un mélodrame en cinq actes que ledit théâtre représente , le 12 octobre 1838, sous le titre de Paul Jones ; puis, de la même main généreuse, il gratifie le théâtre de la Renaissance de cinq autres actes en vers , imités du Fazio de l'auteur anglais Milman. Frederick Lemaitre joua, le 10 avril 1839, le rôle de Fazio, où son vigoureux talent se
trouva un peu à Tétroit, M"* Ida Ferrier remplissait le rôle de Francesca , la femme jalouse , qui , après avoir dénoncé son amant à la justice , pleure sa mort qu'elle a causée. Deux jours après V Alchimiste^ Dumas faisait représenter au Théâtre-Français le beau drame intitulé Mademoiselle de Belle-Isle. Il le dédie à Tinimitable actrice qui créa si merveilleusement ce rôle de la petite -fille de Fouquet. Alexandre Dumas montra, dans cette brusque transition du drame échevelé au drame sentimental mêlé du plus fin comique » la souplesse de son esprit. L'élégante impertinence du duc de Richelieu, qui , trompé par un subterfuge de M°^* de Prie , soutient de bonne foi à la jeune Bretonne ellemême qu'il a passé la nuit avec elle ; cette confidence faite devant le fiancé , qu'elle a caché derrière une porte pour qu'il entendit sa justification ; les désespoirs qui s'ensuivent; le duel projeté, arrêté par la découverte de la vérité vraie, c'est-à-dire de la parfaite innocence de la pauvre fille accusée , constituent la pièce la plus intéressante et la plus attrayante que notre intarissable auteur ait jamais inventée. De ce moment date la phase gracieuse de son talent, qui occupera une si large part dans ses romans , tour à tour feuilletons de journaux , livres et pièces de théâtre.
Deux ans se passent , Dumas voyage ; il revient de Florence , en 1841 , pour donner au Théâtre-Français, le i^ juin , Un Mariage sous Lottis X7, comédie en quatre actes jouée par Firmin, Périer, Menjaud, }/[nm piessis et Anaïs. Ce reflet du Pr^ugé à la modCy de Nivelle de La Chaussée, nous montre un mari
n'osant aimer sa femme par crainte de se donner dans le monde un ridicule. La pièce passa sans laisser une impression durable , quoique les détails de Touvrage soient spirituels et bien trouvés. Lorenzino , représenté au même théâtre , le 24 février 1842 , fut aussi un souvenir rapporté de Florence. Alfred de Musset avait déjà traité , en 1834, sous le titre de LorenzacciOj ce sujet de l'assassinat du duc Alexandre par son cousin Lorenzo. Le drame de Musset n'était pas destiné au théâtre ; il promène donc son action du palais du duc à la place de San-Miniato , du quai de l'Amo au palais Strozzi , puis chez la marquise Cibo , chez les Soderini ; il quitte Florence pour Venise , revient à Florence , où s'accomplit la catastrophe finale , tout cela comme dans un roman , changeant le lieu du drame de scène en scène , selon les nécessités de la fable. Alexandre Dumas, qui dispose sa pièce pour le théâtre, ne change le décor que d'acte en acte. Sa pièce est très - mouvementée. Lorenzino, le duc Alexandre , Philippe Strozzi , le Hongrois , sicaire du duc, le spadassin Scoronconcolo sont des figures trèspittoresques , et l'intérêt de curiosité que provoque cette action ne fait pas un instant défaut ; mais le développement manque de concentration, ce qui rend la représentation un peu froide et décousue. Ce défaut , inhérent au sujet , et que n'a pu corriger tout à fait l'habileté du dramatiste , éloigna ce drame du répertoire , quoiqu'il soit beaucoup mieux construit et plus concentré que celui d'Alfred de Musset.
L'année 1842 se complète par la représentation,
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au théâtre des Variétés, de la comédie en trois actes ayant pour titre Halifax. L'excellent comédien Lafont, alors dans toute la force de l'âge et du talent^ créa ce rôle scabreux d'un mauvais sujet à qiii l'on fait épouser une jeune fille dont un autre se réserve l'amour; mais, malgré ses efforts et tout l'esprit de l'auteur, la pièce ne réussit que médiocrement. Les Demoiselles de Saint-Cyr, représentées Vannée suivante, le 25 juillet, au Théâtre-Français, ont encore pour sujet un *de ces faits dont le monde offre sans doute beaucoup de modèles, mais qui ne présentent pas une moralité absolument orthodoxe : c'est un mari qui ne commence à aimer sa femme que lorsqu'il la voit inspirer de l'amour à un autre homme. Le charme du dialogue et la bonne humeur qui règne dans nombre de scènes de cette comédie l'ont maintenue jusqu'à ce jour au répertoire. En 1843, la Porte- Saint-Martin et TOdéon jouent deux pièces médiocres de Dumas : Louise Bernard et le Laird de Dumbicky. La dernière de ces pièces fut même égayée de quelques sifflets. Le rôle du duc de Buckingham , joué par Pierron, servit surtout de cible aux joyeusetés des étudiants.
Pendant trois années l'auteur ne donna plus signe de vie au théâtre. Il est vrai que, dans cet intervalle, il publia beaucoup de romans, dont plusieurs devinrent des drames , et entre autres Les Trois Mous-quetaires , Le Chevalier d-Harmental et Une Fille du régent.
Cette Fille du régent fit son apparition, sous forme
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de comédie , au Théâtre-Français , le 1^' avril 1846. L'auteur ne la distribua pas en tableaux , comme il fit pour ses autres romans lorsqu'il les mit à la scène. Il se contenta, cette fois, de quatre actes et d'un prologue. A dater de ce moment, nous entrons à pleines voiles dans l'océan sans rivages de la fantaisie historique. Nous voyons un régent et un Dubois tout à &it inattendus. Dubois joue le rôle de Vidocq et fait sa police sous le travestissement d'un capitaine d'aventures. Un chevalier de Chanley, compromis dans la conspiration de Cellamare, le prend pour le duc d'Olivarès et lui raconte toute l'entreprise. Il paierait sa confidence de sa tète, si par hasard la jeune personne qu'il aime n'était justement une fille naturelle de Philippe d'Orléans, qui en avait, il est vrai, un peu partout. Le régent, en apercevant Hélène , se sent tout à coup saisi d'un accès de sentimentalité paternelle ; il sauve l'imprudent amoureux, et, après avoir offert sa poitrine à ses coups, il lui donne la main de celle qu'il aime.
La reine Margot^ qui succède à la Fille du régent^ le 20 février 1847, se joue au théâtre Historique, que dirige Dumas lui-même, devenu son propre maître Jacques, écrivant les pièces, les mettant en scène, commandant et surveillant les décors, les costumes, la chaussure, la chapellerie, l'administration, la figura* tion et les mille accessoires qui composent ce capharnaûm que l'on appelle une direction de théâtre. Mais il se sent les coudées franches, le voilà en complète liberté) il n'est plus forcé d'emmaillotter en cinq actes
les situations de ses romans ; il quitte la plume et prend des ciseaux, il coupe, il taille, il rogne, il arrange , il raccorde ; il en est quitte pour ajouter sur Taffiche, à l'annonce des cinq actes traditionnels, la mention de douze, quinze ou vingt tableaux. La reine Margot n'a que treize tableaux, ce qui est modeste. Le roman avait été composé avec M. Auguste Maquet ; le drame a donc M. Maquet pour collaborateur. La reine Margot remplit près de deux cents pages d'impression ; Mademoiselle de Belle-Isle se contentait de quatre-vingt-seize. Mais le public du boulevard aime les gros morceaux ; on lèvera le rideau à six heures et demie et on le baissera entre minuit et une heure du matin. Cette littérature de lanterne magique prend droit de cité sur le boulevard ; on ne veut bientôt que drames à tableaux, et plus il y aura de tableaux, plus la pièce aura de chances de plaire. Le fécond inventem* va bientôt inventer la grande découpure de Monte- Cristo qui se jouera en quatre soirées. On se croirait revenu au xv* siècle, au temps du mystère de la Passion.
A dater de cet avènement du drame-roman ou du roman-drame , la critique a de la besogne taillée ; il lui faut dîner à cinq heures les jours de première^ écouter six heures de dialogue, s'éblouir aux mille becs de la rampe et du lustre et s'aveugler aux feux des piles électriques. Mais quelle satisfaction dans les hautes régions du paradis I comme l'action marche sans s'arrêter, sans se permettre un développement ou une réflexion ! C'est une course au clocher incessante ;
et puiS| moyennant ses dix sous, on est éclairé et chauffé une partie de la nuit, et, par- dessus le marché, on suit un cours d'histoire de France 1 Et quelle histoire! Lahurière et Maurevel, deux fervents catholiques, nous annoncent d'abord que, le soir même, aura lieu le massacre de la Saint-Barthélémy ; dans la scène suivante on voit Charles IX afBrmant à l'amiral Coligny qu'il veut le plus grand bien aux huguenots du royaume et à son cousin Henri de Navarre, à qui il donne en mariage sa sœur Margot. Entrent ensuite à cheval La Môle et Goconnas, dont les têtes sont vouées au bourreau. Ils vont se coucher; le tocsin les réveille, et Ton assiste, sans désemparer, à un épisode du massacre : porte enfoncée, coups d'arquebuses et de pistolets, saut par la fenêtre, cris : à l'assassin I autres cris : aux huguenots ! tue I tue I Cohue de gens armés qui courent, blessés qui tombent dans la rue au bruit des mousquetades. Patience^ vous n'avez encore vu que le premier tableau du premier acte, qui en a trois.
Les assassins poursuivent La Môle jusqu'au Louvre et le blessent dans la chambre de la reine de Navarre qui lui donne asile. Charles IX fait arrêter son bon frère Henri et lui offre la messe ou la mort. Puis vous le voyez tirer un coup d'arquebuse sur les passants^ du haut de ce fameux balcon du Louvre qui n'existait pas encore. Le cours d'histoire de France se continue ; nous perdrions haleine à le suivre. La Môle et Coconnas sont finalement torturés, et leurs nobles mattresses viennent les visiter dans leur cachot. Cette
128 HISTOIRE DU THÉÂTRE GONTEBfPORAIN
démarche n'étonne personne, pas même le mari de la reine Margot. Marguerite et la duchesse de Nevers vont chez le bourreau donner le baiser d'adieu à leurs amants décapités. Pendant ce temps , Charles IX expire et fait place à son successeur Henri IIL
On voit, par ce résumé, ce qu'est te drame^oman. Toute idée d'art a disparu. Il ne s'agit plus de dérouler sous les yeux du spectateur une action unique qui a son commencement, son milieu et sa fin ; il ne s'agit plus de développer les nuances d'un caractère ou d'une passion, d'en suivre les progrès ; ce sont cinq ou six actions que Ton entremêle et que l'on mène de front. On prend soin de n'en montrer que les parties agissantes ; c'est pour ainsi dire une collection de dé* nouements, une manière d'essence de drame concentrée. Le spectacle, qui s'adressait à l'âme, à la pensée, ne s'adresse plus qu'aux yeux. Les gens blasés, ceux qui sortent de table entre deux vins, ne s'endormiront pas dans leurs stalles^ car ils n'ont plus besoin d'efforts de réflexion ; tout se passe mécaniquement, et il est impossible de ne pas comprendre ce que l'on voit. Des chiens , des chevaux , des coups de fiisils , des bourreaux, des poignards, du poison, des têtes coupées que de jolies femmes baisent au front, des changements de décors à chaque instant, de riches costumes, de la danse, des jambes, des bras, des poitrines blanches^ du gaz partout à plein feu, de la lumière électrique à tous les plans , et ces étonnements se succédant coup sur coup, sans laisser le temps de reprendre haleine : telle est la poétique nouvelle inau-
garée par le théâtre Historique. Cette poétique a le plus grand succès^ elle émerveille ; on n'a jamais eu les nerfs ébranlés de cette fSsiçon ; on est heureux, on s'est amusé, et l'on ne s'est pas &tigué l'imagination pour comprendre. Cette littérature est l'idéal de l'homme qui a peur des congestions cérébrales. La grande habileté d'Alexandre Dumas et son charmant dialogue eurent bien vite popularisé ce genre, qui a fait école.
On n'a pas oublié que , depuis la fondation du théâtre Historique, Alexandre Dumas est chez lui. Las des hôtels garnis de l'Odéon et de la Porte-Saint- Martin, il a voulu mettre sa littérature dans ses meubles ; il a fait construire cette scène qu'il destine à sa production ; le bénéfice doit l'enrichir, et, comme nul n'a le droit de le contrecarrer, il peut se livrer aux fiintaisies les plus luxuriantes. Il s'y livre trop, malheureusement pour lui, et, comme il n'a jamais su additionner deux chiffres, il se trouve que ses succès le ruinent. Chaque soir la salle est comble , mais la dépense passe la recettCi et ce beau système le conduit en quelques années à une liquidation désastreuse. Le 3 août 1847, il fidt jouer, sous forme de drame, son roman du Chevalier de Maison - Rouge ^ dans lequel il se donne le luxe de quatre premiers rôles : Laferrière, Mélingue, Bignon et Lacressonnière. Cela est cher, surtout avec les dépenses que nécessitent en décors et en costumes les douze tableaux de l'ouvrage ; mais qu'importe 1 LucuUus dtne chez Lucullus. Ce nouveau drame , composé à coups de
130 rasToraE du théâtre contemporain
ciseaux dans son excellent et amusant roman, obtient le succès de la Reine Margot II est précédé et suivi de deux traductions ou imitations de pièces étrangères : Intrigue et Amour ^ reproduisant le Kabale und Liebe de Schiller , et Hamlet , prince de Danemark , emprunté à Shakespeare. Cet arrangement d'Hamlet est écrit en vers, mais cette fois Alexandre Dumas a pris M. Paul Meurice pour collaborateur. Bouvière fut très-original et très-applaudi dans le rôle du prince de Danemark.
Au drame -roman de Maison- Rouge y entrecoupé d' Hamlet en manière d'intermède, succéda le fameux Monte-Cristo^ joué en deux soirées, les 3 et 4 février 1848. C'était de plus fort en plus fort comme audace. Â ces deux parties de Monte-Cristo succédèrent, trois ans plus tard, deux autres parties pour compléter le roman : Le Cointe de Morcerf et Villefort ; mais alors le théâtre Historique avait vécu, et ce fut le théâtre de l'Ambigu qui acheva l'épopée de Dumas et de M. Auguste Maquet. En 1847, Dumas, encore en possession de son théâtre, avait fait représenter par ses acteurs ordinaires un Catiiina qu'il écrivit en prose, et que Mélingue joua, le 14 octobre ; Fechter faisait César, et Lacressonnière le Grec Clinias. Cet épisode romain est en sept tableaux, mais il garde les formes et les proportions du drame. C'est un retour vers la pensée qui avait produit l'étude de Caligula. L'amour de la couleur locale domine encore l'auteur , et il s'efforce de mettre en action réelle ce qu'il a lu et ce qu'il a vu des habitudes et
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des mœurs de la Rome anciemie. C!omme il faut qu'il soit étrange en tout, il débute par une scène de funérailles où Sylla, le vieux dictateur retiré des affaires politiques , vient verser Feau lustrale et prononcer une oraison funèbre sur le cercueil de son vieil ami le tribun Marcius. La scène n'est pas gaie, mais elle se présente d'une façon pittoresque et intéressante. Le roman de Gatilina avec Marcia la vestale, et tous les événements, qui en découlent, paraissent toutefois un peu fantasques. J'accorde que Gatilina retrouve un cœur de père en revoyant Charinus, l'enfant de sa faute, que le ciel lui a conservé ; mais j'ai hâte de voir le héros-bandit tenir tète à Gicéron et à tout le sénat romain, combattre avec ses gladiateurs les légions romaines et chercher à rentrer dans Rome la torche à la main. Ces terribles choses arrivent enfin^ mais seulement au cinquième acte, où un changement de décor nous découvre le champ de bataille de Pistoie, une vallée immense jonchée de morts , et la vestale Marcia, la mère de Gharinus, reconnaissant Gatilina percé de coups, expirant et désespéré.
Après cette étude antique nous rentrons dans le drame-roman. Deux grands ouvrages découpés dans le charmant récit des Mousquetaires font courir tout Paris, l'un à l'Ambigu, l'autre au théâtre Historique, en 1845 et 1849. Le même procédé est appliqué ensuite au Chevalier d'Harmental^ qui déroule devant le public ses dix tableaux, le 26 juillet 1849. La Guerre des femmes suit le Chevalier au mois d'octobre de la même année, toujours au domicile dramatique de
Duraas-Maquet , sis sur le boulevard du Temple et ayant nom le a théâtre Historique t».
Le comte Hermann , joué le 22 novembre 4849, nous ramène un instant au drame simple. L'auteur prend cette fois pour thèse l'analyse des sentiments humains, et il ne cherche pas l'intérêt dans la multiplicité des événements. Il rappelle, en quelques pages de préface, qiïAngèle était le rêve du matérialiste, Antony le rêve du fou, et il ajoute que, dans le nouveau drame, au lieu de la brutalité matérielle , il veut montrer la chasteté d'une femme et le dévouement d'un homme produisant ces mêmes effets d'émotions et de larmes que quinze années auparavant il demandait aux passions physiques. Le comte Hermann, c'est la chevalerie du xv" siècle unie à la courtoisie du xviii®, ainsi que le dit l'un des personnages de la pièce. Il a tout pour lui: courage, loyauté, poésie. Il a visité le monde entier, tout vu, tout usé. Maintenant il s'en va mourant d'une ancienne blessure. Son neveu Karl est, comme lui, doué d'une âme généreuse et honnête. Une femme survient entre ces deux hommes. Marie de StaufTenbuch aime Karl, qui l'aime à son tour; mais cette passion est restée secrète pour les jeunes gens eux-mêmes. Marie épouse le comte Hermann pour lui donner les soins d'une fille. L'amour des jeunes gens se révèle malgré eux. Ils ne peuvent échapper que parla mort au crime de trahir leur bienfaiteur; mais le comte Hermann, qui sait tout, boit le poison qu'ils ont préparé pour eux, et les unit afin de n'avoir pas à les maudire. Sur cette donnée, Alexandre
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Dumas a imaginé une fable attachante, une série de scènes très-habîlement conduites qui composent Tun de ses meilleurs drames de sentiment. La figure de repoussoir est un médecin athée et peu scrupuleux qui rappelle le Karl Moor des Brigands de Schiller. Cette pièce, très-bien jouée par Mélingue, Laferrière et M"* Person, fut Tune des dernières que représenta le « théâtre Historique ». Urbain Chrandier^ qui la suivit, ramena le drame-roman et ses interminables tableaux. Ce ne fut pas un succès prononcé , non plus que la Chasse au Chastre , fantaisie en sept tableaux qui méritait peut-être un meilleur sort. Le théâtre Historique, auquel Dumas avait donné tous ses soins, fut alors obligé de fermer ses portes. Depuis ce moment, accablé de soucis et d'affaires litigieuses, cet esprit si laborieux et si ingénieux ne produit plus guère que pour subvenir à ses besoins. C'est sa phase purement industrielle, celle qui Ta fait accuser d'avoir ouvert des ateliers de collaboration. Il donna successivement une imitation du Vingt^quatre Février de Zacharias Werner (Gaieté, 1850), la Barrière de Clichy (théâtre National [ancien Cirque], 4851), le Vampire ( Porte - Saint - Martin , 1851), Bomulus (Théâtre-Français, 1854). II fit ensuite représenter à Bruxelles la Jeunesse de Louis XIV (1854) , dont aucun directeur de Paris ne voulait prendre la responsabilité , et qui a réussi dernièrement à TOdéon avec un grand éclat. Puis le Marbrier paratt au théâtre du Vaudeville. Le 4 novembre 1854 , l'Odéon joue avec un grand succès la Conscience , drame en six
actes formé de trois pièces allemandes d'IfQand , et la Porte-Saint-Martin donne YOrestie^ tragédie en trois actes imitée de l'antique (1856). La Tour Saint^ Jacques , Le Verrou de la reine , U Invitation à la valse, Les Forestiers , L'honneur est satisfait , sont représentés sur divers théâtres, sans produire grande sensation (1856-1858). La liste des ouvrages dramatiques de Dumas se complète par Le Roman d'Elvire , U Envers d'une conspiration^ Le Gentilhomme de la montagne et La Dame de Monsoreau^ romandrame qui fut le dernier succès de l'auteur (19 novembre 1860). En comprenant dans cette liste PiquillOj opéra comique, Le Cachemire vert, comédie en un acte, et deux vaudevilles, La Chasse et V Amour et La Noce et V Enterrement, nous arrivons à un total de soixante pièces de théâtre.
Alexandre Dumas a écrit trois fois plus de volumes que Voltaire, qui était avant lui l'écrivain français le plus fécond. Le nombre de ses pièces est pourtant loin d'égaler celui des auteurs espagnols de l'époque des trois Philippe. Ses collaborateurs furent nombreux, mais, sauf quelques rares volumes qu'il a signés sans y mettre la main , il est facile de reconnaître sa manière dans tous ses ouvrages, et spécialement dans ses pièces de théâtre, qu'il a toujours remaniées et écrites à nouveau. Aucun de ses collaborateurs, livré à ses propres forces, n'a retrouvé sans lui cette composition de figures originales de premier et de second plan, cet aimable dialogue, simple et spirituel, cette impulsion communiquée à une action quelconque toujours
vivante, marchant à toute vapeur et arrivant au but sans le jamais manquer. Alexandre Dumas est l'auteur français le plus populaire en Europe ; pas une langue dans laquelle ses ouvrages n'aient été traduits. Il n'a manqué qu'une qualité à son talent : c'est le style ; il le sentait malgré l'excellente opinion qu'il avait de luimême, et il disait à qui voulait l'entendre, que la seule chose qu'il enviât à Victor Hugo c'était sa façon d'écrire.
Sa création d'ensemble, telle qu'elle se présente, est assurément un monument respectable qui mérite la haute estime de la critique, si elle n'appelle pas son admiration entière et absolue. Homme d'instinct plutôt que de réflexion, Alexandre Dumas a subi tous les reflets des temps orageux qu'il a traversés. Byronien avec Antony , Shakespearien avec Richard d'Arlington^ Kean et la Tour de Nesle, il côtoie Schiller dans le Comte Hermann ; il cherche à refaire Musset dans Lorenzifw^ comme il avait tenté de corriger Racine dans Charles VII chez ses grands vassai^^ comme plus tard il taille à la façon de Walter Scott ses romans historiques et ses drames à tableaux. Au milieu de tous ces reflets, il conserve pourtant sa lumière, celle qui rayonne de lui-même.
CHAPETRE YI.
8UITB DB L*ÉGOLB ROKAHTIOnB.
Alfred de Vigny.
Victor Hugo et Alexandre Dumas furent, on vient de voir dans quelles proportions, les che&, les propagateurs et les grands ouvriers du mouvement romantique.
Nous avons maintenant à mesurer la tâche des ouvriers secondaires qui participèrent à l'œuvre commune. Au premier rang se place Alfred de Vigny, esprit très-fin, très-distingué, qui se livra d'abord à la poésie pure, à cette poésie rêveuse et délicate que Sainte-Beuve caractérise de poésie « blonde et ingénue ». La publication des œuvres posthumes d'André Ghénier, que le poëte de Dolorida avait savourées avec délices , le jeta d'abord dans cette voie du sentiment méditatif. Il s'éclaira aussi des premières inspirations de Lamartine et de Victor Hugo , et dès lors ses poëmes prirent la forme agissante qui l'amena à donner à sa pensée la forme purement dramatique. Sa traduction ou plutôt son imitation de YOthelU) de Shakespeare fut représentée au Théâtre-
Français, le 24 octobre 1829, par Joanny et M"** Mars, huit mois après le Henri III de Dumas et quatre mois avant YHemani de Victor Hugo. Son second ouvrage, la Maréchale d* Ancre , représenté sur la scène de rOdéon le 25 juin 1831, ne rencontra qu'un succès d'estime, quoiqu'il eût pour interprètes M"* Georges, Frederick Lemaitre et Ligier. C'était le premier air de son chef que de Vigny essayait de jouer sur le grand orgue dont il parle dans sa préface du More de Venise. A l'imitation d'Alexandre Dumas, il chercha surtout, dans cet ouvrage , les réparties vives et la couleur locale. Les mignons de Henri I/Jjouaient au bilboquet ; le Thémines et le Créqui de la Maréchale (TAncre jouent au trictrac, entourés de messieurs de l'aiguillette rouge et noire. Le dialogue est charmant, quoique le chantre de Moïse et d'J^Ioa se soit privé de son principal avantage en écrivant sa pièce en simple prose. Les scènes sont bien imaginées et tracées avec art , et pourtant, malgré toutes ces qualités, la représentation de cette pièce vous laisse froid et sans émotion. C'est que le drame pèche par la base, par le défaut d'intérêt des personnages. La maréchale d'Ancre ne trouve en montant à l'échafaud que le sort qu'elle mérite ; Concini est un insolent parvenu, Luynes un homme sans entrailles. Isabella Monti, dévote sauvage, amoureuse et jalouse, n'a pas la moindre tendresse dans T&me. De ces matériaux répulsifs, comment composer un drame qui attache et qui émeuve ? De là le succès d'estime qui fut la juste récompense d'un travail consciencieux, mais peu en
harmonie avec les nécessités d'une action destinée au théâtre.
Il se passa près de quatre ans avant que de Vigny découragé donnât un autre ouvrage à la scène. Cet ouvrage, que le Théâtre-Français joua le 12 février 1835, est un chef-d'œuvre de grâce et de sensibilité. Chatterton obtint un succès retentissant. Ciomme Hugo et Dumas, Alfred de Vigny eut cette fois son jour; cette fois il ne iut pas disciple, il fut maître. Tout est nouveau, tout est fin et délicat dans cette mystérieuse analyse d'un amour partagé, toujours présent et qui ne se révèle par des paroles ou des actes qu'au moment où la mort vient saisir les deux victimes : Chatterton, le poète dédaigné que dévorent la misère et l'orgueil ; Kitty Bell, le modèle de la vertu et du sacrifice. Deux enfants qui sourient et caressent, un quaker pieux et indulgent qui prie et pardonne^ une Bible qui sert de message entre deux cœurs candides n'osant s'avouer qu'une même souffrance les unit et va les séparer, un désespoir qui conduit au suicide l'honnête jeune homme préférant l'oubli et la tombe à un bonheur coupable, c'étaient là des éléments bien différents des violences du théâtre en vogue. Le public sut gré au poète de s'être montré original et vrai. Tous les caractères de cette pièce sont étudiés sur le nu de l'âme humaine, depuis John Bell , le mari de Kitty, ce boutiquier de Londres, égoïste, brutal, gonflé de bière et de roastbeef, jusqu'à cette tête folle de Talbot et cette tète de bois de lord Beckford souriant seulement à la richesse et mépri-
sant rhomme de talent qui n'a rien. Il est impossible de réunir plus d'intérêt dans une action aussi calme en apparence. C'est qu'un second drame est caché sous celui que jouent les acteurs ^ ce drame se traduit par les sentiments qui se font jour à travers les fissures de ces deux cœurs blessés ; il est palpitant, et le spectateur en suit les péripéties cachées avec une anxiété qui ne s'arrête qu'au dénouement de la pièce. Ce genre de drame intime, où l'analyse remplace le mouvement brutal du drame romantique ordinaire, était toute une poétique nouvelle, à laquelle le public fit un accueil des plus sympathiques ; on doit regretter qu'Alfred de Vigny n'ait pas poursuivi la route quil venait d'indiquer.
Mme Dorval prêta au personnage de Kitty Bell une physionomie merveilleuse ; je l'entends encore dans mon souvenir ; chacune de ses paroles, chacun de ses gestes, chacun de ses silences portait coup. On frémissait lorsque, apprenant, en présence de son mari, l'arrivée d'un protecteur de Chatterton, elle s'écriait : € Il vient lui-même, le lord maire, pour M. Chatterton 1 mes enfants ! quel bonheur ! embrassez -moi ! » et que le quaker disait à part, à propos de cette femme^ chaste entre toutes les femmes : a La mère donne à ses enfants un baiser d'amante sans le savoir, » et lorsque Chatterton , après s'être empoisonné, faisait pour la première fois l'aveu de son amour à Kitty, et que celle-ci lui répondait d'une voix douce et pure, plus expressive que tous les sanglots du monde : « Ah ! monsieur , si vous me dites cela , c'est que
VOUS voulez mourir! d La reprise de cet ouvrage^ unique dans son genre sur notre scène, sera un triomphe pour l'actrice de talent qui réunira les conditions physiques qu'exige ce rôle double, aussi difficile à exprimer dans ses silences que dans ses paroles. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi Alfred de Vigny, après un succès auquel il fut très-sensible, avait tout à coup abandonné la veine qu'il venait de découvrir. Nul plus que lui n'était capable d'en extraire l'or pur qu'elle renfermait en ses flancs profonds. L'analyse physiologique de Werther^ de René, d'Adolphe^ appliquée au théâtre avec ce talent, avec cette divination des voix intérieures de l'âme , avec cette reproduction des détails vrais de la vie, ouvrait H l'auteur de cette belle étude un champ vaste et fécond. Alfred de Vigny s'était passionné pour son personnage de Kitty. Nouveau Pygmalion , il l'adorait platoniquement dans l'actrice inimitable qui l'avait fait vivre sous une forme plastique. Cet amour rêveur, qui remplit plusieurs années de la vie du poète, avait transformé Marie Dorval elle-même, qui répondait à ses amis, tout étonnés de ce changement subit, par ce vers de Manon Delorme :
« Son amour m'a refait une virginité. »
Il est probable que cette création d'Alfred de Vigny fut une de ces inspirations isolées qui ne se pré* sentent qu'une fois dans la carrière d'un auteur. Ce souvenir contribua sans doute au nouveau succès que Marie Dorval obtint, dans le cours de la même année,
en traduisant avec tant de noblesse et de sensibilité décente le rôle de Catarina Bragadini dans YAngelo de Victor Hugo. Deux ans avant Chatterton^ l'ancien officier de la garde royale , le romancier de Cinq' Mars et de Stella avait fait jouer à l'Opéra , dans une soirée de bénéfice , un petit acte sans importance , mais très-finement dialogué, sous le titre de Quitte pour la peur. Cette anecdote musquée du xviii® siècle, qui nous montre les rapports passagers d'un mari et d'une femme portant tous deux une chaîne étrangère et ne se réunissant que pour donner le change à Topinion du monde, est un peu scabreuse et rappelle trop, peut-être, le débraillé galant des romans de Crébillon le fils. On croirait, par instant, lire un fragment du Sopha ou du Hasard du coin du feu.
L'œuvre théâtrale d'Alfred de Vigny n'est pas nombreuse, comme on le voit, mais Chatterton lui seul suffirait pour assurer à son auteur une place spéciale parmi les dramatistes de la période romantique.
Frédéric Sonlié.
D'Alfred de Vigny à Frédéric Soulié la transition est brusque. Quoique nés contemporains et nourris du même lait romantique, leurs idées comme leurs allures
ne se ressemblaient guère. De Vigny portait dans sa tenue Télégante régularité d'un mousquetaire de la maison rouge du roi Louis XVIII ; ses traits étaient fiers et délicats ; il affichait des principes royalistes et religieux ; il tenait à sa généalogie nobiliaire , il aimait la rêverie plus que Taction ; les sentiments doux et tendres s'épanouissaient plus volontiers dans son cœur que les passions vigoureuses, tenaces et hardies. Soulié, au contraire, plus négligé que recherché dans sa mise , avait la lèvre épaisse , de gros yeux noirs surmontés d'épais sourcils ; il ne songeait guère aux pratiques religieuses, et quoiqu'il se fît appeler, dans sa première jeunesse, Soulié de Lavelanct, il professa toujours des opinions très-libérales. Les passions violentes avaient pour lui plus d'attrait que le platonisme, et, dans toutes ses compositions, romans ou pièces de théâtre, il leur donna une prédominance absolue. C'était un excellent cœur, un ami sûr et dévoué. S'il n'eût été entraîné par sa nature insouciante dans des dépenses folles , peu en rapport avec ses ressources, il eût consacré tous les instants de sa vie à méditer et à écrire des œuvres sérieuses, au lieu de se jeter dans une production incessante et insuffisamment étudiée.
Ses premières armes littéraires, il les fit sous la bannière de la poésie pure. En 1824, il publiait un volume de vers intitulé Les Amours françaises^ qui passa à peu près inaperçu. Deux ans plus tard, il réunissait un soir ses amis dans son petit appartement très-modeste, situé à un entresol de la rue Richelieu, et il nous lisait
entre deux bougies une tragédie de Roméo et Juliette. Nous fûmes tous d'avis que c'était là un excellent début pour le théâtre, mais qu'il n'avait pas assez rapproché son texte de celui de Shakespeare. Roméo, marié secrètement à Juliette dès le lever du rideau, nous parut une innovation peu heureuse. Le ton général du dialogue fut aussi critiqué , comme reflétant dans une trop forte proportion le style de la tragédie classique. Le cinquième acte, et surtout la scène finale, obtint Tapprobation de tous, parce qu'aux détails près, qu'il eut le tort de ne pas prendre comme le fond, c'était encore Shakespeare, ou tout au moins un reflet de Shakespeare. La tragédie de Soulié (il tenait à cette appellation), représentée le 10 juin 1828, au théâtre de l'Odéon, fut accueillie avec beaucoup de faveur. Les deux premiers rôles étaient joués avec talent par Ânaïs et Lockroy. Christine à Fontainebleau, seconde tragédie de Soulié, précéda de quelques jours la Christine d'Alexandre Dumas. Cette fois l'auteur, abandonnant le sentier battu, se précipitait, tète baissée, dans les violences les plus échevelées. Pour donner plus d'animation à sa fable , il avait entassé l'une sur l'autre les situations les plus brutales et les plus invraisemblables. Il y avait, entre autres énormités , une table de dissection où l'on étendait l'héroïne, en la faisant passer pour morte, afin de la soustraire à la jalousie de la reine ; il y avait un brigand déguisé en ermite ; Monaldeschi, le héros, se voyait accusé d^avoir volé des diamants. Le style de la pièce s^entrecoupait de vers lyriques à l'ancienne mode et,
par opposition , de vers où la trivialité remplaçait le naturel. La chute fut profonde, bruyante, scandaleuse ; le souvenir seul de la tentative resta^ comme terme de comparaison, dans les annales des insuccès de théâtre.
A dater de cette mémorable défaite, Soulié renonça aux ouvrages littéraires, et il se lança dans la fabrication du drame en prose, après avoir renoncé préalablement à la fabrication des planches de sapin qu'il exploitait avec son père dans un faubourg de Paris. Il écrivit des romans-feuilletons pour les journaux, prit des collaborateurs et s'aida le plus qu'il put de matériaux empruntés. C'est ainsi qu'il trouva dans le Fils 7iaturel de Lacretelle le drame en trois actes que représenta le Théâtre-Français, le 15 octobre 1831, sous le titre de La Famille de Lusigny, Il avait pour collaborateur dans cet ouvrage Hector Bossange, l'un des directeurs du théâtre des Nouveautés. Bossange eut une grande influence sur l'avenir de Frédéric Soulié. La Famille de Lusigny est un drame de famille, en trois actes et en prose, assez intéressant ; ce drame nous montre un fils naturel luttant contre un parent peu scrupuleux qui l'a privé de son état civil par un vol de papiers. Un élan de cœur de la marquise de Lusigny, la mère des frères rivaux, laquelle ordonne au fils légal de rendre à l'enfant naturel les titres qu'on lui a dérobés, dénoue cette action, qui passe par les plus émouvantes péripéties et se termine à la satisfaction de tous. Chtilde^ drame en cinq actes, joué au même théâtre le 11 septembre de l'année suivante,
fut un succès plus tranché et plus retentissant. M"* Mars, toujours désireuse de créations nouvelles qui missent en relief les quelques côtés encore ignorés de son talent, ne recula pas devant ce personnage d'une jeune fille de bonne maison vivant en ménage avec son futur époux^ un misérable coquin qui assassine et vole un juif, Raphaël Bazas, pour se débarrasser de ses créanciers et porter cette dot sanglante à la femme qu'il aime. L'auteur a soin de prévenir le spectateur, dès la première scène, que, pour intéresser le cœur de l'héroïne, il faut c des amours délirantes, des jalousies furieuses, des malheurs, des crimes même y>. Aussi M. Christian, voleur et assassin, se trouve-t-il justement l'objet de sa passion la plus véhémente. Elle l'aime jusqu'à l'aller dénoncer à la justice , quand la jalousie la pousse, c II ne faut pas qu'il parte, dit-elle au magistrat. — Et comment l'empêcher ? — En le faisant arrêter sur-le-champ , avant qu'il la revoie. — Mais pourquoi le faire arrêter ? — Parce qu'il a tué Raphaël Bazas. »
Christian, mis en prison , est jugé et condamné à mort. Clotilde vient le trouver dans son cachot repentante et désespérée, a Maintenant, lui dit Christian, toi qui as été capable d'un si grand crime et d'un si grand remords, toi qui m'as aimé au point de te déshonorer, réponds... Outré ton repentir, que m'apportestu ? — Du poison. — A la bonne heure ! {R la relève et il rembrasse.) » Les deux amants boivent le poison ; et, lorsque la rivale de Clotilde vient proposer au condamné de fuir avec son geôlier qu'elle a gagné :
« Il n'est plus temps, lui répond-U. Vous m'offrez la vie, n'est-ce pas? Cette existence d'exil et de honte, voulez-vous la subir avec moi ? — Ah ! monsieur. — Eh bien, demandez à GlotUde ce qu'elle m'a apporté au lieu de la vie. — La mort ! — Et elle a partagé ce bienfait. Voici celle qui m'aime et que je ne quitte plus. D
Gomme V Alchimiste d'Alexandre Dumas, le sujet de Clotilde avait été pris dans un drame anglais de Milman, intitulé Fazio. Milman l'avait lui-même emprunté à une nouvelle de Grazzini, célèbre novelliere italien, plus connu sous le nom de Lasca. En transportant cette terrible action dans nos mœurs modernes, Soulié la fait paraître plus violente encore. Christian est plus coupable que Fazio, car Fazio a seulement volé le juif qui est venu mourir chez lui après avoir été poignardé dans la rue par des coureurs de nuit. La douce Bianca (la Clotilde de la pièce anglaise) n'est point la maîtresse, mais la femme légitime de Fazio. Son mari l'a abandonnée ainsi que ses trois enfimts , pour devenir l'amant de la marquise Âldabella. Bianca ne dénonce pas un meurtre, mais un vol qu'elle ne suppose pas devoir entraîner la peine capitale. C'est à sa grande surprise qu'elle entend accuser Fazio d'un assassinat, et, quand la sentence est prononcée, elle s'attache à la robe des juges ,' au pourpoint du capitaine des gardes, Antonio, et elle lui crie en sanglotant : € Nous avons dans la maison deux enfants au berceau 1 ils ne parlent point encore ! Vous passez sans me répondre ! Vous vous ressemblez tous ! allez I
VOUS VOUS valez tous ! ^ Puis, implorant Fazio : ei Oh ! maudis-moi, lui dit-elle, tue-moi avec ta malédiction t Je suis faible et chétive. Un mot me brisera I d Le poison apporté dans la prison et partagé par Clotilde appartient en propre à Fauteur français. Dans le drame de Milman, Bianca meurt de douleur au pied de récbafaud. Dans la nouvelle du Lasca, elle se poignarde après avoir tué ses enfants.
Le succès de M"^ Mars , dans cette composition ultra-romantique , fut considérable. L'élégance et la distinction de l'actrice adoucissaient les tons trop criards du rôle. Les mots les plus simples devinrent sur ses lèvres des effets surprenants. Â la fin du troisième acte, lorsqu'elle est insultée par sa rivale qui lui rappelle qu'elle ne l'a pas invitée à ce bal où elle vient pour surprendre son amant, elle répandait la terreur dans l'auditoire par ces simples paroles dites avec la menace de la catastrophe finale dans le regard : « Monsieur Christian , mademoiselle de Valéry vous salue, "ù
Clotilde, malgré ses emprunts, est encore une œuvre d'art et un produit de l'école romantique des plus sérieux ; mais les pièces écrites par Soulié pour le théâtre de la Renaissance ou pour les scènes du boulevard , Diane de Chivryy Le Fils de la folle , Le Proscrit , Eortense de Blengie^ Eulalie Pontois^ Gaétan il Mam^ mone. Les Amants de Murcie, L'Homme à la blouse^ Les Étudiants de PariSy Le Roi de Sicile, ne sont que des romans dialogues , sans but et sans caractères. Le FUs de la folle était la seconde mouture du
Maître d'école ^ roman publié par l'auteur dans le Journal des Débats. Guyon jouait dans cette pièce le rôle du maître d'école Fabius , et M*^ Moreau-Sainti celui de la folle. W^^ Dorval , par son jeu pathétique , fit tout le succès du Proscrit , comme M"' Guyon assura le succès des Amants de Murcie.
L'Ouvrier et la Closerie des Genêts méritent seuls d'être distingués au milieu de ces fournitures de pacotille. L'Ouvrier n'est qu'un mélodrame , mais un mélodrame intéressant et habilement construit. Sous l'apparence d'une prédication morale, il cache un venin qui s'est beaucoup propagé entre les deux révolutions de 1890 et de 1848 , et qui n'a pas peu contribué à la démoralisation du peuple parisien. Le menuisier Lombard et son fils , l'ouvrier Auguste, sont donnés en exemple comme les types exclusifs de l'honneur et de la vertu, tandis que M. de Monnerais, un gentilhomme , est représenté comme un assassin et un faussaire à qui le menuisier pardonne du haut de sa grandeur. Nous aurons occasion de parler plus loin de cette école de préconisation de la blouse.
La Closerie des Genêts n'appartient pas à cette catégorie ; c'est un bel et bon drame , aux allures populaires, mais franc du collier et plein de situations attachantes auxquelles la morale n'a rien à reprendre. U a été joué si souvent que tout le monde l'a présent à la mémoire.
Après avoir publié, outre ses pièces de théâtre, plus de cent volumes de romans, Frédéric Soulié mourut à la peine , d'excès de travail. Ce labeur forcé , il s'y
condamnait pour maintenir à la ville et à la campagne un état de maison de fermier général, qui lui était bien inutile puisque ses occupations incessantes l'empêchaient d'en profiter. Alexandre Dumas , qui suivit le même système peu économique, résista plus longtemps , soutenu qu'il était par sa vigueur physique ; mais il succomba de même. Ces deux exemples d'écrivains de talent qui s'épuisent de travail pour le bienêtre des indifférents , qulls appellent l6ui*s amis, accusent un phénomène particulier à notre époque. Ce phénomène a ses racines dans la vanité et dans la bienveillance. Victor Hugo , qui n'appartient pas à cette école de philosophie , prononça des paroles touchantes sur la tombe de Frédéric Soulié, mort encore jeune, le 23 septembre 1847, au grand regret de ses véritables amis, peu nombreux mais sincères, quoique trop oubliés par lui.
Les qualités de Frédéric Soulié , romancier et auteur dramatique , furent l'énergie et la passion ; ses défauts , la brutalité et la négligence du style. Il se montra souvent analyste du cœur humain et sut trouver dans beaucoup de ses compositions le secret de l'intérêt et des larmes. Sa forme trop imparfaite et trop négligée empêchera son théâtre de lui survivre. La Cïoserie des Genêts et Clotilde surnageront seules peut-être quand le temps aura prononcé la sentence définitive.
Balzac.
Balzac , le romancier philosophe , l'observateur de ce monde contemporain , si bien décrit qui figure dans; la Comédie humaine^ fiit, même aux jours de ses plus brillants succès, discuté et nié par la plupart des critiques. Je fus témoin de ses luttes , de son travail acharné , de ses rêves de fortune , de ses découragements subits et de ses désespoirs heureusement passagers. Cette époque remonte au temps où il habitait la rue Gassini. Quand il donna, lui aussi, dans la manie des grandeurs et qu'il voulut avoir sa villa aux Jardies, nos relations cessèrent tout à fait. Au temps dont je parle , c'était le bon temps de Balzac; notre petit cercle intime se composait de quelques personnes seulement, parmi lesquelles les plus assidues étaient : Jules David, fils de l'ancien consul général de France à Smyme , auteur de quelques romans aujourd'hui oubliés , garçon d'esprit et de savoir ; Charles Rabou, qui termina le Député d'Arcis^ roman laissé inachevé par l'illustre écrivain ; Régnier d'Estourbet , auteur d'un drame de Charlotte Corday; Louis de Meynard, si malheureusement tué en duel , à la Martinique , à l'âge de vingt-cinq ans .
Le jour où Balzac commençait un grand travail , nous dînions chez lui , et , aussitôt après le diner,
Balzac se couchait. Les convives se séparaient, et chacun allait de son côté en se donnant rendez-vous pour le lendemain. A minuit , le valet de chambre de Balzac le réveillait et lui passait une robe de cachemire blanc à capuchon qui le faisait ressembler à un moine. On a dessiné son portrait dans ce costume. Puissance incroyable de la force de volonté ! il travaillait ainsi, sans prendre aucune nourriture , jusqu'au lendemain quatre heures après midi : seize heures de travail ! Et les jours suivants il recommençait, jusqu'à ce que les deux volumes fussent entièrement terminés. Alors nous nous réunissions de nouveau; on causait , on riait, on faisait des promenades , jusqu'au jour où l'imprimeur envoyait le premier paquet d'épreuves , rue Cassini. Le labeur, alors , reprenait son cours , car cette première impression s'en retournait à l'imprimerie surchargée de tant de corrections et de changements qu'elle équivalait presque à une seconde composition. Une troisième et une quatrième épreuve succédaient à la première ; alors seulement l'imprimeur recevait le bon à tirer. J'entre dans ces détails pour montrer quelle conscience Balzac apportait dans ses travaux , dont la limpide clarté et le parfait naturel sembleraient indiquer que ces livres si excellents ont été écrits au courant de la plume.
On sait que l'auteur des Parents pauvres et d'Eugénie Grandet^ deux chefs-d'œuvre, passa presque toute son existence dans une gène véritable , n'ayant jamais pu payer complètement, jusqu'à ce moment, les dettes €^u'il avait contractées dans l'exploitation de son
imprimerie. Les critiques injustes de quelques journaux qui s'acharnaient sur ses défauts , sans jamais vouloir reconnaître ses hautes qualités, lui firent pas- ' ser de bien mauvais moments. Pour le calmer, nous prenions la chose en plaisanterie et nous le critiquions nous-mêmes. Charles Rabou ne manquait jamais de lui demander, Élisant ainsi allusion à ses descriptions d'intérieur, si fréquentes, combien il y aurait d'inventaires notariés dans Touvrage qu'il allait écrire. Il riait alors lui-même de ce bon gros rire éclatant et rabelaisien qui lui faisait oublier ses ennuis. Balzac nous dit un jour : « Mes amis , j'ai terminé bientôt mon monument de la Comédie humaine ; je vais bâtir en regard un autre édifice qui le complétera, je veux écrire un théâtre. Mais , comme on ne manquerait pas de trouver mes pièces détestables si l'on savait que j'en suis l'auteur, je prie l'un de vous de consentir à signer pour mpi, au moins les premiers ouvrages. s> Nous lui fîmes comprendre que cette affaire n'était avantageuse ni pour lui ni pour nous , et que ses épaules étaient assez fortes pour porter la critique de son théâtre, comme elles avaient porté la critique de ses romans. Il ne fut plus question de cette proposition bizarre, et plusieurs années se passèrent sans que nous entendissions parler de rien.
Le 14 mars 1840 , Vautrin, drame en cinq actes , étalait son titre , bien connu des lecteurs de romans , sur l'affiche du théâtre de la Porte-SaintrMartin. Ce titre seul équivalait à une signature. Voilà donc Balzac lancé sur cet océan dont il redoutait si justement les
tempêtes, a Vautrin ! se disait-on en souriant. Comment ? ce galérien ^ père de famille , qui élève dans les principes de l'honneur et de la vertu ce joli blondin aux cheveux bouclés qu'il a ramassé sur le grand chemin ! Mais ce sera un scandale charmant ! il faut aller voir cela, t^ Vautrin fut joué par Frederick Lemaître ^ mais il ne lut joué qu'une seule fois. Les journaux l'accablèrent. Ce monde de voleurs , Jacques Colin dit Vautrin, chef de la bande, le chevalier de Saint- Charles , Fil-de-Soie , Cadet dit le Philosophe , Boulard dit Lafouraille , travaillant de concert , par les moyens les plus malhonnêtes , pour assurer le bonheur du jeune Raoul de Frescas avec la belle Inès de Christoval, princesse d'Ârjos, parut d'une immoralité révoltante. La police saisit au bond l'accusation et supprima la pièce, dont la censure avait pourtant permis la représentation. La morale, toutefois, n'avait rien à voir dans la mesure prise par l'autorité supérieure. Ce diable de Frederick Lemaître , qui représentait Vautrin , avait eu l'idée , dans son travestisse^ ment en général mexicain , de se faire confectionner la perruque et les favoris du roi Louis-Philippe alors régnant, un portrait frappant qui rappelait les fameuses poires du journal la Caricature. Le scandale n'existait réellement pas là. Tous ces bandits agissant pour conclure le mariage de M"'' de Christoval ne faisaient que reproduire des choses déjà pratiquées dans les mélodrames, et les Dev^x Serruriers de M. Féhx Pyat, que l'on joua l'année suivante , au même théâtre , étaient bien autrement dangereux , poui' la morale publique ^
par leurs maximes et parleurs exemples. Un chef de voleurs comme Vautrin ne saurait exister dans les conditions où Tauteur nous le présente; d'ailleurs existerait-il , aucun bandit ne consentirait à travailler ainsi pour Tart et sans en tirer plus de profit que celui qui revient au Philosophe et à FiUde-Soxe arrêtés par les suppôts de la rue de Jérusalem. Balzac , pour son début , avait voulu faire une pièce bizarre et adapter à la taille de Frederick Lemaître ce personnage de forçat qui avait eu tant de succès dans la Comédie hu" maine. Il s'était évidemment trompé : le théâtre vit surtout de vérité , et il n'y avait aucune vérité dans cette histoire romanesque de Vautrin.
L'essai de grande comédie tenté par notre auteur deux ans après , le 19 mars 1842 , sur le théâtre de rOdéon, ne fut pas plus heureux que l'essai de drame. Les Ressources de Quinola n'obtinrent ni les suflfrages du public , ni ceux de la presse. Balzac crut devoir défendre sa pièce dans une préface , et, à propos de son invention de bateaux à vapeur au xvV siècle , il accusa les journaux d'ignorance parce qu'ils n'avaient pas lu V Annuaire des longitudes et un ouvrage de François Arago. Ce qu'il y a de certain, c'est que sa comédie valait encore moins que son drame. Il faisait là son apprentissage , qu'il continua dans Paméla Giraud , autre drame qu'il fit représenter, le 26 septembre 1843, au théâtre de la Gaieté. Une pauvre fîUe qui sauve son séducteur d'un procès politique où sa tête est en jeu, en déclarant que, cette même nuit à laquelle on fait remonter le crime de conspiration, son
amant la passée auprès d'elle , tel est l'argument développé par Balzac. Les moyens dramatiques employés dans la mise en scène de ce drame de cour d'assises ne sont pas bien nouveaux, mais on remarque déjà un progrès dans la conduite de Taction. Elle se noue et se dénoue d'une façon vraisemblable. Les personnages sont vrais et s'expriment d'une façon naturelle. L'avocat Dupré fait vibrer la corde sympathique par sa généreuse conduite envers Paméla qu'il marie à son séducteur, après avoir arraché par la crainte le consentement des parents du jeune amoureux, plus faible que coupable. Malgré ces qualités , la pièce n'oiTre rien de hardi et ne provoque chez les spectateurs qu'un vague intérêt de curiosité.
Six ans se passent, et le théâtre Historique représente un nouveau drame de Balzac, la Marâtre. Le temps a porté ses fruits. Le brillant romancier connaît enfin les secrets de la composition dramatique, qu'il avait étudiés avec cette ténacité dont il était capable. La Marâtre est un drame bien combiné, bien conduit. La thèse développée a de la nouveauté ; les caractères sont pris sur le vif de la nature humaine ; les effets les plus dramatiques se produisent sans que l'on y sente la main de l'auteur. Ce duel à mort qui s'engage entre deux femmes du monde, la belle-mère et la belle-fille, pour la possession d'un amant, et cela sous les yeux du mari et du père, sans que celui-ci puisse deviner tant de haine sous Tapparence de tant de calme et de vertu , rappelle les plus habiles conceptions du grand romancier. La scène où Godard, le prétendu évincé de
Pauline de Grandchamp, fait annoncer faussement que M. Ferdinand, son rival, vient de se casser la jambe en tombant, prend au même piège deux femmes au lieu d'une; toutes deux trahissent leur amour par leur émotion subite , et elles le révèlent non-seulement à l'auteur de la mystification , mais à ellesmêmes. C'est à cette originale révélation, produisant un magnifique coup de théâtre, que commence ce combat de sauvages entre deux femmes ardentes et passionnées jusqu'au crime. M*"* de Grandchamp, la marâtre, soupçonne que sa belle-fille Pauline cache dans son corset d'anciennes lettres d'amour que leur amant commun lui a livrées; elle feint alors une réconciliation, se traîne aux genoux de la jeune fiUe^ et, dans de feintes caresses, elle presse de ses mains le corsage de sa rivale , dont le craquement lui révèle la présence des papiers qu'elle cherche. Une Mose d'opium versée dans une tasse de thé endort la vigilance de PauUne, et, pendant son sommeil , la marâtre lui ravit sa correspondance et reprend sa puissance sur sa victime. Le rôle de Pauline est très-habilement et très-fièrement établi et développé. C'est une jeune fille habituée , dès l'enfance , à s'étudier et à s'observer au milieu des pièges qui l'entourent ; son âme est pure et placide, mais les qualités énergiques abondent en elle ; elle a l'esprit, le sang-froid, l'adresse et le courage qui forment sa sauvegarde dans le milieu de perfidie qu'elle habite. Tant qu'elle conserve l'espoir de vaincre, elle lutte ; quand elle se voit perdue sans ressource, elle se donne la mort. Et, comme
l'esprit de justice survit toujours en elle, lorsqu'elle apprend que sa criminelle belle-mère est accusée de son empoisonnement, elle se lève de sa couche fu-* nèbre pour venir la justifier, et conserver ainsi à son père une dernière illusion. Le rôle de la marâtre avait été destiné par Balzac à M"* Dorval ; une indisposition de cette grande actrice le fit distribuer à M"* Lacressonnière. M"* Maillet rendit avec beaucoup d'intelligence le rôle de Pauline ; mais, pour représenter dignement ce personnage, le plus difficile de l'ouvrage, il aurait fallu le talent d'une artiste supérieure.
Mercadet^ comédie en trois actes qui fut représentée au théâtre du Gymnase-Dramatique, le 24 août 1851 , après la mort de Balzac, n'est qu'un arrangement et une abréviation de l'ouvrage original, en cinq actes, intitulé Le Faiseur. Ce fut M. D'Ennery que l'on chargea de cette opération chirurgico-littéraire et qui s'en tira à la satisfaction de tous. Le directeur eut un succès d'argent ; la succession y gagna de bons droits d'auteur ; le public, qui n'aime pas les développements trop prolongés, eut la satisfaction de ne pas avancer l'heure de son dîner et d'aller se coucher plus tôt. Les coupures portent sur le premier et le troisième acte, les changements sur le quatrième et le cinquième. Dans le Faiseur^ M. de La Brive a recours à un déguisement et se fait passer auprès des créanciers de Mercadet pour l'ancien associé Godeau revenant des Indes chargé de millions. Cette scène est supprimée dans la pièce en trois actes, qui gagne beaucoup, il faut le dire, à ce retranchement. Le dernier acte s'a-
méliore également en devenant plus rapide et plus vraisemblable. Il est évident que Balzac lui-même, s'il avait vécu^ aurait accepté ces modifications quand il eût dirigé les répétitions de sa pièce. En trois actes ou en cinq actes, Mercadet n'en est pas moins l'une des meilleures comédies de notre temps. Le portrait du spéculateur y est dessiné de pied en cap; tel que nous l'avons connu ; mais nous devons avouer que depuis vingt ans cette figure s'est beaucoup modifiée, et, auprès de nos faiseurs d'aujourd'hui, Mercadet ne serait qu'un écolier et un aigrefin parfaitement inoffensif. Â la Bourse de ce temps-ci, l'associé de Godeau ne jouerait certes plus sa faillite sur 300,000 francs, mais sur huit ou dix millions tout au moins, et il ne s'inquiéterait pas un instant des larmes et des menaces de ses créanciers, fidèle à cet axiome de comédie : ce Quand on doit et qu'on ne paie pas , c'est comme si l'on ne devait pas. j>
Si la manière d'exploiter la crédulité publique a varié, les principes du moins sont demeurés les mêmes. Le Mercadet de 1872 vous dirait tout comme l'autre, en tirant une pièce de cinq francs de sa poche : « Voilà l'honneur moderne ! Avez-vous fait fortune en vendant du plâtre pour du sucre, vous devenez député et ministre... Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers? j'ai leur argent, ils attendent le mien!... Un homme qui ne doit rien , personne ne songe à lui, tandis que mes créanciers s'intéressent à moi. j» L'ami Verdelin, à qui Mercadet veut emprunter mille écus pour solder le repas de fiançailles de sa fille, lui ré-
pond logiquement : « Mille écus ! mais si on les prêtait toujours, on ne les aurait jamais! j>
Parmi les abatages de M. D'Ennery dans la forêt touffue de Balzac , je ne regrette réellement qu'une chose : c'est le sentiment qu'a Julie , la fille de Mercadet, de son peu de beauté , lorsqu'elle attribue à cette circonstance la rupture de son union avec le jeune Minard qu'elle aime, a Beauté (dit^^lle dans la pièce primitive), incomparable privilège, le seul qui ne se puisse acquérir, tu me manques, je le sais. J'avais essayé de te remplacer par la tendresse, par la douceur, par la soumission, par le dévouement absolu..., et voilà toutes les espérances de la fille laide envolées ! 9 Mais , en admettant qu'un directeur sans préjugés eût agréé cette innovation, aurait-il trouvé une actrice qui consentit à dire une pareille phrase ?
S'il ne fût mort à cinquante-un ans, Balzac aurait certainement donné un pendant à son monument de la Comédie humaine^ comme il nous annonçait vouloir le faire, et ce nouvel édifice n'aurait pas été moins riche et moins glorieux que le premier. Il comprenait parÊdtement qu'il devait désormais condenser ses idées et abréger son dialogue pour donner à sa création la forme théâtrale. Dans la Marâtre^ son ouvrage le mieux pensé et le mieux approprié à la scène, ce résultat reste acquis , et la marche de l'action est conduite avec une véritable habileté. Balzac avait trop de conscience littéraire pour songer à mettre ses romans en drames et en comédies. Il pensait avant tout à sa gloire ; et, même sous la pression la plus violente
160 HISTOIRE nu THÉÂTRE CONTEMPORAIN
de ses créanciers, quand il travaillait hors de son domicile pour échapper aux gardes du commerce porteurs de contraintes, il ne brusqua pas son travail, il ne corrigea pas une épreuve de moins. Le monde réel était pour lui l'épisode de la vie, le monde qu'il avait créé était le vrai monde. Chacun de ses personnages, il le connaissait intimement, il avait vécu c6te à côte avec lui, il en parlait comme si c'eût été de l'histoire. Il est possible, il est même probable qu'il avait choisi dans le monde réel des figures en chair et en os qu'il prenait pour types et qu'il confondait plus tard avec les enfants de son imagination. Le système général de Balzac consistait à tout reproduire sur nature ; pas une de ses descriptions minutieuses, que nous appelions en riant ses inventaires^ n'a été faite autrement. Cette qualité d'observation eût été précieuse chez un dramaturge expérimenté. Balzac fût devenu cet homme si Dieu lui avait donné quelques années de plus.
Lamartine.
Le grand poète des Méditations et de Jocelyn voulut, à l'exemple de Chateaubriand, essayer de plier son génie à la forme du théâtre. Lamartine écrivit son drame de Toussaint-'Louverture comme il eût écrit
EN FRANGE ET A l'ÉTRANGEB. 161
un poëme, c'est-à*dire en se préoccupant beaucoup plus de la description des sentiments que de leur mise en action. Le style de l'ouvrage répond à cette idée première. Il a toutes les qualités des autres productions du maître , Télégance et l'harmonie de la période , l'élévation de la pensée. Les imaginations rêveuses, qui ont comparé Lamartine tantôt à un cygne, tantôt à un aigle, tantôt à une harpe éolienne bercée à tous les vents , retrouveront là leur poëta &vori avec ses images hardies, avec la tendresse de ses sentiments, avec la mélodie de ses cantilënes improvisées montant vers le ciel de l'idéal comme des nuages d'encens ; mais ceux qui cherchent dans une œuvre dramatique des actes humains et des passions réfléchies, prenant un corps et nous montrant à nous-mêmes ce que nous sommes ou ce que nous avons été, n'y trouveront certainement pas leur compte.
Lamartine nous apprend qu'il écrivit son drame , en 1840, pour populariser la cause de l'abolition de l'esclavage dans le cœur du peuple , plus impressionnable et plus sensible que le cœur des hommes d'État, c Je ne destinais nullement , ajoute-t-il, cette faible ébauche au Théâtre-Français, je la destinais à un théâtre mélodramatique du boulevard. Je l'avais conçue pour les yeux des masses plutôt que pour l'oreille des classes d'élite au goût raffiné. C'est ce qui explique la nature des imperfections de cet ouvrage. C'est une pièce d'optique à laquelle il faut la lueur du soleil , de la lune et du canon. » La mise en scène
rêvée par le poëte était bien difficile à réaliser ; aussi se dédda-tril à vendre le manuscrit à son libraire, qui le fit représenter dix ans après, le 6 avril 1850, sur la scène de la Porte-Saint-Martin. M. Michel Lévy se contenta, lui, du soleil et de la lune de la rampe et du canon tiré de la peau d'âne d'une grosse caisse. Frederick Lemaitre se chargea du rôle de Toussaint Louverture ; une jeune sœur de Rachel, Lia Félix, fut engagée pour le rôle d'Âdrienne , la nièce du Napoléon des noirs.
Des notes inédites du général Ramel, communiquées à Lamartine par un de ses collègues de la Chambre des députés, avaient donné à Tauteur le récit authentique des exploits de Toussaint , de ses superstitions, de ses malheurs, de sas sentiments de patriotisme et de ses affections de famille. Après avoir servi le gouvernement français et reçu à l'école de nos soldats une éducation militaire qui lui valut le grade de général, il se mit à la tête des noirs révoltés, fut vaincu, et, après une capitulation qui lui garantissait la vie sauve , on l'embarqua pour la France sous prétexte de conspiration. Le premier consul Bonaparte le fit enfermer au fort de Joux. Le pauvre nègre mourut dans ce froid et âpre pays du Jura , quelques années après son incarcération.
Ce qui domine dans le drame de Lamartine, ce n'est malheureusement pas l'action : le sentiment admiratif de l'affranchissement et de la liberté inspire tout le rôle du héros haïtien. Sa nièce Adrienne , née d'un blanc et d'une esclave noire, garde au fond du cœur
nn amour secret pour le jeune Albert, fils de Toussaint, que les Français ont emmené en otage et élevé dans les idées de la civilisation moderne. Lorsque Albert revient , hélas t combien il est changé t il a oublié sa patrie pour le sol d'adoption de la France. Au lieu de partager les idées de son père sur l'émancipation de ses frères noirs, il conseille la soumission et vante le génie du premier Consul. Tel est le point de départ de Taction dramatique ; mais ce point , qui devait former le fond de la pièce, reste à peine indiqué : l'action politique le recouvre sur toutes ses surfaces et l'empêche de se traduire en émotions. La poésie fait pourtant, à chaque scène de la pièce , un accueil charmant aux hôtes conviés par le drama* turge ; elle étale devant eux les fleurs les plus parfumées de ses corbeilles.
Le troisième acte contient une fort belle scène, celle où Toussaint, contrefaisant le mendiant et l'aveugle, s'introduit dans le camp du général Leclerc pour s'assurer des forces dont disposent les Français.
L'épisode d'Adrienne, plongée dans un cachot où elle retrouve son père officier au service des Français, est trop romanesque et n'offre pas un intérêt suffisant pour un quatrième acte. Le cinquième acte n'est qu'un dénouement de mélodrame où l'on voit Toussaint, investi par les Français dans les mornes du Chaos , ordonner à sa nièce Adrienne de faire flotter sur une pointe de rocher le drapeau qui appelle les noirs au combat. Adrienne tombe frappée d'une balle et s'enveloppe dans les plis du drapeau haïtien. La
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toile baisse au milieu des coups de canon et des fusillades.
Lamartine n'était pas né pour les combinaisons dramatiques ; il était l'homme de la rêverie et de l'épopée. Il le reconnaît lui-même lorsqu'il dit, sans toutefois en croire un mot : « Le drame veut trop d'art, et je ne suis pas artiste. }» Si Lamartine avait eu la persévérance de Balzac, il serait pourtant, je le crois, parvenu à endiguer sa pensée toujours flottante et qui tendait à déborder sa volonté. Il lui aurait fallu, avant de commencer à écrire ses beaux vers , un plan sérieusement combiné qui lui fournit l'élément nécessaire à l'intérêt de son action et à l'effet de ses scènes. Mais, outre qu'il ne possédait pas l'intuition de ces nécessités, il n'aurait jamais trouvé le temps, au milieu de ses mille préoccupations , de se livrer à ce travail préparatoire, indispensable à toute œuvre de théâtre.
Henri de Latoache.
Henri de Latouche, le spirituel auteur des romans intitulés Grangeneuve et Fragoletta^ voulut, lui aussi, avoir son jour au théâtre. Le 5 novembre 4834, il fit représenter sur la scène du Théâtre-Français la Reine
d'Espagne^ drame en cinq actes et en prose. La pièce, outrageusement sif&ée, n'eut qu'une représentation. L'auteur la retira de l'affiche et la fit imprimer avec une préface. De Latouche, qui se livrait dans les journaux à la critique la plus acerbe contre ses confrères^ ne pouvait pas souffrir qu'on le critiquât. Aussi , dans sa préface, s'élève-t-il avec force contre le public et la presse. <c Quelques journaux de mes amis (dit-il en parlant de sa pièce) l'ont traitée d'obscénité révoltante, d'oeuvre de scandale et d'horreur ; je la publie comme une protestation contre ces absurdités... On peut consentir à ce que le chétif en&nt de quelques veilles soit inhumé par des mains empressées, mais non pas qu'on écrive une calomnie sur la pierre. » Puis il ajoute , en indiquant le sujet qu'il avait choisi pour son drame : « Ce que j'aurais voulu peindre , c'était la risible crédulité d'un roi élevé par des moines et victime de l'ambition d'une marâtre. Ce que j'aurais voulu firapper de ridicule, c'était cette éducation qui est encore celle de toutes les cours de l'Europe ; et montrer la diplomatie rôdant autour des alcôves royales , et comment rien n'est sacré pour la religion abaissée au rôle de la politique, et par quels événements divers les légitimités se perpétuent, d L'auteur sifQé accuse ensuite le public de n'avoir pas voulu se placer à son point de vue. Il blâme cette masse aveugle^ aux instincts sourds et spontanés^ de n'avoir vu dans l'œuvre entière qu'une sorte de défi et de n'avoir pas tenu compte des finesses et des nuances dont il s'était entouré pour adoucir la crudité du sujet. C'est qu'en
vérité ces finesses n'étaient que trop transparentes et ces nuances ne feûsaient que rendre le sujet plus accentué et plus inquiétant pour la susceptibilité morale de Fauditoire. Cette lutte d'intrigue entre l'envoyé de Louis XIV et le confesseur du roi Charles II d'Espagne, l'un pour veiller à ce que la couronne de Charles-Quint reste sans héritier, l'autre chargé par l'Autriche de perpétuer la race royale, fût-ce au prix d'un adultère , ne pouvait être abordée que par un auteur d'une grande adresse, comme Scribe par exemple , qui traita victorieusement des sujets aussi scabreux que celui-là. Henri de Latouche prend la difficulté par les cornes dès la première scène. Â la scène cinquième du premier acte , le roi, se trouvant entre le confesseur et le médecin envoyé à Madrid par Louis XIV, est requis par le diplomate de faire pénitence et de vivre de jeûne et de privations , et par le jésuite de se bien nourrir et de ne pas quitter d'un instant sa charmante femme, Marie-Louise jd'Orléans. C'est à cette scène que commencèrent les murmures, et le parterre se leva tout entier lorsqu'il entendit le confesseur recommander au roi une boisson fortifiante ainsi composée : ce bouillon, vin , ambre , cannelle, œufs et un peu de girofle. ]> Une fois l'attention éveillée, chaque scène, chaque mot, chaque allusion parut au public une indécence et une grosi^ièreté , et la pièce eut bien de la peine à se traîner jusqu'au baisser du rideau, quoiqu'elle fût jouée avec beaucoup de talent et de prudence par Monrose qui représentait le roi Charles II, par Périer qui faisait le diplomate
français, et par M"* Brocard qui jouait le rôle de la reine. Voilà pourquoi Henri de Latouche ne devint pas auteur dramatique. U garda toute sa vie rancune au public et à la presse, quand il n'aurait dû s'en prendre qu'à lui-même de son échec. On sent une grande amertume dans ces mots qu'écrivait l'auteur après son unique représentation : a Ce n'est pas l'ouvrage attaqué qu'on regrette, mais l'espérance ou ruiusion de l'avenir... Ainsi tombe dans le cloître un homme qu'un premier amour a trompé. »
CHAPmiB vn.
FIN DE L'AGOLB R01fAlfTIQnB.-UNBN0UVBIJLiB ÉCOLE. — COUP D*(EIl4 RÉTROSPECTIF SUR LA COMÉDIE DI7 PREMIER EMPIRE ET DE LA RESTAURATION.
Vue d'ensemble.
Après la retraite de Victor Hugo, après qu'Alexandre Dumas a quitté les voies de l'art pour se donner à la littérature industrielle, on peut dire que le drame romantique a pris fm. C'est un grand fleuve qui se divise en mille branches pour s'aller perdre dans les sables. Il subsiste toujours çà et là quelques spéci* mens, mais le mouvement d'ensemble a cessé. L'armée s'est dispersée faute de généraux. Théophile Gautier, qui n'était pas seulement un grand poëte , mais qui possédait une appréciation très-fine des choses de théâtre et qui a écrit d'excellentes pages au jour le jour sur notre chronique dramatique , disait déjà en 1838, dans un de ses feuilletons : c: Nous avons cru un moment que nous allions avoir un théâtre moderne , mais nos espérances ont été trompées. Les deux chefs qui s'étaient vaillamment portés en avant, la bannière d'une main et l'épée de l'autre, ont été lâche ment aban-
donnés par leurs troupes ; quand ils se sont retournés, ils se sont trouvés seuls. Il est bien étonnant que MM. Hugo et Dumas n'aient produit dans le drame aucun élève remarquable. Nous croyons que les directeurs de thé&tres y sont pour beaucoup... Les directeurs y qui ont des habitudes littéraires chroniques et invétérées, ne veulent rien admettre en dehors des combinaisons qu'ils ont expérimentées sur leur théâtre. ]> Cette observation est encore aujourd'hui de la plus exacte vérité. Chaque directeur a dans son tiroir une mesure conventionnelle sous laquelle toute œuvre doit passer. Si l'auteur ne sait ou ne peut se défendre , il devient la victime des remaniements, des amputations et des retouches qui rendent sa pièce de tout point semblable aux autres. Les acteurs en renom font ensuite subir à leurs rôles le même travail de nivellement qae le directeur a fait subir à la pièce. Voilà pourquoi tous les ouvrages d'un théâtre se ressemblent. C'est à ce point que, sur certaines scènes, on croit toujours voir la même production , dont le titre seul semble avoir été changé.
C'est un mois après l'échec des Burgrave$ , le Waterloo du romantisme , que parait François Ponsard. Le succès de la tragédie de Lucrèce sert de« drapeau à une petite réaction. M. Emile Âugier commence au même instant sa carrière, et il se trouve confondu tout d'abord parmi les disciples de Ponsard , mais il ne tardera pas à affirmer sa propre personnalité.
Avant de parcourir cette nouvelle évolution que je ne fais qu'indiquer ici, il nous faut jeter un coup d'œil
rétrospectif sur la comédie du premier Empire et de la Restauration, car la comédie pure va bientôt disparaître , et nous ne la rencontrerons plus guère de nos jours que mêlée au drame ou plutôt au mélodrame.
La comédie impériale a pour chefs Picard, Alexandre Duval et Etienne. Scribe remplit les quinze années de la Restauration, les dix -huit années de Louis- Philippe, et il déborde encore sur le second Empire.
Napoléon I" n'abandonna pas aux sarcasmes de la comédie ses ofiSciers , ses intendants et ses nouveaux nobles , comme Louis XIV lui avait livré ses marquis, ses précieuses et ses cuistres ; sans cela la Thalie im périale , moins empêtrée que la Melpomène officielle dans les nécessités de la tradition, aurait trouvé grasse pâture. Forcée de se restreindre à la critique des mœurs générales et superficielles , et de se conformer au programme édicté dans le monologue de Figaro , elle ne pouvait même trouver dans la société nouvelle les éléments que lui avait fournis l'ancien régime. Toutes les classes étant nivelées par la Révolution , rien ne distinguait plus le financier du médecin , du notaire , du magistrat , du négociant, du gentilhomme et du bourgeois. La comédie historique , empruntant ses personnages aux temps passés et aux nations étrangères , devenait même très-difficile à manier, et à chaque pas elle se voyait entravée par les argus du ministère de l'intérieur découvrant des allusions offensantes.
Picard.
Picard reste fidèle à la comédie pure ; il ne l'accepte pas mêlée de drame ou de mélodrame , fidèle en cela à la tradition de Molière. Il avoue ingénument que, ne se sentant pas de taille à développer les caractères généraux , ainsi que le fit le maître de notre scène comique, il s'attaquera, comme Regnard, comme Dancourt , comme Lesage , aux mœurs fugitives de son époque , sachant très-bien qu'il passera comme elles. Picard se tiendra donc dans le domaine du monde moyen ; il en observera les travers. Il écrira Le Collatéral^ La Petite Ville, Les Marionnettes^ Mon^ sieur Mtisardy Les Ricochets ; et s'il arbore par hasard un titre qui rappelle les audaces de Beaumarchais , Médiocre et Rampant , quoique la pièce soit donnée sous le Directoire, on peut être assuré que pas une épigramme n'atteindra ni un plumitif de Barras , ni un riz'pain-sel de Bonaparte ou de Moreau.
Fils d'un procureur, connaissant les affaires aussi bien que le théâtre, à la fois acteur, auteur et directeur de spectacles, Picard représente l'homme prudent par excellence, qui pense à lui d'abord, à ses intérêts de spéculateur sous les trois espèces, intérêts que la moindre imprudence pourrait compromettre. C'est pourquoi il est au mieux avec l'Empire, qui le nomme
directeur du théâtre Louvois en 1804, chevalier de la Légion d'Honneur en 1806. En 1807 il endosse l'habit à palmes vertes de l'Académie , puis l'Empereur le nomme directeur de l'Opéra, place qu'il conserve sous la Restauration jusqu'en 1816. Il reprend alors la direction de l'Odéon, qu'il avait déjà exercée en 1801.
Rien n'égale l'ardeur au travail de Picard. Malgré les occupations incessantes de ses trois directions successives , il fait représenter plus de quatre-vingts pièces. Né en 1769, il meurt en 1828 , après quarante ans d'une carrière aussi active que bien remplie. Il débute, en 1791, par la [comédie intitulée Encore des Ménechmes , et il termine son œuvre par les Trois Quartiers^ autre comédie en trois actes représentée au Théâtre-Français le 31 mai 1827. Il avait dans ce dernier ouvrage Mazères pour collaborateur.
Le Collatéral ou la Diligence à Joigny^ comédie en cinq actes jouée au théâtre Louvois en 1799, fut le premier grand succès de Picard. Cette pièce n'était d'abord qu'un opéra comique en un acte , refusé aux deux théâtres qui alors exploitaient ce genre. L'auteur développa, en cinq actes de comédie , ce sujet dont il avait emprunté l'idée à un proverbe de Carmontelle intitulé Le Sot Héritier. Il avoue lui-même qu'il n'a eu d'autre intention que celle de faire rire, et qu'on ne doit chercher dans son œuvre ni but moral ni peinture de mœurs. Les personnages mis en scène sont des portraits du temps : un avocat farceur allant la nuit réveiller un médecin et le promenant par la ville pour
laisser à un jeune officier, son ami , le loisir de courtiser la nièce du docteur ; un conducteur de diligence qui verse ses voyageurs et qui accuse le postillon de tous les retards et de tous les accidents dont il est la cause ; un comédien et une comédienne nomades étudiant leurs rôles dans la diligence et se faisant passer pour héritiers directs dans une succession dont un marchand de bois bavard leur a conté la romanesque histoire ; l'héritier collatéral Lassaussaye , espèce de Pourceaugnac dont tout le monde se moque et qui renonce à sa fiancée pour garder la fortune qu'on avait fait mine de lui disputer : tel est le fond, un peu léger, de cette comédie d'aventures, très-amusante à la représentation et qui fait encore beaucoup rire, quoique les détails en soient un peu surannés.
La Petite Ville était la pièce favorite de Picard ; elle fat jouée à l'Odéon le 18 mai 1801, d'abord en cinq actes, puis remise en trois. On se rappelle la chaise de poste de Desroches versant aux portes d'une petite ville. « C'est peut-être là que se trouve le bonheur ! soupire le jeune Parisien qui fuit une veuve coquette qu'il a surprise en tète-à-tète avec un bel officier. Assurément la province est exempte de l'intrigue et des mensonges de Paris, t^ Son ami a beau lui répondre qu'en province les vices sont les mêmes , et d'autant plus misérables qu'ils s'exercent sur de plus minces sujets, il ne veut rien entendre. Ce n'est qu'après avoir subi les jalousies de M. Riflard, notable de l'endroit, les agaceries de la vieille M*^* Vemon, les sommations judiciaires de son jQ[*ère , les combinaisons matrimo-
474 nrsTOiRE nu théâtre contemporain
niales de M"« Guibert et de sa fille, qu*il se trouve guéri de son enthousiasme et qu'il retourne à Paris pour épouser sa coquette fiancée.
Les Marionnettes^ comédie en cinq actes jouée au même théâtre en 1806, obtinrent un tel succès qu'elles valurent à Picard une pension sur la cassette de l'Empereur. Le sévère Geoffroy lui-même fit Téloge de l'ouvrage dans le Journal de V Empire. L'idée philosophique qui sert de base à la pièce est un lieu commun bien souvent exploité avant et après le Jeannot et Colin de Voltaire, mais la mise en œuvre de l'action et les détails du dialogue offrent du charme et de l'intérêt. Les trois comédies que nous venons de rappeler sont les meilleures des grandes pièces de Picard, celles qui accusent le mieux son talent d'observation.
Parmi les petites pièces il faut citer au premier rang les Ricochets et Monsieur Musard. Les Rico^ chetSj qui ^'ont pas disparu du répertoire, nous montrent la gamme ascendante et descendante des caprices humains, commençant à un petit groom et montant par le valet de chambre au maître de la maison et à sa nièce , jeune veuve coquette , qui elle-même est l'esclave d'un petit chien. Le groom s'aplatit devant le valet de chambre, le valet de chambre s'agenouille devant son maître, le maître se courbe devant un jeune colonel, neveu du ministre de qui il attend une place ; le colonel est aux pieds de la jolie veuve qu'il aime. Le chien favori se perd, et voilà la belle pleureuse boudant le colonel qui brusque le ri-
chard Dorsay ; Dorsay^ à son tour, bourre soa valet de chambre Lafleur qui envoie promener le groom et lui refuse la main de sa nièce éplorée. Voilà bien des peines pour un chien perdu. Mais bientôt un serin remplace le bichon dans les affections de la jeune veuve ; M™« de Mirecour redevient charmante avec le colonel ; celui-ci se déride avec Dorsay qui s'épanouit avec Lafleur, lequel jette sa nièce à la tète du groom qui pense mourir de joie. Cette petite pièce offre un cadre très-original ; l'action en est vive et bien conduite. On la jouait encore il y a quelques années avec un plein succès. L'action de Monsieur Musard est un peu plus légère. Elle esquisse le portrait d'un homme négligeant les affaires sérieuses pour s'occuper de mille futilités. Dufresny avait fourni à Picard le modèle de ce personnage dans sa comédie du Né^ gligent.
La Vieille Tante ou les Collatéraux^ pièce jouée en 1814 , La Grande Ville ou les Provinciaux à Paris, Les deux Philibert se placent au second rang parmi les succès de Picard. Duhautcours oxù le Contrat d'union représente une tentative satirique plus hardie que les précédents ouvrages. La pensée morale de cette comédie est excellente ; l'auteur a le courage d'attaquer une friponnerie fort en usage après les malheurs de la Révolution et les orgies du Directoire. Duhautcours est un homme d'afiaires dont le métier consiste à organiser les faillites. Un négociant peu honnête voit sa fortune péricliter. Avant sa ruine réelle , il établit une ruine factice. Ses fonds émigrent
à rétranger et sont remplacés dans la caisse par des valeurs improductives et mal famées, achetées à vil prix sur la place ; ses meubles appartiennent à sa femme , à qui il reconnaît en outre un avoir particulier garanti par une séparation de biens. Le quatrième acte de la pièce ^ celui qui représente l'assemblée des créanciers avec les compères munis de faux titres faisant la loi aux malheureux spoliés et signant un contrat d'union, est véritablement un acte d'une haute portée et suffisamment comique malgré l'àpreté du fond. Les autres actes ne se trouvent pas malheureusement à la hauteur de celui que nous signalons ; ils portent l'empreinte de la monotonie et de la froideur. Les Capitu^ laitons de conscience^ qui offraient aussi matière à la verve d'un auteur comique, n'amenèrent qu'une chute complète dont Picard demeura très* affecté, car il avait refait trois fois sa comédie ; on regrette qu'il ne s'en soit pas tenu à son premier plan, qu'il raconte dans une préface et qui était positivement le meilleur. Parmi les petites pièces de l'auteur des Ricochets^ il y en a encore de fort agréables, par exemple : Le Conteur ou les Deux Portes^ dont les trois actes pourraient être fort allégés ; Le Cousin de tout le monde; Le Voyage interrompu^ qui tient plus à la farce qu'à la comédie ; Les Oisifs , qui rappellent, pour le sujet, Les Fâcheux de Molière ; L'Acte de naissaru^^ et La Maison en loterie, un petit acte très-amusant, écrit d'abord en comédie , puis enjolivé de couplets. Les pièces contenues dans le volume intitulé Théâtre ré^ publicain de Picard sont au nombre de six : une co-
médie en trois actes intitulée Le Passé, le Présent et V Avenir ; un opéra comique, Andros et Almona ; une pièce à spectacle, La Prise de Toulon ; Rose et Aurèle^ autre opéra comique ; L Écolier en vacances , vaudeville, et Ervard le bûcheron^ mélodrame. Dans la première de ces comédies on voit un archevêque et un marquis qui donnent leur sœur pour maîtresse au I roi. Ce même archevêque joue le rôle de Colin dans I une comédie de société .
I La Prise de Toulon, qui fut représentée à Feydeau
en 1794, obtint cent représentations consécutives et fit son tour de France. L'acteur Prévôt y reproduisait Monsieur (depuis le roi Louis XVIII) et il imitait la ! voix et le geste du prince, dont il avait pris la ressem-
I blance et l'habit. Dalayrac avait écrit la musique de
cette pièce de circonstance.
Les comédies en vers de Picard sont loin de valoir ses comédies en prose. L'auteur s'étonne plus d'une fois du jugement porté à ce sujet par ses contemporains. Son étonnement prouve surabondamment qu'il ignorait même ce qu'est la poésie. Un autre défaut de Picard, c'est le ton terre-à-terre et tout à fait bourgeois de ses personnages. Mais, ces imperfections étant reconnues, l'auteur du Collatéral et de la Petite Ville est ceiiainement le premier écrivain de comédies de sa période. Il avait le droit, comme tant d'autres , de se jeter dans le drame bourgeois et, sur cinq actes, de s'en réserver deux pour les larmes , ce qui facilitait singulièrement la besogne. Faire rire honnêtement un public pendant cinq actes, c'est assurément une
178 HISTOraE DU THÉÂTRE CONTEMPORAIN
tâche très-difficile et à laquelle on a depuis longtemps renoncé.
Alexandre Duval.
La Révolution, qui avait fait du jeune Picard un comédien , brisa également la carrière politique d'Alexandre Duval. Après avoir participé aux deux dernières campagnes de la guerre de l'Indépendance d'Amérique, il servit dans le corps du génie des ponts et chaussées et fut secrétaire de la députation des États de Bretagne. Il exerça ensuite les fonctions d'ingénieur-géographe , prit part comme volontaire à la première campagne de la Révolution, et, toujours poussé par la nécessité et par le hasard des événements, il devint comédien et par suite auteur dramatique. Sa mauvaise santé l'obligea de quitter de bonne heure la troupe du Palais -Royal, où on l'avait engagé comme acteur jouant les utilités, et il put se livrer alors tout entier au goût qui le portait à écrire des pièces de théâtre. Nous avons raconté comment Duval fut contraint de quitter la France pour aller en Russie, après le succès d'Edouard en Ecosse. L'Empereur ne lui garda pas les rancunes du premier Consul, car en 1808 il le nomma directeur du théâtre
Louvois, puis de l'Odéon. Cette faveur toute gracieuse et personnelle ne put faire oublier à Fauteur d'Edouard en Ecosse la persécution dont il avait été Tobjet sous le Cionsulat, et il servit l'Empire sans jamais lui pardonner.
Le grand épouvantail de l'écrivain breton était la censure gouvernementale qui proscrivait ou torturait ses ouvrages.
Il aurait voulu (excellente idée) que la censure, au lieu d'être confiée à quelques employés craignant toujours de compromettre par trop d'indulgence les appointements qui les font vivre, fClt accordée à un tribunal tout à fait indépendant des ministères et que ce tribunal, environné de l'estime publique, bornât le pouvoir de sa magistrature à faire respecter la religion, le souverain et les bonnes mœurs.
Le grand chagrin d'Alexandre Duval fut de voir la mode se retirer du genre qu'il avait exploité pendant tant d'années et avec tant de succès. Il alla, dans ses rancunes, jusqu'à publier en 1838 une lettre à M. de Montalivet, alors ministre de l'intérieur^ pour demander la mise au banc de toute la race des romantiques. Dans ce curieux factum il se récrie d'abord contre le charlatanisme littéraire, contre les primes, les traités, les ventes de billets d'auteur, les faux succès, les claqueurs, la mauvaise foi de certains journaux ; puis, abordant la question personnelle, il se plaint d'avoir été dédaigné et outragé par le commissaire du gouvernement chargé de l'administration du Théâtre- Français. M. le chargé des théâtres était alors cet
aimable et excellent baron Taylor que Duval accuse de toutes les perfidies. Sans doute, ajoute- 1- il en manière de correctif, il était de très-bonne foi et il croyait, en protégeant les jeunes auteurs de la nouvelle école , doubler les recettes des comédiens. Dans son indignation, Alexandre Duval retira tout son répertoire du Théâtre - Français pour le porter à rOdéon ; mais il transigea bientôt avec les comédiens, auxquels il céda ses dix -huit meilleurs ouvrages moyennant une rente de 4,000 francs, et il abandonna la carrière, demeurant spectateur a de toutes les extravagances dramatiques qui ont (selon lui) déshonoré la scène française i>.
Après avoir fulminé centime les sectaires du romantisme, a cette école monstrueuse de grossières voluptés et de crimes », Duval s'en prend à une autre école, « bien plus aimable et bien plus joyeuse », qui se glissa sur la scène française par la brèche ouverte. a Les productions de cette secte , presqu'aussi anciennes que les comédies de Molière, dit-il, sont connues sous le nom de vaudevilles. » Laissant cette fois Victor Hugo, c'est Scribe et ses imitateurs qu'il attaque, a Sans doute, poursuit l'irascible comique, ces nouveaux hôtes, plus spirituels et plus aimables que leurs prédécesseurs, pourraient se soutenir avec quelque avantage, si leur grand nombre et l'ardeur du pillage ne les forçaient à se détruire eux-mêmes... Pour se rendre plus redoutables, ils forment de nombreuses associations qui embrassent toute la surface de la France. Ils ont leur comptoir et leurs correspon-*
dants ; ils entreprennent tout, excepté les ouvrages en vers, et il ne se dit pas un bon mot ou il ne se fait pas un drame en province qui ne puisse être escompté sur l'heure chez le plus riche banquier de ces associations. »
En verve de satire, Fauteur d'Edouard en Ecosse affirmé qu'il serait très -riche s'il avait exploité sa facilité à traiter tous les genres, et produit chaque année deux cents pièces avec le concours de quarante associés. Il se voit dans ses magasins d'esprit , au milieu de ses vastes cartons, remplis des plus riches produits de la province, classés par numéros et par départements. Il accuse en outre ses rivaux de piller les vivants et les morts, et il regrette qu'il n'y ait pas au Parnasse de carcan pour les forbans littéraires. Duval constate avec douleur que les auteurs de vaudevilles régnent en souverains. Aussi, ajoute-t-il, le Théâtre-Français, qui autrefois avait sa spécialité de noblesse et de grandeur, n'est plus qu'un composé de la Porte-Saint-Martin et du Gymnase.
La conclusion de la brochure de DuVal est trèssérieuse et très-sensée. <& Si dans nos ouvrages dramatiques, dit-il, tous les liens de famille sont flétris et brisés ; si le méchant intéresse ou inspire la gaieté ; si les voleurs et les assassins y sont représentés comme des héros -, si l'impudence d'un scélérat condamné est réputée une preuve de courage et de grandeur ; si le suicide y est offert comme un remède à tous les maux ; enfin, si l'on familiarise le peuple avec tous les genres de crime, il faut que nos enfants s'at^
tendent à voir un jour une dissolution complète de la société. »
Alexandre Duval ne supportait pas l'idée que les comédiens^ dont il se vantait d'avoir fait la fortuDe, refusassent obstinément non-seulement de recevoir ses pièces nouvelles , mais de jouer celles qu'ils avaient reçues avec acclamation dans des temps plus heureux. Les mots de ganache^ de perruque et de fossile par lesquels les petits journaux d'alors dési* gnaient les anciennes gloires du théâtre Texaspéraient au dernier point. Le calme de la bibliothèque de l'Arsenal^ dont il était administrateur, les séances de l'Académie, où il aimait à épancher sa bile contre les philistins de Varty ne suffirent pas à le consoler de sa déchéance, et il mourut en 1842, à l'âge de soixantetrois ans, sans avoir vu revenir le bon temps de la réaction, qu'il appelait de ses vœux. C'était bien la peine d'avoir battu les Anglais en Amérique, sous le commandement de Lamothe- Piquet, et d'avoir participé , sous Dumouriez , aux victoires de Jeromapes et de Valmy, pour finir ainsi sous les Fourches Caudines du romantisme triomphant !
Cela est triste à constater, mais il faut reconnaître que le répertoire d'Alexandre Duval a considérablement vieilli. Des quarante-neuf pièces qui composent les neuf volumes de ses œuvres , à peine quelquesunes pourraient-elles reparaître à la scène. On ne saurait comprendre de nos jours le succès obtenu par le Tyran domestiqua en 1805 et par la Fille d'hon-neur en 1818.
La Fille d'honneur^ grâce au talent de M"* Mars, fut le plus brillant des succès de Du val. L'inimitable actrice maintint longtemps ce faible ouvrage sur l'affiche de la Comédie-Française. L^argument qui forme le fond du sujet est par lui-même très-sympathique et même très-hardi ; l'auteur l'a malheureusement développé avec une timidité qui l'atténue au point d'en faire un lieu commun. Tout s'y passe en conversation et la véritable comédie se joue dans la coulisse. La Jeunesse de Richelieu, autre comédie en cinq actes, qui date de 1796 et qui met en scène le drame de M"*? Michelin, femme du tapissier du faubourg Saint- Antoine, abusée par Richelieu, était d'une conception plus franche et plus décidée, quoique l'exécution en soit peut-être plus faible encore. Le Faux Bonhomme^ joué en 1821, ne fut représenté que huit fois, et Duval accusa l'un des sociétaires de la Comédie-Française d'avoir perfidement arrêté le succès de son ouvrage en abandonnant son rôle. La Princesse des Ursins^ Le Complot de famille^ autres pièces en cinq actes , furent mises à l'index par la censure , ainsi que V Orateur anglais, que l'auteur dut se contenter de lire dans une séance de l'Académie.
Parmi les pièces en trois actes qui surnagent dans Toubli où se noie le nombreux répertoire de Duval, on est heureux de pouvoir citer la Jeunesse de Henri F, cette charmante et amusante comédie empruntée en
partie à une pièce équivoque de Mercier et créée avec un si remarquable talent par M^^* Mars et Michot. Duval a aussi emprunté ses Projets de mariage à l'Ita^
lien Federici, son Oncle valet à TAnglais Sheridan , ses Huttes à rAUemand Kotzebue, ses Tuteurs vengés à Âvisse. Parmi les comédies en un acte on joue encore quelquefois les Héritiers et les Projets de mariage.
Le niveau bourgeois, et sans élévation aucune, dans lequel s*est constamment tenu le fécond auteur dont nous venons de parler, explique suffisamment le peu de vitalité de ses ouvrages, quoiqu'on ne puisse lui refuser pourtant de l'esprit, de la gaieté, de la sensibilité et une certaine observation. Duval éprouva un vif chagrin en voyant vieillir avec lui les enfants de son imagination, dont il était si fier. Nous avons, vu quelles plaintes lui arracha ce fait brutal et imprévu d'une mort morale précédant la mort physique, et de quelle haine il poursuivait les nouveaux auteurs appelés à lui succéder de son vivant. Gomme Picard , Duval eut le tort d'écrire trop de pièces en vers ; son mauvais style en ce genre n'est pas la moindre cause de son discrédit.
Etienne.
Parvenu à l'adolescence dans les temps révolutionnaires, Etienne eut, comme ses confrères Picard et Alexandre Duval, une existence agitée et précaire jusqu'au moment où l'ordre rétabli ramena la possibilité
du travail et du bien-être. Grenadier dans le bataillon des Droits de l'homme lorsque la ville de Lyon se révolta contre Tautorité de la Convention nationale, le 31 mai 1793, Etienne retourna, après la pacification , dans son pays , à Bar-le-Duc ^ où il se maria à l'âge de dix-huit ans. Il vint ensuite à Paris pour tenter la fortune, et il vécut d'abord d'une place de commis à 1 ,800 francs, dans une compagnie de fournitures militaires. Il arrondit cette misérable somme par le produit de quelques articles de journaux et de quelques collaborations théâtrales. En 1799 il débutait au théâtre Favart par un opéra comique en un acte, le Rêve. Il venait de terminer un autre opéra comique, Une Heure de mariage j dont Dalayrac avait écrit la musique, lorsqu'il fut envoyé en Belgique comme inspecteur des fourrages, à la sollicitation de son ami le colonel Oudinot, depuis duc de Reggio. Un à-propos qu'il fit jouer au camp de Bruges lui valut la place de secrétaire de Maret.
Davoust commandait le camp -, l'amiral Bruix commandait la flotte française, et l'amiral Verhuel la flotte hollandaise. Le vaudeville d'Etienne fut joué par les officiers et leurs femmes. Le Camp de Boulogney autre à-propos militaii*e, vint ensuite. Napoléon fit appeler l'auteur après la représentation et lui donna la direction des travaux de la secrétairerie d'État. Ce fut l'origine de la fortune d'Etienne.
En 1807 nous retrouvons Etienne rédacteur en chef du Journal de V Empire et fournisseur de tous les à-propos politiques et littéraires, en vers et en prose.
Il écrivait de la même plume dévouée le Réveil d^Èpiménide et les bulletins de victoire. En 1810, dans le Choix d'AlcidCj il célébrait le mariage de Napoléon et de Marie-Louise ; en 1811 , la naissance du roi de Rome, sous le titre de La Fête au village ou VHeu^ reux Militaire.
Etienne, sous la Restauration, fonda La Minerve^ rédigea en chef le journal le Constitutionnel , et fit dans ces deux feuilles une guerre acharnée au gouvernement royal. Il fut plus tard député et pair de France. Les œuvres dramatiques d'Etienne sont nombreuses et variées ; mais, à Texception de ses opéras comiques, que la musique fait vivre, et de quelques comédies, il n'a rien laissé de durable.
Sous le régime impérial, Etienne, pas plus que les autres auteurs comiques, ne put puiser à la vraie source que Louis XIV avait ouverte à Molière ; il se renferma donc dans les sujets anecdotiques ou bourgeois, dans les grâces de Topera comique et dans les joyeusetés du vaudeville. La Jeune Femme colère^ Brueys et Palaprat^ Les Plaideurs sans procès et avant tout Les Deux Gendres constituent la meilleure part de sa création dramatique. La Jeune Femme colère obtint en 1804, à Louvois, un succès de vogue qui s'est prolongé. La jolie pièce qui a pour titre Brueys et Palaprat fut représentée pour la première fois en
La meilleure comédie d'Etienne , celle qui le classe au premier rang parmi les auteurs comiques de l'ère impériale^ est assurément la comédie des Deux
Gendres. L'acharnement de la critique contre cet ouvrage au moment où il parut sur la scène du Théâtre- Français, le 11 août 1810, rappelle à l'esprit de l'observateur impartial la conspiration organisée contre le Cid de Pierre Corneille. Il est probable que ce fut encore là un tour de police pour occuper l'attention publique et la distraire d'événements plus sérieux. On se souvient qu'au milieu de son retentissant succès, Etienne fut tout à coup accusé d'avoir copié la comédie manuscrite d'un jésuite, intitulée Conaxa ou les Gendres diipésy jouée en 1710, à Rennes, à une distribution de prix de collège. Etienne répondit, dans la préface de sa pièce imprimée, qu'il ne connaissait pas l'œuvre du jésuite^ et que, l'eùt-il connue, il n'aurait fait qu'user d'un droit légitime en s'appropriant ce qu'elle pouvait contenir de passable. Il fit lui-même imprimer à ses frais le fameux Concuca , qui fut joué à rOdéon le 2 janvier 1812. La réception d'Etienne à l'Académie française, en 1811, avait redoublé les attaques. Lebrun-Tossa, comme autrefois Scudéry pour Corneille, vint soufQer sur le feu afin de le rallumer. Ce prétendu ami d'Etienne publia une brochure ayant pour titre: « Mes révélations sur M. Etienne, les Deux Gendres et Conaxa. » Dans cette brochure il déclare avoir remis à Etienne un manuscrit trouvé par lui dans un carton poudreux et portant sur la première page ces mots : oc Les gendres ingrats et punis i>. C'était à peu près la pièce du jésuite, mais les noms des personnages étaient changés, ce qui explique comment Etienne a pu dire qu'il ne connaissait ni le jésuite de
Rennes ni Conaxa. L'argument qui forme le fond des Detix Gendres venait d'un vieux fabliau ; il jSgurait dans plusieurs recueils : LAmi de la jeunesse^ La Morale en a^ction^ etc. ; Piron l'avait pris pour sujet de ses Eils ingrats. Bien avant lui, Shakespeare l'avait déve* loppé dans le Roi Lear^ car, à bien prendre, les Deuss Gendres ne sont autre chose que le Roi Lear^ traduit en action bourgeoise. Dans toute cette polémique, qui éclata à propos de la comédie d'Etienne, il ne fut pas question une seule fois du Roi Lear ni de Shakespeare, mais seulement de Conaxa et du jésuite breton. A peine si l'on mentionna les Fils ingrats de Piron , qui étaient bien pour quelque chose dans le procès. La pièce du nouvel académicien ressemblait tout à la fois au fabliau, à l'ouvrage de Piron et à celui du jésuite ; il y avait imitation et non plagiat. Chez Piron c'est un père qui , se voyant repoussé par ses trois fils à qui jadis il fit abandon de ses biens , leur donne à croire qu'il est plus riche que jamais par l'arrivée au port de vaisseaux qu'on avait crus perdus. Les fils rendent à leur père sa fortune passée pour s'assurer la fortune à venir. Une dure semonce aux enfants ingrats sert de moralité finale à la pièce. Etienne substitue deux gendres aux trois fils de Piron, et il adoucit beaucoup par ce moyen l'odieux tableau de l'ingratitude. Il amène également la restitution des biens par un incident plus digne et moins brutal. Le vieillard quitte avec éclat le domicile de ses gendres et il les ramène à leur devoir par la crainte de l'opinion publique. Les caractères des gendres sont bien étudiés : l'un aspire aux
plus hautes fonctions publiques; Vautre se pose en philanUirope et se constitue une profession lucrative de cette vertu supposée.
La comédie d'Etienne fut magnifiquement jouée au Théâtre-Français. Saint-Fal représentait le père , De- ▼igny et Damas jouaient les deux gendres , Fleury fidsait l'armateur Frémont , Michot le vieux domestique Courtois , M"* Leverd et M"* Mars représentaient les deux rôles de femmes. Il n'e^ciste pas de femmes dans la pièce du jésuite , les deux gendres n'ont aucune personnalité. L'action de Conoxa^ sans péripéties , sans incidents , marche avec trop de tranquillité vers sa conclusion. Le dénouement n'en est pas un , puisque le vieillard se borne à menacer ses gendres d'un testament qui les déshéritera de la fortune supposée.
n plut des articles de journaux et des brochures pour et contre Etienne pendant l'année 1812. Que ce fût là l'eiTet du hasard ou un coup monté par la police, toujours est-il que ce scandale parisien ne contribua pas peu à distraire les oisifs des terribles événements qui se passaient alors en Russie. Lebrun-Tossa commença l'attaque en règle , HofTman défendit Etienne dans le Journal de V Empire et dans une brochure. Un iactum signé Delpech s'intitulait : a L'auteur des Deux Gendres pris en flagrant délit , ou Réponse au précis de M. Hoffman. d L'auteur concluait par ce dilemme : « Ou M. Lebrun-Tossa a eu seul connaissance du manuscrit du jésuite et il a abusé son ami, ou M. Etienne se joue du public. » Le Coup d'œil impartial , signé
Tiepler (Dentu , 1812), conclut qu'Etienne a évidemment connu le manuscrit , et il trouve Tacadémicien assez puni de n'avoir pas avoué ce qu'il devait à ce manuscrit.
Une caricature du temps représente Etienne traversant le pont des Arts pour entrer à l'Institut. Il tient à la main le manuscrit de Conaxa. La petite CendriUon (son opéra comique) le suit en frappant sur son tambour de basque. La Fantasmagorie de VOdéon, autre dessin jovial, montre le jésuite en selle sur un dindon poursuivant Etienne , dont la couronne tombe à terre, et qui s'écrie : a Les morts, après cent ans, sortent-ils du tombeau ? :d Une autre caricature représente Hoffman vêtu en Don Quichotte défendant Etienne contre le jésuite armé d'une poignée de verges , et Lebrun- Tossa agitant sa bourse vide. Une autre encore montre Etienne couché et agonisant à l'hospice des Incurables. Le Temps lui soutire du crâne l'esprit des autres. Le dindon du jésuite lui arrache les Deux Gendres. Le dieu des voleurs lui offre un plan de comédie ; Gendrillon, craignant pour elle-même , se cache sous le lit du moribond. On vit aussi apparaître le Martyre de saint Etienne et le Cauchemar d'Etienne. HoSman lui fait prendre de ses gouttes. Le manuscrit de Conaa;a lui pèse sur l'estomac. Son fauteuil académique est renversé et brisé. Un rat famélique ronge dans un coin sa couronne de laurier. La Vérité chasse le plagiat, qui porte un bandeau sur les yeux et des oreilles d'âne. Après la caricature , la musique elle-même entra dans la lice, n parut une ariette avec une note marginale ainsi
conçae : € L'auteur convient que les Fables de La Fontaine lui ont fourni la vignette du Geai paré des plumes du paotij que les paroles et la musique sont de Topera intitulé Le Sylvain , mais que le reste est incontestablementdelui. » L'épigramme suivante courut aussi les rues :
— Etienne à rinstilui ! Qui donc l*a porté là?
— Les Deux Gendres.
—C'est peu!
— Monsieur, c'est qu'on n'a qu*ça I
Etienne donna beaucoup d'opéras comiques, de vaudevilles et quelques arlequinades aux petits théâtres, comme par exemple les Dieux à Tivoli au théâtre des Troubadours , en 1800. Il rencontra sous l'Empire un moment de défaveur, lorsqu'il fit représenter sa comédie intitulée L Intrigante , pièce malheureuse , sans mérite comihe sans effet , mais que la police sut rendre intéressante en la supprimant de l'affiche. On supposa que l'auteur avait voulu mettre en scène les mariages par ordre des riches héritières avec les officiers de fortune de Napoléon. Il n'avait certes pas songé à cette malice. Il avait pris son sujet dans une pièce allemande intitulée : Pas pliis de sixplatSj tableau de famille. Son négociant Dorvillé, c'est le conseiller aulique Reinhard, et tous les autres personnages ont leur modèle dans l'ouvrage de Grossmann. Etienne y pensa perdre ses places et la faveur dont il jouissait auprès du maître. Quand vint la Restauration, en 1814 , toujours fidèle à ses convictions , il refiisa de laisser reprendre sa co-
médie , et il prouva ainsi qu'on lui avait prêté gratuitement une pensée qu'il n'avait jamais eue.
Ba répertoire d'Andrieaz U ne reste qne US tTOÏÏBBIS;— du répertoire de Roger il ne reste qne L'AVOCAT, qnl est de Gk>ldonl. — Dnpaty, auteur d^arlequinades , de vandevlUes et d'opéras comiques , a peu de succès dans la comédie. — Greuaé de liCsser. — Pigault-Lebrun. — Ghéron. — Hoffloian. — M"« de Ba^wr. — Rllïoutté. — Georges Duval. — Dieulafoy. — Désaugiers. — Planard. — Gosse. —Résumé de révolution de la comédie sons rEmpire.
Dans ce temps de gloire facile, Ândrieux se faisait la réputation d'un grand auteur comique avec les Étourdis ou le Mort supposé^ pièce en trois actes et en vers, a Malheureusement pour lui , dit M. Taillandier son ami et son biographe , malheureusement pour lui il débuta par un chef-d'œuvre. » Après cet éloge hyperbolique il faut tirer l'échelle. Les aventures d'un étudiant folâtre qui, pour se procurer mille écus, écrit à l'oncle de son ami que cet ami vient de trépasser et qu'on lui doit envoyer les frais de l'enterrement ne constitueront jamais un sujet comique de premier ordre ; mais, grâce aux détails, à l'esprit et à l'élégance du vers, cet agréable badinage obtint un succès de vogue dans son temps. Aujourd'hui il vivrait ce que vivent les bons vaudevilles. Geoffroy caractérise
ainsi le chef-d'œuvre dans le Journal de V Empire : € Les Étourdis sont le seul ouvrage où M. Ândrieux ait annoncé quelque talent pour le comique du troisième ordre : j'appelle ainsi la comédie de pure intrigue, sans mœurs et sans caractère, i^ Oeoffroy préfère aux Étourdis le Deuil de Hauteroche , qui renferme à peu près la même idée : un jeune homme faisant passer son père pour mort afin d'escroquer de l'argent à son fermier. M. Tbiers^ dans son discours de réception à l'Académie, venant prendre la place d'Ândrieux, le 13 décembre 1834^ dit en propres termes que son prédécesseur n'a fait qu'une bonne comédie et que cette comédie a vieilli. Il est obligé de concentrer son éloge sur les poésies légères et sur le concours d'Ândrieux à la Décade philosophique avec Cabanis, Chénier et Ginguené.
Le premier essai d'Ândrieux sur la scène a pour titre AnaaAmandre ou le Sacrifice aux Chrâces. Cette bluette fut représentée en 1782 au Théâtre-Italien, et plus tard l'auteur la transporta au Théâtre-Français. Helvétius^ un petit acte joué à Louvois en 1802, ne réussit pas. Le philosophe se venge d'un libelliste en faisant sa fortune et son mariage , voilà tout le sujet. La Suite du Menteur parut une outrecuidance que le succès ne justifia pas^ car la pièce tomba sur deux théâtres. Refaire une pièce de Corneille, c'était là une idée bizarre. Le jeu de Fleury et de M"' Mars ne put obtenir la grâce de l'ouvrage. Le Trésor ne réussit pas mieux. Le Souper d'AuteuU ou Molière avec ses amis reproduit sans quelque
gaieté l'anecdote où l'auteur du Misanthrope^ Boileau et La Fontaine jouent de si singuliers rôles , selon la tradition apocryphe qui les représente comme des ivrognes voulant aller se noyer après boire. Le Vieux Fat,îo\ié en 1810, reproduit un type trop usé au théâtre et qui ne rencontra pas les sympathies du public. L'auteur avait, à la première représentation, beaucoup d'amis dans la salle ; les applaudissements amenèrent les sifflets. Ândrieux ne se risqua de nouveau sur la scène que six ans après cet échec, avec une pièce intitulée La Comédienne. Quatorze ans plus tard, il donna le Manteau , qui le releva un peu de ses nombreux insuccès, et il termina sa carrière dramatique par une tragédie de Junius Brutus en 1828. En somme, après avoir fait représenter dix pièces, il est resté l'auteur des Étourdis.
Dupaty n'a pas même laissé un acte destiné à vivre, ce qui ne Ta pas empêché d'entrer à l'Académie. Ancien marin réquisitionné en 1792 , il venait à Paris en 1797, et dès 1798 il faisait jouer des arlequinades sur les petits théâtres : Arlequin journaliste , Arlequin sentinelle , Arlequin tout seul. En 1802 , il s'élevait au genre de l'opéra comique avec une pièce en trois actes portant pour titre : D'auberge en auberge^ mise en musique par Tarchy. Puis il donnait V Antichambre, qui s'appela depuis Picaros et Diego. Quelques mots de la pièce qui avaient déplu au maître faillirent le faire déporter à Saint-Domingue. Il fut conduit à Brest et embarqué pour cette destination. C'est à Joséphine qu'il dut sa grâce. Qui pourrait deviner aujourd'hui en
quoi cet innocent ouvrage égayé par la musique de Daiayrac put jamais être séditieux? Les Voitures versées^ opéra comique illustré par la charmante musique de Boïeldieu, et représentée Feydeau le 20 avril 1810, est le capo d'opéra de Dupaty dans ce genre; mais sans Boïeldieu la bouffonnerie ne s'élèverait guère au • dessus du Séducteur en voyage j vaudeville oublié, dont ce libretto n'est que l'imitation. Parmi les comédies de Dupaty les biographes citent ordinairement, comme une œuvre littéraire d'une certaine valeur, la Prison militaire ou les Trois Prisonniers, comédie en cinq actes en prose, jouée à Louvois en 1803. Ce n'est malheureusement qu'un imbroglio vulgaire, où rien ne rappelle la vraie comédie. Parmi les vaudevilles de l'auteur, la Leçon de botanique est demeurée célèbre par le bizarre marivaudage qu'elle emprunte au règne végétal. Dupaty était du reste un homme aimable et spirituel. Selon l'expression d'Alfred de Musset dans son discours académique, l'auteur des Voitures versées € était devenu poète comme il était devenu capitaine de la garde nationale, par circonstance plutôt que par vocation ». Lorsqu'il se trouva en concurrence avec Victor Hugo pour le siège académique, Dupaty écrivit à l'auteur à'Hernani une lettre en vers finissant par ces mots :
Détjà vous êtes immortel
Et vous avez le temps d'attendre.
L'auteur de la Leçon de botanique l'emporta sur l'auteur de Notre-Dame de Paris.
Gomme Ândrieux est resté l'auteur des Étourdis,
on dit de racadémicien Roger : c'est Fauteur de V Avocat. Or V Avocat de Roger est une copie légèrement modifiée de la comédie de Jaure^ Tai perdu mon procès^ laquelle comédie est elle-même la copie exacte d'une pièce de Goldoni, l'Avvocato Veneziano. Le sujet de Goldoni, reproduit par les deux auteurs français , a un très-grand fond d'intérêt. Un avocat qui doit plaider pour le seigneur Florindo Aretusi contre une jeune fille charmante, la signera Rosaura, devient amoureux fou de sa partie adverse. Il plaide néanmoins par devoir, ruine la jeune fille en gagnant le procès, et il réponse pour lui rendre l'équivalent du bien qu'il lui a ôté. Dans toute cette affaire, Roger n'a inventé qu'un dénouement, consistant dans la production d'une pièce qui tourne la décision des juges en faveur de la jeune fille. La comédie de Goldoni est en prose, celle de Roger est en vers, voilà toute la différence. Roger a composé neuf autres pièces, toutes plus inconnues les unes que les autres. Caroline ou le Tableau contient quelques jolis vers ; la Revanche est l'imitation d'une comédie italienne de Federici, qui lui-même avait pris son sujet dans une comédie espagnole.
Greuzé de Lesser collabora avec Roger à deux opéras comiques : Le Billet de loterie^ un acte, musique de Nicole, représenté en 1811, et le Nouveau Seigneur du village (1813). Il fit seul le Secret du ménage^ comédie en trois actes, et Monsieur Deschalumeaux^ opéra comique en trois actes (sous le pseudonyme d'Auguste), musique de Gaveaux (1806). Le Secret du ménage^ renouvelé d'une anecdote de Ninon de Len-
clos, c'est de plaire à son mari; il ne suffît pas d'être honnête, il faut encore être aimable. Mailly avait traité ce sujet, en 1758, dans sa Nouvelle École des femmes ; Creuzé de Lesser ne fit que l'arranger à sa façon ; sa pièce, trop marivaudée, produit moins d'efTet que celle de Mailly.
De vingt-trois pièces que Pigault-Lebrun , le célèbre romancier, composa pour le théâtre, à peine reste-t-il un petit acte, les Rivaux d'eux-mêmes^ joué sur le théâtre de la Cité en 1798 et porté ensuite au Théâtre- Français.
Chéron, mort préfet de la Vienne en 1807, mit beaucoup de talent dans son arrangement de la comédie de Sheridan, V École de la médisance^ qui, transportée sur notre scène en 1805, devint le Tartufe de mosurs. L'excellente distribution de l'ouvrage contribua pour beaucoup à son durable succès. Le rôle de Valsain, le tartufe de mœurs, fut traduit par Damas. Armand et M"* Devienne rendirent merveilleusement les personnages de Florville et de Marton ; Grandménil donna un cachet fort original à l'oncle marin.
Le répertoire d'Hoffman , l'un des rédacteurs du
Journal de V Empire ^ se compose principalement
d'opéras comiques , parmi lesquels Âriodant et Eu-
phrosine et Coradin ou le Tyran corrigé avec Méhul ,
les Rendez-vous bourgeois avec Nicole. Le Roman
d'une heure j charmant petit marivaudage en un