II. t
gnol, comprenant la nation entière, depuis la gent de bronze jusqu'aux grands de Castille et aux évoques. Soldat, poète, prêtre, il vécut de plusieurs existences et fut toujours heureux, parce qu'il portait le bonheur en lui-même. On le calomnia, il ne médit de personne. Sa belle âme se reflète dans toutes ses compositions, dans ses gentilshommes toujours honnêtes et biendisants, dans ses délicates peintures de femmes passionnées et affectueuses. Sa plaisanterie est vive, spirituelle, jamais grossière, malgré les tendances de ce siècle. Rien de plus brillant, de plus saisissant que son style, parfois entaché, il est vrai, d'un ipendepréciosiiéj mais beaucoup moins pourtant que celui de tous les autres poëtes de son époque. Nul ne sait mieux que Lope donner à la toile sur laquelle il trace ses figures une couleur pittoresque. Ony distingue, selon le sujet, les reflets chatoyants de la poésie arabe ou provençale, râpre et mâle aspect des montagnes des Âsturies, la molle élégance des courtisans de l'Escurial ou de Buen Retire. Si défectueux que nous puissions trouver aujourd'hui les plans de ses pièces, ils étaient en notable progrès sur ceux de ses devanciers.
Le décousu des plans de Lope tient à deux causes : d'abord, à la précipitation avec laquelle il les traçait, et, en second lieu, à ce système de changement de lieu à outrance, qui alors était la loi du théâtre en Espagne comme en Angleterre, dans Lope comme dans Shakspeare. Ce système, maintenu en des limites raisonnables, a du bon, puisqu'il a produit des chefs-d'œuvre qui eussent été impossibles avec l'unité du lieu ; pour-
tant l'abus qu'on en peut faire jette une extrême confusion dans une œuvre dramatique. La marche rapide de l'action et son large développement sont les avantages incontestables du système. Lope, comme Shakspeare, se livre avec impétuosité au mouvement dans lequel il entraîne ses personnages. De temps à autre cependant il s'arrête dans sa course folle, et laisse couler de sa plume, ainsi que d'une fontaine harmonieuse, des vers doux comme le miel, parfumés comme l'œillet. On trouverait aujourd'hui que ces chefs-d'œuvre de récit font longueur, comme on dit ; le spectateur les admirait jadis, comme le lecteur les admire encore aujourd'hui. Au point de vue de la représentation, la popularité du Phénix d'Espagne a bien baissé dans son pays. C'est à peine si quelques-uns de ses ouvrages ont été maintenus à la scène. Les derniers qui ont survécu sont, entre autres : les Fleurs de Don Juan, la Moza de Cantaro , VÉtoile de Séville^ les Tellos de Menesès^ Y Eau ferrugineuse de Madrid^ le Plus grand impossible^ la Dama melindrosa.
Un des éléments importants des succès de théâtre en Espagne fut toujours la danse. Lope de Vega, qui était grand amateur de ce genre de divertissement, l'introduisit le plus qu'il put dans ses représentations, même dans ses autos sacr amentales. Un proverbe bien connu dit :
No hay mujcr cspaïïola que no saïga Del vientrc de sa madré bailadora.
(Il n'y a pas de femme espagnole qui ne sorte danseuse du ventre de sa mère.)
Cette fureur de danse, les désordres et les immoralités qu'elle enfanta, attirèrent plus d'une fois sur les théâtres les sévérités de l'autorité religieuse. Il y eut des danses autorisées et des danses défendues. Les anciennes, comme le Tordiotij la Pavane , Madame d'Orléans^ le Piedegibao^ le Roi Don Alphonse le Bon, se pratiquaient sans encourir les censures. Mais les danses truanesques^ la Carreteria^ las Gambetas^ el Polio, el Guineo^ la Perra Mora, excitèrent l'indignation et furent dénoncées au Roi par la ville de Madrid au nom de la foi catholique.
On distinguait alors les ballets (bayles) et les danses (danzas). Les danses comportaient des mouvements plus mesurés et plus graves, les pieds seuls, et non les bras, étaient mis en action. Les bayles admettaient des gestes plus libres et employaient les bras aussi bien que les pieds. Le plus anathématisé de ces bayles fut la fameuse Zarabanda, et après la Zarabanda ce fut la Chacone. Gebayle pestiféré (pesti/ero) de la Zarabanda, qui s'accompagnait de chant, fut inventé en 1558 par une bateleuse^ ou quelque chose de semblable, au dire d'un auteur du temps, laquelle bateleuse, qui était de Séville, donna son nom à cette invention diabolique, ou à cette importation des Indes, selon quelques auteurs. Cette danse consistait principalement dans des évolutions du corps très équivoques. Elle fut proscrite et déclarée morte. Un malin esprit publia son testament, où elle donne l'histoire de ses créations. La Zarabanda ne mourut pas si bien pourtant qu'elle ne reparût bientôt sous d'autres noms. La Jacara, sa digne sœur,
se chanta et se dansa non-seulement sur les scènes de tous les théâtres, mais dans les salles, sur diverspoints où se plaçaient d'avance les acteurs. Ces danses effirontées, si Von en veut croire les docteurs qui ont approfondi la question, descendaient en droite ligne des spectacles antiques. Martial cite à diverses reprises les Gaditanes exécutées dans la ville des Césars par d'habiles danseuses venues de Cadix, et Don Francisco Fernandez de Cordova dit que ces danses reparurent de nouveau de son temps en Espagne sous les noms de Zarahandas et de Chaconas. L'érudit chanoine ajoute que déjà, sous les Romains, les filles de Cadix s'accompagnaient avec les castagnettes et chantaient en dansant.