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CHAPITRE XX

XVr SIECLE.

Gil Viconte. — Ses autos. — Ses farces. — Les trois comédies du Camoëns.— Théâtre ôrudit. ~ Sa de Mirandn. — Le docteur Antonio Ferreira. — Les autos du Saint-Sacrement. — Les comédies latines des Jésuites et les comédies magiques.

Nous avons vu au chapitre précédent Gil Vicente écrire des pièces de théâtre en langue espagnole pour complaire à sa protectrice, T Infante de CastilleDona Maria , devenue Reine de Portugal; nous allons le voir maintenant retourner à son idiome paternel et conquérir ce bizarre surnom de Plante lusitanien, que ses contemporains lui donnèrent, bien que ses ouvrages ne rappellent , par aucun côté , le poëte latin qui écrivitY Aululaire et les Ménechmes. On sait qu'Érasme apprit le portugais rien que pour se procurer le plaisir de lire en original les œuvres de Gil Vicente. Le simple fait d'avoir donné l'impulsion à la littérature nationale, en la séparant définitivement de la langue

castillane , suffirait à doter le nom de Gil Vicente d'une grande notoriété dans l'histoire ; mais ses brillantes et nombreuses productions lui font une place à part sur le parnasse portugais. Succédant aux rimeurs exclusifs de la poésie pastorale , Martin Ribeyro et Cbristoval Falçam , il donna un corps à cette poésie trop vague des ménestrels de l'amour, dont Macias fut le chef, et il ouvrit ainsi la voie du théâtre à ses compatriotes , qui n'avaient connu dans le siècle précédent que les pantomimes , les danses mauresques et quelques intermèdes comme celui que le marquis Henrique de Vilhena composa à l'occasion du mariage de Ferdinand P% en 1442.

Quoique attaché à la cour, après avoir passé sa vie à la divertir, Gil Vicente , avec sa famille , composée de sa femme , de trois fils et de sa fille Paula , vécut misérable malgré ses éclatants succès , et, dans sa vieillesse , quand la peste ravageait Lisbonne , il ne put obtenir une aumône de ses illustres ingrats; c'est ainsi qu'il désigne lui-même le Roi Dom Joâo III et ses ministres. En 4534, pendant le tremblement de terre qui ruina la capitale , Gil Vicente donna l'exemple du dévoûment en secourant les nombreux blessés et en rassurant par ses exhortations les populations affolées de terreur. Les Juifs et les nouveaux chrétiens, poursuivis dans les rues par une populace fanatisée , qui leur attribuait ce malheur public, furent défendus par Gil Vicente au péril de sa vie , et son éloquente charité obtint pour ces infortunés l'asile des couvents catholiques. Voilà l'homme , voyons le poète.

On a discuté, sans beaucoup d'utilité, la question de savoir si 6il Vicente , le premier en date des auteurs dramatiques en Portugal , prit ses modèles en France ou en Espagne, s'il s'inspira de Jehan Michel ou de Juan del Encina. La valeur de son œuvre est ce qu'il importe d'apprécier. A son mérite comme poëte dramatique et comme musicien , car il composait la musique qui accompagnait ses pièces , il joignait encore le talent de représenter lui-même ses principaux personnages , et sa fille Paula , l'une des femmes les plus belles et les plus savantes de son temps , jouait auprès de lui les premiers rôles devant la cour de Lisbonne. Les pièces de Vicente sont toutes en vers. Le recueil ne fut pas publié du vivant de l'auteur ; ce fut le second fils de Gil, Luis Vicente, qui l'édita en 1562, en un volume ifirfolio divisé en cinq livres. Le premier livre contient les Autos sous le titre général à' Œuvres de dévotion (Obras de DevaçaoJ ; le second livre , les comédies ; le troisième , les tragi-comédies ; le quatrième, les farces (as farçasjj et le cinquième, les ouvrages divers. Cette œuvre importante est très peu connue , parce que l'édition originale fut longtemps introuvable ; aujourd'hui qu'elle est réimprimée , je puis en rendre un compte exact et détaillé, l'ayant religieusement lue d'un bout à l'autre. On ne sait pas au juste la date de la naissance de cet homme célèbre , ni la date de sa mort. Voici Tépitaphe qu'il composa pour sa sépulture : ce Attendant le grand jugement , je gis dans cette demeure , — et de ma vie fatiguée — je me repose. Demande-moi qui je fus ;— examine-moi bien, — car je fus

semblable à toi,— et ton sort est d'être comme moi ; — et , puisque tout arrive à ce but, — à toi qui lis mon conseil, — prends-moi pour ton miroir,— regarde-moi et regarde-toi. )»

SoTrcs de dévotion de Qtl Ticente.

Les Obras de Devaçao^ c'esirà-dire les pièces écrites sur des sujets religieux, renferment quinze autos, dont six en langue espagnole et neuf en portugais. La plupart de ces autos furent joués dans les églises , d'autres furent représentés au palais du Roi, d'autres chez quelques grands seigneurs et dans les Universités.

Le prologue de l'auto portugais intitulé : Mofina Mendès, est récité par un moine annonçant au public, dans un sermon entremêlé de latin, qu'il va voir apparaître la Vierge , accompagnée de quatre dames nommées la Pauvreté, THumilité , la Foi et la Prudence. La pièce traitera du Salut, et un peu aussi de la Nativité. Elle sera accompagnée de musique et de chants en latin ; on entendra le Jam lucis orto sidère et le BenedicamtLS. Après cette annonce , entre la Vierge , vêtue en Reine avec lesdites dames suivies de quatre anges avec musique (com musica). Aussitôt entrées ,

les dames vont s'asseoir et font mine de lire dans les livres qu'elles ont apportés.

a Que lisez-vous , mes servantes , leur demande la Vierge ?

— Madame , dit Prudence , je trouve ici de grandes nouvelles. Mon livre dit que Dieu naîtra homme d'une vierge sans péché.

— Le mien ajoute , dit la Pauvreté , qu'il naîtra pauvre , sans maillot et sans chemise , ni rien pour se réchauffer.

— Le prophète Isaïe , dit l'Humilité , affirme aussi que la Vierge concevra et enfantera le Messie. )) La Vierge se réjouit de la bonne nouvelle ; l'ange Gabriel vient annoncer la Conception et disparaît bientôt pour donner place aux pasteurs.

Le berger André a perdu l'ânesse rouge de son père ; il va partout cherchant la trace de sa bête , et ne sait plus dans quelle vallée il se trouve. Paye Vaz , autre berger, cherche sa bergère Mofina Mondes. André l'a entendue sifiQer, il y a peu d'instants , dans le vallon de Jean Viseu. Arrive le troisième pasteur , nommé Pessival , et Mofina Mondes ne tarde pas à les rejoindre , belle , souriante , portant une cruche d'huUe sur sa tète. Elle se rend à la foire de Trancoso , où elle espère vendre son huile et acheter des œufs de cane ; chaque œuf lui donnera un canard , et chaque canard lui vaudra cent réis. Avec ces œufs de cane, Mofina Mondes se mariera et elle sera riche. Alors elle achètera de belles robes d'écarlate , et son mari l'adorera. Tout le jour elle pourra chanter et danser. Mofina se

met à danser, mais elle trébuche , et voilà la crache d'huile renversée comme le lait de Perrette. D'autres bergers entrent en scène annonçant que Tânesse d'André est retrouvée. Accablés par la fatigue , et la nuit étant venue . les pasteurs se couchent sur l'herbe verte et s'endorment. Pendant leur sommeil , la Vierge, escortée de saint Joseph et des Vertus , reparait , et la Nativité a lieu sur la scène , après qu'on a éteint les chandelles. La Vierge demande de la lumière , et la Prudence lui répond : « Qu'avez-vous besoin de lumière , puisque c'est la lumière elle-même que vous allez mettre au monde ?

« Pois lume hareis de parir.»

On entend bientôt pleurer l'Enfant Jésus dans son berceau. L'Ange réveille alors les pasteurs. Cet auto primitif se termine par un ballet.

L'auto de la Barque de V Enfer (auto da Barca do Infemo) est beaucoup moins naïf; aussi ne fut-il pas joué dans une église, mais dans les appartements de la Reine Dona Maria en 1517. Cet auto fait partie d'une trilogie dans laquelle on voit deux autres barques transporter les âmes au Purgatoire et au Paradis. Cette trilogie est très célèbre en Portugal. C'est le Diable batelier de l'Enfer qui ouvre la scène. <r A la barque ! à la barque ! Eh ! là ! s'écrie le nocher infernal nous avons une mer bien belle. Pressez-vous, si vous voulez vous embarquer ; il est temps de partir. i>

Un fidalgo se présente au patron de la barque :

« Cette barque, où va-t-elle?— A l'Ile Perdue. — Mais dans quel coin du monde ? — En Enfer , seigneur. — Pays sans agrément! — Quoi! vous le raillez? — Et vous trouvez des passagers pour une pareille destination ? — J'ai idée que vous viendrez avec nous ! — Vous croyez? — Où espérez-vous trouver un autre asile ? —J'ai laissé sur la terre quelqu'un qui prie sans cesse pour moi. — Quelle bonne plaisanterie ! répond le Diable en ricanant. Et tu as vécu à ta fantaisie, te croyant sauvé parce qu'un autre prie pour toi ? Embarque I embarque ! Vous vous assoirez , seigneur fidalgo, à la place où s'assit votre père. Allons, il faut traverser le fleuve. — Mais n'y a-t-il pas une autre barque ? — Non, seigneur, c'est celle-ci que vous avez retenue quand vous rendiez le dernier soupir. — Je préfère un autre bateau. f>

Une seconde nef glisse sur les eaux près de la barque satanique. Le fildalgo la hèle : oc Hé I de la barque! où allez-vous ? ne m'entendez-vous pas ? Répondezmoi! Holà, hé? — Que voulez- vous? demande le batelier, qui est un ange du Ciel. — Savoir si la barque par vous conduite est celle qui mène au Paradis. — C'est elle-même ! que voulez-vous ? — Que vous me preniez pour passager. Je suis fidalgo de souche seigneuriale. — Dans ce bateau divin, répond l'Ange, on n'embarque aucune tyrannie. Allez dans l'autre, vous y serez moins à l'étroit, vous et votre seigneurie, et parce que vous avez méprisé les petits , vous devez être d'autant plus petit que vous avez été plus grand . i>

Et le Diable de reprendre son appel : a A la barque !

à la barque, seigneur! a Le Malgo se désole, et prie le batelier de l'Enfer de lui permettre de retourner sur terre un instant pour consoler sa femme . qui certainement va se tuer de désespoir. Le Diable rit plus que jamais, a Pendant que tu mourais , dit- il au gentilhomme^ ta femme prenait ses ébats avec un drôle qui valait mieux que toi. Entrez, seigneur, entrez. Voici la planche, mettez-y le pied. — Allons, soupire le gentilhomme^ allons, puisqu'il en est ainsi. » Un usurier se présente disant : <l 0 quelle belle barque ! où allezvous ? — Usurier, mon parent, répond le Diable, com ment avez-vous tant tardé 7 Nous allons au pays d'Enfer. — Je ne m'embarque pas avec vous. »

L'usurier va vers l'Ange, qui refuse de se charger de lui, parce que sa bourse remplirait tout le bateau, a Je jure Dieu, s'exclame l'usurier , que je m'en vais les poches vides ! — Les poches, oui, mais le cœur, non. i> L'usurier retourne au Diable, qui le reçoit.

« Hé ! de la barque 1 s'écrie un cordonnier qui s'avance tout chargé de ses formes. — Voilà trente années que tu voles les pauvres, lui dit le Diable, allons ! embarque ! il y a longtemps que je t'attendais. — Et les messes que j'ai entendues ne compteront-elles donc pas? — Entendre la messe et dérober en même temps, voilà où cela vous mène. — Et les aumônes que j'ai faites ? — Et les deniers que tu as mal acquis ? — Il est donc décidé que je vais rôtir en Enfer! » Et l'usurier va rejoindre le fidalgo.

Un moine succède au cordonnier. Il tient une jeune fille par la main ; ils dansent ensemble, et le saint

homme la baise sur les lèvres. « Qu'est cela , Père , lui dit le batelier infernal, vous dansez le tordion 7 Cette dame doit-elle entrer ici ? Est-ce la vôtre ? — Je ne sais pas, mais j'agis comme si elle était à moi. — Entrez, Révérend Père. — Où menez-vous vos passagers?— Dans le feu de FEnfer que vous ne craignîtes pas pendant votre vie. Allons, venez! » Le Frère jure Dieu qu'il n'en fera rien ; d'ailleurs Madame Florence ne monterait pas dans une semblable caravelle. Et pour avoir aimé cette fille charmante, il n'est pas possible que Dieu Tait condamné au feu, lui qui a tant dit de chapelets, m Moine et mari, lui répond le Diable, vous avez bien mérité d'être flambé. » Le Frère s'adresse alors au patron de la barque de la Gloire, qui le renvoie au Diable, et le bon moine va rejoindre le cordonnier et le fidàlgo.

La senhora Brizida, de son vivant entremetteuse, refuse aussi d'entrer dans la barque de l'Enfer, sous prétexte que son bagage n'y tiendrait pas. Elle a trois grands coffres d'attraits postiches, que personne ne pourrait soulever, trois malles de mensonges , cinq autres de fourberies et de vols. Ce qu'il y a de plus lourd dans son bagage, ce sont les filles qu'elle vendait. Avec une charge si précieuse, c'est dans la barque de la Gloire qu'elle veut traverser le fleuve des Morts. « Ange de Dieu, ma rose, s'écrie-t-elle, je vous implore à genoux. Je suis Brizida, la précieuse , qui faisais l'éducation des jeunes filles pour les chanoines métropolitains. Passez-moi, mon amour, ma petite pâquerette, mes doux yeux de perles fines ! Je suis aposto-

Usée, angelisée, et j'ai fait des œuvres divines. Sainte Ursule n'a pas converti autant de vierges que moi. »

Malgré ses cajoleries, dame Brizida est obligée de retourner à la barque infernale, où le Diable l'accueille en lui promettant bonne réception. Â la Brizida succède un juif, puis un corrégidor que le Diable reçoit comme étant à lui de naissance. Le corrégidor riposte par du latin : « Hoc nonpotest esse^ — semper ego in jttëlida fed. » Le noir nocher lui répond en même langage, et lui démontre qu'il n'a vécu que de rapine, et que sa femme renchérissait encore sur lui. Un procureur vient saluer le seigneur corrégidor^ et le Diable l'invite à ramer à côté du juge. Tous deux se trouvent en grande amitié avec l'entremetteuse. Le convoi des voyageurs se complète par un pendu, et ce convoi se met en marche pour l'empire de Satan, pendant que le bon Ange prend sur son bord quatre chevaliers de Tordre du Christ, morts en Afrique en combattant pour

la foi.

La seconde partie de la trilogie, le Purgatoire, fut

représentée en 1518, le jour de Noël, devant la Reine DonaLeonor, àThôpitaldeTous-les-Saints de Lisbonne. C'est une variation sur le thème primitif, toujours le Diable et TAnge avec les passagers. Le voyage du Purgatoire n'est pas aussi terrible que celui de l'Enfer ; aussi la seconde partie ofFre-t-elle moins d'intérêt que la première. On voit d'abord un laboureur qui dépeint sous de tristes couleurs la vie des champs. « Celui qui doit vivre de la charrue, dit-il, est toujours mourant. Nous sommes la vie des autres et la mort de nous-

THÉÂTRE POftTUÔAIS. — XVI* SIÈCLE. 273

mêmes. Des tyrans nous rongent Pâme avec les dents et les ongles. On n*est pas en môme temps pécheur et laboureur, puisqu'on n*a pas seulement le temps d'essuyer de son front les gouttes de sueur qui en coulent.)» A l'église on le querelle et on l'excommunie parce qu'il aura sifQé un chien, le gentilhomme l'assomme, et s'il n'a pas un présent à la main, on ne lui trouve aucun droit.

Marta 6il est une femme du marché qui avait de l'ambition de son vivant; elle vendait un œuf deux réaux et une poule soixante. Le Diable lui fait avouer qu'elle mettait de l'eau dans son lait. Puis il reçoit à bras ouverts un joueur qu'il appelle son ami capital, et qu'il emmène comme blasphémateur de Dieu et de la sainte Trinité.

L'auto de la Barque de la Gloire ( da Barca da Gloria) nous montre le Diable demandant à la Mort pourquoi elle prend tant de canaille et si peu de gens riches. La Mort lui répond que les riches ont autant de repaires que les lézards, a Pourtant ils sont de chair et d'os, et ils nous appartiennent. Qu'ils viennent 1 qu'ils viennent! — Eh bien ! tu verras qu'aucun ne m'échappera, depuis le comte jusqu'au Pape. j>

La Mort amène le comte, et le Diable invite celui-ci à entrer dans son bateau, ce Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous êtes batelier? — Deux mille ans et plus, seigneur comte, et je passe gratis. Entrez , seigneur passager. » Le comte refuse quand il a reconnu l'Esprit malin, et il fait pai*ade de ses dévotions ; mais le Diable lui dit : « Je connais votre vie passée. Vous

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