II. st
sont les chagrins silencieux qui tranchent les fibres du cœur. Laissez-moi mourir en souriant 1 — Son cœur est brisé ! dit Tun des personnages pour résumer le sujet. 0 vierge royale 1 Je pleure malgré moi en la voyant sourire dans la mort. »
John Ford, après ces trois tragédies, donna au Phénix son drame historique de Perkin Warbeck^ composé dans la manière des chroniques de Shakspeare. Il abandonna malheureusement trop tôt cette bonne voie. Les comédies qui suivirent ce dramechronique sont les Fantaisies chastes et nobles; le Procès de la grande dame^ et le Favori du soleil^ masque composé par Ford en collaboration avec Dekker. Ce Masque fut joué à White-Hall et ensuite au Cockpit de Dury-Lane. Les quatre saisons de l'année remplissent les premiers rôles de ce gracieux ouvrage, où figurent aussi Pomone, la Fortune, Cupidon, Éole, la Folie et le Temps. La pièce est en cinq actes et mêlée dé chant.
M. Hallam me semble avoir bien caractérisé le talent de John Ford en disant qu'il a moins d'élévation que Massinger, mais qu'il possède plus que lui le don des larmes. On se surprend parfois à sympathiser même avec les vicieux personnages qu'il met en scène, avec Giovanni, par exemple, et avec Ânnabella. Ford est le peintre de l'amour, mais de l'amour criminel et désespéré. La passion, chez lui, est rarement héroïque, mais elle agit sans confiision, et, en dépit de ses excès et de ses excentricités, elle ne parait jamais absurde et impossible. Un autre critique anglais en grand
crédit, M; Gifford, loue spécialement le style de l'auteur du Broken Heart : a Sans posséder la majestueuse allure qui distingue la poésie de Massinger, et avec peu ou pas de ce brillant et de cet esprit d'enjouement qui caractérise le dialogue de Fletcher ou même de Shirley, il est pourtant élégant, facile et harmonieux. 2> M. Chambers (Cyclopœdia) lui reconnaît une certaine tendresse mêlée de pathos, une douce musique de paroles et beaucoup de bonheur dans l'expression. La colère, la pitié, la jalousie, la vengeance, le remords et autres éléments de la nature sauvage, forment le fond de presque toutes ses scènes. M. Charles Lamb, lui, n'hésite pas à comprendre Ford parmi les dramatistes de grande race dont s'honore l'Angleterre. Cette appréciation nous paraît moins exacte que les autres. Malgré ses mérites, qui, certes, sont grands, John Ford manque d'élévation, de composition grandiose, et la verve comique lui fait absolument défaut.
Auteurs de second ordre jusqu'à la fermeture des théâtres anglais en 1642. — Thomas Dekker. — Middleton. — Marston. — Thomas Hcywood.— Rowley.— Nathaniel Field. -James Shirley.
Ce tableau ne serait pas complet si, autour des étoiles de première grandeur que nous venons de mon-
trer» nous ne groupions les petits astres qui gravitèrent dans leur orbite. Le premier en date , c'est Thomas Dekker, que nous avons vu en lutte avec Ben Johnson, et qui répondit par le Satyromastix aux attaques du Poetaster. Collier a donné les titres de trente pièces que Thomas Dekker composa seul ou en collaboration. Les deux meilleurs de ces ouvrages sont For tunatus et the Honest Whore. — Fortunatus fut joué en 1600 devant la Reine, pour la fête de Noël, par la troupe des serviteurs de Nottingham. C'est l'histoire fantastique de la bourse inépuisable et du chapeau enchanté. L'auteur a su donner une certaine valeur à son action en la doublant d'un fond de moralité et de réflexions ingénieuses. Hazlitt vante beaucoup la seconde de ces pièces, dont on n'ose traduire le titre, et qui, selon lui, réunit la simplicité de la prose et les grâces de la poésie. La comédie se divise en deux parties, et met en opposition la vivacité d'une femme et la patience d'un mari. The Whore of Baby Ion (i607)^ autre pièce de Dekker, a pour but de féliciter la reine Elisabeth d'avoir échappé aux machinations des Jésuites. La Reine est représentée par Titania. Babylone, où se passe la scène, est la Rome catholique, la grande prostituée des Luthériens. La meilleure des collaborations de Dekker avec Webs ter, c'est la pièce intitulée la Fameuse Histoire de Sir Thomas Wyat^ avec le couronnement de la Reine MariCy jouée par les serviteurs de Sa Majesté. La triste et touchante figure de Jane Grey donne à cette action tragique un charme particulier. La scène d'adieu entre Jane et son mari, le duc de Guildford, au moment où le
bourreau vient les chercher pour les conduire au sup* plice , est empreinte d'une résignation grandiose et simple. « Avant d'attacher ce bandeau sur mes yeux, dit Lady Jane, laisse-moi regarder encore mon Guildford 1 — Oh ! ne me tue pas avec ce regard I — C'est mon dernier adieu, accepte-le patiemment. Embras« sons*nous et séparons-nous. Maintenant, conduisezmoi comme une aveugle au billot sur lequel je dois mourir. i>
. Thomas Middleton, collaborateur de Ben Johnson, de Fletcher et de Massinger, ne fut pas moins fécond que Dekker. U reste de lui vingt-six pièces imprimées. Shakspeare emprunta à sa Sorcière les termes de l'incantation de Macbeth. En 1620, Middleton obtint la charge de chronologiste ou de poëte de la ville de Londres, place qu'occupa Ben Johnson, et qui ne fut supprimée qu'en 1724; elle donnait 33 livres d'appointements. On cite, comme sa meilleure pièce, sa tragédie intitulée A/en, heware of womeni (Hommes^ gardez-^ vous des femmes I). Le sujet est tiré d'un roman, Hippo* lyte et Isabelie^ dont l'action se passe à Florence.
Middleton fit, avec Dekker, la Fille grondeuse ; avec Rowley, la Belle QuereUe; la Veuve, avec Fletcher et Johnson ; la Vieilh Loi% avec Massinger et Rowley.
William Rowley, de son côté, aida Webster dans la pièce intitulée Cure for a cuckhold , Thomas Heywood dans Fortune by land and Sea (Bonheur par terre et par mer), et il écrivit avec Middleton la Bohémienne espagnole.
Nathaniel Field, dont le principal titre est d'avoir
collaboré avec Philip Massinger à la Dot fatale^ ne composa de son chef que deux ouvrages médiocres : Woman is a weather-oock {la Femme est une gir rouette) et Amende for Ladies.
Citons aussi John Marston, vigoureux poëte satirique, qui donna au théâtre, dès 1600, son Maicontent et, deux ans après, sa tragédie d'ilntomo et MelUda; puis la Comtesse insatiable^ et What you wUly comédie fort vantée par Langbaine. L'un des épisodes de la pièce est imité de Y Amphitryon^ de Plante. Thomas Heywood est le plus fécond de tous ces poètes dramatiques de second ordre. Il dit lui-même qu'il mit la main à deux cent vingt ouvrages. Vingt-trois de ces ouvrages sont seulement parvenus jusqu'à nous, parmi lesquels le Voyageur anglais^ les Sorcières du Lancashire^ Iapcrèce. Cet auteur infatigable écrivit pour le théâtre depuis 1596 jusqu'à 1640. Tout en critiquant ses défauts, son manque de goût, ses allures de bas comique, ses compatriotes rendent justice au soin avec lequel il cherche à introduire un but moral dans ses compositions, contrairement à l'usage, alors en vogue, de ne poursuivre que l'effet quand même.
James Shirley ferme cette période, à laquelle mit fin la révolution puritaine. Bon élève de l'Université de Cambridge, où il .prit ses degrés, officiant catholique, puis maître d'école et poëte dramatique, James Shirley a laissé trente-neuf pièces qui ne blessent pas la décence, comme presque toutes celles de ses contemporains.
Lorsque vint la guerre civile, notre poëte échangea
sa plume contre un mousquet, il suivit la bannière de son patron, le comte de New-Gastle ; puis il reparut à Londres à la Restauration. Le grand feu qui dévora une partie de la ville en 1666 le chassa, lui et sa £stmille, de sa maison de Blackfnars, et, peu de temps après cet événement, il mourut le même jour que sa femme. Les comédies de James Shirley se distinguent par la politesse et le bon ton. Ses caractères de femmes sont surtout finement tracés. On cite, parmi ses ouvrages à succès, la Servante reconnaiseante^ Y École de coinplimefit8j la Femme de plaisir. Ses tragédies manquent de passion et d'intérêt. Il eut la douleur de voir le Long Parlement supprimer les théâtres dans toute rétendue du royaume, par l'ordonnance en date du 2 septembre 1642. Cette ordonnance invitait le peuple à fuir ces œuvres du démon , à se repentir au plus vite et à se réconcilier avec Dieu.
Déjà, lorsqu'on 1629, une troupe française était venue donner des représentations à Londres, les rôles de femmes, joués par des actrices, avaient déchaîné l'indignation des Puritains. William Prynne, l'auteur de VHistriomastix^ avait dénoncé cette innovation comme impudente et indécente. Dans son curieux livre, il traite les actrices de monstres; les théâtres sont appelés les chapelles du diable ; les comédiens sont des ministres de Satan, et ceux qui hantent les salles de spectacle demeurent voués aux flammes de l'enfer. Prynne enveloppait, du reste, dans son anathème la chasse, la danse, les cartes, la musique et les perruques. Le pauvre fou, dont on aurait dû rire, eut les oreilles coupées
par la main du bourreau , pour avoir confondu les danses de la cour avec celles des théâtres. Une lettre écrite à cette époque, et publiée par M. Payne-CoUier dans ses Annals of the stage^ raconte que les actrices jouèrent en firançais une comédie lascive et impudique. De Blackfriars elles passèrent au Red'-Bullj puis, à la Fortune; mais elles durent obtenir une autorisation spéciale pour chaque représentation. La troupe française n'eut aucun succès en 1629; mais il en revint une autre six ans après, en 1635, ayant pour chef Floridor, qui s'établit au Cockpit de White-Hall, sous la protection spéciale delà Reine. Cette nouvelle troupe joua MAize, ou les Princes reconnus, pastorale comique de Du Rocher; le TVotnpeur puni, de Scudéry, et YAïr cimédon^ de Du Ryer, qui réussirent parfaitement. Un mois après, on bâtissait une salle spéciale pour les comédiens français, sur le terrain d'un manège appartenant à la Couronne. La même année (1635) , une troupe espagnole s'installait à Londres, sous la direction de Juan Navarre, avec une subvention royale.
L'ordonnance des Lords et des Communes mit fin à toutes ces joies.