II. 1 "i
A peine redevenu libre, Roselo se trouve en compétition avec le comte Paris, son ami et son protecteur. Il a découvert que le vieux Gapulet, après la mort d'Otavio, a décidé de marier au comte sa fille Julia. Croyant Julia infidèle, il entre dans une fureur extrême. Anselme, Tun de ses amis, vient alors le trouver, et lui annonce qu'au milieu de la noce Julia vient de mourir. Et, pour arrêter les pleurs de Roselo, il le supplie d'entendre son récit jusqu'au bout. « Qu'ai-je à entendre, si Julia est morte ? — Écoute-moi donc ! Aurelio (lo frère Laurence de la pièce anglaise) m'envoya chercher et me confia qu'il avait donné à Gelia, pour sa maitresse, un poison subtil, qui la ferait paraître morte pendant deux jours. Va prévenir Roselo, a-t-il ajouté, qu'il se rende dans l'église où reposent les ancêtres des Gapulets, et où est enseveli le corps d'Otavio, qu'il en tire sa maîtresse et qu'ils partent ensemble pour la France ou pour l'Espagne. » Cependant Julia s'est éveillée dans le funèbre monument. Elle s'étonne de se voir ainsi dans l'ombre, demi-nue et sur une dalle glacée :
a II me semble que je suis entourée de cadavres. Ciel 1 j'invoque votre pitié! Si, par hasard , je ne suis pas morte, qui m'a placée dans cette demeure où les morts habitent, dans ces froids caveaux où ils reçoivent 7 Et si, comme je le pense, Aurelio m'a tuée avec ce poison, comment n'ai-je pas perdu ce corps mortel qui m'enveloppe? comment est-ce que je parle, que je sens et que je m'épouvante chaque fois que je prononce le nom de la mort?... Mais j'aperçois une lumière.
Je vais savoir si je suis dans Tenfer et si je reçois ici la punition de mon amour (1). »
Roselo, muni d'une lanterne, a pénétré dans l'église, accompagné de son valet, espèce de gracioso^ qui fait force signes de croix et qui redoute les apparitions. Le valet laisse tomber la lanterne, et Roselo ne peut, dans robscurité, trouver le tombeau qui renferme sa femme adorée. La voix de Julia se fait entendre. Roselo vole au-devant de Julia, et ils quittent ensemble la ville de Vérone.
Malheureusement, l'auteur espagnol abandonne ici la voie du drame où il était entré, et, pour complaire à son public, il se jette dans les aventures. Les deux époux se travestissent en paysans et vont se cacher
(1) Parccemc que toco
Cuorposaqui y alli. Cielos que os? que es esto?
Vuostra piedad invoco 1 Si acaso no soy muerta, quien me ha puesto
Dondc los muertos viven Y en sus heladas cuevas recibcn ?
Y si, como me accucrdo.
Aurelio me matô con aquel porno,
Como, ciolos 1 no pierdo Este cuerpo mortal que tcngo ? y como
Uablo y siento y me asombro Todas les veces que la muorte nombre?... Etc.
Dans Shakspcare, Julirtto aces mêmes id^^es (5f èrw m* du ^•acU) au moment où elle va boire le philtre : « Si après que je serai couchée dans le tombeau j'allais me réveiller avant le moment où Romeo doit venir me dilivrcj î 0 idée pleine dV'pouvaiiteî ne seraisje pas alors suffoquée sous cette voûte?... » Etc.
How if, when 1 am laid into the tomb, I wake before the time that Romeo Come to redeem me? there's a fcarful point 1 Shall 1 not then be stifled in the vauU?.. Etc.
Qondamne à la mort celui qui n'a fait qu'exécuter ses ordres, et qui est venu se remettre dans les mains de ses juges. L'alcade mayor l'amène devant le souverain :
« Qui t'a commandé de donner la mort à Busto Tabera? — Un papier. — Signé de qui? — Les papiers déchirés ne parlent pas. Je sais seulement que j'ai tué l'homme que j'aimais le plus au monde , parce que je l'avais promis. Mais voici Estrella qui demande ma tète pour sa vengeance, et ce n'est pas encore assez. »
Le Roi, qui croit qu'Estrella veut la mort du coupable, la prie de renoncer à sa vengeance, et il lui promet de la marier à un gentilhomme castillan. Elle c^de au désir du Roi; mais quand elle apprend que c'est à Sancbo Ortiz qu'il prétend la marier, elle refuse. Sancbo Ortiz fait comme elle. « Ce serait, dit Estrella, une torture sans égale que de voir toujours près de moi le meurtrier de mon frère.
— Et moi, ajoute Sancho Ortiz, de voir toujours à mes côtés la sœur de mon meilleur ami, injustement tué par ma main.
— Ainsi nous sommes libres ? — Oui. — Adieu t — Adieu ! »
Et les deux amants, qui s'adorent, se séparent pour ne plus se revoir.
Ce dénoùment hardi et tout à fait inusité au théâtre est d'un effet admirable. On e§t tenté de conclure comme conclut Don Sanche dans la pièce de Lope, quand il dit : « Tout ce monde m'épouvante. »
Le dénoùment du Cid n'est pas comparable àceluMà.
Comëfilefl salantefl. — Comédie* d'Intrigue.
Les pièces galantes, si fort en vogue en Italie et en Espagne, et dont le goût régna plus tard en France à la cour de Louis XIV, forment un groupe distinct dans Tœuvre de Lope. Rappelons-nous qu'en ce temps la galanterie était aussi bien de mode parmi le peuple que parmi les gentilshommes de Gastille. On coudoyait les uns et les autres au Prado comme aux corralès du Prince et de la Cruz, le feutre sur l'oreille , drapés de manteaux, la moustache ju^gu'au ciel; seulement le chapeau était soyeux ou râpé, le manteau neuf ou troué ; au lieu de la rapière du seigneur, les gens de la place avaient le couteau. Tous également chatouilleux sur le ptmdonorj prêts à dégainer au moindre mot , tous voulaient plaire à quelque belle embusquée dans sa manta, derrière un éventail dlvoire ou de papier ; tous goûtaient le charme des vers, et rimaient au besoin ces copMas qui s'adressaient aux duchesses ou aux populaires majas. En écrivant pour la noblesse, Lope écrivait en même temps pour la rue, et ses plus grands admirateurs n'étaient pas toujours dans les carrosses, même quand il quintessenciait la plus fine fleur du jargon de la galanterie.
Le dédain servant à faire naître l'amour est l'une des
formes que semble avoir affectionnées notre poète. La comédie qui a pour titre la Vengadora de las mujeres {la Vengeresse des femmes) rappelle beaucoup la Princesse d'Èlide^ de Molière. Laura, princesse de Bohème, qui a juré de venger les femmes en dédaignant tous les hommes, joue vis-à-vis de Lisardo, prince de Transylvanie, le rôle que joue la ûlle dlphitas dans la pièce française vis-à-vis du prince d'Ithaque. Gomme elle , elle se laisse attendrir et vaincre, et donne finalement son cœur et sa main à celui qu'elle avait d'abord dédaigné. Les Miracles du mépris {les Milagros del desprecio). du même poète, sont fondés sur le même argument. Lope a écrit aussi sur ce thème favori el Desprecio agradecido et la Despreciada querida^ nouvelle mise en scène de cette idée féconde. La Jolie laide (la Hermosa fea) développe encore ce sujet, que reprit Moreto dans sa meilleure comédie, el Desden con el desden.
Les argumentations des poètes avocats qui soutiennent ces thèses de cour d'amour, se hérissent à plaisir de termes précieux et de pensées recherchées, quinous paraissent étranges^ à nous autres, prosaïques enfants d'un monde plus positif. Combien ne trouverait-on pas ridicule aujourd'hui la précieuse Lucinda, si on l'entendait s'écrier dans la pièce de Lope , intitulée Parfiando vence amor (Y Amour triomphe par Vopinidtreté) : « FQrèts qui fûtes autrefois un accroissement à mes tristesses, et qui m'abritiez sous les tentes de vos • arbres où je vécus en mourant; source qui, t'échappant dç la région des neiges, coulais si vite pour &ire cor-
tége à mes larmes, écoutez comme peut changer le sort du plus constant amour. 0 forêts amoureuses , épaississez votre vert manteau ! ô source qui descendais si rapidement du haut de ces rochers, bondis plus vite encore. Ici, depuis l'instant où le fauve soleil se pose sur la cime des monts, pareil à une chaîne d'or, depuis l'instant où il baigne d'un déluge éclatant de lumière les horizons de notre pôle, jusqu'à ce que la nuit vienne ensevelir dans le silence le doux concert des oiseaux, Carlos me parle d'amour et me couronne de fleurs. ]»
Cette exubérance dans l'expression était alors fort à la mode. Le poëte Gongora la poussa dans ses dernières limites, jusqu'à devenir lui-même parfois incompréhensible à force de raffinement, et à nécessiter des commentaires à l'usage des lecteurs non exercés dans les mystères du cuUisme.
Gongora fit école et exerça une telle influence sur la langue^ que Lope lui-même, toujours avide de plaire au public, se crut obligé de donner parfois dans ce travers. Il le condamnait pourtant en principe, et l'attaqua à diverses reprises, quand il vit les prédicateurs euxmêmes introduire le gongorisme dans leurs saintes périodes. « Laissez, 6 Pères, les vains jeux de mots : Dieu n'a pas besoin de verbiage, mais de passion dans
la voix et de feu dans les mains. )) En abordant les comédies d'intrigue, nous entrons
dans le domaine de la fantaisie. La Hongrie, la Sicile ,
la Bohême, Milan, Rome, Naples, Florence, deviennent
des pa;s de convention où passent dans des horizons
fantastiques des figures charmantes, quelquefois bizarres, souvent spirituelles, et toujours poétiques et pit* toresques.
La comédie italienne se retrouve dans cette fabulation compliquée. C'est toujours une double intrigue qui se croise à l'infini, pour amener des situations soit comiques soit dramatiques, et arriver à un dénoùment parfois réussi , souvent un peu brusque, et insuf&samment motivé. On comprend qu'un auteur qui a écrit quinze cents comédies n'ait pas eu le temps de mûrir ses plans, et de se donner àlui-mème laraison de toutes choses. Il avoue, du reste, que plus de cent de ses comédies furent composées en vingtrquatre heures. L'auditoire se montrait fort indulgent pour cette partie matérielle de l'art, si le poëte avait produit des caractères et des personnages intéressants parlant un beau langage.
Lope n'a pas inventé les graciosos ou les râles bouffons de la comédie espagnole, ainsi que l'ont prétendu quelques-uns (nos citations précédentes en fournissent la preuve) ; mais il les a mieux liés à l'action que ses devanciers^ et il leur a prêté un esprit et une verve qu'on chercherait vainement avant lui. Il possède, en outre, le mérite de ne copier ni Plante ni Térence, et d'avoir toujours essayé de reproduire les mœurs de son pays et de son temps. Ce parti pris va quelquefois trop loin, puisqu'il le conduit à peupler à!hidalgo$ , de damas et de galanes toutes les contrées étrangères, soit anciennes soit modernes, où sa fantaisie se transporte; mais on s^habitue à cette convention comme à
tant d'autres. Les pièœs d'intrigue de Lope^ sans se ressembler absolument, ont toutes un air de famille , ce qui tient à la quantité formidable de ses créations. Dans une improvisation qui dura toute sa vie, il n'est pas étonnant qu'il ait répété les mêmes moyens et qu'il ait présenté des types analogues^ puisqu'il ou< bliait lui-même ces enfants perdus de son imagination, et que la plupart de ses ouvrages ne furent jamais imprimés.
On trouve dans les Bouquets de Madrid {los Ramil^ letes de Madrid) de très pittoresques détails sur la vie de Madrid au temps de Philippe III. Voici le discours que tient le laquais Fabio à son mettre Marcelo, jeune officier arrivant de l'armée, et qui vient, au débotté, de recevoir un congé en forme de son ancienne maltresse : « Près de la Grande-Place, Monsieur, il y a à Madrid une rue qu'on nomme la rue Impériale. Le printemps a déposé dans cette rue ses habits colorés. Des jardiniers et des paysannes y sont rangés sur deux files, portant mille bouquets variés. Là, le cultivateur avare de Leganès ou de Gétafé apporte ses caisses de fleurs. Les belles dames apparaissent comme des soleils dans ce parterre, et s'approchent des bouquets comme font les abeilles. La belle parait plus belle dans le voisinage des fleurs, la laide elle-même ne déplaît pas au milieu de l'atmosphère parfumée qu'on respire. Les vieilles s'approvisionnent de rue, les jeunes de valériane, les sorcières de maro et d'autres herbes dont je ne sais pas le nom; les fiUes au teint pâle achè^ tent de Tache, si leur maladie a pour cause un enfant.
Plus loin s'épanouissent les œillets, la violette, fleur de l'amour, la giroflée et le jasmin, le lis et l'héliotrope. Seigneur, levez-vous demain de bon matin, choisissez entre tous ces bouquets une fleur victorieuse ou quelque plante qui vous guérisse de votre sot amour. » . Le jeune officier suit le conseil du gracioso. Il rencontre au marché aux fleurs de la rue Impériale deux dames enveloppées de leurs mantes. Il s'approche de l'une d'elles et lui dit : e: Si Votre Grâce, Senora, est le printemps ou l'aurore en quête de fleurs, voyez comme les abeilles bourdonnent autour d'elles. Si c'est du miel qu'elles en tirent, pourquoi en extrayez-vous du poison que vos yeux, deux étoiles, versent dans mon âme? Sitôt qu'au milieu de ces fleurs j'eus découvert votre beauté divine, je dis : (l Voici le serpent, qui, caché entre les fleurs, m'a ôté la vie. Permettez que je baise cette main homicide ! »
En réponse à ce gongorisme^ la dame, après quelques mots de politesse, fait sa révérence au galant, et se retire en commandant une corbeille de fleurs à la bouquetière Dominga.
Marcelo se présentera chez son enchanteresse, qui a nom Rosela, et il oubliera l'infidèle Belisa, qui l'a si durement congédié. Mais Belisa, en apprenant le nouvel amour de son ancien soupirant, se dépite, et quoiqu'elle n'aime plus, elle veut ressaisir sa conquête perdue. Elle se rend le soir, accompagnée de sa servante Inès, au domicile de Marcelo, et frappe à la porte sans recevoir de réponse. Fabio met le nez à la fenêtre : « Qui va là? — Moi, Inès, la servante de Belisa.
— Quelle Belisa? — Celle de l'an passé. Dis à Marcelo que la voici. — Je m'en garderai bien : il me tuerait. Dis à ta maîtresse de s'en aller bien vite, car si la belle Gardénia savait cette aventure, nous risquerions de souper bien tard ou jamais. — Quelle est cette Gardénia? s'écrie Belisa furieuse. Ouvre, ouvre bien vite, maraud! »
Le valet disparaît, mais aussitôt accourt Marcelo, qui, charmé du retour de Belisa, la supplie d'essuyer ses larmes, et lui avoue que cette Gardénia n'a jamais existé. « Gomment, il n'y a personne chez toi? — Entre, et tu le verras. — Non, répond Belisa, je m'en vais. i>
Et elle part en effet, c Grand niais que je suis , s'écrie Marcelo, elle ne m'aimait pas ! Bouquets de Madrid, je retourne vers vous ! »
Le plus grand impossible^ c'est de garder une femme qui ne veut pas se garder elle-même. Tel est l'axiome que développe Lope dans l'une de ses plus joUes comédies, sous le titre : El mayor imposible. La Reine de Naples a ses fièvres quartaines, qui la rendent maussade ; il faut la divertir. Les gentilshommes et les femmes de sa cour discutent à ce propos devant elle des questions de philosophie amoureuse, et entre autres la maxime qui forme l'argument delà pièce.
L'un des jeunes courtisans, Roberto, nie l'impossibUité prétendue. Il n'est pas marié, mais il a une sœur, et il répond d'elle. La Reine trouve son assurance un peu bien impertinente et elle charge secrètement un autre jeune cavalier, Lisardo, de s'introduire dans
la place et de gagner le cœur de la belle Diana, sœur de Roberto. Mais Roberto redouble de vigilance ; aucun homme ne peut pénétrer chez lui s'il a mine d'un galant. Le valet de Lisardo se travestit en porte-balle flamand et profite d'une absence du frère de Diana pour venir proposer des joyaux et des dentelles à la demoiselle du logis :
« Le ciel vous garde mille ans, Senoral lui dit-il. La réputation que vous avez d'aimer les belles dioses m'a engagé à vous montrer divers objets tout récemment venus de Flandre. Avec votre licence j'ouvre ma boite. Achetez quand même vous n'auriez pas d'argent. Malgré les pauvres habits que vous me voyez, je puis faire crédit aux dames un an et même deux ans. »
Après avoir étalé des bagues et des bracelets , le faux marchand feint de vouloir soustraire à la vue de la jeune fille une miniature, le portrait d'un jeune honune qu'il est chargé, dit-il , d'ofifrir à une certaine dame de la ville.
« Montriez ! interrompt la curieuse Diana en s'emparant du médaillon. Joli cavalier 1 — Le plus accompli qui soit à Naples. Il est amoureux. — Vraiment? — Nuit et jour il pense à celle qu'il adore. Il ne parle à aucune autre femme. Toutes sont folles de lui; pas plus tard qu'hier une jeune beauté vint en pleurant m'avouer qu'elle n'avait pu obtenir de lui un rendez-vous après un an d'amour. — Qui aime-t-il? — Je vous le dim si vous me gardez le secret.— Je serai muette!— Connaissez-vous une certaine Diana , sœur d'un certain Roberto, gentilhomme de la Reme? — Je la connais, nous
ne nous quittons pas. i> Après avoir lancé ce trait, qui rappelle un peu l'entrevue de Rosine et de Figaro dans le Barbier de Séville^ le porte-balle réclame sa miniature, que Diana ne veut pas rendre. Elle lui donne son portrait en échange de oe bijou, et le valet de Lisardo se retire, ravi d'avcûr brocanté le visage d'un homme pour celui d'un ange«
Mais le frère de Diana découvre le malencontreux portrait sous le chevet de sa sœur. Elle affirme hautement qu'en revenant de la messe sa duègne Gelia a trouvé ce joyau, que son propriétaire ne manquera pas sans doute de réclamer. En effet, on entend le crieur public promettre la récompense d'usage à celui qui rapportera le médaillon , car la duègne a prévenu Lisardo, qui agit ainsi pour éloigner les soupçons. Le défiant Roberto reste convaincu de la parfaite innocence de sa sœur et lui adresse des excuses.
La Reine, enchantée de ce premier succès, se porte à ravir. Elle promet monts et merveilles à l'adroit valet, s'il parvient à introduire l'amoureux dans la maison de l'outrecuidant Roberto. Ramon a tout prévu; ce moyen, il Ta trouvé , ou plutôt il l'a emprunté au répertoire italien : c'est le coffre de la Calandria du cardinal Bibbiena et du Négromant de l'Arioste. Lisardo est donc introduit chez la belle Diana , enfermé dans un coffre. Son valet Ramon s'est d'abord installé au logis de Roberto sous le nom de Don Pedro , écuyer d'un grand seigneur espagnol, chargé de remettre en présent à son parent six magnifiques chevaux andalous. Une fois entré dans la maison , Lisardo ne trouve plus moyen
d'en sortir que par la force. Il a passé une semaine ainsi caché ; mais, découvert par une servante qui peut le trahir , il s'enfuit en menaçant les valets d'un pistolet qu'il tient à la main, et il court au palais raconter son aventure à la Reine. Pendant ce temps, Roberto , qui allait, reconnaissant sa faute, marier sa sœur à son ami Fesenio, pour se débarrasser de cette garde difficile , éclate contre la pauvre' Diana et la menace de la mettre '^au couvent ; Diana s'évade pendant la nuit sous la protection de son amant, qui la conduit voilée à son domicile. Toutes les ruses de Lisardo sont enfin découvertes; Roberto vient demander justice à la Reine, et tout s'arrange par le mariage de rigueur.
La Nuit de Tolède {la Noche Toledana) est un titre qui promettait beaucoup de mouvement et d'animation, car cette expression est devenue proverbiale en Espagne pour désigner une nuit à aventures. Lope en a fait la plus intriguée de toutes ses comédies. On y voit cinq amoureux, dont un capitaine et un lieutenant, joués et bernés par une jeune fille qui les jette dans les perplexités les plus grandes. Sachant que son amant la trahit , elle quitte Madrid et va l'attendre à Tolède, déguisée en paysanne. Elle a eu soin d'entrer en service dans l'hôtellerie où doit descendre son infidèle. Cet infidèle se nomme Florencio ; il voyage accompagné de son ami Beltran, qui a peur de son ombre, mais qui possède le caractère le plus gai et le plus divertissant du monde. Ils ont rencontré à la promenade deux dames charmantes, Gerarda et Lucrecia^ qu'ils ont invitées pour souper à leur hôtellerie. Les dames ont
accepté, à condition que Fiorencio passerait pour le frère de Gerarda, et Beltran pour le cousin de Lucrecia.
Cependant, sous le nom supposé d'Inès^ Lisenasert les voyageurs dansThôtellerie. Ses charmes lui attirent les hommages d'un capitaine et de son enseigne, qu'elle encourage afin de se servir d'eux au besoin dans l'intérêt de sa vengeance. Le capitaine veut emmener Inès en Italie ; mais, trop timide pour s'expliquer luimême, il prie l'enseigne de se charger de l'ambassade. Il promet des robes de Milan brodées d'or du haut en bas, de pesantes chaînes d'or en signe de son esclavage et des chapinès (souliers à talons élevés) baignés dans des mines d'argent. L'Alferez prend la fausse servante à part et lui dit à l'oreille : « Le beau capitaine que vous avez devant les yeux est le plus grand fanfaron qu'il y ait de Flandre en Espagne. Jamais cet homme n'a connu une femme sans la battre et sans lui voler ses bijoux. Moi je suis un cœur tendre, grand faiseur de présents, et de plus très facile à vivre. Je ne suis ni jaloux ni chercheur de querelles, et le jeu me rapporte beaucoup.
Pour voir les courses de taureaux qui vont avoir lieu à Tolède, deux jeunes gens, Lucindo et Roselo, viennent aussi de descendre à l'hôtellerie. Lucindo est le soupirant en titre de Gerarda, et Roselo l'amant de Lucrecia , les deux dames qui ont accepté le souper de Fiorencio et de Beltran. Quand Inès, comme dans notre opéra comique le Domino Noir^ vient servir ce festin galant, Fiorencio tombe des nues en retrouvant sous la bure de la paysanne la femme qu'il a délaissée ; mais il