Journal de Physique, année
MOUVEMENT
Aigrettes électriques. — On a imaginé une jolie expérience avec des fils de verre, aussi fins que des cheveux, liés par un bout de manière à former une aigrette. On place cette aigrette sur le conducteur d’une machine électrique, ou bien une personne isolée tient une de ces aigrettes dans sa main. Dès qu’on vient à l’électriser, tous les tils de l’aigrette divergent entre eux et prouvent ainsi la réalité de la répulsion électrique. Quand une personne, non isolée, en approche, par exemple, le doigt, on voit aussitôt tous les fils de l’aigrette se courber vers lui, et le suivre dans son mouvement.
La béatification de Bose. — Bose, de Wittemberg, annonça (vers 1750) qu’en faisant arriver de l’électricité sur une personne isolée sur un tabouret de résine, il avait vu une flamme sortir de ce tabouret, serpenter autour des pieds de la personne isolée et s’élever de là jusqu’à la tète qu’elle aurait environnée d’une auréole, semblable à la gloire des saints. Les physiciens essayèrent en vain de reprodnire ce qu’ils appelaient la béatification de Bose. W atson, qui s’était donné le plus de peine pour répéter cette expérience, écrivit à Bose pour lui demander plus de détails. Bose lui répondit qu’il s’était servi de toute une cuirasse, garnie d’ornements d’acier, dont les uns étaient pointus, les autres aplatis, d’autres en forme de coins ou de pyramides, et que, quand l’électrisation était trèsforte, les bords du casque surmontant la cuirasse projetaient des rayons groupés comme ceux de l’auréole des saints.
Dans beaucoup de ces récits du xvm« siècle, il faut faire la part de la crédulité et de l’exagération.
Identité de l'électricité et de la fondre. — Les recherches auxquelles se livraient les physiciens en Europe étaient poursuivies avec succès dans le Nouveau-Monde par Franklin >. Dans un
1 . Benjamin Franklin (néà Boston en 1706, mort à Philadelphie en 1790) , imprimeur, publiciste, physicien, diplomate, contribua par .-es négociations à l’affranchissement de sa patrie et à la fondation de la grande république américaine. Son invention du paratonnerre lui fit adresser par Turgot ce vers latin, resté célèbre :
Eripuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannie.
Ses découvertes concernant l’électricité se trouvent consignées dans Expérimente and observations of electricity, made at Philadelphia in America ; il les adressa, sous forme de lettres à P. Collinson, membre de la Société Royale de Londres ; la première porte la date du 28 mars 1747, et la dernière celle du 18 avril 1754. Cet important ouvrage fut traduit en français par Dalibard l’année même de son apparition.
voyage qu’il fit de Philadelphie à Boston en 1746, l’année même où fut inventée la bouteille de Leyde, Franklin assista à des expériences électriques, imparfaitement exécutées par le docteur Spence, qui arrivait d’Ecosse. Peu après son retour à Philadelphie, la bibliothèque qu’il avait fondée dans cette ville reçut du docteur Collinson, de Londres, un tube en verre, avec, des instructions pour s’en servir. Franklin renouvela les expériences auxquelles ils avait assisté, il y en ajouta d’autres, et fabriqua lui-mème avec plus de perfection les instruments qui lui étaient nécessaires. La charge ou accumulation de l’électricité se faisait jusqu’alors avec un seul condensateur (bouteille de Leyde, ou deux plaques métalliques séparées l’une de l’autre par un plateau non conducteur). Franklin imagina la charge par plusieurs plateaux ou bouteilles de Leyde, la charge par cascades, qui devint la première batterie électrique dont les effets furent supérieurs à ceux obtenus jusqu’alors. Il tomba d’accord avec plusieurs physiciens que l’électricité était un fluide répandu dans tous les corps, mais à l’état latent ; qu elle s’accumulait dans certains d’entre eux où elle était en plus, et abandonnait certains autres où elle était en moins; que la décharge avec étincelle n’était autre chose que le rétablissement de l’équilibre entre l’électricité en plus, qu’il appela positive, et l’électricité en moins, qu’il appela négative. Cette théorie, universellement adoptée, fut bientôt suivie d’une des plus grandes découvertes des temps modernes.
- La couleur de l’étincelle électrique , son mouvement en ligne brisée lorsqu’elle s’élance vers un corps, le bruit de sa décharge, les effets singuliers de son action, qui faisait fondre une lame de métal entre deux plaques de verre, changeait les pôles de l’aiguille aimantée, enlevait toute la dorure d’un morceau de bois sans en altérer la surface, déterminait une sensation douloureuse qui, pour les petits animaux, allait jusqu'à la mort, la comparaison de tous ces effets suggéra à Franklin la pensée hardie que l’étincelle électrique était de même nalure que la matière dont l’accumulation dans les nuages produisait la capricieuse lumière de l’éclair, le formidable bruit du tonnerre, brisait tout ce qu’elle rencontrait sur son passage lorsqu’elle descendait du ciel pour se remettre en équilibre sur la terre. Il en conclut l 'identité de l'électricité et de la foudre *. Mais comment la démontrer?
i. Il importe de rappeler que, déjà avant Franklin, cette identité avait été entrevue, notamment par Desaguliers (A Course of experimental phüosophy ; Lond., 1734-45, 2 vol. in— 4") .
MOUVEMENT
Franklin avait remarqué que les corps à pointe avaient surtout le pouvoir d’attirer le fluide électrique. Il résolut donc d’élever jusque dans les nuages des verges de fer pointues qui devaient en faire sortir des l’éclairs. Mais ce moyen ne lui ayant pas paru praticable, parce qu’il n’avait pas trouvé de lieu assez haut, il en imagina un autre. Il construisit un cerf-volant, formé par deux bâtons enveloppés d’un mouchoir de soie. Il arma le bâton longitudinal d’une pointe de fer â l’extrémité qui devait percer les nuages; puis il attacha au cerf-volant une corde de chanvre, terminée par un cordon de soie. Au point de jonction du chanvre, conducteur de l’électricité, et du cordon de soie, non conducteur, il mit une clef, où l’électricité devait s’accumuler et annoncer sa présence par des étincelles. L’appareil ainsi disposé, l’habile expérimentateur se rend dans une prairie un jour d’orage. Il dit à son fils de lancer le cerf-volant dans les airs, tandis que lui-même, placé à quelque distance, l’observe avec anxiété. Pendant quelque temps il n’eperçoit rien, et il craint de s’être trompé. Mais tout à coup les fils de la corde se raidissent, et la clef se charge : c’est l’électricité qui descend. Il court au cerf-volant, présente son doigt à la clef, reçoit une étincelle, et ressent une forte commotion, qui aurait pu le tuer, et qui le transporte de joie. Sa conjecture se change en certitude, et l’identité de l’électricité et de la foudre est démontrée. Cette démonstration éclatante fut faite près de Philadelphie, en juin 1752.
La découverte qui popularisa le nom de Franklin dans le monde entier, n’était pas cependant tout à fait imprévue. Rappelons les faits par leurs dates. Les premières lettres de Franklin, dont la dernière était datée de Boston, 16 mars 1752, furent aussitôt, après leur apparition, publiées en français par les soins de Buffon. C’était dans cette dernière lettre que Franklin avait proposé les verges de fer pointues, pour attirer la foudre ; mais, ayant jugé l’expérience impraticable, il ne l'avait point exécutée. Mais ce que Franklin avait cru impraticable, Palibard, le traducteur de ses Lettres, l’exécuta à Marly, près de Paris, et il en fit le récit dans un mémoire présenté le 13 mai 1752 à l’Académie des sciences. Après avoir décrit en détail son appareil, qui consistait en une verge de fer pointue, de ÛO pieds de hauteur, placé sur un corps isolant, Dalibard continue son récit en ces termes : « Le mercredi 10 mai 1752, entre deux et trois heures après midi, le nommé Coiffier, ancien dragon, que j’avais chargé de faire les observations en mon absence, ayant entendu un coup de tonnerre assez fort, vole aussitôt à la machine, prend la
fiole avec le fil d’archal (bouteille de Leyde), présente le tenon du fil à la verge de fer, en voit sortir une petite étincelle brillante, et en entend le pétillement; il lire une seconde étincelle plus forte que la première et avec plus de bruit. Il appelle ses voisins et envoie chercher M. le prieur. Celui-ci (il se nommait Raulet) accourt de toutes ses forces; les paroissiens voyant la précipitation de leur curé, . s’imaginent que le pauvre Coiffier a été tué du tonnerre; l’alarme se répand dans le village; la grêle qui survient n’empèclie point le troupeau de suivre son pasteur. Cet honnête ecclésiastique arrive près de la machine, et, voyant qu’il n’y avait point de danger, met lui-même la main à l’œuvre et lire de fortes étincelles. La nuée d’orage et de grêle ne fut pas plus d'un quart d’heure à passer au zénith de notre machine, et l’on n’entendit que ce seul coup de tonnerre. Sitôt que le nuage fut passé, on ne tira plus d’étincelles de la verge de fer. »
Ce fut là tout un événement dans Paris. Tout le monde s’y entretenait du phénomène de Marly, qui eut son pendant sur la place de l’Estrapade, dans Paris (expérience de Delor). « L’admiration, raconte un célèbre physicien de l’époque , l’abbé Nollet, monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart de ceux qui apprirent la nouvelle crurent de bonne foi, et sur la parole de ceux qui le leur disaient, que les foudres du ciel seraient désormais en la puissance des hommes, et que, pour se garantir du tonnerre, il suffirait dorénavant de dresser des pointes sur le sommet des édifices. Quelques personnes mêmes assuraient d’un ton fort sérieux qu’un voyageur en rase campagne pouvait s’en défendre en mettant l’épée à la main contre la nuée; les gens d’Eglise, qui n’en portent pas, commençaient à se plaindre de n’avoir pas cet avantage; mais on leur montra dans le livre de M. Franklin, qui était comme l’Evangile du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant bien mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage *. »
Ces paroles trahissent'un certain dépit et un scepticisme mal déguisé. L’abbé Nollet était, en effet, mécontent de voir reporter sur un étranger tous les honneurs des travaux antérieurement faits en Europe. «Je ne veux point, ajoute-t-il, dire par là que M. Franklin soit un plagiaire; il est tout simple qu’un homme du Nouveau-Monde et relégué dans une colonie, où l’on s’occupe plus du commerce que