II
se résout à ne pas la reconnaître^ et elle en fait autant pour le mieux observer. De leur côté , Roselo et Lucindo, croyant leurs maîtresses en famille avec un frère et un cousin, ne s' offusquent pas du souper fin, et ils se tiennent sur la réserve ; mais, les amours de son infidèle marchant plus vite qu'elle ne pouvait le penser , Inès- Lisena emploiera les grands moyens pour rompre cette intimité menaçante. Elle met le capitaine à sa discrétion, en lui accordant un rendez-vous pour la nuit dans la cour de Thôtellerie ; pour prix de cette faveur, il faudra qu'il lui obéisse en tout ce qu'elle lui commandera. Pour empêcher Florencio et Gerarda de se revoir, elle change la chambre de la dame, et donne avis à Florencio qu'il ait à détaler, parce que la justice le cherche à cause d'un duel qu'il eut naguère à Madrid. La ruse tourne contre celle qui l'a imaginée, car l'hôte, qui ne sait pas que sa servante a 'disposé de la chambre en question, y fait coucher Florencio et Beltran , lesquels vont s'y rencontrer avec Gerarda et Lucrecia. La fuite du jeune duelliste et de son compagnon doit s'opérer en sautant de la fenêtre de la chambre sur un toit voisin, d'où ils pourront gagner la rue. Quand Inès ou Lisena apprend que le patron vient d'enfermer le loup dans la bergerie, elle va trouver son capitaine et lui ordonne de frapper à la porte de la chambre maudite avec le pommeau de son épée, et d'annoncer la visite des alguazils. Cette alerte trouble le tête-à-tête de Gerarda et de Florencio. Le galant saute par la fenêtre, et Beltran le suit en maugréant contre les nuits de Tolède. Quand ils ont disparu, Gerarda ouvre la porte, et, au
lieu de la justice^ c'est Inès qui parait en annonçant que le danger est passé.
Au moyen d'un changement de décor, nous retrouvons le séducteur de Gerarda et son ami Beltran sur la la terrasse d'une maison voisine.
a T'es-tu fait mal? — Je n'ai pas un os en bon état 1 — Où sommes-nous?— Puis-je le savoir? Ai-je une carte de tous les toits de l'univers 7 —Cette maison me parait une auberge. — Toutes les maisons de cette rue sont des auberges depuis la Conception jusqu'au Carmen. Je crois que voici un pigeonnier, ou plutôt un poulailler. -Et de ce côté il y a des guêpes, car j'ai été piqué, et mon nez devient gros comme un éléphant.— Nous serons mieux avec les poules. — Au diable les poules ! voilà le coq qui vient de me donner un coup de bec dans l'œil... Les amours à Tolède ne sont pas commodes , de jour comme de nuit : il faut craindre les hommes endiablés, les guêpes, les poulaillers et les al-
guazils. 3»
Tout à coup on s'éveille dans la maison, et les cris : aux voleurs I retentissent de tous côtés, ce Donnezmoi mon arquebuse ! crie l'un. — Lâchez les chiens ! dit
l'autre. »
Florencio et Beltran sautent au rez-de-chaussée et se réfugient dans une écurie.
Pendant ce temps, l'heure du rendez-vous donné par Inès dans la cour de l'hôtellerie a sonné. On voit paraître successivement l'Alferez, le capitaine, Fineo, Lucindo et Roselo. Les deux premiers viennent pour courtiser Inès à la belle étoile , et les autres croyant
trouver Lucrecia et Gerarda. La fausse servante, sans se montrer aux galants, crie au feu de toutes ses forces ; à ce bruit les alguazils entrent dans la cour pèle-mèle avec les voyageurs logés dans la maison, disant que deux voleurs viennent d'y pénétrer. Ces deux voleurs supposés sont Beltran et son ami, qui, après Talgarade de la terrasse^ se glissaient paisiblement chez eux. Tout le monde se reconnaît. Les prétendus brigands sont relâchés ; Florencio renonce à Gerarda, qui épouse son Fineo ; Lucindo reprend sa Lucrecia, et Lisena, la fausse Inès , cause de toutes ces émotions , rentre en possession de son amant, qu'elle fixe à jamais en lui offrant sa main.
Ce chapitre ne se terminerait pas si je voulais passer en revue toutes les comédies d'intrigue de Lope qui passionnèrent le public de son époque, et qui fournirent à Calderon le modèle de son théâtre. La Dorothée, pièce que quelques critiques modernes ont prétendue être la reproduction d'un épisode de la jeunesse de l'auteur , mériterait à elle seule toute une dissertation. Les amours de Don Fernand avec deux femmes mariées, Marphise et Dorothée, forment un thème assez osé, surtout lorsqu'au dénoûment on voit le jeune amoureux quitter à la fois ses deux maîtresses, et se rendre au conseil de son ami Don César, qui lui dit : c Laissez toutes ces folles imaginations, et allons entendre la messe. j> Les analyses détaillées que nous avons données plus haut des Bouquets de Madrid, du Plu^ grafid impossible et de la Nuit de Tolède montrent la complication de ces pièces de enredo^ qui, bien
THÉÂTRE ESPAGNOL. — ^XVl* SIÈCLE. 245
que procédant de la comédie italienne , sont pourtant en grande partie la création de Lope.
Comédle« de earaetère.
Lope de Yega et les auteurs qui l'ont suivi dans sa voie ne comprirent pas la comédie de caractère comme rayaient pratiquée les anciens, et comme la traitèrent ensuite les maîtres de la scène française au xvn* et au xYiii^ siècle. Beaucoup de gens soutiendront, avec une certaine raison, que la première comédie de caractère qu'enfanta la muse espagnole fut le Menteur d'Alarcon. Cela est vrai à notre point de vue, mais non pas au point de vue où se plaçait Lope.
Il n'admettait pas la nécessité de subordonner toute l'action de sa pièce au développement exclusif du personnage qu'il voulait peindre. Ce personnage se meut chez lui dans un milieu complexe ; il est entraîné dans une fabulation qui mène de front deux ou trois contre-sujets, semés d'incidents divers , et qui procède par de continuels changements de heu. Aussi ne retrouve-t-on pas dans ces ouvrages, recommandables
par d'autres qualités éminentes, l'ordre^ la clarté et le bon sens qui distinguent les productions dramatiques de l'école contraire. Ony trouve en revanche plus de fougue, plus de variété, et, disons-le aussi, plus de nature, car on ne vit jamais caractère tout d'une pièce, résumant en lui ce qui ne se rencontre que divisé en une foule d'individus. Cette différence de procédés, qui a pour cause une manière spéciale de voir et de sentir des auteurs et des spectateurs, sera mieux comprise si l'on examine la mise en œuvre par un poète espagnol d'un sujet traité par un poète français.
Un siècle avant que Molière eût doté notre scène de ce chef-d'œuvre appelé Y École des femmes^ Lope de Vega avait fait applaudir en Espagne sa Discreta Enor morada. Cette comédie, comme V École des femmes^ nous montre les ruses d'une jeune innocente confondant les entreprises dirigées contre son amour. Agnès se nommait Fenisa dans Lope; Horace, son amoureux, avait nom Lucindo -, Âmolphe était le capitaine Bernardo. Devant le public espagnol, ce n'était pas le bonhomme Ârnolphe qui faisait la leçon à l'habile ingénue, c'était sa mère Belisa, et voici en quels termes :
Belisa. <k Baisse les yeux, tu ne dois regarder que la terre que tu foules. » — Fenisa. « Comment ? ne puis-je aussi regarder le ciel? — Ne me réplique pas. — Quoi ! vous ne voulez pas que je m'étonne ? Dieu créa l'homme sur deux pieds pour qu'il pût regarder le ciel, et ce fut un avertissement de son pouvoir sacré, afin que l'homme vit le séjour pour lequel il est né. Les bâtes que le ciel créa pour la terre regardent le sol ;
mais moi, pourquoi dois-je les imiter?— Il te suffit de contempler le ciel en esprit. Quand tu seras dans ta chambre, tu pourras agir autrement. — Je ne suis pas une nonne, et je ne pratiquerai pas tes leçons. Hélas! tu ferais mieux de m'enfermer sous dix clefs. — Voilà que tu vas à l'extrême ! — Me crois-tu donc insensible, pour m'accabler ainsi ? Tu fais le procès à mes yeux I Pourquoi? — Il y a des jeunes gens à Madrid dont une œillade de travers produit Teffet d'un coup de foudre. Ton honorable aïeule disait qu'une fille coquette était une bête fauve circonvenue par les chasseurs. Autant d'yeux qui la regardent, autant de flèches qui la transpercent. — Mais une fille qui ne voit personne peutelle jamais se marier 7 — Il suffit pour se marier qu'elle ait une bonne renommée, qu'elle soit vertueuse et noble. — ^Ma mère, oii manque la richesse , la beauté fait beaucoup. y>
Mais la mère ne se rend pas à cet argument, quelque concluant qu'il puisse être. Belisa veut marier son Agnès, ou plutôt sa Fenisa, à son vieil ami le capitaine Bemardo, qui a du bien, et qu'elle avait d'abord songé à épouser elle-même ; mais le capitaine est fou de Fenisa, et Fenisa, de son côté, ne pense qu'au jeune Alferez Lucindo^ fils du capitaine, qu'elle a vu aux promenades sans que lui-même l'ait remarquée. Elle forme dès lors le .projet de l'épouser et de l'amener à ses pieds, quoiqu'il ait une maîtresse. Forcée d'accepter les instances du capitaine, elle lui impose un mois de stage qu'il emploiera à faire sa cour ; puis, dans une scène de fausses confidences , elle se plaint à son mari
in partibus des assiduités de son fils Lucindo , qui la poursuit, dit-elle, de ses déclarations d'amour et de ses billets doux. Le capitaine réprimande vertement son fils, qui déclare sur l'honneur que cette jeune fille lui est complètement inconnue, et qu'il ne comprend rien à cette accusation mensongère. Il aperçoit le soir Fenisa à son balcon, et il l'aborde en se nommant.
« Savez-vous , Mademoiselle, que de ma vie je ne vous ai vue? Comment donc puis-je vous poursuivre de mon amour? Moi, je vous aurais écrit des lettres? Moi, je vous aurais envoyé des messagers?
— J'avoue qu'il n'en est rien , » répond l'Agnès en baissant les yeux , et elle fait entendre qu'elle serait bien aise que le jeune homme fût moins indifférent pour elle. L'Alferez, en brouille avec sa maîtresse, se fait présenter par son père au logis de Penisa^ sa future belle-mère.
« Permettez , dit-il , que je baise cette belle main !
— Tant de politesse est superflue, s'écrie le capitaine en fronçant le sourcil, il te suffisait de dire : Votre main. »
En prenant congé, le jeune homme glisse un billet à Fenisa, l'avertissant que son tyran veut le faire partir dès le soir. Pour empêcher ce départ et introduire de nouveau le jeune homme dans la maison, Fenisa fait à sa mère une autre fausse. confidence; elle lui persuade que le fils du capitaine est tombé amoureux de ses quarante ans, et qu'il sollicite l'honneur de la venir courtiser à l'aise. Ordre est donné au jeune Alferez de se trouver la nuit sous le balcon de
Belisa. Il s'y rend avec son valet Hernando, qui, sous le manteau de son maître, crible la sensible veuve de grotesques déclarations, pendant que Lucindo, sous la cape de Hernando, conte des douceurs à sa belle Fenisa. Un incident, relatif aux anciennes amours de Lucindo, vient jeter le désespoir dans le cœur de la jeune fille, qui se croit trompée ; mais Lucindo se justifie. La comédie finit par un double mariage fait de nuit, où les conjoints sont changés. Quand tout le monde se retrouve, à la clarté du jour, c'est Belisa qu'a épousée le capitaine, et c'est à Fenisa que Lucindo se trouve uni. Ce dénoûment complaisant, et par trop invraisemblable, n'ôte rien au mérite de la pièce de Lope. Celui du chef-d'œuvre de Molière, amené par le récit de Cbrysalde :
D'un hymen secret ma sœur eut une fille,
n'est pas beaucoup meilleur ; mais ce côté matériel n'a aucune importance au point de vue de l'art; c'est une affaire de mode, voilà tout.
Molière se rencontre encore avec Lope dans le sujet d'une autre innocente, aussi rusée que celle dont nous venons de conter l'histoire ; cette innocente feint d'être malade pour se faire traiter par un faux médecin, et cet Hippocrate de contrebande n'est autre que le valet de son amant. Toutefois^ la Belisa de VAcero de Madrid {V Eau ferrugineuse de Madrid) n'estpas muette comme la Lucinde du Médecin malgré lui; mais, en revanche, elle ne le cède en rien, pour la hardiesse des moyens, à l'autre Lucinde, fille du Sganarelle de Y Amour méde-
cin. A œlle-là aussi sâ tante recommande la sagesse et la modestie, ce qui n'empêche pas TÂgnès de lier connaissance avec un jeune cavalier qui la suit dans ses promenades. Elle feint de tomber, afin qu'il lui offre la main. Puis, contrefaisant la malade, elle se fait ordonner les eaux ferrugineuses et de fréquentes visites aux prés de Madrid et d'Âtocha. C'est là qu'elle rencontre à son aise Lisardo, qui, caché derrière les arbres, la contemple avec bonheur. Sa tante continue à la quereller et à lui défendre de lever les yeux sur les jeunes gens qui passent. Elle l'engage à regarder les beaux arbres du Prado, qui étendent leur dais verdoyant sur sa tête, et à leur parler même, si l'envie lui en prend. Alors Belisa, qui sourit à son amant caché derrière un laurier rose, s'écrie, en se tournant vers le jeune homme : « Messieurs les arbres, je venais pour dire ma peine à qui l'a causée. Pour ce duel en champ clos, j'avais armé de fer mon cœur, afin de le rendre plus fort ; mais, vu l'importunité de qui m'empêche de parler, j'ai résolu, à compter d'aujourd'hui, de l'armer encore d'une patience à toute épreuve. J'ai passé la nuit à attendre le jour; mais mon attente fut vaine, puisque je restai sans parler. Je vous supplie, arbres verdoyants, de me tenir pour fidèle, et toi, mon vert laurier, je te prie de ne pas oublier mes souffrances (1). i»
(t) SeQores arboles, yo
Muy buena intencion traia
De dccir la pena mia
A quicn la causa me di6.
THÉÂTRE ESPAGNOL. — XVl* SIÈCLE. 251
Et la voix de Lisardo répond derrière le massif de verdure. La tante Teodora s'émeut de l'incident et veut emmener sa nièce. Belisa feint de s'évanouir; Lisardo, comme par hasard, s'empresse de lui porter secours. Un peu d'eau ferrugineuse que Beltran va chercher à la fontaine et quelques bonnes paroles l'ont bientôt remise, et lui permettent de regagner son logis. Beltran parle latin comme le Médecin malgré lui et il cite Avicenne.
Rentrée au logis de son père, la rusée ingénue avoue tout à sa tante. La tante conseille à sa nièce, pour ajourner le mariage et en même temps pour faire pénitence, d'entrer dans un couvent. L'ingénue préfère s'enfiiir du logis, et, escortée du fidèle Beltran, elle va demander asile à Lisardo. Mais ils sont bientôt arrêtés par le père et le fiancé de province. On veut tuer le docteur-laquais. L'aventure a fait, du reste, trop de bruit dans Madrid pour qu'on ne marie pas
Para aqucste desafio Del campo, donde y a espero, El pecho armé con acero Para dar un filo al mio; Mas para la impertinencia De quien no mo déjà hablar, Desde hoy mas lopienso armar Desta forzosa paciencia.
Toda la noche pasè Esperando la maflana; Perô fué esperanza vana , Pues sin hablar me quedé.
Suplicoos, arboles verdes, Que me tcngais por fiel, Y à ti, mi verde laurel. Que de mis maies te acuerdes.
les amants, malgré la pauvreté de Tun et la richesse de l'autre.
UArt de dire du bieti (el Arte de bien hahlar) s'annonce aussi comme une comédie de caractère au premier chef; mais cette opposition de l'homme bienveillant à l'homme médisant est seulement indiquée, et la comédie tourne aussitôt à la pièce d'intrigue. Alarcon reprit, quelque temps après, le sujet de Lope, et lui donna tout le développement moral qu'il comportait, dans sa comédie las Paredes oyen {les Murs entendent). El Arte de bien hablar n'en est pas moins une œuvre d'un grand mérite. Le Bienveillant, qui l'est surtout à l'égard des femmes, montre dans tout le cours de cette action un caractère aimable et sympathique. Étranger dans Séville, il entend un homme médire d'une femme qui passe, et il reproche amèrement cette injure au cavalier discourtois. Une querelle s'ensuit^ on tire les épées, le médisant tombe baigné dans son sang, et le jeune étranger se réfugie, pour fuir les gens de justice, dans la première maison qu'il rencontre. Cette maison est justement habitée par la jeune fille dont il vient de défendre l'honneur sans la connaître. La belle Leonarda donne asile à Don Juan de Castro et à Martin son valet, et, pour prix du service rendu, elle cache ses hôtes, pour les soustraire aux vengeances. Don Pedro, le frère du blessé, qui se trouve être l'ami du frère de Leonarda, obtient que ce frère, nommé Feliciano, l'aidera à découvrir le coupable. Ils courent à la posada où était descendu l'étranger, et ils y trouvent sa sœur Angela , beauté
sans pareille, dont Feliciano, le frère de Leonarda, tombe aussitôt amoureux. Rentré chez lui, il conte le cas à sa sœur, et obtient d'elle qu'elle donnera secrè* tement asile à la jeune fille ainsi abandonnée.
La présence de tous ces personnages sous le même toit amène une série de scènes très amusantes et très bien trouvées. La pièce est écrite avec toute l'élégance des meilleures qu'ait composées Lope. Elle est semée de descriptions et de récits pleins de charme et de poésie. La première scène du second acte, où Don Juan de Castro raconte à son valet son aventure de nuit dans la maison de sa belle hôtesse, et le récit de Martin, qui à son tour raconte à son maître sa déconvenue amoureuse auprès de l'esclave mauresque qui préside aux soins de la cuisine, est surtout remarquable par ses amusants contrastes. Don Juan réfléchissait dans sa retraite, pendant que la nuit maintenait en équilibre la balance dans laquelle elle pèse les étoiles. Ilpensaitàsa sœur chérie, lorsqu'il entend ouvrir sa porte ; l'esclave Rufina lui dit que Leonarda, plus humaine, s'est décidée à lui parler dans sa chambre. Il franchit le seuil de cette chambre ; une bougie qui l'éclairait lui laisse entrevoir un lit de soie et d'or -, l'air était parfumé d'ambre. La Mauresque lui fait signe d'ouvrir les rideaux: il aperçoit dans le lit une femme charmante qui lui sourit, n reconnut bientôt que c'était sa sœur , et comme il l'embrassait, il vit que dans ce lit elle n'était pas seule. Leonarda reposait auprès d'elle. Après une conversation de quelques instants. Don Juan se retira consolé de tous ses maux, emportant amoureusement,
comme souvenir de son bonheur, une petite pantoufle ornée d'une bouffette de rubans.
L'aventure de Martin a été plus simple. Il s'est acheminé la nuit à tâtons vers la cuisine, et, croyant déposer un baiser sur le front de la séduisante Mauresque, c'est le museau d'un gros chien qui dormait près du feu qu'il a embrassé. Le chien damné lui a sauté au visage, les chats se sont mis de la partie, et l'infortuné valet a regagné à grand peine sa cachette, mordu et égratigné.
C'est encore un caractère, celui du joueur, que Lope a voulu représenter dans sa comédie intitulée : les Fleurs de Don Juan {las Flores de Don Juan) ; mais cette fois encore il ne l'a pas présenté sous toutes ses faces, en vertu du système dramatique qu'il s'est imposé. Il aprétendu montrer un joueur et non le joueur, cette abstraction lui paraissant contraire à la nature. Un joueur, en effet, même le plus effréné, a bien quelques instants à donner aux autres passions, aux autres vices si l'on veut. Un joueur peut être amoureux comme un autre ; il peut être méchant, médisant, vaniteux , envieux.
n en est ainsi de Don Âlonso, héritier d'un des grands noms et d'une des opulentes fortunes de Valence, qui passe sa vie à jouer, et qui laisse dans la misère son jeune frère Don Juan, qu'il maltraite de la façon la plus odieuse. Le pauvre Don Juan, à bout de ressources^ ne se décide qu'à grand peine à venir trouver son frère. Il lui demande un secours de mille ducats dont il a besoin pour s'équiper, car il veut aller
servir dans rârmée de Flandre, et plus jamais Ton n'entendra parler de lui. Don Âlonso trouve l'exigence im pertinente, et il offre à son frère une aumône de cinq cents réaux. Don Juan se fâche alors et lui adresse d'amers reproches. Alonso fait mine de tirer l'épée contre lui. Un ami l'arrête, a Laissez-moi, je veux le tuer I » Oui, de faim, répond Don Juan. Et il quitte la maison de ce frère inhumain pour n'y plus rentrer. C'est alors qu'il vit du travail de ses mains, en fabriquant des fleurs artificielles que son valet va vendre dans les maisons. Une riche comtesse s'éprend de lui et lui donne sa main, tandis qu'Âlonso est à son tour réduit à la misère. Mais le bon Don Juan pardonne à son aîné toutes les avanies souffertes ; il rachète les biens de la famille et les rend à Don Âlonso. Le joueur se corrigera-t-il ? Non, sans doute, et c'est l'avis de l'auteur, qui a pris soin de lui faire dire dans la scène précédente : « Ne tenez pas pour plus durable que de la neige sur du feu le serment d'un amant ou celui d'un joueur. » Cette comédie des Fleurs de Don Juan a été traduite en très bons vers par M. Ernest Lafond.
C'est une aimable peinture de caractère que le personnage de cette comtesse de Belflor , qui , dans le Chien du jardinier (el Perro del hortelano)^ s'éprend d'un jeune homme quand elle le voit aimé par une autre femme, et qui ne peut se résoudre ni à l'épouser ni à le laisser épouser. « Je perds l'esprit, dit Teodoro à son valet Tristan, de voir que dans le même instant elle passe de l'amour à la haine. Elle ne veut pas que je sois à elle ni à Marcela, et si je cesse de la regar**
der, elle cherche quelques ruses pour me parler. C'est le chien du jardinier^ il ne mange pas et ne laisse pas manger les autres, t^ Je renvoie le lecteur à la traduc* tion de cette pièce par M. Damas Hinard.
Voici comment Lisarda , la tante d'une jeune fille capricieuse, de celles que Ton nomme prétentieuses ou sucrées, annonce le caractère de sa nièce dans la pièce la Dama melindrosa : « n y a des filles impossibles à marier, qui passent leur vie à se montrer vaniteuses et ennuyeuses pour tout le monde. Elles tardent à choisir un mari, laissent passer les meilleurs^ et descendent ensuite à prendre le premier venu. C'est la Certaine Fille un peu tropfière de La Fontaine. Son oncle Tiberio lui demande « pourquoi elle refiise d'épouser le docteur. — Parce qu'il est chauve. — Et le mestre de camp ? — Parce qu'à la guerre il a perdu un œil. Comprenez- vous, mon oncle: parmi les petits noms d'amitié que je lui donnerais , je ne pourrais pas l'appeler mis ojos (mes yeux) ; il faudrait donc l'appeler mi ojo (mon œil) , ce qui serait déplaisant. — Et ce gentilhomme de la Manche ? — Il a de trop grands pieds et les ongles noirs. ~ Et le gentilhomme français n'avait-il pas les ongles blancs ? — Je ne veux pas être madame et appeler mon mari monsieur. — Et Don Luis, qui porte sur sa poitrine le vénéré lézard de Saint-Jacques ? — Avec un lézard sur la poitrine, je ne me risquerais pas à l'embrasser. — Mais... on nomme ainsi la croix colorée de Saint-Jacques ; c'est une épée et non un animal. — Le nom seul me ferait peur. — Prends garde, ma fille, la jeunesse
passe comme les fleurs, plus tard tu te repentiras. » Après le développement des scènes d'intrigue dont se complique le sujet et où Ton voit la belle dédaigneuse devenir amoureuse d'un esclave qui n'est autre qu'un jeune gentilhomme déguisé, elle fait amende honorable et épouse le rustre qu'elle n'aime pas. Cette pièce, merveilleusement écrite et pleine de détails fins et délicats, rappelle par quelques endroits le Jeu de V amour et du hasard de Marivaux. Sans doute Marivaux ne Ta jamais connue.