CONTEMPORAIN
Ardet adoratum populo capui, et crepat ingeas Sejanus. (Jiivénal.)
Connaissez-vous une contrée où tous les hommes naissent colonels et agents de change , où les arbres portent des fruits d'or et des écorces tressées de billets de la Banque de France , où le bourgeois sentimental se pâme d'aise en admirant ses traits chéris dans un miroir d'argent ^ où les petites filles du monde parlent le langage tout rond des grisettes de la Grande-Chaumière , où la richesse et la satisfaction des appétits heureux dominent et chassent bien loin toute aspiration vers l'idéal et la poésie ? Cette contrée , on l'a nommée la Scribie ; c'est le domaine créé par Scribe, cet auteur fécond qui régna pendant trente années sur un peuple d'admirateurs qui s'étendait de Paris aux confins de l'univers civilisé.
Aujourd'hui la riante Scribie est devenue un aride désert où poussent les orties et les ronces ; on a chassé le roi de son verdoyant domaine, le Dieu de son temple olympien; et les gaz délétères du dénigrement ont remplacé les nuages parfumés de l'encens qui montait
jadis vers ses narines vénérées. Ce passage de l'adoration au brisement de l'idole s'effectua du vivant mênne du Brahma dramatique aux cinq tètes et aux cent plumes. Ce fut la presse qui commença la démolition. Les coups portés retentirent d'abord rares et mal assurés ; mais le nombre des iconoclastes crût rapidement, et il se forma une véritable croisade de critiques qui ne lâcha prise qu'après avoir achevé l'œuvre de destruction. Le bourgeois , ingrat de sa nature , laissa mettre à terre l'Homère qui l'avait chanté, flatté, préconisé sur tous les tons de sa lyre , et il courut joyeusement à d'autres distractions.
C'est que le bourgeois du second Empire ne ressemblait déjà plus au bourgeois de la Restauration. La noblesse ne le tenait plus en échec ; il se sentait le maître et n'avait plus besoin, pour soulever le monde, d'autre point d'appui que lui-même. Devant la domination de la caste nobiliaire , le bourgeois de la Restauration s'était tenu à l'état militant ; il était la richesse , il était le nombre, il était le spectateur assidu et payant des pièdes à la mode, où il se faisait encenser. Scribe, sorti d'une boutique de soieries, édifia ses quatre cents pièces de théâtre à l'image du bourgeois de son temps. Ce n'était pas de sa part une flatterie, mais une honnête conviction. La fortune et la liberté^ tels sont les vœux inscrits dans la devise latine qu'il fit peindre plus tard sur les panneaux de sa voiture, lorsqu'il eut gagné de quoi dorer l'avoine de ses chevaux.
Les attaques dirigées contre ce colosse de popularité, qui régna sur la scène pendant trente ans, furent-
elles justes de tout point ? Si Ton pèse la cendre de cette haute renommée , combien de livres y trouverat-on (Quot libras in duce summo?)! La question vaut la peine qu'on l'examine à froid et sans parti pris.
Après qu'on Teut déposé de sa dictature dramatique, on a reproché à Scribe de n'avoir été qu'un auteur vulgaire , vantant sans vergogne l'argent et les délices qu'il procure , de s'être constamment tenu éloigné , soit par nature, soit à dessein, de tout sentiment généreux, enfin d'être resté absolument étranger à ce qu'on appelle le style, et même quelquefois à la grammaire. La critique a gain de cause sur ces trois points. Oui, Scribe est un écrivain essentiellement bourgeois, il manque absolument d'idéal et de style. Son scepticisme a jeté sciemment l'écume de la raillerie sur l'amour, sur l'amitié, sur la jeunesse, sur la poésie. Il a pindarisé l'égoïsme et tourné en ridicule les généreux sentiments ; il a glorifié en homme convaincu la maxime qui se résume dans ces mots : « Enrichissez^ vous! »
Si vous rapprochez une pièce de Scribe d'une pièce de l'ère impériale , au point de vue de la facture, vous reconnaîtrez d'abord que la mise en œuvre en est toute différente. A la pauvreté nue de l'intrigue, Scribe substitue une très-savante contexture , une combinaison de moyens et d'effets qui donne à l'action dramatique un mouvement et un imprévu qu'elle n'avait pas connus jusque-là. Dans cette partie de la mécanique théâtrale. Scribe est véritablement un novateur et un
mattre : le mot n'est pas trop gros. Les auteurs en vogue d'aujourd'hui ne sont que ses élèves , et ils doivent à cette invention la meilleure part de leur réussite. Grâce au procédé de Scribe , qu'ils ont étudié et perfectionné, ils arrivent au succès pouc ainsi dire scientifiquement. L'art de suspendre l'intérêt, de tenir le public constamment en haleine en lui donnant l'envie de découvrhr le mystère qu'on lui cache et qu'il ne saisira qu'au dénouement , c'est Scribe qui le leur a enseigné. Ce procédé est porté aujourd'hui à son point culminant ; il tient lieu au besoin d'invention , de caractères, d'observation, de moralité ; il excite le transport des foules comme le pourrait faire un tour de prestidigitateur. Le gros public, qui admire d'autant plus qu'il comprend moins, préfère assurément V Arbre enchanté ou les Poissons rouges de feu Robert-Houdin aux plus beaux développements du Misanthrope ou du Tartuffe.
C'est à l'aide de cette science de la mécanique théâtrale, science très-réelle, mais changeante, que Scribe a pu si longtemps dominer les masses. Les triomphes de l'école romantique, qui mirent à néant le répertoire d'Alexandre Du val et des écrivains de sa pléiade , ne portèrent pas à Scribe le moindre dommage au temps de sa grandeur. Les colonels du Gymnase tinrent bon devant Hemani et devant Antony. La Marraine n'abdiqua pas devant Dona Sol , non plus que la Chor no% ''-esse devant Marion Delorme ou Térésa. Michel et Christine et le sergent Bertrand du Mariage de raison demeurèrent pendant bien des années les titres de
gloire du plus constant des triomphateurs dont les annales de la scène aient jamais enregistré le nom. Je doute que les triomphes d'aujourd'hui durent aussi longtemps.
Scribe a aussi inventé ou plutôt ressuscité la pointej le œncettOj en si grand honneur au temps de Scudéry, et ce moyen d'attraction^ ses successeurs en ont usé et abusé. Le public français a toujours adoré la pointe^ qu'il confond avec l'esprit , et que Tauteur met dans la bouche de tous ses personnages , jeunes ou vieux , mâles ou femelles. Molière a eu beau ridiculiser la pointe dans le sonnet d'Oronte , les foules continuent à l'applaudir partout où elle se manifeste. Pour marcher plus vite vers le dénouement , Scribe hachait ses phrases , et il n'en laissait subsister que le nombre de mots nécessaire pour la compréhension de l'idée ; c'était un avant-goût du théâtre télégraphique : de là son mauvais français , sec , heurté , et peu correct. Je ne puis admettre toutefois qu'ayant fait de bonnes études au collège Sainte-Barbe et remporté des prix au concours général, l'auteur du Verre d'eau fût aussi étranger à la littérature qu'il veut bien le paraître. C'est, je crois , de propos déUbéré qu'il écrivait ainsi. Le style qui a cours aujourd'hui au théâtre, et qu'on appelle style d'actuaiité^ style boulevardier (pardon de cet argot malheureusement en usage), est-il réellement beaucoup meilleur que celui de l'auteur de Michel et Christinel N'est-ce pas aussi du jargon en sa manière? et qui sait ce qu'en diront les critiques de l'avenir ?
Ce que Ton ne peut nier, c'est que Scribe, à tort ou à raison, est resté, de &it, dans Tensemble de sa production, une personnalité considérable du théâtre contemporain. Il a passé de mode comme les types qu'il a représentés, types dont les gravures d'Alfred et de Tony Johannot, placées dans ses œuvres, nous donnent de si curieux spécimens. Il a toujours cherché à être de son temps, de son moment; c'est pourquoi il a si considérablement vieilli. Tel est le sort qui attend toutes les actualités , puisque le mot y est. L'homme extérieur s'efface, l'homme intérieur peut seul survivre ; mais il est nécessaire, dans tous les cas, que l'écrivain renferme sa création en une forme d'art. Sans cette condition, la mort commence avant la fin de la vie. Nul siècle ne le prouve mieux que le nôtre.
La transformation que Scribe fit subir à la pièce dramatique fut certainement l'une des plus importantes. Elle fut radicale, très-étudiée, très-ingénieuse. Elle porta d'abord sur le vaudeville, élevé par lui au rang de comédie de genre, comédie étroite, si l'on veut, mais où il existe pourtant un progrès. Il mé« tamorphosa ensuite le genre de l'opéra et celui de l'opéra comique, et il importa sur la scène de Molière ses procédés scéniques, qu'on a blâmés , mais qui ont fait école, et que même aujourd'hui l'on suit et l'on pratique avec un soin scrupuleux. Reconnaissant la difficulté de se mouvoir dans cinq actes de comédie pure. Scribe saupoudra quelquefois sa comédie de deux actes de drame , procédé qui sert de base à tous les
succès de nos jours ; il faut toutefois lui rendre cette justice que son di*ame à lui se contient dans des bornes acceptables, et qu'il n'a jamais recouru aux passions mélodramatiques, à l'hystérie, à l'adultère furieux, au poison, au poignard, aux coups de pistolet pour dénouer son action.
Telle est la part de la louange après celle de la critique générale. Nous allons entrer maintenant dans l'examen détaillé.
Villemain, répondant au discours de Scribe, lorsque, le 28 janvier 1836, l'auteur de Michel et Chris^ Une fut reçu parmi les membres de TÂcadémie française, appréciait en ces termes l'œuvre du récipiendaire : <K Votre théâtre, lui disait-il^ s'est rapproché de ces proverbes de salon où la société se peint d'autant mieux qu'elle les Eût elle-même. » Comparer des pièces en cinq actes à des proverbes en collaboration avec tout le monde, c'était un peu impertinent pour un éloge académique. Il est vrai que le discours du nouvel immortel, tendant à classer le vaudeville parmi les branches de la littérature sérieuse, avait dû irriter la fibre nerveuse du malin critique, qui se vengeait à sa manière.
La carrière dramatique de notre auteur commence en 1811 avec de très-faibles vaudevilles : Les Dervis^ Les BossuSj Les Brigands sans le savoir. Ce n'est qu'en 1815 qu'il produit le personnage de M. Pigeon, le célèbre bisety une actuaUté qui obtint grand succès dans la pièce intitulée : Une Nuit de la garde natio^ noie. La mère Brise-Miche , marchande de galettes
et de brioches, disait dans ce vaudeville aux soldatscitoyens du corps de garde :
« Et j 'défions qu'jamais on puise* mordre Sur moi ni sur mes p'tits gâteaux. »
C'était l'esprit du temps que l'on adaptait généralement à la fin du couplet chanté, comme on rive le fer à la flèche. Le Comte Ory^ qui devint plus tard l'opéra de Rossini, fut joué sous forme de vaudeville en 1816. Ce sont les deux premiers succès de Scribe. Le Nouveau Poureeaugnac et le Solliciteur firent courir la foule aux théâtres du Vaudeville et des Variétés en 1817. Ce dernier ouvrage enleva, comme on sait, la haute approbation de Schlegel, qui le trouva plus amusant que le Misanthrope et qui osa le dire. Félix l'Espérance, qui sollicite un entrepôt de tabac et qui s'introduit au ministère des finances par les ruses les plus incroyables, tantôt en dépistant le portier au moyen de son chien Âzor, habitué à se faire poursuivre dans les escaliers pendant que son maître brave tous les obstacles, tantôt en portant le déjeuner du secrétaire général, déjeuner qu'il enlève des mains d'un garçon de café, Félix l'Espérance était représenté par l'acteur Potier, qui faisait éclater de rire la salle entière quand il reparaissait avec son axiome devenu proverbial : « Audacieux et fluet, et l'on arrive à tout. )» En cette même année 1817, le théâtre des Variétés joua devant un tumulte effroyable le Combat des montagnes, où les commis de magasin, qui alors s'affublaient le dimanche d'éperons et de
moustaches postiches afin de passer pour des officiers de rarmée de la Loire, livrèrent au parterre une véritable bataille.
Ils exigèrent le baisser du rideau et le retrait de l'affiche de ce vaudeville, qu'ils déclarèrent offensant pour leur dignité. Des agents de police, vêtus en bourgeois, semblaient calmer les récalcitrants calicots réfugiés au café du théâtre , et ils les marquaient sournoisement dans le dos avec du crayon blanc, de &çon à les désigner aux gendarmes, qui les empoignaient à leur sortie sur le boulevard. Les calicots provoquèrent par un cartel en règle Scribe et M. Dupin, son collaborateur. ^
Ceux-ci répondirent qu'ils acceptaient la rencontre, mais que tous les calicots de Paris devaient se rendre un dimanche (jour de sortie) aux Champs-Elysées et se ranger sur deux lignes, afin que les deux auteurs provoqués pussent choisir parmi eux deux adversaires. L'affaire en demeura là, comme on le pense bien, et Ton continua de chanter^ dans un épilogue ajouté au Combat des montagnes et intitulé Le Café des Variétés^ ce couplet sur les commis éperonnés et sur les grisettes :
Contentd^vous, heureux vainqueurs, De déchirer leurs tendres cœurs Et ne déchirez plus leurs robes.
Les années 1818 et 1819 ajoutèrent aux succès de Scribe Une Visite à Bedlam et la Somnambule^ dont Gontier et W^ Perrin, une charmante actrice, firent les honneurs au public. C'était une excursion sur le
terrain du vaudeville sentimental. L'année précédente, les Deu-x Précepteurs avaient rempli la caisse du théâtre des Variétés, et M. Cinglant, le maître d'école, était devenu un type.
L'ouverture du Gymnase-Dramatique, sur le boulevard Bonne-Nouvelle, en 1820, porta au plus haut point la gloire de Scribe et la fortune de la comédie à couplets. Gontier, Perlet, Léontine Fay, la rentrée de Clozel dans Philibert marié établirent la vogue du nouveau temple de Thalie. La troupe de Delestre- Poirson se montra réellement merveilleuse dans l'interprétation de ce nouveau monde de colonels, d'agents de change, de bourgeois retirés des affaires, de jeunes filles égrillardes, de belles veuves coquettes et de beaux esprits. L'Homère de cette Iliade de la Bourse et de la Ghaussée-d'Ântin signa un traité par lequel il s'interdisait le droit de travailler pour les théâtres rivaux.
En cette même année 1820 , il avait donné de sa main gauche, aussi productive et aussi heureuse que sa main droite, im succès d'argent aux Variétés avec le vaudeville intitulé L'Ours et le Pacha , dans lequel Odry Yernet et Lepeintre aîné avaient exécuté des miracles de bouffonnerie. Le célèbre vaudeville Michel et Christine fit affluer le monde élégant à l'heureux théâtre du Gymnase vers l'année 1821. Cette fois, le colonel était resté sur le champ d'hon-' neur^ et le soldat Stanislas, le héros de l'aventure, disait , en parlant de son chef : « Il n'est plus au serrice ; c'est là-haut qu'il reçoit sa paye ! ]>
Le petit drame, du reste, ne manquait ni d'intérêt ni d'une certaine grâce, une fois l'héroïsme bourgeois du personnage accepté. Cette expression exagérée du patriotisme , que Charlet traduisit par le grognard légendaire qu'il baptisa du nom de chauvin, &isait vibrer alors la corde sympathique du public. On api plaudissait de bonne foi Stanislas voulant contraindre
Christine à l'aimer, et lui disant : c Comment ! vous ne m'aimez pas, moi qui irais me jeter pour vous à la bouche d'un canon ! Je vous aime bien, moi I Vous , serez à moi, ou vous ne serez à aucun autre sans ma
permission, i^ ' Perlet varia le répertoire de cette année 1821 en
I révélant un talent réel dans le Secrétaire et le Cuisinier, où il représentait le cuisinier Soufflé pris pour un secrétaire d'ambassadeur, et dans le Gastronome sans argent, pochade sans grande valeur, mais très-bien appropriée au talent du nouveau comédien. La petite Léontine Fay charmait en même temps la foule dans la Petite Soeur et dans le Mariage enfantin , où Ton voyait la mariée se cacher sous le couvercle de satin blanc de sa corbeille de noces au milieu des perles et des dentelles. Déjazet représentait le mari de la petite Léontine. En 1822 , le Colonel et les Mémoires d'un colonel de hussards offraient à l'admiration du parterre ce type fameux de la nouvelle poétique.
M"* Fleuriet, déguisée en colonel du 12* hussards , était acceptée sérieusement comme le vrai colonel par les officiers de son régiment : elle s'évanouissait à la vue d'un pistolet ; cette circonstance amenait le dé-
nouement de cette action peu vraisemblable. Dans la seconde pièce , Gontier faisait Téducation d'un jeune officier, et le résultat de ses leçons était de ménager sans le savoir un tète-à-tète de sa femme avec son élève favori. L Héritière , La Haine d'une femme et Le Jeune Homme à marier montrèrent le talent de Scribe sous une nouvelle face, et créèrent un nouveau marivaudage qui eut beaucoup de vogue et qui produisit une foule d'imitations.
Pour varier le spectacle, Scribe continuait en même temps sa manière primitive dans des esquisses purement comiques : la Demoiselle et la Dame , où Ton voyait le duel grotesque de Draguignard , ex-employé à la mairie, avec le cuirassier Belenfant, cousin d'Adélaïde, future dudit Draguignard ; V Intérieur d'un burreau , où l'expéditionnaire Bellemain copiait, sans la lire, une chanson diffamatoire dirigée contre son chef; le Coiffeur et le Perruquier ^ où Poudret , représenté par Bernard-Léon , accordait au coiffeur Âlcibiade la main de sa nièce Justine et une dot de 20,000 francs a gagnée à la sueur de tant de fronts j> , parce qu'Aicibiade, aussi diplomate que sublime artiste capillaire, reconnaissait au dénouement la supériorité de son ancien patron , qui lui avait, comme il le dit , mis les armes à la main.
U Écarté^ Le Menteur véridique^ Coraly^ Le Baiser au porteur^ La Quarantaine^ petits tableaux de genre, furent les succès de 1824 et de 1825, ainsi que la jolie comédie intitulée : La Demoiselle à marier ou la Pre-mière Entrevue. Les Premières Amours ou les Sour
vevwn éP enfance appartiennent à la même époque et à la même manière. 1825 produisit en même temps Vatel ou le Fils d'un grand homme ^ et la Charge à payer^ tableau de mœurs très-curieux montrant les tripotages matrimoniaux auxquels donne lieu la vénalité des charges.
L'auteur, en entassant ses marchandages et ses chifires, ne cherche pas à moraliser, encore moins à prêcher ; il trouve au contraire tout cela charmant, et le parterre riait de tout cœur quand le jeune notaire Locard disait à son excellente mère, qui venait de lui déterrer une dot de 400,000 francs : € Quoi I ma mère, me faire épouser une bossue 7 — Malheureux ! et ta charge à payer? » Sur ce mot du dénouement, un domestique annonçait que le dtner était servi , et Ton passait dans la salle à manger pour conclure TaiTaire.
L'événement de 1826 fut le triomphe éclatant du Mariage de raison^ l'une des plus retentissantes victoires du théâtre du Oymnase , devenu le théâtre de Madame. Le Confident^ joué en 1827, revient au marivaudage élégant, qui a déjà produit V Héritière et la Haine éPune femme. Ce grand succès est soutenu par deux autres succès^ le Diplomate et la Marraine.
Scribe avait pris possession , dès 1823 , du théâtre de rOpéra-Comique avec Leicester et la Neige^ suivis de près par Léocadiej la Dame Blanche et le Maçon. En 1828, il conquérait l'Opéra avec la Muette de Portici^ et sa main, prodigue de succès, donnait en même temps au Gymnase : Malvina^ Louise ou la Réparation^ La Seconde Année.
216 HISTOIRE DU THÉÂTRE CONTEMPORiUN
Ce furent les derniers triomphes de Scribe au théâtre de Madame, qui , après la Révolution , reprend son titre primitif de Gymnase-Dramatique. Les Malheurs éPun amant heureux , Le Gardien , La Chanoinesse amenèrent encore la foule au théâtre de Delestre- Poirson.
A ce moment^ le prestige de Scribe sur le public est toujours le même. Il règne en maître absolu dans le royaume dramatique , et nulle autre étoile ne peut scintiller dans l'immense lumière que projette ce soleil.
Je me borne à rappeler ici des faits et des dates un peu oubliés afin de mieux faire comprendre l'ensemble de cette étude.
L'évolution de Scribe au Théâtre-Français est tout aussi rapide et tout aussi étonnante que son évolution dans les théâtres secondaires. Il serre , dans le tiroir desjoyeusetés, le couplet et ses flonflons; il étend sa matière d'un acte à trois et cinq actes, et il côtoie la véritable comédie , qu'il atteint parfois avec Le Mariage d'argent^ La Camaraderie^ Bertrand et Raton. Il aura moins de bonheur plus tard avec La Calomnie^ Bataille de dames^ Le Fils de Cromwell^ etc. Valérie , qui date de 1822, n'était qu'une anecdote. Les Inconsolables sont taiHés dans le marivaudage de seconde main qui a produit le Roman d'une heure d'Hoffman.
Le Mariage d'argent^ dont nous avons déjà vu l'esquisse tracée dans le vaudeville du même auteur, intitulé La Charge à payer ^ joué au Gymnase en 1825, représentait la grande affaire de la société transitoire, dont Scribe peut être appelé l'historiographe. L'ar-
gent était l'âme de cette société ; on le retrouve partout — dans les pièces de notre dramaturge, comme on retrouve le fatum au fond de toutes les tragédies de Tantiquité. Le Molière du théâtre Bonne-Nouvelle se garde bien de flétrir l'argent ; il le caresse , au contraire, il le palpe, il le chiffre avec amour, il l'exploite comme un moyen scénique pour allécher son public^ pour l'intéresser, pour le faire rêver. Beaucoup de ses dénouements se soldent par 25 ou 50,000 livres de rente, qui tombent, comme la manne céleste , en dot ou en héritage , selon les besoins du sujet. Dans le Mariage d'argent , le banquier Dorbeval propose à son ami Poligni une héritière fort agréable, ce J'entends, répond celui-ci , elle est laide à faire peur ? — Du tout, riposte le banquier, elle a 500,000 francs. i> Placé entre son intérêt et l'amour qu'il avait conservé pour une jeune veuve , Poligni se décide à épouser Hermance, une petite fille qu'il n'aime pas et qu'il ne peut même estimer^ car il a couru de fâcheux bruits sur son compte. Ce dénouement , où le coupable se trouve puni par un mariage déshonorant, est certainement d'une grande hardiesse , et Scribe, en le hasardant, n'a pas cru être aussi audacieux qu'il l'a été. A ses yeux, les 500,000 francs de la dot d'Hermance devaient évidemment adoucir la situation. Le public d'alors se rangea de son avis, et il rit beaucoup lorsque le banquier^ malheureux de la légèreté de sa femme, dit à son ami pour conclure la comédie : a Tu deviens un capitaliste, un riche propriétaire, et tu seras dans ton ménage aussi heureux que moi. »
218 HISTOIRE DU THÉÂTRE GOMTEMPORiON
Dans la Passion secrète , que représente le Théâtre- Français en 1834, Dulistel , colonel devenu boursier, dit à son interlocuteur : « Aujourd'hui , qu'estrce que la noblesse ? qui en veut? Personne. De l'argent, c'est différent, tout le monde en demande. » Âlbertine , sa femme ^ qui joue à la Bourse pour oublier un chagrin d'amour, a dissipé à ce passe-temps la dot de sa sœur, qui va se marier ; elle doit 500,000 francs à son agent de change : un ami de la maison (quel ami !) lui offre la somme en échange de ses faveurs. M'"'' Dulistel trouve heureusement un prêteur moins exigeant qui avance le demi- million , à condition qu'il épousera la sœur d'Âlbertine. La moralité de la pièce est , comme on voit, non moins hardie que celle du Mariage d* argent; elle se balance par la même somme , 500,000 francs, qui semble être le chiffre cabalistique.
L Ambitieux^ comédie de Scribe jouée dans cette même année 1834, a pour ressort et pour mobile , non pas cette fois l'argent, mais le pouvoir, autre monnaie ayant cours sur toutes les places , servant , comme Tor, à payer les plaisirs , les vanités , les flatteries, et faisant ramper devant elle les dévouements serviles. « Croyez donc à l'amitié d'un ministre! dit le vieux docteur Neuborough : pour cinq voix, sacrifier un ami ! mais pour dix, il le ferait pendre ! )» Le ministre dont il s'agit est Robert Walpole , ce trop célèbre homme d'État de l'Angleterre, qui se vantait de savoir le tarif de chaque conscience et de qui l'on disait : « Il n'a pas besoin de manchon, car il a toujours ses mains dans nos poches, h Le portefeuille minis-
térid prend ici le rôle de l'argent : chacun le tire à soi et cherche à en rester le maître.
Le grand succès de la comédie intitulée Bertrand et Raton ou VArt de conspirer date du 14 novembre 1833, et depuis bientôt quarante ans la pièce n'a pas quitté l'affiche. L'objectif de cette action est encore la conquête et la conservation du pouvoir, idée parallèle à celle du coffre-fort. Les critiques n'ont pas chômé chaque fois que les comédiens ont repris cet ouvrage. Ce succès de quarante ans de durée peut pourtant s'expliquer par deux causes. La première , c'est que les conditions d'actualité politique n'ont pas changé depuis 1833. L'émeute des rues, préparée et exploitée par les habiles, et tournant, quand la farce est jouée, contre le populaire qu'ils ont poussé devant eux, est toujours restée un chapitre de l'histoire contemporaine ; c'est une mine inépuisable que la bêtise humaine.
Il faut reconnaître, pour le second point, que cette action bourgeoise, où tout se rapetisse et se rétrécit, où l'idéal des sentiments et de la pensée brille plus que jamais par son absence, est très-habilement construite ; que les caractères de Raton Burkenstaff , le marchand de soieries de la cour, et de son fils Erik représentent des types parfaitement vrais, et qu'enfin les situations qui ressortent de cet imbroglio renferment beaucoup de gaieté et d'attrait. Que voulez-vous de plus pour un succès populaire, après que vous avez constaté que le grand art n'a rien à démêler avec ce jeu d'esprit?
Le bruit que fit la Camaraderie ou la Courte Échelle^ comédie en cinq actes , jouée au Théâtre-Français le
19 janvier 1837, ne fut pas moins retentissant que celui de Bertrand et Raton. Les reprises de la pièce ne rencontrèrent pas la même fortune. Cette camaraderie de gens qui s'associent pour arriver au succès ne repose pas sur une idée vraie.
Les romantiques formèrent dans leur temps une espèce de cénacle admiratif, mais qui n'avait pas pour base l'intérêt individuel. Le seul lien qui les unissait, c'était la conviction et l'admiration pour un système, pour une œuvre , pour un homme qu'ils arboraient comme un drapeau. Le médecin Bemardet, M. de Mortlucar, grand seigneur, homme de lettres , le libraire Dutillet , Oscar Rigaut sont des portraits fort amusants ; mais dans le monde réel on ne les vit jamais se servir mutuellement : ils auraient trop redouté que l'un d'eux ne tirât l'échelle après lui et ne laissât les autres au pied du mur. Cinq actes à bâtir ainsi sur une idée douteuse avec les simples ressources de la comédie, et sans avoir recours au charlatanisme du drame, constituaient assurément une œuvre difficile à mener à fin. Scribe s'en est tiré avec beaucoup d'habileté, personne ne le niera.
La comédie en trois actes jouée la même année sous le titre des Indépendants n'est, à vrai dire, qu'un vaudeville délayé dans une sauce un peu claire. La Calomnie^ qui fit son apparition sur la scène firançaise le
20 février 1840, ne réussit pas.
La comédie intitulée Le Verre d^eau ou les Effets et
les Causes fut jouée pour la première fois le 17 novembre 1840. Voilà donc plus de trente ans qu'elle tient le répertoire et que le public l'applaudit. Nous retrouvons dans cet ouvrage les qualités et les défauts de Fauteur. La pièce est très-bien construite ; tout y semble calculé pour l'eflet ; les rôles sont à la taille des acteurs et s'adaptent à leur talent avec une notable précision. M"' Plessy, M"' Mante , M"* Doze surent corriger par leur élégante diction le sentiment bourgeois et le style peu relevé de leurs personnages. La reine Anne et la duchesse de Marlborough semblent en effet, à les entendre, de bonnes boutiquières de la Cité. Passe encore pour Abigaïl, nièce de la duchesse ; cette jeune fille, par un de ces hasards qui ne se rencontrent que dans l'heureux pays de Scribie^ se trouve installée dans le comptoir du joaillier de la couronne.
La lutte entre la duchesse et Bolingbroke donne lieu à quelques jolies scènes et à des mots d'esprit qui ne sentent pas trop la pointe. En somme, ce spectacle, avec ses trivialités agréables , amuse un public dont le goût n'est peut-être pas très-délicat, mais enfin c'est le public ; à cela il n'y a rien à répondre. Ses flatteurs ont décoré du nom de réalisme ce penchant vers la vulgarité et cette haine de tout idéal que manifeste la société de notre temps.
Une Chaîne renouvela en 1841 l'enthousiasme provoqué par le Verre d'eau. Le parterre et les loges admirèrent l'indépendance de cœur de M. Émeric, qui, se couvrant du voile de la morale, rompt, sans crier gare, la chaîne d'amour que lui a passée au cou
M"*® de Saint-Géran. L'année suivante, Scribe échoua avec le Fils de Cromwell (4842). La presse blâma généralement cette nouvelle glorification des sentiments bourgeois, et la confiance de ce public, si docile jusqu'alors, commença à regimber.
Ce n'est que sept ans après que Scribe retrouve un succès à la Comédie-Française. Advienne Lecouvreur appartient, comme le Verre d'eau et le Fils de Cromwell , au genre anecdotique déjà en vogue au temps du premier Empire. On se souvient du relief magnifique que sut donner Rachel au rôle de la maîtresse infortunée du maréchal de Saxe. Les Contes de la reine de Navarre et la Czarine continuèrent ce système d'enjoliver l'histoire , mais avec moins de réussite. La Czarine fut même l'un des plus complets insuccès de Rachel. Bataille de dames ^ Mon Étoile, Feu Lionel ne ramenèrent pas les beaux jours de Bertrand et Bâton et du Verre d'eau. On trouva généralement que le Puff aurait pu fournir le sujet d'un joli vaudeville, et non celui d'une comédie en cinq actes.
A dater de ce moment s'accentue le déclin de la popularité de Scribe. Il ne restait plus au grand homme d'hier un seul défenseur dans la presse. Le bourgeois lui-même, qui avait effectué dix ans auparavant sa petite révolution politique, voulut faire aussi sa révolution littéraire, et ce fut à son dieu de la veille qu'il s'en prit. A bas les dieux 1 Et il se mit à casser les vitres. Il devint de mode de blasphémer les grognards, de renier les agents de change, de vili-
pender les nouveaax enrichis encore toat enfumés de Tencens brûlé sur leurs autels.
Scribe fut très-sensible à ce revirement de Topinion à son égard. Il avait la conviction que ses derniers ouvrages n'étaient pas plus défectueux que les premiers, et peut-être ne se tenait-il pas très-loin de la vérité. Mais ce qu'il ne sut pas découvrir à temps, c'est que la domination de l'idée bourgeoise avait fait son temps. Les loups-cerviers de la finance, parleurs exactions et leurs tours de main, avaient découronné l'argent de son prestige, je ne dis pas de sa valeur ; on n'osait plus en faire un dogme, une religion, l'indignation populaire ne le permettait plus. Les parvenus eux-mêmes mettaient un masque sur leur audace, et ils n'allaient plus s'applaudir au théâtre, de peur de provoquer une réaction et une enquête sur leurs moyens de fortune.
Avec l'habileté qui le distinguait, Scribe, s'il avait vu clair dans les faits, pouvait retourner sa poétique et brûler, comme tant d'autres, ce qu'il avait adoré. Gomme il était avant tout un honnête homme, et que, bonnes ou mauvaises, il avait des convictions, il ne pensa pas même à transiger, et il mourut bourgeois, et inconsolable du changement qui s'était produit dans les idées du public parisien.
Certainement, l'auteur de la Camaraderie et de Bertrand et Raton n'aurait jamais pu passer, l'eût-il voulu, dans le camp de l'idéal et des sentiments élevés : l'instinct de ces choses lui manquait ; mais il aurait pu mettre en scène des sujets de fantaisie , en
évitant toutefois les héros de l'histoire, dont, malgré lui, il ne savait faire que des notaires ou des banquiers.
Dans ses opéras et dans ses opéras comiques , il est resté le maître incontestable et incontesté. A part le style, il est impossible de ae pas reconnaître son immense supériorité en ce genre. Je sais bien que le génie de Meyerbeer et le charme puissant d'Âuber ont donné la vie et presque l'immortalité à ces œuvres heureuses , qui ne représentent après tout que d'ingénieux canevas ; mais, toute secondaire qu'elle est, la part de Scribe dans le succès garde encore une proportion relative très-appréciable.
Né le 24 décembre 1791, dans la rue Saint-Denis, près du marché des Innocents , Scribe sortit de la boutique de son père pour se livrer à l'étude du droit, après avoir fait de bonnes humanités au collège Sainte-Barbe. Gomme tant d'autres, il ne mordit pas à la chicane et il abandonna la perspective du barreau pour se livrer à son goût du théâtre. Nous avons vu ses luttes, son travail acharné et les phases de ses succès dans tous les genres. Depuis l'âge de vingt ans, il ne quitta pas la besogne. Dès six heures du matin, été comme hiver, il restait assis devant son bureau et il écrivait jusqu'à midi, heure du déjeuner. Il avait, à ce moment, terminé sa tâche et il passait le reste de la journée à mettre ses pièces en scène. En le voyant tout le jour dehors, causant avec tant d'esprit et d'amabilité, ceux qui ne connaissaient pas sa manière de vivre s'imaginaient qu'il laissait toute la besogne à ses nombreux collaborateurs.
L'auteur se doublait chez Scribe d'un homme d'afiÎEdres très-enlendu, très-retors, très-âpre à la curée. Il ne lisait pas une pièce à un directeur à moins de 1,000 francs par acte, en dehors de tous droits. Le trait suivant me parait caractéristique. C'était à rOpéra, au temps de la direction de Véron. On venait de répéter généralement un ballet, splendidement monté, dont le dénouement était détestable. Véron en causait dans la cour du théâtre avec les auteurs, et personne ne trouvait de remède au mal. Scribe vint à passer. Véron courut au-devant de lui et lui soumit la difficulté, en lui demandant le moyen de la résoudre, a Rien de plus facile, répondit Scribe, je l'ai trouvé. Signez-moi un bon de 1,000 francs sur la caisse du théâtre, et je vais vous le dire. » Véron signa le bon, Scribe toucha sa prime, indiqua la correction, et remonta dans sa voiture : le succès du ballet fut assuré.
C'est à Scribe que l'on doit l'organisation des droits d'auteur prélevés sur la recette, au lieu d'être rétribués par une somme fixe, comme autrefois.
Outre ses pièces de théâtre. Scribe écrivit plusieurs romans pour les journaux^ Carlo Broschi^ Judith^ Le Roi de carreau^ Piquillo Alliaga, qui lui furent payés à des prix que Balzac ne connut jamais. Maître d'une fortune considérable, il acheta deux charmantes villas à Séricourt et à Montalais, et se fit bâtir un bel hôtel à Paris^ rue Pigalle, dont il jouit malheureusement très-peu de temps. Il mourut subitement le 20 février 1861, dans un fiacre qui le conduisait chez
un de ses amis. Le cocher, en ouvrant la portière, le trouva sans vie, les traits calmes et les mains dans ses poches.
Telles furent les vicissitudes de cette fortune dramatique de Scribe, qui, après avoir épuisé tous les encensoirs de l'adulation, tomba sous les dures réactions des critiques passionnés.
Le temps avait rompu le charme, l'insuffisance de la forme n'avait pu défendre le fond. Scribe laisse pourtant sa trace dans l'histoire de la scène française. C'est encore lui qu'on applaudit en applaudissant ses successeurs, qui le dénigrent dans leur ingratitude. Puissent leurs jeunes gloires , comme celle de leur maître, ne se prescrire qu'après trente ans !
Les coUaborfttenrs de Scribe.
Les collaborateurs de Scribe font une singulière figure dans l'histoire de ses œuvres, qu'il eut la malicieuse politesse de leur dédier. La plupart sont des hommes d'esprit et de talent, mais leur personnalité se trouve tellement absorbée, ils font tellement partie d'un tout indivisible qu'on ne saurait les &ire revivre séparément, à moins qu'ils n'aient produit des œuvres spéciales. Mélesville, Poirson, Dupin, Germain Delà-
vigne, Saintines, Mazères^ Varner, Moreau, Bayard, M. Emest LegouTé, M. de Saint-Georges sont les compagnons des principaux succès de Scribe. M. de Saint-Greorges^ après avoir collaboré dès 1822 à .^
plusieurs pièces du Gymnase et de rOpéra-Gomique, traça sa route à part , et continua à travailler pour le théâtre avec tout l'entrain d'un jeune homme. Bayard, qui avait épousé en 1827 la nièce de Scribe, mourut en 1853, après un bal qu'il donnait chez lui pour l'anniversaire de sa fille.
La famille de Bayard publia un choix de ses ouvrages dramatiques. Cette édition, composée de douze volumes in-18, contient une série de soixante-dix-hùit pièces choisies ; Scribe, en juin 1855, en écrivit la préface, où Ton trouve ce curieux passage : a Bayard était de l'école de Dancourt et de Picard (le biographe n'a pas osé dire deTécoIe de Scribe), école qui se perd tous les jours I Le faux et le larmoyant sont faciles ; c'est avec cela que l'on fabrique du drame ! Voilà pourquoi nous en voyons tant ! La vérité et la gaieté sont choses rares ! La comédie en est faite ! Voilà pourquoi nous en voyons si peu ! »
On remarquera les points d'admiration qui terminent chacune des phrases courtes et haletantes que nous venons de citer. Cette ponctuation traduit le sentiment qu'éprouvait sans doute en ce moment l'auteur de la Czarinej qui venait d'entrer dans sa période de décadence. La Czarine, jouée au mois de janvier de cette même année, c'est-à-dire cinq mois avant l'apparition de la préface, n'avait pas rencontré le succès
du Verre d'eau^ malgré le puissant secours que lui apportait Rachel.
En énumérant les pièces de Bayard, au nombre de plus de deux cents, le biographe ajoute, faisant malgré lui un retour sur lui-même : n Cette fécondité lui fut reprochée par des critiques sévères... qui ne faisaient rien... Le vrai talent ne s'arrête pas ! il a besoin de se reproduire, de se répandre ; il lui faut de la vie et du jour. Voyez les grands peintres : Rubens, le Titien, Raphaël, Michel- Ange ; les grands musiciens : Grétry, Dalayrac, Mozart, Rossini; les grands auteurs dramatiques : Shakespeare, Voltaire, Molière, Calderon ! Tous ont créé beaucoup, et leurs rivaux, qui ne pouvaient les suivre dans la carrière, trouvaient plus facile de décrier leur fécondité que de l'imiter. 9
L'ancien collaborateur de Bayard loue justement la fécondité de l'auteur applaudi de Frétillon^ du Père de la débutante, du Cramin de Paris^ des Premières Armes de Richelieu , de la Reine de seize ans , du Fils de famille (en collaboration avec M. de Biéville), aimables tableaux de genre qui firent les délices de toute une génération.
Bayard avait trop de tact et d'esprit pour ne pas savoir que les esquisses de mœurs spéciales et transitoires, appelées actualités dans le jargon moderne, doivent disparaître avec l'occasion qui leur a donné naissance. C'est pour cela qu'il essaya d'aborder la comédie dans Roman d vendre et dans le Ménage parisien^ cinq actes joués au Théâtre -Français en 1844. Il écrivit ces deux pièces en vers avec tout le
soin dont il était capable, mais Bayard n'avait pas la complexion poétique ; la poésie consistait tout entière, à ses yeux, dans la rime. Le Ménage parisien^ par exemple, ouvre par ces lignes rimées :
— Eh ! c'est ce cher Arthur ! Quelle bonne fortune De Y0U8 trouver ici !
— Mais pour moi c'en est une Dont Je suis très-flatté!... Comment donc si matin!
La pièce est, du reste, absolument vide d'action ; il semble que l'obligation d'écrire en vers ait paralysé l'esprit inventif de Bayard , beaucoup plus heureux dans ses comédies en prose. Le Mari à la campagne^ qui vit depuis bientôt vingt-huit ans sur les affiches du Théâtre-Français, forme un très-amusant imbroglio que le public revoit toujours avec plaisir. On sent que l'auteur a ses coudées franches sur ce terrain de la gaieté bourgeoise , où il n'est entravé ni par la préoccupation des caractères, ni par la nécessité d'un style étudié. Golombet ; Ursule sa femme, qui craint de se damner en valsant ; M°*' d'Aigueperse sa mère^ qui rélève dans une pruderie ridicule^ M. Mathieu, Tami de la maison, le marguillier de paroisse, qui prêche contre le bal et les spectacles , sont des tigures plaisantes qui ne tomberont pas dans le ridicule, parce qu'elles seront de tous les temps.
M. Ernest Legouvé fit ses meilleures pièces avec Scribe : Adrienne Lecouvreur^ Bataille de darnes^ Les Contes de la reine de Navarre^ Les Doigts de fée. Il collabora en outre avec Dinaux à Mademoiselle de lignerolles, Rachei avait promis de jouer sa tragédie
290 HISTOÎBE DU THÉATBC GOMTEMPORÂ.IN
de Médée ; la grande artiste ne tint pas parole, ce qui lui arrivait quelquefois ; la pièce fut traduite en italien par M. Montanelli, et ce fut M*"* Ristori qui représenta la farouche maîtresse de Jasou. M""* Ristori représenta aussi à rOdéon, en 1861, le principal rôle dans une comédie en cinq actes de M. Legouvé, où elle apporta ses qualités natives, mais son accent italien nuisit beaucoup à l'efTet de l'ouvrage. Guerrero ou la Trahison^ Par droit de conquête^ Le Pamphlet^ Un Jeune Homme qui ne fait rien sont dus également à la plume facile de M. Ernest Legouvé , qui fiit élu en 1855 membre de l'Académie française , en remplacement d'Âncelot.
A ces noms des collaborateurs de Scribe il faudrait en ajouter bien d'autres , parmi lesquels ceux de Merle, de Carmouche, de Du Mersan, de Planard, de Dumanoir, de MM. de Leuven , Lockroy, Michel Masson, Sauvage, de Najac. Quant aux imitateurs de Scribe, si on voulait les dénombrer, il faudrait citer trois générations d'écrivains.
CHAPUBE Yin.
l.*ÉCOLX DU BOH SENS.
François Ponsard.
Ce n'est pas Ponsard qui a mis à son chapeau cette étiquette ridicule, confinant le bon sens dans les étroites limites d'une coterie ou d'une école. Ce n'est pas Ponsard qui s'est déclaré le chef de cette petite Église, dont les desservants sont si rares qu'on ne saurait même découvrir leurs noms. En cherchant bien, je ne trouve à ranger dans cette classification arbitraire que les premiers ouvrages de M. Emile Âugier, depuis la Ciguë (1844) jusqu'à Philiberte (1853), et encore rencontre-t-on là un germe d'indépendance , un défaut d'orthodoxie , qui s'affirmeront tout à fait, en 1858, dans les Lionnes pauvres et dans les pièces qui suivront.
Je soupçonne fort un homme d'esprit, un artiste enthousiaste qui a conservé le feu de la jeunesse sous la neige des ans, d'avoir inventé Vécole du bon sens^ comme il inventa Ponsard lui-même en arborant, en guise de labarumj le manuscrit de Lucrèce sur les débris encore fumants des Burgraves : cet homme d'esprit, tour à tour directeur du journal V Artiste et professeur de déclamation, se nomme Achille Ricourt. Par ses bons conseils il a formé des peintres, des
littérateurs, des comédiens, s'attelant à la renommée de ses élèves et oubliant sciemment de travailler à la sienne.
Sous le beau soleil du romantisme , aux batûUes d'Hemani et du Roi s* amuse ^ M. Achille Ricourt chevauchait aux avant-gardes de la nouvelle école et jetait son gantelet de fer aux guerriers classiques en manière de provocation et de défi. L'apparition de Rachel au Théâtre-Français , en 1838 , fut le rayon céleste qui lui fit renier le Baal qu'il avait encensé. Passé avec armes et bagages dans le camp de la réaction, il connut le manuscrit de Ponsard par son ami Charles Reynaud, et il décida que Lucrèce serait jouée à Paris, et qu'elle fonderait la fortune du théâtre de rOdéon, lequel, à ce moment, se débattait contre ses créanciers devant une caisse vide.
Ponsard habitait alors à Vienne, en Dauphiné, la maison paternelle, rue des Clercs, nom qui semblait lui présager un avenir de chicane, auquel, dès le berceau, l'auteur de ses jours, avoué de première instance, l'avait destiné. La vocation du jeune avocat en herbe en avait décidé autrement. François Ponsard dit dans l'une de ses poésies :
Reynaud prit dans ses bras la naissante Lucrèce , Et| remportant ainsi qu'un amant sa maîtresse. Il la promena dans Paris.
Le manuscrit fut en effet promené^ non par Charles Reynaud, mais par M. Ricourt, de maison en maison, de café en café. Le nouveau converti lisait à qui voulait
, EN FRANGE ET A L'ÉTRàMOER. 233
i des tirades, des scènes, des actes entiers. Lireux, le
directeur de l'Odéon, devina tout le profit qu'il pouvait tirer d'une pièce réactionnaire écrite dans un style vraiment beau et parfaitement correct. Il lut la tragédie nouvelle à son comité, qui la refusa comme entachée de romantisme, ce qui n'empêcha pas Lireux de la jouer comme chef-d'œuvre classique. Ponsard fut mandé à Paris pour les répétitions, et M. Ricourt promena Ponsard de maison en maison et de café en café, comme il avait promené Lucrèce.
Enfin vint le soir de la première représentation, dont le résultat fut le succès que l'on sait. Cet événement s'accomplit le 22 avril 1843, et peu de jours après parut la pièce imprimée, dédiée à Charles Reynaud. Le paladin Ricourt, toujours dévoué, s'appuya sur sa lance, et il sourit sans songer à s'offenser d'une dédicace où il n'était pas même fait mention de lui. Ce succès arrivait à point. Pour Lireux, d'abord, c'était la manne céleste tombée dans sa poche béante ; pour le jeune poète dauphinois, c'était la renommée conquise d'un coup, sans marchandage ni restriction ; quant au public, las d'entendre appeler Victor Hugo le grand poëte , il trouvait enfin à lui opposer un adversaire plus sérieux que les fantoches de l'Empire retraités à l'Académie.
Il y avait déjà treize ans que l'auteur A'Hemani se prélassait sur le trône de Corneille ; la dictature avait trop duré. Le temps était venu d'un changement de forme dans le monde dramatique, et, dans le monde politique, il s'en préparait un autre. Le romantisme
avait coïncidé avec la révolution de 4830; la réaction, représentée par V école du bon sem^ précédait de cinq ans le bouleversement de Février qui renversa la dynastie de Louis -Philippe. L'impatience littéraire prenait ainsi l'avance sur l'impatience politique. Le jeu de bascule des révolutions , qui signale toutes les époques de décadence, allait son train, et il ne devait pas s'arrêter là.
Ponsard fut intronisé par les partisans de Lucrèce^ comme les empereurs du Bas-Empire par les prétoriens. Ce fut l'affaire d'un tour de main. On fit le coup de poing au parterre de l'Odéon pour Sextus et pour BrutCf comme on l'avait fait à la Comédie-Française pour Hemani et pour Dona Sol. L'Académie frémit de joie en voyant renaître de sa cendre la tragédie avec son péplum blanchi à neuf et ses décors à colonnades jaspées. La pièce nouvelle était-elle donc réellement une œuvre classique dans l'acception du mot ? Pas le moins du monde. Dans le choix de l'époque et des personnages, dans la simplicité un peu trop nue de l'action, il y avait bien comme une réminiscence de la poétique des Jouy et des Lancival, mais le style général affectait de tout autres allures. Il présentait d'abord une fermeté, une concision, une élégance inconnues aux générations de l'ère impériale. Si Lucrèce avait fait son apparition un quart de siècle plus tôt, on l'aurait classée parmi les meilleurs produits des mitigés. A bien regarder, on découvre dans ce premier ouvrage de Ponsard plusieurs courants qui indiquent les études et les opinions littéraires successives de l'au-
teur ; c'est d'abord par endroits comme un écho lointain de la période racinienne , où éclatent ça et là quelques pensées frappées en maximes d'après le type cornélien ; c'est ensuite un reflet de l'idylle d'André Ohénier, avec les teintes descriptives du paysage local. En d'autres places se glisse l'expression romantique dans son exagération. Quelquefois encore le naturel est recherché jusqu'à la trivialité. En dépit de tous ses défauts, Lucrèce n'en est pas moins l'œuvre d'un véritable écrivain, quoiqu'elle n'annonce pas un inventeur dramatique.
Agnès de Méranie, la seconde pièce de Ponsard, représentée trois ans après Lucrèce^ ne réussit pas, quoiqu'elle fût écrite en excellent langage. Mais aussi comment remplir cinq actes avec le développement de cette lutte de Philippe - Auguste contre le légat du pape, qui veut le forcer à répudier sa seconde femme pour reprendre la première ? Où sont les péripéties de cette action, qui ne varie pas de ces deux points : le roi cédera-t-il, ou ne cédera-t-il pas ? Agnès est d'une vertu irréprochable ; mais c'est une statue plutôt qu'une femme. Elle n'inspire qu'un intérêt admiratif. Elle passe par les mêmes impressions que son royal époux, et la passion monocorde qui les relie donne invariablement la même note d'un bout à l'autre de l'ouvrage.
Charlotte Cordayj jouée le 23 mars 1850 au Théâtre- Français, est certainement celle de ses pièces où Ponsard a dépensé le plus de talent ; mais le même défout d'invention et de concentration s'y retrouve,
non moins évident et non moins nuisible à Teffet dramatique. L'amour et les complications toujours nouvelles dans lesquelles cette passion jette nécessairement les personnages d'un drame faisant défaut au sujet, l'auteur devait se montrer d'autant plus inventif dans les moyens, pour soutenir l'intérêt de sa fable ; ce soin ne l'a malheureusement pas préoccupé. Il n'a songé qu'à tracer des portraits historiques.
Sur ce point, du moins, il a pleinement réussi. Sa Charlotte , son Danton , son Robespierre, son Marat ne pouvaient être plus profondément étudiés et reproduits avec un plus ferme burin. Le salon de M»"« Roland ne donne, au premier acte, qu'une esquisse au trait des principales figures girondines. Louvet , Buzot, Vergniaud, Barbaroux y exposent tour à tour leurs doctrines et leurs espérances. Les avances de Danton sont repoussées par eux, et la guerre se trouve déclarée.
Le second acte, où parait pour la première fois l'héroïne de la pièce, ouvre par quelques scènes d'une grâce extrême, où l'on voit Charlotte au travail des champs, congédiant ses faucheurs et ses faneuses, puis recueillant les girondins mis hors la loi, et les mettant sur le chemin de la ville de Caen, où ils vont prêcher la fédération contre les triumvirs de la Montagne.
La petite-fille de Corneille, imbue des doctrines de Jean*Jacques Rousseau , vante la liberté comme les députés de la Gironde ; elle hait comme eux le despotisme des jacobins, et, pour sauver son pays, elle
se sacrifiera en immolant de sa main celui des trois monstres qu'elle regarde comme le plus dangereux pour l'humanité, l'ignoble Marat. C'est au quatrième acte qu'elle accomplit son meurtre , après qu'elle a relu le passage de la Bible racontant l'histoire de Judith.
Ici l'auteur est poité par le sujet ; le drame se fait sans qu'il se donne la peine d'en combiner les éléments ; il sort de la forge dur, brûlant, rouge comme du sang. Les répliques qu'échangent les personnages sont terribles, émouvantes, magnifiques dans la pensée et dans l'expression. Ponsard a eu l'heureuse idée de placer au quatrième acte de sa pièce un contraste charmant, dans une scène où Charlotte caresse et fait reposer sur ses genoux un enfant inconnu qui vient à elle dans le jardin du Palais ci-devant Royal.
C'est étrange! toujours les enfants vont à mou Je les attire tous, je no sais pas pourquoi!... Qui croirait qu'exerçant sur l'enfance un tel charme , Je m'apprête à tuer un homme avec cette arme !
L'heure sonne, la destinée pousse; Charlotte se dirige vers le logis de Marat. Un changement de décor introduit le spectateur dans le bouge de cet homme. Point de meubles. Les murailles humides sont tapissées d'un papier sale et déchiré sur lequel sont collés des affiches, des proclamations, des arrêtés de la Commune. Au fond de la chambre on entrevoit un cabinet fermé par des rideaux, derrière lesquels se trouve la célèbre baignoire reproduite par le pinceau
de David. Les triumvirs triomphent. La Gironde est abattue. La France leur appartient comme une proie. Il s'agit de s'entendre pour exploiter la Révolution. Danton veut établir un gouvernement régulier. Après avoir démoli, il veut édifier.
La Convention sera son point d'appui; mais c'est trop de deux souverainetés, il faut supprimer la Commune. Robespierre échappe à la nécessité de donner son avis sur ce projet en prononçant les mots de vertu, de bonheur commun , d'amour , d'égalité sainte. Danton le regarde comme un déclamateur, et Marat comme un tartufe. Le déiste Robespierre parle d'extirper le matérialisme, qui mène les peuples à l'asservissement après les avoir dépravés. Marat s'explique à son tour. Il réclame un chef suprême de l'État. II avait songé à Danton pour lui confier ce pouvoir sans bornes, mais il ne trouve pas que sa force d'action réponde à son. audace. L'or, l'amour, la table l'ont dominé. Quant à Robespierre, ce n'est pas non plus l'homme qu'il faut. Marat se chargera donc seul de la besogne. Trois cent mille têtes tombées assureront le bonheur du pays. Mais Danton déclare qu'il ne veut de despote d'aucune sorte, et il traite d'insensé le rédacteur de VAmi du Peuple.
La guerre est déclarée et chacun de ces trois hommes paiera de sa tête pour la satisfaction de la justice éternelle et pour l'instruction des races à venir. La fièvre brûle ce corps chétif de Marat ; il se sent mourir au milieu de ses rêves de domination. Albertine, sa femme, lui annonce que son bain est prêt ;
il passe derrière le rideau. À ce moment, une jeune fille entre calme, sereine, impassible, et demande à voir le maître du logis. Àlbertine veut la congédier, mais la voix de Marat se fait entendre , disant : 4( Laisse entrer. j> Demeurée seule avec le triumvir, Charlotte remplit sa mission de mort.
Tout cela est assurément très-beau, et l'homme qui a écrit cet ouvrage dans une langue à la fois si riche et si pure ne peut disparaître tout entier.
Rachel qui, dans un de ses caprices, avait refusé de jouer le rôle de Charlotte Corday, accepta et demanda même celui de Lydie dans le petit acte de Ponsard intitulé Horace et Lydie^ représenté le 19 juin 1850. La pièce et le rôle sont insignifiants, la grande actrice fîit comme la pièce et comme le rôle. Elle eut beau se regarder dans le miroir que lui offre Béroé sa suivante, essayer sa coiffure nouvelle, son manteau deux fois teint dans la pourpre de Tyr, son péplum rose dont les plis retombaient autour d'elle, rien ne put captiver l'attention du public, qui assista distrait à cette nouvelle exhibition du Dépit amoureux tourné à l'élégie. Le Moineau de Lesbie^ bluette agréable de M. Bar* thet^ avait beaucoup mieux réussi quelques mois auparavant avec Rachel dans le principal rôle ; de là sans doute était venue à Ponsard l'idée d'Horace et Lydie.
Après cet insuccès, Ponsard reste deux ans sans songer au théâtre, et le 18 juin 1852 il accouche péniblement de son Ulysse^ fœtus de tragédie impériale, composition enfantine et luxuriante d'ennui, malgré
la belle musique des chœurs, écrite par M. Gounod. L'auteur de Lucrèce ne retrouva sa chance qu'en retournant à rOdéon, théâtre de son premier succès. Il y porte V Honneur et V Argent^ que le comité du Théâtre-Français venait de refuser. M. Altaroche, le directeur de TOdéon, ne comptant pas beaucoup sur la pièce, accepte un arrangement par lequel l'auteur, renonçant aux droits ordinaires, se contente de partager par moitié la recette, les frais du jour prélevés. Le retentissement de ce succès fut énorme, et Ponsard y gagna plus de cent mille francs. L'Honneur et V Argent fut joué, le 41 mars 1853, avec Laferrière, Tisserant, Kime, M"" Préval et Valérie dans les prin- .cipaux personnages. C'est par excellence la pièce de l'école du bon sens.
La vertu la plus pure y rayonne d'un bout à l'autre ; les personnages y méritent tous le prix Monthyon. Les tirades de Georges et de Rodolphe furent acclamées par le parterre. On pardonnait à la composition scénique ce qu'elle peut avoir de vulgaire, en &veur de la haute moralité qui ressort de l'ouvrage. Avec quelle admiration le public accueillit cet acte d'honnêteté de Georges abandonnant l'actif de la succession pour sauver la mémoire de son père ! Quelle part ne prit-il pas à son désespoir lorsque, pour prix de son héroïque action, M. Mercier, son futur beau-père, lui annonce qu'il ne peut donner la main de sa fille Laure à un homme ruiné! Mais aussi quel retour de rires et d'applaudissements lorsque M. Mercier, ruiné à son tour par un gendre dont la banqueroute lui enlève
EN FRANCE ET A l'ÉTRANGER. 241
tout ce qu'il possède, vire de bord et passe sans transition du langage hyperbolique de Téloge à celui du dénigrement !
La comédie en cinq actes de Ponsard, la Bourse, qui fut représentée à ce même théâtre de TOdéon, le 6 mai 1856, obtint un succès presque aussi vif que celui du précédent ouvrage ; mais ce succès ne se prolongea pas aussi longtemps, et la pièce parait à cette heure tout à fait oubliée. La pratique de la Bourse est aujourd'hui tellement dans nos mœurs que chacun peut entrer dans ce temple des ruines sans qu'on l'accuse de se livrer aux tripotages d'affaires. Le langage de la Bourse de 1856, qui émaille les alexandrins de Ponsard» n'est plus celui de 1874. On ne parle plus aujourd'hui de Béziers, de Docks, de Mouzaïas, mais de valeurs différentes , qui sont au fond toujours à peu près les mêmes. On ne s'étonne plus de voir jouer sur la cote les portiers, les femmes de chambre et les actrices. Une banqueroute causée par une opération de Bourse ne constituerait plus une base suffisante pour y édifier la sentimentalité d'une comédie larmoyante. Le Léon Desroches de notre j;emps n'aurait pas ridée de se brtder la cervelle parce qu'il doit dix mille francs et qu'il manque un mariage.
En donnant au théâtre du Vaudeville, en 1860, sa pièce en trois actes intitulée Ce qui plaît aux fem^ mes, Ponsard crut certainement avoir composé un ouvrage de genre fort original. Le peu de réussite que rencontra son invention devant un parterre accoutumé aux épices violentes de la comédie-drame, dite
réaliste, dut singulièrement rétonner. Il ne se doutait pas non plus qu'il reproduisait à peu près une comédie héroïque donnée au théâtre du Marais, en 1675, par Thomas Corneille et Visé. Cette comédie, qui avait nom VInconnu et qui était mêlée de danses et de musique , fit une telle fureur en son temps que les trente-trois premières représentations furent taxées au double.
On la reprit en 1679 et en 1703 avec une musique nouvelle de Gilliers, et M"' Desmares y joua le principal rôle, celui de la comtesse. En 1724, à une nouvelle reprise qui eut lieu au palais des Tuileries, le jeune roi Louis XV dansa dans le ballet-intermèile, ajouté à VInconnu pour la circonstance. La pièce fut encore reprise en 1728.
Les deux dernières pièces de Ponsard, le Lion amoureux et Galilée^ ne trouvèrent plus dans le public la foi des premiers jours. Ce n'est pas qu'elles soient écrites avec moins de soin et moins de talent que leurs devancières. On trouve d'excellentes parties dans le Lion amoureux ; mais, la manière du poète étant suffisamment connue, ses moyens de combiner et de soutenir une action assez faible de contexture ne suffirent plus pour satisfaire une curiosité toujours en quête de nouveau. On sentit le vide caché sous les fleurs du style.
Après le vigoureux tableau de la Révolution tracé dans le drame de Charlotte Corday, le salon de M"* Tallien parut un peu trop musqué, et cet Humbert, ce lion amoureux échappé, tout frisé et pommadé, des ca-
vemes de la Montagne, sembla un peu mesquin dans ses rugissements, malgré la belle couleur que sut lui donner Bressant. Le cinquième acte , qui emprunte pourtant les formes du mélodrame, et qui, par cela, \
devait plaire au public, fut accusé de manquer d'effet. La tuerie de ces braves jeunes gens échappés au massacre de Quiberon prêtait pourtant à l'intérêt ; mais rien n'était préparé pour amener la catastrophe. Aussi n'applaudit-on dans tout cet acte que le cri de Vive le roi I du vicomte de Yaugris , arrêté par les soldats de Hoche. Ce personnage sympathique , mélange de frivolité ridicule et de bravoure héroïque, était pourtant traduit avec beaucoup d'intelligence et avec un réel talent par Delaunay.
Galilée^ la dernière pièce de Ponsard, rencontra un accueil des plus froids. Une politesse recueillie et presque muette salua le triomphateur des anciens jours et jeta sur le cercueil du poète une eau bénite de cordiale indifiérence. La presse chanta les litanies en fitux-bourdon et enterra l'auteur avec l'ouvrage.
Je n'ai pas cherché, on le voit, à pallier les défauts de Ponsard ; mais il serait souverainement injuste de ne pas reconnaître hautement ses précieuses qualités ; elles sont de celles qui font vivre un auteur : la moralité et le style. Ces qualités sont devenues si rares que Ton doit leur tirer bien bas son chapeau.
Ce qui rendait Ponsard si sympathique à ceux qui l'ont connu, c'était sa profonde honnêteté et sa répulsion native pour tout ce qui sentait le métier et la spéculation. Ce n'est pas lui qui eut l'idée de ce
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traité passé avec M. Altaroche pour la représentation de { * Honneur et l 'Argent : ce furent ses amis ; et le directeur de l'Odéon, qui comptait tout au plus sur un succès d'estime^ se montra très*friand de signer un acte qui lui permettait de ne payer les droits de l'auteur qu'au-dessus du chiffre des frais journaliers. Ce traité fut continué par le successeur de M. Altaroche, qui se trouva très-heureux de donner à Ponsard la moitié des bénéfices produits par la comédie intitulée La Bourse. Ce successeur était l'auteur de ce livre. Quand il quitta cette direction pour prendre celle de l'Opéra, Ponsard lui dit : « Quel malheur que vous ne soyez plus là pour me forcer à travailler ! Si vous étiez resté , j'aurais écrit une pièce en cinq actes tous les ans. y>
Mon procédé pour contraindre Ponsard à travailler était bien simple. Lorsque j'apprenais qu'il avait perdu aux cartes tout son argent, je lui envoyais un acompte sur son prochain ouvrage, et, malgré ses velléités de paresse, il se mettait à l'œuvre et ne quittait pas la plume qu'il n'eût réalisé sa promesse et remboursé de la sorte son avance. J'étais tranquille, j'avais dans mon coffre la parole du Cid.
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CHAPETRE K.