SES ŒUVRES
Ben Johnson est un auteur de satires plutôt qu'un auteur de comédies. Il ne cherche pas le côté plaisant des choses, mais le côté odieux; il ne se moque pas des ridicules, il entre contre eux dans une colère qui ne s'arrête pas ; il ne rit jamais, il mord. Telle est la juste appréciation de son tempérament dramatique en ce qui concerne la comédie. Dans la tragédie, c'est un autre homme : il perd toute originalité, toute personnalité ; on croirait voir un bœuf pesant attelé à la
charrue de Sénèque, et cherchant à marcher pas à pas dans le sillon romain. Son S^an^ son Calilina sont taillés sur le modèle d'Agamemnon et des Troyennes. C'est la même enflure de paroles, le même vide d'idées, le même défaut d'action et d'intérêt. Pourtant, lorsqu'U arrive aux derniers actes, U sent de lui-même la nécessité de secouer les pavots de son commencement ; il quitte alors le solennel terre-à-terre du tragique latin; et il se rapproche autant qu'il le peut du mouvement, quî, dans les drames de Shakspeare, enlève chaque soir les applaudissements de la foule : ainsi la séance du Sénat dans le temple d'Apollon, au cinquième acte de la Disgrâce de Séjan {Sejanus-his fait). Pendant que Tibère envoie l'édit de Caprée qui doit consommer la ruine du ministre tout-puissant, Ben Johnson nous montre les sénateurs jaloux de plaire à celui qu'ils croient encore au faîte du pouvoir, allant s'asseoir auprès de lui et l'accablant de prévenances et de flatteries. Le héraut paraît enfin et lit l'édit de l'Empereur : a Tibère-César au Sénat, salut. » Chacun fait silence. L'Empereur déclare mépriser les libelles publiés contre sa retraite à Caprée, mais il ne souffirira pas les licences qui attaquent sa dignité. Il convient que les faveurs dont U a comblé son ministre, qu'il a tiré de l'état le plus obscur, peuvent lui attirer la haine publique. Il espère pourtant que son affection pour Séjan n'offensera personne. « On dira peut-être, continue le héraut, que^ sous prétexte de servir l'Empereur, Séjan n'a songé qu'à son propre intérêt. On dira qu'il s'est entouré des gardes prétoriennes ; qu'il a
formé des factions dans le Sénat et dans le peuple ; qu'il s'est créé des partisans au moyen des places dont il a disposé. » A ce moment, les sénateurs regardent le puissant ministre d'un air inquiet et comme pour lui demander le mot de cette énigme impériale. Ils sont bientôt tirés de doute par une phrase plus explicite, où l'Empereur déclare s'être trompé dans son choix, et où il affirme que Séjan a offensé les Dieux. Les sénateurs en foule quittent alors leurs bancs et s'éloignent du ministre, que la faveur du souverain abandonne, a Retirez-vous! lui dit l'un d'eux d'un ton courroucé. — Vous me forcez à changer de place ! ajoute l'autre en s'éloignant. s> Enfin la missive impériale s'explique tout à fait. Elle demande que le Sénat s'empare de tous les biens du favori. Vainement, pâle, au milieu de cette scène de lâche abandon^ Séjan s'écrie : « Ces lettres sont supposées ! — Paix ! qu'on s'assure de lui ! » répond l'un des Pères Conscrits, Tun des clients de Séjan. Et tous font chorus : n La mort à qui osera l'approcher! — N'ai-je donc plus d'amis? murmure le malheureux. — Tes amis, lui dit Arruntius , ont disparu avec ta fortune ! » Le nouveau commandant des Prétoriens entre dans le temple et dépouille Séjan de sa pourpre. « Qu'on l'emmène, s'écrie l'un des anciens flatteurs, et que les Dieux protègent César! — Que l'on couronne nos portes de lauriers ! — Qu'un sacrifice soit offert aux Dieux I — Qu'on efface de nos annales jusqu'au nom du traître ! —Leurs cœurs, attachés à la roue de la fortune, dit le philosophe Arruntius, en suivent tous les mouvements.
— Quelle leçon pour les ambitieux! s*écrie Lépide. Séjan, sur qui tous les regards étaient fixés, comme la vie sur les décrets du destin, n'est aujourd'hui qu'un objet de pitié ! Que dis-je? personne n'ose le plaindre! »
Cette scène , dont je ne donne qu'un aperçu , est très belle et surtout très mouvementée ; mais Johnson, comme s'il avait peur d'être accusé de renier ses doctrines, s'empresse de terminer sa pièce par un récit glacial de la mort de Séjan et de sa famille. Un héraut vient raconter au public que le peuple a jeté les corps aux Gémonies ; que la triste Âpicata , en revenant de l'exil , a vu traîner dans les ruisseaux de Rome les membres mutilés de ses enfants, et qu'elle s'arrache les cheveux et se meurtrit le sein de désespoir en demandant vengeance aux Dieux.
Dans la comédie, Ben Johnson invoque le souvenir de Plante et de Térence , comme dans la tragédie il a invoqué le souvenir de Sénèque. A Térence , il n'emprunte malheureusement que la contexture un peu vide de ses plans , et à Plante que l'allure un peu trop verte de ses dialogues. Ben Johnson se préoccupe avant tout de tracer des caractères ; mais les caractères qui le frappent dans la société de son temps ne sont que des exceptions qui ne se rattachent par aucun point à la nature générale de l'homme. Ainsi, dans Chaque homme hors de son humeur^ il crée le chevalier Puntarvolo, « archi-anglais dans ses voyages, et voué à l'excentricité ; 9 Fastidious Brisk , « courtisan à la mode , qui s'exerce à saluer devant son miroir, et qui trouve pour la conversation des phrases
réchauffées qu'il complète par la viole et le tabac ; » Delvio j <i bon bourgeois radoteur , qui sacrifie tous les matins quatre sous de genièvre pour parfumer la chambre de sa femme, et qui la réveille aux sons d'une musique discordante ; % Saviolina, « dame de la cour, dont la vertu ne pèse pas plus que son esprit. » Cette galerie d'originaux que présentent sans cesse les comédies de Ben Johnson est d'un certain intérêt pour ceux qui veulent connaître les petits ridicules de la société anglaise de la fin du xvi® siècle et du commencement du XVII*. n existe dans l'histoire du théâtre de tous les pays une série d'auteurs qui vivent ainsi sur les petites choses et sur les petites observations. Ils possèdent leur mérite spécial , comme des gravures bien taillées ou des médailles bien frappées. Par malheur, Johnson n'a pas Tesprit amusant qui doit toujours domineSr dans les combinaisons dont la comédie est la base; il satirise comme un prédicateur, il se fâche tout rouge et tonne avec une amertume mal contenue contre les personnages dont il met en scène les faiblesses ou les ridicules. Ainsi Âsper, TÂlceste du prologue d'Every man out of his humour^ s'écrie, dès le début : ce Qui donc , à l'aspect de ce monde impie , garderait assez de patience pour dompter sa colère ou retenir sa langue ? La terre craque sous le poids des crimes , l'enfer ouvre ses abîmes sous nos pas. Qui peut voir de tels prodiges et se taire ? Ce n'est pas moi. Mon âme ne fut jamais broyée dans un moulin à huile pour flatter le vice et caresser l'iniquité. .. Avec ce fouet d'acier, je graverai sur leurs flancs des lignes
sanglantes. » On attend beaucoup après de pareilles promesses, et Ton demeure fort désappointé en voyant se dérouler une pièce lomgue, monotone, sans action aucune. Toute l'invention réside dans Içs notes qui décrivent les personnages. Ces personnages n'agissent pas , et emploient cinq mortels actes à expliquer ce qu'ils appellent leurs caractères. La pièce est traversée, en outroi par les deux compères du prologue , Mitis et Cordatus, qui viennent de temps en temps émettre leurs réflexions et commenter les intentions de l'auteur. Encore s'ils étaient amusants ! mais leur dialogue est un radotage perpétuel. On ne peut comprendre le succès d'une telle comédie.
Le Méchant Poète (the Poetaster)^ comédie satirique que Ben Johnson donna en 1601 au théâtre de Black- Mars, et qu'il dirigea contre ses confrères Marston et Dekkeri qui avaient été ses collaborateurs, produisit un un grand scandale et lui valut une réponse sur le même ton de personnalité. Il avait enveloppé ses diatribes dans des costumes romains ; la comédie de Marston et Dekker, intitulée Satiromastix^ ou le DéshabilUige du Poète humoristique^ ne se donna pas tant de peine pour dissimuler ses ripostes, et elle plaça la scène bel et bien en Angleterre. Les poëtes tympanisés sous les noms de Crispinus et de Démétrius rangèrent de leur parti l'armée et les légistes , qu'ils prétendirent avoir été attaqués aussi bien qu'eux dans la comédie de Johnson, et ils acquirent ainsi un public pour soutenir leur ouvrage. Le Satiromastix a disparu , le Poetaster est resté. C'est encore là pourtant une pauvre invention
dans son ensemble, quoique les détails soient souvent remarquables par la vigueur et le coloris du dialogue ; mais franchement ce genre d'ouvrage, où l'action et la vie manquent, où la froide convention tient lieu de tout, ne mérite à aucun titre le nom de comédie.
J'aime mieux la Femme silencieuse {the Silent Woman)^ quoique là encore on sente le travail et la pesanteur de cet esprit trop savant^ traînant au bout de chacune de ses périodes des charretées de souvenirs provenant des démolitions grecques et romaines, parmi lesquelles il a péniblement fouillé. Cette fois notre poète a eu l'heureuse idée de n'écrire ses cinq actes qu'après avoir fait choix d'un sujet. Ce sujet est celui d'une bluette, mais enfin il existe, et il sert à prêter une espèce d'animation aux personnages que l'auteur va mettre en jeu. Morose^ un gentilhomme qui n'aime pas le bruit (a gentleman that loves no noise)y c'est ainsi que le poëte le caractérise , et qui s'enferme derrière des murs épais pour ne pas entendre le bruit de la foule, les cris des marchandes d'oranges, les disputes des grooms et des cochers , imagine d'épouser une femme charmante^ que lui a vantée son barbier, laquelle ne prononce pas trois paroles en vingt-quatre heures. Cette femme se nomme Épicène (maudit soit ce nom grec dans une pièce où tous les personnages sont anglais I). Elle est d'accord avec le neveu de Morose pour jouer le rôle de muette et arriver à épouser l'oncle maniaque. Le barbier la présente. Elle ôte son masque, Morose est ravi de sa beauté. Il interroge le barbier en lui enjoignant de ne
répondre que par signes , en tirant la jambe. « Madame^ dit-il à la femme silencieuse, sentez-vous un choc soudain dans votre cœur à la vue de quelques parties de moi-même? » Épicène répond par des révérences. La joie de Morose est au comble. Il l'épousera. c Coupebarbe, s'écrie- tril en s'adressant à son barbier, je te donne pour rien le loyer de ta maison ! Ne me remercie qu'avec le mouvement de ta jambe. Je sais ce que tu voudrais dire : elle est pauvre et ses parents sont morts ; mais elle apporte une grosse dot, C!oupebarbe : c'est son silence. »
Après le mariage , changement complet dans les allures de la femme silencieuse. Elle ne tarit pas en paroles et en querelles : a Pensiez -vous, Monsieur^ avoir épousé une statue ou une marionnette, ou une de ces poupées de France dont les yeux remuent au moyen d'un fil de laiton ? — La voilà donc maîtresse chez moi! murmure le pauvre Morose. J'ai épousé une Penthésilée , une Sémiramis I j'ai vendu ma liberté pour une quenouille I » Morose maudit son infernal barbier : « Que ses fauteuils soient toujours vides, ses ciseaux rouilles, ses peignes couverts de crasse dans leurs étuis ! Qu'il en soit réduit à manger ses éponges au lieu de pain, et qu'il n'ait pour boisson que de l'eau de savon ! » Épicène amène toute une bruyante société de femmes et de galants chez son mari. On fait venir des joueurs de trompettes et des tambours pour égayer la fête ; on lance des toasts en l'honneur des vieux Bretons. Morose s'enfuit en se bouchant les oreilles. A peine remis de cette algarade, Morose con-
suite un docteur es lois et un théologien pour savoir s'il peut poursuivre en justice la rupture de son mariage. Le théologien est un ami de la maison, affublé d'une longue robe ; le docteur est le barbier Coupebarbe , rendu méconnaissable pour la circonstance. Ils concluent que le matrimonium est bon et parfait , à moins que l'honorable fiancé n'ait demandé à madame, en termes précis et devant témoins, si elle était virgo ante nuptias. Le dénoùment est bien inat* tendu. Le neveu de Morose vient remercier le faux docteur et le faux théologien de leur service. Son oncle lui a signé une allocation de cinq cents livres sterling sur ses domaines. Le mariage est rompu naturellement, car M"« Épicène... était un garçon 1
Sauf le mutisme et le garçon, cette petite fable est celle d'une vieille comédie italienne, dont Donizetti a fait, de nos jours, son opéra de Don Pasquale. Il est probable que Ben Johnson, qui n'était pas inventeur, on le sait, aura puisé à la même source.
Volpone ou le Renard et Y Alchimiste sont les deux comédies les plus célèbres de l'auteur de Silent Woman, Volpone fut représenté pour la première fois, au théâtre du Globe, en 1605. Ce Volpone est une exagération de la cupidité et de l'avarice. Ce n'est pas un homme, c'est un monstre. Toute la pièce roule sur les fourberies qu'il emploie pour augmenter ses immenses richesses, en faisant croire à chacun de ses visiteurs et de ses faux amis qu'il lui léguera tous ses biens après lui. Il se porte à ravir, et il se met au lit pour laisser croire à tous qu'il va trépasser. Son parasite
Mosca lui sert de compère dans tous ses tours, avec l'espoir de l'exploiter plus tard. Dès le lever du rideau, Yolpone est en adoration devant son coffre-fort : dc Bonjour au soleil et en même temps à mon or ! Mosca, ouvre ce sanctuaire, que je puisse voir mon saint ! Salut^ âme du monde et la mienne I La terre féconde, quand elle voit le soleil, longtemps désiré, paraître entre les cornes du Bélier céleste, est moins heureuse que moi quand j'admire ta splendeur, qui fidt pâlir la sienne !... Cher saint Richesse ! Dieu muet ! tu &is parler tous les hommes ; tu n'agis pas , mais tu les fais agir tous. Tu es le prix des âmes ; l'enfer luimême avec toi pour but vaut le ciel ; tu es la vertu, la renommée, l'honneur ; tu es tout (1) ! 9
Cette entrée en matière, écrite en fort beaux vers, est grande et énergique, mais déjà l'on se sent dans la convention et hors de la nature humaine. Nul avare n'a tenu de pareils discours à ses coffres. Celui de Plante, celui de Molière se gardent bien de les exposer ainsi ouverts à l'œil des profanes, et ce n'est pas au premier Mosca venu qu'Harpagon se confierait pour l'administration de sa chère cassette. Mais, dira-t-on, Volpone n'est pas un avare, c'est un homme avide. J'admets la nuance, mais l'imprudence de se confier à un drôle pareil à ce Mosca n'en est pas moins une
(t) ... Dear saint
Riches 1 the dumbgod! thatgiv'st ail men tongues ; Thou canst do nought, and yet mak'st men do ail things; The price of soûls; even hell, wih thee to boof, Is made wortli heaven. Thou art virtue, famé, Honour, and ail thingselse I...
faute dans la conduite d'un homme rusé, qui prend le nom du renard pour étiquette et pour emblème. Le premier attrapé au trébuchet de Yolpone est l'avocat Voltore , qui s'assied au chevet du faux malade , à qui il apporte en cadeau une belle pièce d'argenterie pour cultiver ses bonnes grâces. Au Vautour succède le Corbeau, le bourgeois Gorbaccio. « Comment va ton patron ? demande-t-il à M osca. — Plus mal qu'hier. — Dort-il? — Il sommeille. — Est-ce qu'il va se tirer d'affaire ? — Non. — Ah, bien! — Sa bouche est toujours ouverte et ses paupières pendent.
— Bien ! — Un engourdissement glacial roidit toutes ses jointures.— Bien ! Qu'est donc venu faire ici l'avocat Voltore ? — Il lui a fait cadeau d'un plat d'argent.
— Pour être son héritier? — Je ne sais pas, Monsieur.
— Moi, je le sais bien ; mais je l'en empêcherai. Vois, Mosca, j'ai apporté ce sac de sequins, qui pèse plus que son plat. — A la bonne heure, Monsieur, voilà un vrai médicament ! i!>
A peine Corbaccio est-il sorti, sur la pointe du pied, de peur d'éveiller le malade, voilà le Renard qui saute en gambadant hors de son lit. Il rit à se tordre. « Bonne canaille , laisse-moi t'embrasser ! i» dit-il à Mosca. Un troisième chasseur au testament apporte une perle. C'est le signer Corvino, qui a pour femme une flamboyante beauté^ dont la peau est plus blanche que l'aile du cygne, l'argent, la neige ou les lis ; une lèvre moelleuse, qui vous inviterait à un seul mais éternel baiser. Volpone veut la voir sous un déguisement, n paraît avec un masque sur les tréteaux des
baladins de la place St-Marc. Il débite un discours aux badauds , et leur vend de Thuile curative. Celia , la femme de Corvino, parait à sa fenêtre, attirée par le bruit; le charlatan promet de faire un cadeau magnifique à la première personne héroïque qui lui jettera un mouchoir. Un mouchoir tombe d'un balcon. Cest celui de la belle Celia. Le mari sort de chez lui Airîeux, et chasse les saltimbanques à coups de bâton. Mais Volpone est bien amoureux, et, quoique jaloux, C!orvino est capable de tout pour figurer sur le testament du moribond. Le rusé Mosca raconte à Gorvino que ses concurrents vont remporter s'il ne prend pas un grand parti, a Quel est ce parti ? — Voici : il y a eu une consultation de docteurs, dans laquelle on a décidé que, pour essayer de sauver Volpone, il fallait faire coucher dans sa chambre quelque belle fille , fraîche et vigoureuse. Je ne vous disque cela. Monsieur, ajoute le parasite, ils sont tous là se disputant la présentation. Un des docteurs, le signer Lupo, a offert sa fdle, une vierge, Monsieur ! Que voulez-vous ! il sait rétat de mon maitre, il sait que rien ne peut réchauffer son corps, sinon la fièvre (1); qu'aucun charme ne peut ressusciter son imagination. Et puis, Monsieur, qui le saura 7 d Ce qui le saura décide l'avide Corvino, qui conduit lui-même sa femme chez Voi-
ci) ••• A virgia, sir, ^hy alas
He knows the state ofs body, w hat it is ; That nought can warm his blood, sir, but a fever ; Nor any incantation raise his spirit...
Besides, sir, who shall know it ?...
pone. a Allons! lui dit-il, il n'y a pas à reculer, prenez votre parti, je l'ai décidé, cela sera... Si vous êtes loyale et vraiment ma femme, obéissez et respectez mon intérêt. — Avant votre honneur? — L'honneur I un mot inventé pour en imposer aux imbéciles. Qui le saura? » répète le mari, d'après la doctrine de Mosca (Who shall know it?).
La présentation a lieu. Volpone feint toujours d'être moribond. C'est approcher le feu d'une pierre ; c'est vouloir qu'une feuille morte reverdisse. Mais Corvino tient à ses idées; il s'esquive, laissant là sa femme et après avoir fermé la porte sur lui. La scène est violente, et je ne crois pas que sur aucun théâtre on en ait joué une aussi audacieuse. Mais celle qui lui succède n'est pas moins osée. Yolpone se trouve seul avec la charmante Celia, et il la tente par l'appât des richesses : m Vois ce coUier de perles ; chacune d'elles est plus pure que celle de Cléopâtre ; cette escarboucle surpasse en éclat les deux yeux de notre saint Marc. ]» Enfin, il la saisit, les yeux ardents, et il s'écrie : « Yieldj or Fil force thee I » (Cède, ou je te contrains par la force I) Bonario, le fils de Gorbaccio, entre heureusement dans la chambre à ce moment critique, et il sauve la belle Celia des suites de l'aventure. Plainte est portée par le libérateur et par Celia devant le tribunal de Venise. L'on voit le vieux Gorbaccio venir témoigner contre son fils, et l'infâme Corvino contre sa femme. C'est l'espoir de l'héritage qui déchaîne ces vices immondes. Un arrêt déclare Volpone innocent. Alors il fait courir le bruit de sa mort, et il laisse un
testament fictif, qui déclare Mosca son héritier. Caché derrière une tapisserie, Volpone jouit du désappointement de ses victimes. Mais une dernière plaisanterie à laquelle il se livre, celle de venir sous un nouveau travestissement se moquer des gens qu'il a si cruellement offensés^ le jette dans de nouveaux périls. Les faux témoignages de la première audience sont dénoncés aux juges ; le tribunal ordonne alors que tous les biens du mort entreront dans les caisses de l'État. Volpone est pris à sa propre ruse. Menacé d'un autre côté par son compUce Mosca, qui exige la moitié du magot pour se taire, le Renard n'a plus qu'une chance de salut. Il se démasque devant les juges ; mais le tribunal n'en persiste pas moins dans la confiscation des biens, et il envoie le coupable en prison.
Dans cet ouvrage, Johnson a donné carrière à toutes les violences de son esprit. L'âme humaine y est représentée sous son côté le plus abject et le plus odieux. C'est une couvée de serpents que cette collection de vices amassés là comme à plaisir. Tout en reconnaissant le grand mérite de l'exécution, on ne peut se décider à donner sa sympathie à de pareilles créations. L'auteur n'a pas cherché un seul instant le vrai, mais l'étrange et le bizarre. Quelle différence entre Johnson et les grands poètes dramatiques, comme Shakspeare ou Molière ! Comme chez eux on ne sent ni le travail ni la recherche I comme les sentiments naturels leur suffisent! comme tous leurs personnages ont leur raison d'être et leur logique imperturbable! comme ils savent rester humains , même lorsqu'ils touchent à
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l'héroïsme ! Dans aucun de ses ouvrages, Ben Johnson ne cherche la sympathie ni Tintérèt : on dirait qu'il n'en a pas l'instinct. La vertueuse femme du misérable Corvino pouvait assurément faire vibrer la corde sympathique si l'auteur l'avait voulu : mais comme il s'est gardé d'entrer dans ce domaine de l'intérêt, qu'il semble toujours éviter 1
Ce sont encore des escrocs exceptionnels que Johnson a mis en scène dans ce fameux Alchimiste que M. GifTord et quelques autres commentateurs ont beaucoup trop loué. C'est toujours le même système décousu de composition dramatique : une succession d'originaux qui défilent tour à tour, pour montrer ce que l'auteur appelle leurs caractères, et ce que j'appellerai, moi, leurs bizarreries ; c'est toujours un coquin qui varie ses procédés pour faire des dupes. En somme, pas de sujet, pas d'action, point de passion d^aucune sorte; par contre, pas d'intérêt et pas d'émotion. Comment une pareille pièce pourraiirelle avoir une valeur autre que celle de son style ? Mais au temps où l'on représentait V Alchimiste^ le public était sous le charme des choses merveilleuses que l'on racontait sur ces pratiques mystérieuses. Il y avait des croyants, il y avait des détracteui'S ; il y avait des illuminés, il y avait des firipons et des dupés. Londres retentissait encore des exploits du sorcier Dee et de ses deux acolytes, le lieutenant Kelly et le Polonais Laski. Subtil, Face et Dol Common reproduisaient ces fripons au naturel. Ils ouvrent la scène par une dispute de crocheteurs, où ils se jettent au visage les sobriquets les plus orduriers.
Subtil rappelle au faux capitaine Face que naguère il était laquais^ et celui-ci rappelle à son tour au docteur Subtil le temps où sa science d'escamoteur et de faiseur de dupes ne sufiSsait pas à lui fournir les loques qu'il portait sur son dos. La belle Dol Gommon, leur associée, qui veut s'interposer, est traitée de chienne et de canaille, et menacée de pendaison pour avoir lavé et rogné les écus du Roi.
Il est bien difficile aujourd'hui de trouver le moindre attrait dans la manière, trop facile, dont ce trio de bandits exploite la crédulité du marchand de tabac Drugger, qui veut savoir comment il doit orienter sa nouvelle boutique, ou le clerc d'avocat Dapper, qui veut une recette pour gagner à tous les jeux. La scène de Subtil avec les deux puritains, Ânanias etTribulation, est un nouveau hors-d'œuvre à ajouter à tous les autres.' Johnson se livre dans cette scène à toutes ses haines contre le puritanisme, a Quand vous tiendrez le secret de la pierre philosophale^ dit l'alchimiste aux deux têtes rondes, vous n'aurez plus besoin de prendre votre masque sacré pour obtenir que les veuves vous fassent des legs, ou que des épouses zélées volent leurs maris pour vous. »
Le dénoûment de cette collection d'actions insensées se fait par le retour du propriétaire de la maison abandonnée, où travaillaient clandestinement les al* chimistes ; ce propriétaire reconnaît son portier dans le fameux capitaine Face. Mais les coquins ont bouclé leurs malles, dans lesquelles ils ont entassé les pro* duits de.leurs vols, et, quand les sergents envahissent
la maison, Subtil et Dol Gommon ont couru chercher des dupes ailleurs.
Johnson attaque , avec une audacieuse énergie , les Puritains, dont il sent le pouvoir monter sur Thorizon, et il ne manque aucune occasion de les accabler, même dans le Triste Berger^ ou le Conte de Rohin Hood^ qui est pourtant une pastorale gracieuse, ou dans la Foire de la Saint-Barlhélemy^ où le puritain Busy dit à ses compagnons : a Ne regardez pas ces marchandises diaboliques, ]» et il précipite sur le sol, dans Texdës de son indignation, les bonshommes de pain d'épice, qu'il appelle des idoles de Baal. VEntrepôt des Nouvelles et les Fêtes de Cynthia sont des pièces écrites dans une gamme plus tempéréei Le fantastique et la mythologie font tous les frais de ce dernier ouvrage, où figurent Mercure, Echo, Hesperus et Cupidon, et qui est entremêlé de morceaux de chant et de danses. Sous le nom d'Asotus, un sot courtisan se fait initier aux belles manières du jour. Les mascarades symboliques des vertus et des vices se mêlent à la fête, qui Qnit par le triomphe des vertus et le divertissement qui célèbre ce triomphe.
Ben Johnson a écrit vingt-trois pièces d'un genre particulier, que l'on nomme des Masques. Ce nom de Masque, attribué à une espèce d'intermède allégorique^ composé pour la cour et exécuté par les seigneurs et les dames de la cour, vient de ce que jadis on ne le jouait jamais à visage découvert. Sous la Reine Elisabeth et sous son successeur, le Roi Jacques P% les Masques prirent un grand développe*-
ment. Ils furent même accompagnés quelqu^ois de parodies grotesques, appelées antimasques, ordinairement exécutées par les gens du palais, assistés d'acteurs réguliers. Parmi les principaux Masques de Ben Johnson il faut citer le Masque de Beauté (1605), le Masqua des ReineSy auquel prirent part la Reine, les comtesses d'Arundel, de Derby, de Bedford, d'Essex, de Montgomery, et myladies Windsor, Winter et Glifford. Le Masque d'Oberon, Prince des féeSj le Masque du Léthé, le Masque des Hiboux , ont aussi conservé quelque célébrité. Sous les deux règnes d'Elisabeth et de Jacques on fit de grandes dépenses pour ces Masques de cour. Il appert des livres du maître des Menus Plaisirs que l'on dépensa 4,215 livres sterling en six années pour ce seul chapitre. Dekker, Middleton et beaucoup d'autres auteurs écrivirent des Masques ; Shakspeare n'en fit pas un seul. Outre les Masques il y avait encore des divertissements (JEntertainments). Johnson écrivit le Divertissement du Roi Jacques^ pour le jour du couronnement de ce souverain ; celui des Deux Rois d'Angleterre et de Danemark (1606) ; celui du Roi Jacques et de la Reine Anne^ pour la prise de possession du comté de Salisbury (1607).
Johnson a laissé encore : the Devil isanass(le Diable est un dnej^ ouvrage dans lequel on trouve le lype de l'homme à projets, ayant inventé les gants de peau de chien et la fabrication d'un vin nouveau, fait avec des mûres sauvages ; the New Inn (la Nouvelle Auberge) ; the Magnetic Lady (la Dame aimantée); a Taie of tub (le Conte du tonneau); the Case is altered (le Cas est
changé), imitation de la Sportay de ritalien Gelli, qui elle-même était une imitation de VAulularia^ de Plaute. La première édition des œuvres (non complète) de Ben Johnson est de 1616 ; la seconde (complète), de 1692.
Le mouvement dramatique du xvi^ siècle , qui se lie étroitement en Angleterre à celui de la première moitié du xvii^', ne finit pas à Ben Johnson ; il est complété par une série d'auteurs, dont plusieurs ont un mérite réel et quelquefois un coin d'originalité incontestable. Ces auteurs sont Fletcher et Beaumont, Webster, Ford, Massinger et quelques autres. Nous allons les passer rapidement en revue dans le dernier chapitre de ce volume. *
CSHAPITRE XXIV
IVI* SIECLE ET COMiENCEiENT DU XVII*.
(suite)
La succession de ShaJcspeare. — Beaumont et Fletchcr.
Classement de leurs œuvres.
Cette pléiade d'auteurs dramatiques , née dans le rayonnement de Shakspeare et d'abord effacée par l'éclat de ce soleil, qui remplit tout le ciel de la poésie de son temps, commence à briller de sa propre lumière quand le grand astre a disparu de l'horizon. Ce ne sont pas des écrivains ordinaires que Fletcher et Beaumont, ces collaborateurs unis par les doubles liens du talent et de l'amitié, qui^ dans l'espace de quelques années, dotèrent les théâtres de Londres de cinquante-sept grands ouvrages, tragédies, comédies, tragi-comédies. Il faut compter aussi avec Webster, l'auteur de la Duchesse d'Amalfi et du Diable blanc ;
avec Massinger, que M. GifTord met au niveau de Shakspeare pour le style; avec Ford, que Charles Lamb place au premier rang parmi les poètes anglais de son temps.
Une partie de cette série d'écrivains procède de l'idée shakspearienne et la complète ; l'autre partie s'en éloigne à dessein, et se rattache à Marlowe. L'examen de cette période intéressante nous conduira jusqu'à la fin du règne de Charles P^, époque où les Puritains ferment tous les théâtres en Angleterre. Ben Johnson avait, dans ses comédies, raillé les Puritains ; les Puritains se vengèrent et persécutèrent les auteurs et les comédiens, qui s'enrôlèrent alors sous l'étendard royal pour occuper leurs loisirs. Quelques-uns moururent de faim. Shirley devint maître d'école et Lowin se fit gargotier. Nous verrons plus tard comment , à la Restauration, le théâtre national finit, et comment l'imitation française régna en souveraine dans le pays d'Hamlet et de Roméo. Après Shakspeare, Dryden ; après Webster, après Ford et Massinger, Nathaniel Lee, John Crowne et Thomas Shadwell.
La collaboration des auteurs, nous l'avons vu, n'est pas un fait moderne, puisque, dès le seizième siècle, nous la trouvons étabUe et très pratiquée en Angleterre. Les noms de Fletcher et de Beaumont sont inséparables; Ford partage quelquefois les travaux de Dekker et Webster; Massinger travaille à quelques ouvrages de Fletcher et Beaumont, comme il collabore par instants avec Middleton et Rowley.
La production de cette époque était excessive ; les
pièces se jouaient un petit nombre de fois; on les payait mal ; la pénurie des auteurs était grande , et le succès ne les garantissait pas delà misère. Les dédicaces elles-mêmes ne rapportaient plus que trente à quarante shillings, tant elles étaient nombreuses et par conséquent peu recherchées. La providence financière des poètes et des acteurs de cette période fut le fameux Philip Henslowe, directeur du théâtre de la Rose^ et auteur du journal de dépenses dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. Il leur prêtait sur gages, ou leur faisait de modestes avances en attendant la livraison d'un ouvrage commandé. Le registre d'Henslowe mentionne souvent, parmi les emprunteurs, les noms de Webster, de Dekker, de Middleton, de Thomas Heywood. Fletcher et Beaumont ne figurent pas dans les comptes d'Henslowe. Ils paraissent avoir été des poètes rangés et toujours à l'abri du besoin qui talonnait leurs pauvres confrères.
Francis Beaumont descendait d'une très ancienne famille normande de la conquête, établie dans le Leicestershire. Son père, John Beaumont, avait été maître des Rôles (master of the Rolls)^ et son père , l'un des juges de la cour du Common Pleas ou des causes civiles. Le père de Fletcher était évèque de Londres. Beaumont mourut à quarante-neuf ans, en 1615, et Fletcher, quoique le plus âgé, survécut dix ans à son collaborateur. C'était Fletcher, paraît-il, qui écrivait plus particulièrement le dialogue, et Beaumont qui coordonnait les plans. Le jugement de ce jeune homme était si net et si sensé que Ben Johnson le consultait souvent.
Shakspeare servit de guide aux deux illustres collaborateurs. Ils le suivirent dans le choix des sujets, dans le mélange alterné du comique et du sérieux , dans le mouvement de Faction et des caractères, dans l'énergie et le pittoresque de l'expression.
Quoique réussissant mieux dans le comique et dans le sentiment tempéré que dans le tragique proprement dit, Beaumont et Fletcher s'élèvent à la puissance des effets quand la situation le demande, et les portes de l'idéal ne sont pas fermées devant eux. La moralité des pièces n'est pas ce qui les préoccupe beaucoup ; elle est souvent douteuse , et la licence des mots vient ajouter à la portée fâcheuse de certains incidents. Leur excuse, c'est qu'au temps dont nous parlons c'était le ton généralement admis. Les expressions les plus crues passaient pour les plus naturelles, et nul ne se scandalisait au théâtre de ce qu'il entendit tous les jours dans les palais des grands seigneurs comme dans les rues. A la fin du siècle, et au commencement du siècle suivant, on ne connut pas mieux la décence, avec cette nuance pourtant qui sépare la grossièreté de la plaisanterie graveleuse. Nous verrons cette transition en examinant à leur date le répertoire de Wycherley, de William Congreve et des autres.
L'œuvre de Beaumont et Fletcher se divise en tragédies, comédies et tragi-comédies. Les tragédies sont le Loyal Sujet,l^Prophélesse, Bonduca^Rollo et Valentinien. Bonduca fut refait au xviii^ siècle par Golman, et le Loyal Sujet par Shéridan. RollOj duc de Normandie, est, par exception, un tissu de meurtres et d'atrocités
dans le genre de Kid. Valentinien seul répond à la réputation de nos auteurs, quoique le sujet se rapproche encore de cette école exagérée qui croyait ne pouvoir arriver au dramatique qu'en ensanglantant la scène à tout propos. Valentinien viole la femme de son général Maximus. La pauvre Lucina dénonce le forfait à son mari et se tue après cet aveu. Maximus attend le moment de la vengeance et fait empoisonner l'Empereur, auquel il succède ; mais Eudoxie, la veuve de Valentinien, empoisonne à son tour Maximus dans un festin.
La scène du premier empoisonnement , celui de TEmpereur Dioclétien, est composée avec une vigueur sauvage qui émeut profondément. Le César moribond demande à boire pour éteindre le feu qui le brûle : a Donnez-moi une eau plus froide que la neige. Je voudrais que le Danube me traversât le corps. J'ai en moi cent enfers, cent bûchers en flammes pour mesfuné* railles. Donnez-moi dés éventails pour rafraîchir mon front. » Quand on amène devant l'Empereur Tesclave qui lui a servi le poison, cet esclave se rit des tortures qu'on lui prépare, car il a pris le même toxique ime
heure avant de le présenter au souverain. Les bourreaux n'auront pas le temps d'arriver. Aux cris de souffrance que jette Valentinien, le stoïque esclave ré* pond : oc Ce que tu éprouves n'est rien encore I Attends et regarde-moi... Je suis un feu vivant : tout à l'heure tu vas me ressembler 1 Tremble, monstre I redoute les justes Dieux I Moi j'ai la paix I » Et l'esclave tombe inanimé. Les tortures du César augmentent, et bientôt il
roule lui-même auprès du corps de Tesclave, en murmurant ces mots : « Je suis mortel ! »
Les Deux Nobles parents^ qu'on a voulu attribuer à une collaboration accidentelle de Fletcher avec Shakspeare , et cela sur la foi d'un libretto de l'époque , qui joint, en effet, les deux noms sur sa première page, sont probablement de Fletcher seul. Cest une de ses meilleures œuvres dans le genre sérieux.
Parmi les principales tragi-comédies des mêmes auteurs , il faut citer d'abord Roi et non Roi , ouvrage durement critiqué par Rymer, qui, du reste, ne fut pas beaucoup plus tendre pour le grand Shakspeare. L'ouvrage ne fut pas joué pour cela avec moins de succès au Globe et à Blackfriars. PhUaster est considéré comme l'une des bonnes tragi-comédies des deux collaborateurs, n fut repris plus tard avec quelques remaniements deColman, pour en faire disparaître les trop scandaleuses âpretés. C'est une création vigoureuse, mais forcée et hors nature. Ëuphrasia, déguisée en Bellario , n'est, après tout , qu'une copie de la Viola , qui, elle-même, n'est qu'ime imitation de l'espagnol. On reprit aussi le Noble Gentleman^ avec des changements de Durfey, sous le titre de la Promotion des fous. Citons encore le Voyage de mer^ espèce de contrefaçon de la Tempête de Shakspeare ; la Reine de Corynthe; une Femme pour un mois^ sujet tiré de l'histoire de Don Sanche VIII, Roi de Léon.
Parmi les comédies pures, qui sont le plus brillant côté de Beaumont et Fletcher, l'une des plus amusantes est sans contredit Esprit sans argent , pièce restée
longtemps au répertoire des théâtres de Londres. Le personnage de Valentine, qui renonce à tout son patrimoine pour vivre de son esprit, est plein d'humour et de fantaisie. La Femme dédaigneuse passe encore pour Time des bonnes comédies de nos auteurs; elle fut beaucoup jouée et souvent reprise avec de grands applaudissements. La Fille au Moulin obtint aussi un succès de reprise au théâtre du Duc d'York, dans les premiers temps de la Restauration. Ce sujet est emprunté, partie à im roman espagnol de Gerardo, partie à Belleforest. Schlegel vante avec im certain enthousiasme le Chevalier de V ardent pilon. C'est une espèce de charge des poëmes et des romans de chevalerie, dirigée principalement contre la Reine des Fées de Spencer. Cette parodie a deux compères, comme nos vaudevilles modernes, un épicier et sa femme, qui, mécontents de Tafiiche du théâtre, arrivent sur la scène et demandent que Ton joue une pièce en l'honneur de la classe honorable des marchands. Us exigent de plus que, dans cette pièce, leur apprenti Ralph représente le principal personnage. La représentation a lieu dans les conditions indiquées, et les lazzis des deux bons bourgeois, qui interpellent à chaque instant les acteurs^ font tout le sel de la comédie. Nos théâtres de genre ont vécu cinquante ans sur cette idée, qui, aujourd'hui, a fait son temps, il faut l'espérer.
Sur le second plan viennent les comédies suivantes : le Pèlerinage de V Amour ^ tiré d'une nouvelle de Cervantes et un peu aussi du New Inn de Ben Johnson; la Jolie Servante de V auberge^ le Petit Avocat français ,
le Double Mariage, le Fat y le Frère aîné^ le Curé espagnol et le Promeneur de nuit. Ajoutons à cette liste déjà longue la Bergère fidèle, pastorale née du Pastor fido de Guarini, ouvrage plein de grâce et de fantaisie dans les détails.
Le répertoire de Beaumont et Fletcher conserva longtemps sa vogue. Sous Charles P^ et sous Charles II, on joua, si l'on en croit Dryden, deux de leurs ouvrages contre un de Shakspeare.
JFoltn Urebster.
Retour au genre de Marlowe ot de Kid.
John Webster fut le collaborateur de Dekker, de Marston et de Rowley, comme Fletcher fut celui de Beaumont. On ne sait pas le nom de toutes les pièces auxquelles il travailla en commun avec ses amis ; on est sûr pourtant de sa participation au drame de Dekker intitulé la Fameuse Histoire de sir Thomas Wyat^ où figure le touchant personnage de Jane 6rey. Il écrivit seul le Diable blanc, ou la Tragédie de Gior*
dano Ursini^ duc de Bracdano^ avec la vie et la mort de Vittoria Corombona^ la fameuse courtisane vénitienne. La Duchesse d'Amalfl est également de lui seul ; ce sont ses deux ouvrages préférés. Une tragicomédie de Webster porte le titre suivant : le Procès du Diable^ ou Quand les Femmes vont en justice, le Diable est bien affairé. Il donna aussi une tragédie ^Appius et Virginie^ et, avec Rowley, la Merveille de Thrace^ que publia Kirkman après la mort des auteurs. A Cure for a cuckholdy comédie dont le titre indique assez la légèreté, complète l'œuvre de Webster, qui n'est pas très nombreuse ; mais le Diable blanc et la Duchesse d'Amalfi ont suffi pour perpétuer la mémoire de cet écrivain, qui a tous les défauts et toutes les qualités de son école. Ces deux derniers drames ont été traduits en français par M. Ernest Lafond. On y retrouvera la crudité et les violences de l'école de Christophe Marlowe et de ses imitateurs, mais aussi beaucoup d'énergie et de passion. La route de Shakspeare est ici tout à fait abandonnée. Il y a un recul prémédité jusqu'au Juif de Malte et à la Tragédie espar gnole. Les coups de théâtre inattendus, les tueries, empoisonnements, étranglements et autres moyens capables de surexciter la fibre populaire, sont semés là d'une main prodigue. L'action ne languit point dans ces deux pièces ; elle marche au pas de course et va de surprise en surprise, de catastrophe en catastrophe. L'auteur ne cherche pas un seul instant à intéresser le public à ses personnages : il veut l'étonner, le terrifier,
et il y parvient par les invraisemblances et les horreurs n. S3
qu'il prend plaisir à accumuler. Dans le Diable blanc^ par exemple, on voit une femme mariée, Vittoria Corombona, vendue par son frère au duc de Bracciano. Ce frère répond à sa mère, qui lui reproche son in&mie, qu'il lui faut bien gagner l'argent qu'elle ne peut lui donner. La digne sœur de ce frère complaisant décide le duc amoureux à se défaire de sa femme et de son mari à elle, afin de lever à toujours les obstacles qui les séparent. Accusée de meurtre, Vittoria, ou le Diable blanc, est traduite devant le tribunal et con* damnée à une réclusion perpétuelle. Elle trouve moyen de s'échapper du couvent, de gagner la frontière et d'épouser le duc. Mais dans la retraite où ils se sont réfugiés, ils rencontrent la mort, qui leur est donnée par deux estafiers du duc de Florence, lequel venge ainsi le meurtre de la duchesse Isabelle, sa sœur. Le duc meurt donc ; il meurt consumé par un poison dont on a enduit la visière de son casque. « Un armurier! s'écrie-t-il ; arrachez-moi ma visière ! Ma cervelle est en feu ! Oh I ce poison est un présent du Grand-Duc de Florence! »
n devient fou de douleur. Il repousse sa femme, la belle Vittoria Gorombona, cette adultère au front d'airain, la cause de tous ses malheurs, n Ses cheveux , dit-il en riant aux éclats, sont saupoudrés de poudre d'Ârras, comme si elle avait forniqué dans un sac de farine. i> Il chasse le prêtre qui lui apporte les consolations de la religion : « Renvoyez le, il est ivre. Ces gens d'Église, quand ils ne sont pas solides sur leurs jambes, vous ont des arguments terribles. » Deux ca-
pucins, demeurés auprès de lui, abaissent les capuchons de leurs robes, et se font connaître au moribond pour deux de ses mortels ennemis, chargés de venger le trépas de la duchesse Isabelle. « Démon de Braccianol crie l'un , tu es damné à perpétuité! — Assassin de ta femme I dit l'autre, toi qui avais des provisions de substances vénéneuses, et qui meurs à ton tour empoisonné par nous, m'entends-tu? je suis le comte Lodovico. — Et moi, Messer Gasparo. Tu vas crever comme un misérable coquin! — Et tu seras oublié avant la fin de ton oraison funèbre I »
Le duc appelle à son secours. « Ah ! vous voudriez bavarder! lui dit le comte. Tenez, voici un nœud d'amour que vous envoie le duc de Florence. — Estce fait? — La mèche est éteinte. — Messeigneurs, dit ensuite le faux capucin aux gentilshommes qu'il fait entrer dans la chambre, Messeigneurs, le duc est mort. Paix à son âme! »
Le meurtre de Vittoria Gorombona par la main de son frère est plus effrayant encore. Le misérable qui l'a vendue au duc, puis qui a fait disparaître par un double assassinat le mari de sa sœur et la duchesse Isabelle, première femme de Bracciano, se présente chez Vittoria armé de deux pistolets. Il a, dit-il, juré au duc mourant qu'il ne lui survivrait pas, non plus que sa veuve. Il invite sa sœur à diriger contre lui l'un des pistolets et l'autre contre elle-même, afin qu'ils puissent mourir ensemble. Gomme de raison, Vittoria,
qui n'est pas une novice, tire sur son frère et s'épargne
elle-même avec le plus grand soin. Lorsque le misé*
rable Flaminéo est tombé : « 0 le plus maudit de tous les démons, lui dit-elle, te voilà pris dans tes propres filets. Je foule aux pieds le feu qui devait être ma destruction. ]> Et, avec l'aide de son esclave noire, elle insulte le cadavre du mourant. Mais le mourant n'est pas mort ; il n'est pas même blessé ! Les deux pistolets ne contenaient pas de balles. Il tire des pUs de son manteau deux autres pistolets qui vont servir à puiiir Fingratitude et la félonie.
Aux cris que poussent les femmes menacées par Flaminéo, les deux capucins qui ont assisté à la mort du duc accourent, jettent leurs frocs, tirent leurs épées et se font connidtre pour les vengeurs de la duchesse Isabelle. Vittoria Corombona et son frère, au lieu de mourir l'un par l'autre, périssent tous les deux sous les coups des nouveaux venus. « Mon plus grand péché était dans mon sang, s'écrie le Diable blanc , et c'est mon sang qui le paye ! Mon âme est comme un vaisseau battu par la tempête et poussé par les vents je ne sais OUI d
Et Flaminéo, non moins impénitent que sa sœur, dit à son tour : « C'est peine perdue de regarder le del ! Je n'ai pas besoin de cloches pour sonner ma mort. Résonne , tonnerre, et résonne haut pour me dire adieu! »
Si l'on fait la part de l'exagération des sentiments et de l'expression forcée par laquelle ils se traduisent , cet ouvrage du Diable blanc est d'ime vigueur peu commune. Les farouches caractères qui traversent cette action fiévreuse s'accusent et se soutiennent
jusqu'à la fin. Le style de la pièce est âpre et concis, et sillonné çà et là d'éclairs sinistres.
£n dramatisant la nouvelle de Bandello, qui raconte la tragique aventure de la duchesse d'Amalfi, Webster Ta empreinte des teintes les plus sombres. Rien d'effroyable comme cette scène de l'assassinat de la pau* vre duchesse ordonné par ses deux frères , Ferdinand comte de Galabre et le cardinal. La duchesse a, sans consulter ses frères, épousé secrètement Antonio , son intendant. C'est pour cela qu'elle va périr. On l'enferme d'abord, et, pour échapper à la captivité, elle veut se laisser mourir de faim. « Souvenez- vous que vous êtes chrétienne ! lui dit son geôlier. — L'Église ordonne le jeûne, répond-elle, je jeûnerai jusqu'à la mort ! :s> On lui annonce ensuite que ses frères ont résolu de lui donner un divertissement, et on introduit chez elle tout un hôpital de fous, parmi lesquels on la condamne à vivre : c'est d'abord un tailleur anglais à qui la cervelle a sauté à force de chercher des modes nouvelles , puis un chambellan mis hors des gonds par l'étude des salutations et des courbettes , puis un faiseur de projets qui veut incendier la terre avec une lentille d'un diamètre pyramidal, enfin un héraldiste qui fait d'anciens gentilshommes en leur donnant pour cimiers des tètes de bécasses sans cervelle.
Ce moyen, tenté pour faire perdre l'esprit à la prisonnière, n'ayant pas de résultat, on annonce à la duchesse qu'elle et ses enfants vont mourir. On apporte devant la malheureuse la bière qui doit renfermer son corps , et on lui chante les litanies funèbres. Les exécuteurs
paraissent. La duchesse ne s' effraye de rien, et la torture morale n'a aucune prise sur cet esprit résigné. « Disposez de mon souffle comme vous l'entendrez! ditelle à ses bourreaux. Serrez la corde fortement , car vos efforts m'ouvriront le ciel. Dites à mes frères, lorsque vous m'aurez couchée dans le cercueil, qu'ils peuvent manger en paix. » Alors elle s^agenouille et prie. Et avec elle on étrangle ses quatre enfants. « Vous ne pleurez pas ? dit Borsola , le chef des estafiers , en s'adressant à son maître le duc Ferdinand. Les autres péchés ne font que parler, mais le meurtre crie ! L'eau pénètre la terre , mais le sang monte et sa rosée humecte le ciel! — Elle est morte jeune..., » murmure froidement le duc en contemplant le cadavre de sa sœur.
Voilà bien du sang ; mais tout n'est pas fini là.
Ce comte de Galabre , l'un des deux assassins de la duchesse, devient fou à l'acte suivant. Il est gardé à vue par le cardinal , son frère et son complice, qui veut l'empêcher de révéler le meurtre. Ce meurtre, le cardinal le révèle pourtant de lui-même à sa maltresse ; mais, ayant vu la faute qu'il a commise^ il exige que Julia jure le secret en imprimant ses lèvres sur le saint Évangile. Le livre du cardinal est enduit d'un poison subtil : Julia expire quelques instants après , et l'imprudence du prince de l'ÉgUse serait réparée, si Borsola , qui était en secret l'amant de JuUa , n'avait assisté à cette scène , du fond d'un cabinet où la courtisane l'avait caché .
Borsola sort donc du cabinet. Borsola^ que tous ces
THÉÂTRE ANGLAIS. — XVI« ET XVll® SIÈCLES. 503
meurtres fatiguent, veut en finir en tuant son complice le cardinal. Un combat s'engage entre ces deux misérables : le cardinal tombe blessé à mort et Borsola triomphe. Mais le comte de Calabre , le fou , arrive sur la pointe du pied et frappe de son épée l'estafier, qui tombe à son tour. Antonio a aussi été tué par Borsoia dans une scène précédente. Cette boucherie ne laisse en vie qu'un des enfants nés du mariage de la duchesse avec son intendant. L'enfant recueilli par le marquis de Pescara succédera aux droits de sa mère.
Ni Marlowe , ni Kid , ni les novellieri italiens, n'ont jamaispoussé plus loin l'amour de l'horreur tragique. Au milieu de ces excès on ne peut cependant s'empêcher de louer l'énergie avec laquelle ces caractères sont tracés. C'est une nature surhumaine, dont les proportions rappellent les sculptures colossales de certains monuments ; mais un éminent artiste a pu seul tailler ces blocs, faire saillir ces muscles, écheveler ces têtes puissantes , créer enfin ces monstres merveilleux qui portent dans l'âme du spectateur un étonnement et un trouble dont il ne peut se défendre.
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C'est encore un poète dramatique de grande race que cet auteur infortuné nommé Philip Massinger, dont la vie s'écoula dans Tobscurité et dans la pauvreté, qui mourut presque oublié, et dont le registre d'une église constata brièvement la disparition par ces mots laconiques : n Aujourd'hui 17 mars 1640 est décédé Philip Massinger, un étranger. » Le sacristain voulait dire par là que le défunt n'était pas de la paroisse qui se chargea de l'enterrer. La première mention que nous trouvons de Massinger, c'est le journal de Henslowe qui nous la donne. Il figuré , dans ce livre des misères des poètes, pour un emprunt de cinq livres sterling, en compagnie de deux auteurs-acteurs , Nathaniel Field et Daborne , solidaires de la dette. Massinger vécut toujours isolé, travaillant sans cesse pour gagner son pain, menant une vie sobre et réglée, et évitant les tavernes, où ses confrères passaient leur joyeuse existence entre un pot d'ale et une bouteille de vin des Canaries. On a de lui dix-sept pièces imprimées, six tragédies (par ce mot tragédie on doit toujours entendre une pièce qui finit avec une ou plusieurs morts), cinq tragi-comédies, cinq comédies et une comédie historique. Onze autres pièces sont restées
manuscrites, et, parmi ces onze ouvrages, huit ont été détruits par l'ignorance d'un cuisinier de l'acquéreur propriétaire, M. Warburton, qui en employa les feuilles à envelopper les pâtisseries qu'il mettait au four, suite naturelle de la mauvaise chance qui poursuivit le pauvre écrivain.
A la manière de ses prédécesseurs et des dramatistes anglais de son temps, Massinger prend les sujets de ses drames dans les novellieri de la Péninsule , et il arrive, comme eux, aux extrêmes limites du tragique ; mais ce défaut est corrigé chez lui par des scènes de grâce et des combinaisons ingénieuses. Les plans de ses pièces sont beaucoup mieux entendus que ceux de Beaumont et Fletcher, et que ceux de John Webster. Il peint merveilleusement les souffrances de la vertu et ses luttes. Il arrive ainsi à jeter de l'intérêt au milieu des terribles aventures qu'il retrace.
Sa comédie vise à la satire, ainsi que celle de Ben Johnson. Elle flétrit comme avec un fer rouge Tavarice, la tyrannie et les lois injustes d'une société faite d'exceptions et de partialité. Elle n'épargne ni les courtisans ni les égoïstes bourgeois, et elle venge la pauvreté des tribulations et des affronts auxquels elle est en butte. Le comique de cet auteur est toutefois inférieur à son génie dramatique; il pousse trop souvent le plaisant jusqu'à la charge. Il est trop avare, en outre, de ces mots d'esprit que l'on rencontre si souvent dans Shakspeare et dans quelques-uns de ses successeurs. Le langage de Massinger est en général harmonieux et abondant, pas trop chargé de métaphores, et d'un
goût plus raffiné que celui de ses contemporains^ malgré une légère tendance à la déclamation. M. Henri Hallam , dans son Introdttction à la littérature de V Europe^ regarde Massinger, dans le genre sérieux, comme le second écrivain dramatique de TAngleterre, après Shakspeare; dans la comédie, il le place beaucoup au-dessous de Ben Johnson.
M. Hartley Coleridge, auteur d'une excellente Introduction au théâtre de notre poète, nous apprend que, si Massinger fut si longtemps oublié dans sonpays, c'est faute d'une édition de ses œuvres. Nicolas Rowe, ajoute-t-U, en prépara ime; mais il ne la publia point, par d'excellentes raisons connues de lui : c'est qu'il lui avait pris le sujet de sa Belle Pénitente^ qui n'est autre chose que la Dot fatale^ l'une des meilleures pièces de Philip Massinger. C'est surtout dans le développement des caractères que brille le talent de Massinger, et à cet égard M. Hallam lui accorde la supériorité sur Fletcher et même sur Johnson , quoiqu'il ne reconnaisse pas chez lui une grande variété de types.
Les tragédies de Massinger les plus estimées sont : le Duc de Milan^ la Dot fatale et le Combat contre noture. La Vierge martyre n'est qu'un souvenir peu original des anciens Mystères. Parmi les tragi-comédies, la plus ingénieuse est la Peinture^ dont Alfred de Musset a fait la Quenouille de Barberine^ en amoindrissant le sujet ; Une vraie Femme vient immédiatement après, puis VEsclave.
Les comédies qu'on relit encore sont : New Way ta pay old debt$ (Nouvelle Manière de payer les vieilles
dettes) y et CityMadam^ pièce jouée à Blackfnars. Le rôle de Sir Giles Overreach est resté un type de la comédie anglaise, et il contribua beaucoup à la célébrité de la Nouvelle Manier e de payer les vieilles dettes. M. Giiford préfère, toutefois, à cette comédie celle de City Madam^ où il admire surtout le personnage, magistralement dessiné, de Luke Frugal, frère du marchand Sir John.
La tragédie du Duc de Milan^ jouée à Blackfîîars, est empruntée à l'historien Guicciardini, et la partie romanesque du sujet n'est autre chose que la catastrophe de Marianne, tirée de VHistoire des Juifs de Josèphe, et appUquée au duc Sforza et à la duchesse Marcella, sa femme. La Dot fatale^ la plus violente des tragédies de Massinger, contient des scènes très émouvantes, et offre une succession de caractères dramatiques et comiques combinés et suivis avec une perspicacité très grande et une très riche invention. Ce fils qui offre sa liberté comme caution de la dette de son père mort, et qui obtient à ce prix, des créanciers qui ont fait une saisie-arrêt sur le corps, de le laisser enterrer dans le monument de famille ; ce président de cour qui, dans l'admiration que lui cause la piété filiale de Charolais, paye la dette sacrée du jeune homme, et lui ofire sa fille en mariage ; cette fille, peu digne d'un si vertueux père, qui se donne à un fat, et provoque ainsi la terrible vengeance de son mari ; la condamnation de sa fille coupable prononcée par le vieux magistrat, sommé de juger, non pas au nom de la loi, mais au nom de sa conscience, le ch&timent im-
médiat que reçoit Beaumelle, par le poignard de son époux outragé ; toutes ces péripéties, en dépit de leur violence, attachent fortement le lecteur, et^ au temps où la pièce fut représentée, elles devaient émouvoir profondément les masses. Aujourd'hui on les trouverait, avec raison, un peu trop sanglantes.
Je n*ai pas un grand enthousiasme pour VEsdavej qui contient de bonnes parties, mais qui finit misérablement. En revanche, the Picture (le Portrait) me parait une charmante comédie, dans le genre aimable et galant que créa en Espagne Lope de Vega, et que perfectionna Calderon.
On voit dans cette pièce Mathias, un mari imprudent, qui, pendant son absence du toit conjugal, emporte avec lui un portrait magique, où il pourra voir à toute heure du jour, au moyen de teintes jaunes et noires que doit prendre la peinture , si sa femme lui est fidèle, si Ton attaque sa vertu, si elle résiste et à quel point elle résiste. Le portrait reste limpide, et le mari se vante partout de son bonheur. La Reine de Hongrie, jalouse de voir une telle constance dans un homme, envoie deux de ses courtisans au manoir de Mathias, qu'elle retient pendant ce temps auprès d'elle, et elle s'efforce de le séduire et de le faire succomber à la tentation. Quand la femme du seigneur Mathias apprend que son mari est resté auprès de la Reine, avec laquelle il parait en parfaite intelligence, elle fait la coquette à son tour, et le portrait magique traduit par ses diverses colorations en jaune et en noir le danger que court la vertu de la dame jalouse. Le mari
revient alors dans son castel, amenant avec lui le Roi, la Reine et tous les gentilshommes de la cour de Hongrie. Il veut surprendre sa femme et la répudier. Mais il est contraint de tomber à ses pieds quand il voit les deux courtisans de la Reine, qu'il a crus ses heureux rivaux, vêtus en femme, et filant une quenouille pour obtenir le pain nécessaire à leur subsistance.
a Mon excellente Sophial s'écrie alors Mathias^ ici, en présence du Roi et de la Reine, je vous demande pardon et je vous embrasse comme un grand exemple pour les siècles futurs. i>
Et la vertueuse Sophia dit à la Reine :
« Vous voyez comment j'ai guéri vos serviteurs. Ils ont appris chacun un métier et n'ont payé pour leur apprentissage que la faim et la soif. Ils peuvent maintenant marcher seuls, et je les abandonne à euxmêmes. i>
^•Iin Ferd.
John Ford, qui écrivit avec V^Tebster un drame, aujourd'hui perdu, intitulé le Meurtre d'une mère par son fils, prit de son collaborateur le goût du genre sanglant, et le poussa aussi loin que l'aurait pu faire Marlowe lui-même ou l'auteur de la Tragédie espa-
gnole. Ford était pourtant un gentleman de profession (a professional gentleman) ; c'est ainsi que le qualifie
M. Hartley Goleridge^ son biographe. En étudiant le droit, il occupait ses loisirs à fréquenter les théâtres, les auteurs et les comédiens. Il se passionna pour la poésie et la littérature dramatique, et il travailla, sans se nommer d'abord, aux pièces de quelques auteurs en vogue, ainsi que c'était l'usage pour les commençants ; on l'admit ensuite comme collaborateur en titre. H fit avec Dekker deux pièces, aujourd'hui perdues, le Chevalier des fées et le Marchand de Bristol; puis encore, avec Dekker, le Masque morale ou le Favori du soleil^ et, en 4623, avec Dekker et Rowley, la Sorcière d'Edmonr ton. On put croire un instant, lorsque John Ford, en 1629, fit jouer, à Blackfriars, puis au Globe, sa pièce intitulée la Mélancolie de V amant {the Loveras Melancholy\ qu'il allait délaisser le chemin battu de la tra<* gédie exagérée pour revenir au genre gracieux et tempéré, dont Shakspeare avait donné de si charmants modèles. L'ouvrage fiit représenté la môme semaine que la Nouvelle Auberge ^ de Ben Johnson, et sur le même théâtre. La pièce de Johnson fiit accueillie par des sifQets, et celle de Ford obtmt un succès éclatant. La mauvaise humeur du vieux poëte alla jusqu'à accuser son jeune rival d'avoir dérobé son Lover's Melancholy dans les papiers de Shakspeare, avec la connivence de Heminge et de Gondel.
Cinq années s'écoulèrent, et John Ford, tout à ses travaux de légiste, ne donna pas signe de vie comme auteur dramatique. Enfin, il reparut sur la scène du.
Phénix, en 1633^ par un drame portant ce singulier titre : Tispity she's a whore {C est pitié qu'elle soit une. . . catin). Le drame est dédié au comte de Peterboroug. L'auteur prétend, dans sa dédicace, que la gravité du sujet doit aisément faire excuser la légèreté du titre. L'étiquette du sac n'est rien, en effet, comparée à ce que le sac contient. Ce drame n'est qu'un long et complaisant développement de l'amour incestueux d'un certain Giovanni, fils de Florio, citoyen de Parme, pour sa sœur Annabella. Giovanni cherche à prouver à son confesseur que cette tradition d'éloignement, qui doit exister entre frère et sœur, n'est qu'une convention tout humaine , et qu'avoir reçu la naissance du même père et de la même mère n*est qu'une raison de plus pour s'attacher de plus près l'un à l'autre. Giovanni est un doctrinaire en libre pensée ; seulement il est plus logique que ses confrères. Si, en effet, il n'existe ni Dieu, ni conscience, ni bien, ni mal^ ni devoirs, qui donc pourrait empêcher l'homme de se livrer à ses mauvais instincts, comme les autres brutes ? Qui lui interdit de convoiter le bien d'autrui , de s'approprier ce qui est à ses semblables ? Puisqu'il n'y a rien que la matière insensible et aveugle, à quoi bon ces subtilités ? Cette thèse est au fond de la pièce de Ford, quoiqu'il n'ait pas eu l'intention préméditée de l'y mettre. Le malheureux Giovanni va jusqu'au bout dans sa négation absolue. S'il a le droit d'aimer sa sœur, pourquoi, lorsqu'on l'a mariée à un autre, n'aurait-il pas le droit de l'assassiner? C'est ce qu'il fait bel et bien, toujours en vertu de ses principes, (r Donne-moi un autre bai-
ser! — Pourquoi? — Pour que tu meures dans un baiser! (iï la poignarde.) — 0 mon frère! mourir de votre main ! 0 ciel ! pardonnez-moi mes péchés ! »
Toujours logique et conséquent avec ses principes, Giovanni parait devant son père, apportant au bout de son épée le cœur d'Ânnabella, et il raconte tous ses crimes. Le vieillard succombe à sa douleur. Soranzo, le mari d'Ânnabella, se précipite alors sur le scélérat pour le punir, mais il reçoit la mort ; Giovanni est enfin tué par des bandits, accourus au signal donné par Vasquez, le valet de Soranzo.
Le Sacrifice de Vamour^ joué au Phénix de Drury- Lane, et le Coeur brisé j joué à Blackfiiars, complètent la série des lugubres tragédies de Ford, dans le goût des anciens dramatistes. La première de ces pièces est l'amour platonique d'un jeune homme, Fernando, avec Bianca, duchesse de Pavie. Quoique les amants ne soient coupables, cette fois, que de s'être récité de longues élégies passionnées, le drame n'en finit pas moins par le trépas de la duchesse, que poignarde le duc son mari ; quant à l'amant et à l'époux, tous deux se suicident. Le Cœur brisé est la plus renommée de toutes les pièces de John Ford. Le sujet se compose de plusieurs actions, assez peu liées l'une à l'autre. On ne sait d'abord si l'héroïne de la tragédie sera Penthea, la sœur d'Ithoclès, ou Euphranéa, la sœur d'Orgilus, ou enfin Galantha, la fille du Roi de Laconie. Ce n'est qu'au 3°** acte que le drame prend une allure nette. Penthea, dans une charmante scène, pleine de grâce et de délicatesse, fisdt entendre à la fille du Roi qu'un
simple oflBcier, son frère Ithoclès, est amoureux d'elle et qu'il mourra s'il n'obtient pas un regard. La princesse répond froidement à son amie : a Vous avez oublié que j'ai encore un père. Votre réprimande est dans mon silence. )> À l'acte suivant, Calantha, sans avouer qu'elle partage Tamour d'Ithoclès, calme son désespoir en laissant tomber devant le jeune homme une bague, qu'elle lui permet de ramasser et qu'il dispute au fiancé delà princesse. Son bonheur est troublé par la mort de sa sœur Penthea, qui se laisse mourir de faim , en reprochant doucement à son frère d'avoir refusé d'accorder sa main à Orgilus, qu'elle aimait, a Hélas! comment a-t-elle quitté la vie? — Elle demanda de la musique et nous pria de chanter un adieu à la vie et à ses douleurs. Son dernier soupir nous envoya ces paroles : 0 cruel Ithoclès ! OrgUus, pauvre outragé ! Alors elle baissa son voile et mourut. »
L'amant de Penthea, Orgilus, renvoie les femmes de la morte, et, resté seul avec Ithoclès, il le poignarde. Après cette exécution il va , lui-même , annoncer le meurtre à la fille du Roi, devenue tout à coup Reine de Laconie par la mort subite de son père. Calantha révèle alors, pour la première fois, toute la violence de son amour, jusque-là contenu. Elle fait apporter le cadavre d'Ithoclès. « Chère ombre de mon époux fiancé ! s'écrie-t-elle, soyez tous témoins, je mets à son doigt l'anneau royal. La mort ne nous séparera pas ! Il convient aux femmes vulgaires de traduire par des cris les douleurs auxquelles elles veulent survivre. Ce