THÉORIES
Au milieu des nombreux faits dont s’étaient, dès la plus haute antiquité, emparé l’industrie et les arts, nécessaires à la vie matérielle de l’homme, on voit surgir çà et là quelques vues théoriques, doctrinales , dépourvues de tout lien pratique. Les écoles oit trônaient les philosophes n’avaient aucun point de contact avec les ateliers où travaillaient les esclaves.
La mythologie des Grecs et des Romains renferme, suivant quelques écrivains modernes, tous les secrets de la chimie, sous une forme mystique et allégorique. Ainsi, le mythe qui représente Jupiter se changeant en une pluie d’or, ferait allusion à la distillation de l’or des alchimistes. Par les yeux d’Argus, convertis en queue de paon, il faudrait entendre le soufie, à cause des différentes couleurs que celui-ci peut prendre par l’action de la chaleur. La fable d’Orphée cacherait la quintessence de l’or potable. Enfin le mythe de Deucalion et de Pyrrha contiendrait tout le mystère de l’alchimie. On est allé jusqu’à prétendre que l’élément que Thalès regardait comme le principe de toutes choses était, non pas l’eau commune, mais l 'eau-argent, c’est-à-dire le mercure. Aussi y en a-t-il qui traduisent le commencement de la première Olympique de Pindare : rb &pwnv pi» ûSatp (la meilleure chose est l’eau), par « la meilleure chose est le mercure. »
S’il n’y avait eu que les alchimistes lu moyen âge pour soutenir de pareilles idées, il n’y aurait pas lieu d’en être surpris. Mais ces idées paraissent être beaucoup plus anciennes ; car déjà Plutarque, qui vivait au premier siècle de notre ère, voyait dans la théogonie des Grecs la science de la nature masquée sous une forme symbolique ; ainsi, par Lalone on devait entendre l’eau, par Junon la terre, par Apollon l’astre du jour, par Jupiter la chaleur. Ces Croyances des Grecs rappellaient celles des Egyptiens, d’après lesquelles Osiris était le soleil, lsis la lune, Jupiter l’esprit universel, répandu dans la nature. Suidas, dans son Lexique, dit expressément (au mot Sipp et) que la fable de la toison d’or est le récit allégorique de l’art de faire de l’or au moyen de la chimie *.
Tous ces rapprochements allégoriques ne sont évidemment que
t. Cnmp. Pernelly, les Fnh'rs de* Kijt/ptiens et des Grecs dévoilée», Si vol. in-8. (Paris, 1780).
des exagérations de l’esprit de système. Mais il y en a d'autres qui témoignent, il faut le reconnaître, d’une certaine connexité avec l’art chimique ; tel est, par exemple, le ciel d'airain, dont il est si souvent parlé dans la mythologie ancienne, et qui signifie ciel bleu. On sait que l’airain, ou plutôt le cuivre, donne, par sa fusion avec le sable et la potasse, un verre (cristal) d’un beau bleu céleste.
Systèmes des philosophies grecs. — Si l’on substitue à l’eau, que Thalès regardait comme le principe de toutes choses, l’atr, on aura le système d’Anaximène. « Tout vient, dit celui-ci, de l’air, et tout y retourne. » Suivant ce même philosophe, qui vivait cinq siècles et demi avant l’ère chrétienne, et qui était d’environ cinquante ans plus jeune que Thalès, le froid et la chaleur, la condensation et la raréfaction, engendrent toutes les modifications de la matière; l’âme participe de l’air, et l’espace infini est la divinité même. C’était là du panthéisme pur.
Les idées de l’École ionienne, se rapprochaient de la doctrine de l’Ecole pythagoricienne, suivant laquelle tout l’air est rempli d’âmes ou de démons, sous l’empire desquels sont placés la santé, la maladie, les songes et la magie. Les disciples de Pylhagore élargirent cet ordre d'idées, en ajoutant que les âmes, indestructibles comme la force primordiale d’où elles émanent, entrent dans les corps pour y parcourir des cycles indéfinis. C’était là le système de la métempsycose.
Xénophane , contemporain de Pylhagore (environ 500 ans avant J.-C.), enseignait que la terre et l’eau sont les éléments du monde matériel, et que l’âme elle-même est un corps aériforme. Il posa le premier, en ces termes, les principes du matérialisme panthéistique : « Rien n’a été créé ; tout ce qui est existe de toute éternité et durera éternellement; tout est un; Dieu est l’univers, et l’univers est Dieu. »
D’après Héraclite d’Ephèse, c’est le feu qui est le principe de toutes choses. Le monde a commencé par le feu et finira de même. Les corps matériels peuvent se transformer ; le feu est immuable, parce que c’est lui qui change ou modifie tout ce qui est. La terre se change en eau, l’eau en air et l’air en feu. De là le chemin qui monte ( volatilisation ) et le chemin qui descend (fixation). Le premier est le symbole de la génération ; le dernier, celui de la décomposition. — Les alchimistes s’approprièrent la plupart de ces idées, en les exagérant.
Empédocle (400 a*rant J.-C.) établit le premier quatre éléments ;
le feu, l’air, l’eau et la terre. Mais ces éléments n’étaient pour lui que des principes complexes ; car chacun était composé d’une multitude de particules très-petites, indivisibles et insécables, véritables atomes, âro/ia, de la matière. Les atomes sont seuls invariables, indestructibles et éternels ; ils produisent, par leurs combinaisons diverses, tous les corps de la nature. L’attraction ou l 'amitié (pR<«), et la répulsion ou la haine (vjuo?) régissent les phénomènes de composition et de décomposilion de la matière. Les particules homogènes s'attirent et se combinent ; les particules hétérogènes se repoussent ou se désagrègent. Tous les corps solides sont poreux, ayant des interstices semblables à de petits tubes capillaires, par lesquels onl lieu les effluves (à-nippoiou) de forces particulières. C’est par ces effluves que s'explique l’action de l’aimant.
Kien de plus curieux que de voir ensuite comment Empédocle cherche à établir que le principe de la connaissance repose sur l’identité de la pensée avec ce que celle-ci cherche à s’approprier : l’homme étant composé des mêmes éléments que les objets du monde qu’il observe, il doit y avoir identité de composition entre le sujet observant et l’objet observé.
La théorie des atomes fut développée par Leucippe et Démocrite (480 avant J.-C.) En voici le résumé. Du principe de ce que lien ne se fait de rien exnihilo fit nihil, découle la nécessité d’admettre des atomes. Inégaux de grandeur, de poids et se forme, les atomes sont soumis à un mouvement intérieur, qui est la cause de toute combinaison, comme de toute décomposition. Leur mouvement est facilité par l’existence de pores ou d’intervalles vides. Les atomes sont impénétrables : deux atomes ne pourront jamais occuper le même espace. Chaque atome résiste à l’atome qui tend à le déplacer. De là un mouvement oscillatoire («a)y«ds) qui se propage de proche en proche à tous les atomes d’un même groupe. Il en résulte une véritable rotation (&'”)), qui est le type de tous les mouvements du monde.
Repoussant comme imaginaire ou inutile toute intervention d une divinité quelconque , Leucippe et Démocrite essayèrent d’expliquer par la seule action des forces physiques tous les phénomènes de l’univers. Cette idée a été reproduite depuis par toutes les écoles matérialistes.
La théorie atomistique de Leucippe et de Démocrite déplut singulièrement à tous les partisans des croyances religieuses traditionnelles. C’est pourquoi Anaxagore, qui avait pris celte théorie pour
hase de son enseignement, fut accusé d’impiété par la majorité des Athéniens; il n’échappa que par la fuite à l’exécution de la sentence de mort, portée contre lui.
L’enseignement d’Anaxagore contient des points de vue d’une justesse surprenante, et qui ont été depuis, en partie confirmés par l’expérience. Rappelons quelques-uns de ces points de vue. Tout est dans tout. Chaque atome est un monde en miniature. La nutrition n’est possible que parce que les aliments sont composés des mêmes particules similaires que les organes de la vie qu’ils entretiennent. Ces particules similaires, éléments indestructibles, atomes insécables, portent, dans le système d’Anaxagore, le nom d’Aoméotnéries. Le nombre des homéoméries ne peut être ni augmenté ni diminué. Voilà pourquoi la quantité de matière dont se compose le monde demeure constante, quelles que soient les transformations qu'on y observe. C’est par une erreur de langage que la combinaison des éléments (trvyxptaa), et leur séparation {Sikxpitu) sont appelées naissance et mort... Les végétaux sont des êtres vivants, doués d’une véritable respiration. Leur génération provient de l’air, ayant pour véhicule l’eau.
Anaxagore a parlé l’un des premiers des aérolithes : il les fait venir du soleil qui ne serait qu’un immense aérolithe enflammé.
Diogène d’Apollonie et Archélaüs (470 avant J.-C.) développèrent le rôle que leurs prédécesseurs faisaient jouer à l’air et à l’eau. En voici les principales doctrines. L’air est la source, de la vie et de la pensée elle-même. Toute vie, toute pensée cesse dès que la respiration s'arrête. Les êtres ne vivent que parce qu’ils respirent. C’est de l’air que les poissons respirent dans l’eau, et, s’ils meurent dans l’air, c’est qu’ils en respirent trop à la fois, et qu’il y a mesure à tout. Les métaux absorbent de l’air et s’en assimilent les éléments, comme le corps vivant s’assimile les aliments. Le feu n’est que de l’air raréfié, comme l’eau n’est que de l’air condensé.
Platon (420 avant J.-C.) élargit le cercle d’idées des écoles antérieures à la sienne. Le premier il essaya de grouper les corps par types. C’est ainsi qu’il distribua les sucs végétaux en quatre espèces. « La première contient, dit-il, du feu : à cette espèce appartient le vin ; à la seconde espèce appartiennent la résine, la poix, la graisse, l’huile ; la troisième est représentée par le miel pt par tous les sucs de saveur douce; la quatrième comprend le3 sucs laiteux du pavot, du figuier, etc. »
Les paroles de Platon furent plus tard avidement recueillies et com-
mentécs. En voici un exemple : « Lorsque, par l’action du temps, la partie terrestre vient à se dégager des métaux, il se produit un corps qu’on appelle rouille. » — On voit que, suivant Platon, la rouille (oxyde) se produit, non point parce que le métal absorbe quelque chose, comme la science moderne le démontre, mais parce qu’il perd, au contraire, quelque chose. Ce quelque chose était de la terre pour Platon, c’est du feu pour Stahl, auteur de la fameuse théorie du phlogislique. L’un et l’autre se trompèrent, parce que le raisonnement seul ne suffit pas pour interpréter la nature. — C’est principalement dans le Timée que se trouvent consignées les idées platoniciennes qui intéressent l’histoire de la science.
Aristote (mort en 322 avant J.-C.) admettait cinq éléments : deux éléments opposés, la terre et le feu ; deux intermédiaires, l’eau et l’air; et un cinquième, l’éther. Dans ses Météorologiques , il parle de l’eau de mer, rendue potable par l’évaporation. « Le vin et tous les liquides peuvent, dit-il, être soumis au même procédé : après avoir été réduits en vapeurs, ils redeviennent liquides. » Ce passage aurait dû conduire plus tqt à la double découverte de la distillation et de l’esprit de vin.
Dans le même traité ( Météorol ., II, 2), le chef des péripatéticiens explique parfaitement pourquoi l’eau de mer est salée et amère. « De même que l’eau, dit-il, qu’on filtre à travers des cendres, acquiert un goût désagréable, de même aussi l’eau de mer doit sa saveur aux sels qu’elle contient. L’urine et la sueur doivent également leur saveur à des sels qui restent au fond du vase, après qu’on en a évaporé l’eau. >* Pourquoi les eaux de mer peuvent-elles porter de plus grands navires que les eaux douces ? C’est parce que, répond Aristote, elles tiennent des sels en dissolution. Et comme preuve à l’appui il cite l’expérience d’après laquelle un œuf plein, mis à la surface d’un vase rempli d’eau douce, y tombe au fond, tandis qu’il y surnage quand l’eau a été auparavant salée.
L’éclair et le tonnerre sont, suivant Aristote, produits par des esprits subtils qui s’enflamment avec bruit, à peu prés comme le bois qui, en brûlant, fait quelquefois entendre un pétillement. L’éclair est un esprit incandescent i. C’est ainsi que Barthollet, l’un des fondateurs de la chimie moderne, croyait que l’éclair et le lonnerre étaient l’effet de la combustion des gaz hydrogène et oxygène dans ies régions supérieures de l’atmosphère.