LIVRE QUATRIÈME
TEMPS MODERNES
Deux grands faits illuminent tout à coup la fin du xv® siècle: l’invention de l’imprimerie et la découverte du Nouveau -Monde. La facilité avec laquelle la pensée pouvait désormais se multiplier et se propager, la prise de possession de l’hémisphère resté inconnu à l’ancien monde depuis l’origine de la terre, la renaissance des lettres et des arts, tout enfin semblait inviter les nations à établir un échange de lumière’, à se rapprocher les unes des autres pour travailler à l’œuvre commune du progrès, lorsque les guerres de religion vinrent soudain réveiller les haines sanglantes et l’aveugle fanatisme du moyen âge. Heureusement que le mal, comme l’erreur, doit forcément disparaître devant cette irrésistible puissance dont chacun de nous, quoi que nous fassions, conserve au fond de son âme une ineffaçable étincelle. Mais arrêtons-nous dans ces considérations : elles ne seraient pas ici à leur place.
Trois hommes essayèrent, dès le seizième siècle, de détourner la science de la voie stérile où elle se trouvait engagée : Paracelse, • Georges Agricola et Bernard Palissy. Ils méritent chacun une mention spéciale.
Paracelse. — Cet homme étrange, dont le véritable nom était liombast de Hohenheim, naquit en 1Z|93 à Einsiedel, en Suisse. Pour s’instruire il alla d’une école à l’autre, sans s’arrêter nulle part longtemps. Il parcourut ainsi, dit-on, l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, le Tyrol, la Saxe, la Suède. Quand il manquait d’argent, il se mettait à dire la bonne aventure d’après l’inspection des linéaments de la main, et à évoquer les morts ; en un mot, il se faisait, pour vivre, chiromancien et nécromancien. Il poussa ses pérégrinations, comme il cherche lui-même à l’insinuer, jusqu’en Égypte et en Tartarie. On raconte aussi qu’il accompagna le fils du Khan des Tartares à Constantinople, pour y apprendre d’un Grec le secret de la teinture de Trismégiste. Ce qu’il y a de certain,
c’est qu’il fat appelé, en 4526, à remplir la chaire de physique et de chirurgie, nouvellement créée à l’université de Mie ; mais déjà au bout d’un an il dut quitter cette ville, et depuis lors on le trouve errant en Allemagne, en Bohême, en Moravie, en Autriche, en Hongrie, et en 1541, on le voit mourir à l’âge de quarante-huit ans dans l’hôpital de Salzbourg.
Dans ses ouvrages, dont l’édition la plus complète parut, en 1589, à Mie (10 vol. in-4°), Paracelse se pose comme le chef de la médecine chimique. S’adressant aux médecins de son temps, voici ce qu’il leur disait : c Vous qui, après avoir étudié Hippocrate, Galien, Avicenne, croyez tout savoir, vous ne savez encore rien ; vous voulez prescrire des médicaments, et vous ignorez l’art de les préparer ! La chimie nous donne la solution de tous les problèmes de la physiologie, de la pathologie et de la thérapeutique ; en dehors de la chimie, vous tâtonnerez dans les ténèbres. »
Tel est le thème que Paracelse varie sur tous les tons. C’est toujours la même pensée qui l’anime : une guerre à outrance faite « aux docteurs à gants blancs », comme il les appelle, qui craignent de se salir les doigts en travaillant dans un laboratoire. « Parlezmoi plutôt, s’écrie-t-il, des médecins spagiriques (chimistes). Ceuxlà du moins ne sont pas paresseux comme les autres ; ils ne sont pas habillés en beau velours, ni en soie, ni en taffetas ; ils ne portent pas de bagues d’or aux doigts, ni de gants blancs. Les médecins spagiriques attendent avec patience, jour et nuit, le résultat de leurs travaux. Ils ne fréquentent pas les lieux publics, ils passent leur temps au laboratoire ; ils portent des culottes de peau, avec un tablier de cuir pour s’essuyer les mains; ils mettent leurs doigts aux charbons et aux ordures ; ils sont noirs et enfumés comme des forgerons et des charbonniers ; ils parlent peu et ne vantent pas leurs médicaments, sachant bien que c’est à l’œuvre qu’on reconnaît l’ouvrier; ils travaillent sans cesse dans le feu, pour apprendre les différents degrés de l’art chimique.. »
Ne reprochons pas à Paracelse la violence de son langage. Elle est nécessaire à un réformateur, comme elle est naturelle à tout esprit révolutionnaire. Entrons plus avant dans les détails.
Les idées de Paracelse sur l’air étaient des plus saines, mais par cela même en désaccord avec les théories dominantes. « S’il n’y avait pas d’air, dit-il, tous les êtres vivants mourraient. Si le bois brûle, c’est l’air qui en est la cause ; sans l’air, il ne brûlerait pas. » Il paraît même n’avoir pas ignoré que l’étain augmente de poids
quand on le calcifie, et que cette augmentation est due à une portion d’air qui se fixe sur le métal.
Paracelse a l’un des premiers observé que lorsqu’on met de l’eau et de l'huile de vitriol (acide sulfurique) en contact avec le fer, il se dégage un air particulier; et il n’était pas éloigné de croire que cet air provient de la décomposition de l’eau, dont il serait un élément. L’habile observateur avait, en effet, devant lui, l’hydrogène, l’un des éléments de l’eau ; il tenait dans ses mains l’une des vérités fondamentales de la chimie. Mais il la lâcha aussitôt, distrait par d’autres phénomènes qui n’avaient pas la même importance.
A l’exemple de la plupart des alchimistes, Paracelse supposait aux métaux trois éléments : l’esprit, l’âme et le corps, en d’autres termes, le mercure, le soufre et le sel. La rouille est, suivant lui, la mort d’un métal. « Le safran de Mais (rouille ou oxyde de fer) est du fer mort ; le verl-de gris est du cuivre mort ; le mercure calciné, rouge, est du mercure mort, etc. Les métaux morts, les chatix des métaux peuvent être révivifiés ou réduits à l’état métallique par la suie (charbon). > Nous avons trouvé ici pour la première fois le mot réduire, employé encore aujourd’hui dans le sens de désoxyder.
Nous avons constaté, dans les ouvrages de Paracelse, la première mention qui ait été faite du zinc sous le nom que ce métal porte aujourd’hui. Mais l’auteur n’a indiqué aucun caractère propre à distinguer le zinc des autres métaux, c On rencontre, dit-il, en Carinthie, le zinc ( zincken .), qui est un singulier métal, plus singulier que les autres métaux. » Il le compara au mercure et au bismuth.
Aucun chimiste n’avait encore décrit d’une façon bien claire le moyen de séparer l’argent de l'or. Cette lacune fut comblée par Paracelse, c Pour séparer, dit-il , ces métaux à l’aide de l’eau-forte, on procède delà manière suivante. On réduit d’abord l’alliage en petites parcelles; puis on l’introduit dans une cornue, et on y verse de l'eau-forte ordinaire en quantité suffisante. Laissez digérer jusqu’à ce que le tout se résolve en une eau limpide : l’argent seul sera dissous, tandis que l’or se déposera sous forme de graviers noirs. C’est ainsi que les deux métaux se trouvent séparés l’un de l’autre. S’agit-il maintenant de retirer l’argent de la liqueur sans recourir à la distillation, on n’aura qu’à y plonger une lame de cuivre. On verra que l’argent se dépose, comme du sable, au fond du vase, pendant que la lame de cuivre est attaquée et corrodée. »
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Paracelse partage l'opinion des alchimistes que les minéraux se développent comme les plantes. « Soumis à l’influence des astres et du sol, l’arbre, dit-il, développe d'abord des bourgeons, puis des fleurs, enfin des fruits. Il en est de même des minéraux. » — « L’alchimiste, dit-il encore, doit être comme le boulanger qui change la farine et la pâle en pain . La nature fournit la matière première : c’est à l’alchimiste de la façonner et de la pétrir. »
Les idées de Paracelse sur la vie et la composition matérielle de l’homme, sont fort curieuses. Selon ces idées, la vie est un esprit qui dévore le corps ; toute transmutation se fait par l’intermédiaire de la vie: la digestion est une dissolution des aliments ; l’homme est une vapeur condensée : il retournera à la vapeur d’où il était sorti. La putréfaction est la transformation par excellence : « Elle conserve les vieux corps et les change en substances nouvelles; elle produit des fruits nouveaux. Tout ce qui est vivant meurt, et tout ce qui meurt ressuscite. »
Les principales fonctions de la vie sont, suivant Paracelse, dévolues à un Arché, que les chimistes devraient prendre pour modèle dans toutes leurs opérations. Cet archée préside à la digestion, il élimine les matières qui doivent être rejetées, et assimile celles qui doivent se transformer en sang, en muscles, etc. Il réside principalement dans l’estomac; mais il habite aussi les autres parties du corps, dont chacune est comparable à un estomac.
La médecine chimique, Y iatrochimie de Paracelse, repose sur la proposition suivante : L’homme est un composé chimique ; les maladies ont pour cause une altération quelconque de ce composé ; il faut donc des médicaments chimiques pour les combattre.
Paracelse eut des partisans et des adversaires également ardents. Parmi ses partisans nous citerons, en première ligne, Léonard Turneysser (né en 1530, mort en 1596). Comme son maître, il parcourut, dit-on, une grande partie de l’Europe, et voyagea même en Asie et en Afrique. Prétendant avoir découvert un réactif propre à déceler les changements qu’éprouve le sang dans différentes espèces de maladies, il fut appelé à Munster pour y organiser uiie pharmacie iatro-chimique et un laboratoire modèle. Les richesses qu’il amassa en peu de temps furent attribuées à la pierre philosophale qu’on lui supposait avoir trouvée. Elles provenaient en réalité de la vente de ses almanachs prophétiques, de quelques procédés chimiques, de ses talismans, de ses manuscrits et surtout d’un certain nombre de cures heureuses, obtenues par l’inspection
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des urines. Le principal de ses ouvrages, dont la liste est assez considérable (1), a pour titre Archidoxa (Munster; 1569, i n-h).
Parmi les partisans de Paracelse, nous mentionnerons encore : Oswald Croll, qui préparait la lune cornée (chlorure d’argent) en traitant une dissolution de pierre infernale (nitrate d’argent) par du sel marin ; — Pierre Sévérin, qui préconisait les préparations antimoniales dans le traitement des maladies internes ; — Michel d’Anvers, qui alla répandre l’usage des médicaments chimiques en Angleterre, où l’avaient déjà précédé Heister et Muffet ; —Arago de Toulouse, qui vantait les vertus des préparations mercurielles ; — Joseph Duchesne, dit Quercetan, médecin de Henri IV, qui préparait le premier le laudanum (nom dérivé de landando, remède à louer) en faisant infuser de l’opium dans du vin, avec de l’ambre, de l’essence de cannelle, des clous de girofle et des noix de muscade. Ce même médecin découvrit le gluten en malaxant de la pâte de farine sous un filet d’eau. « Cette substance glulineuse, tenace, élastique, se détruit, rapporte-t-il, en partie par la fermentation. » Il parait aussi avoir le premier entrevu l’azofe en parlant de la composition du nitre, comme ayant pour élément « un air qui éteint la flamme. »
Bien que Paracelse donnât sous plus d’un rapport prise à la critique, ses adversaires n’étaient pas très-nombreux. Quelques-uns, à défaut d’autres arguments, s’attaquèrent, comme Oporin et Vetter, à sa vie privée, en le représentant comme un homme crapuleux et ivrogne.
Thomas Eraste, dont le véritable nom était Litber, fut un de ses antagonistes les plus sérieux. Niant la réalité de la pierre philosophale, il combat victorieusement la théorie d’après laquelle les corps vivants auraient pour éléments le mercure, le soufre et le sel. Il reproche à Paracelse beaucoup de mauvaise foi, et relève avec trop d’aigreur les contradictions qui se rencontrent dans ses écrits.
On cite encore parmi les adversaires de Paracelse et des Paracelsistes, Dissenius, Seidel, Conrad Gesner, Crato de Kraftheim, Antoine Penot, Riolan, etc.
Quelques-uns se firent remarquer par un sage éclectisme. De ce nombre était Libavius. Né à Halle vers 1560, il excerça l’état de médecin, et devint en 1606 directeur du gymnase à Cobourg où il mourut à l’âge de cinquante-six ans. Loin de jurer par les paroles
1. Voy. notre Hist. de la Chimie, t. II, p. 21 (2° édit. Paris, 1866).
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du maître, il interrogea lui-même l’expérience et enrichit la science d’un grand nombre de faits nouveaux qui se trouvent en partie consignés dans son Achymiarocognita, etc., Francf. 1597, in-4°.
Libavius donna le nom d’esprit acide de soufre ( spiritus sulfuris acidus) à une solution aqueuse de gaz acide sulfureux, obtenue en brûlant du soufre et faisant arriver le produit gazeux dans un récipient plein d’eau : cette solution se change peu à peu en acide sulfurique au contact de l’air. Il reconnut l’identité de ce dernier acide avec celui qu’on obtient par la distillation du vitriol (sulfate de fer ou de cuivre), ou avec celui qui se produit quand on traite le soufre par l’eau-forte (acide nitrique).
Dans la partie de son ouvrage, relative à la chimie organique, Libarius parle le premier de l’acide camphorique, sous le nom d ’oleum camphorœ, qu’il préparait en traitant le camphre par l’eauforte. Il y décrit aussi en un langage très-clair le moyen d’extraire l’alcool de la bière, ou de l’obtenir à l’aide des grains de blé, des fruits sucrés ou amylacés, des glands, des châtaignes, etc., qu’il faisait d’abord fermenter avant de les soumettre à la distillation.
Libavius s’occupa lepremier,en véritable chimiste, de l’analyse des eaux minérales, dans son intéressant traité De judicio aquarum mineralium. Il y recommande d’évaporer les eaux qu’on veut analyser, de peser le résidu salin, et d’en comparer le poids avec celui de la liqueur employée. Il indique en même temps un moyen fort simple pour s’assurer si une eau est minérale, c’est-à-dire chargée de sels métalliques, alcalins ou terreux. Ce moyen consiste à tremper dans l’eau un drap blanc d’un poids connu, et à le sécher ensuite au soleil. Après sa dessiccation complète, le drap est pesé de nouveau ; s’il a augmenté de poids et qu’il présente des taches, on déduit de la différence la quantité de substances fixes, minérales dont l’eau était chargée.
Le nom de Libavius a été donné au bichlorure d’étain. La liqueur fumante de Libavius s’obtenait par un procédé analogue à celui qu’on emploie encore aujourd’hui, en soumettant à la distillation une partie d’étain et quatre parties de sublimé corrosif (bichlorure de mercure). Au lieu de l’étain pur, Libavius se servait d’un amalgame d’étain. Le sel ainsi obtenu, qui bout à 120° en répandant d’épaisses vapeurs, il l’appelait lui-même liqueur ou esprit de sublimé mercuriel.
Georges Agricola. — A. Landmann (en latin Agricola), né à Glaucha (Saxe) en là9â, mort en 1555, peut être considéré comme
le représentant de la chimie métallurgique au seizième siècle. Il séjourna longtemps en Italie et en Bohême, et se mit en relation avec les célébrités de son temps, entre autres avec Erasme, dont il semble avoir pris pour modèle la latinité.
Les écrits d’Agricola, particulièrement son traité De re vietallica, eurent un grand nombre d’éditions, et furent traduits dans les principales langues modernes. L’édition la plus complète parut à Bâle en 1657, in-fol Les vues de l’auteur sur l’exploitation des mines ont un cachet éminemment pratique. Il faut, observe-t-il, beaucoup de patience et souvent de grandes dépenses, avant de rencontrer un filon assez riche pour dédommager l’exploitant de toutes ses peines. C'est pourquoi il n’y a guère, ajoute-t-il, que les gouvernements ou les sociétés d’industriels, réunissant en commun de grands capitaux, qui puissent se livrer fructueusement à ce genre d’entreprises... Avant d’ordonner les fouilles, il importe d’examiner la nature du terrain, les contrées du voisinage, les qualités de leurs eaux, de l’air, etc. Il faut qu’il y ait de vastes forêts aux environs, afin de fournir les matériaux nécessaires à la combustion du minerai et à la construction des machines.
Au nombre des moyens, indiqués par Agricola pour découvrir les filons métalliques, il s’en trouvé un qui est emprunté à la physiologie végétale ; il mérite d’être signalé. « Lorsque les herbes sont, dit-il, chétives, pauvres en sucs, et que les rameaux et les feuilles des arbres revêtent une teinte terne, sale, noirâtre, au lieu d’être d’un beau vert luisant, c’est un signe que le sous-sol est riche en minerai où domine le soufre... Certains champignons et quelques espèces de plantes particulières peuvent également déceler la présence d’un filon. > Puis, bravant les croyances de son temps, il traite d’imposteurs tous ceux qui emploient pour la recherche des métaux, la baguette de coudrier fourchu, tournant entre le pouce et l’index. « Ce procédé rappelle, s’écrie-t-il avec indignation, la baguette de Circé, qui changea les compagnons d’Ulysse en pourceaux. »
Les divers traitements auxquels étaient soumis les minerais, retirés des entrailles de la terre, sont décrits dans un langage aussi clair qu’élégant. Ces minerais étaient d’abord broyés-avec des marteaux, puis grillés, afin d’en expulser le soufre, cet élément minéralisateur par excellence. Voici le procédé de grillage alors usité.
« On construit dit l’auteur, un espèce de fossé carré, où l’on entasse des bûches les unes sur les autres en forme de croix, jusqu’à la hau-
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leur d’une à deux coudées. Ou place sur ce bois les fragments de minerai broyés, en commençant par les plus gros. On recouvre le tout de poussière de charbon et de sable mouillés, de manière à donner au bûcher l’aspect d’une meule de charbonnier. Enfin on y met le feu. Ce grillage s’opère en plein air. Cependant lorsque le minerai est très-riche en soufre, on le brûle sur une large lame de fer, percée d’une multitude d’orifices, par lesquels le soufre s’écoule pour se figer dans de» pots pleins d’eau placés au-dessous... Lorsque le minerai contient de l’or et de l’argent, on le pile, on le pulvérise dans des moulins, et on le mêle avec du mercure. Il se produit un amalgame qui, étant fortement comprimé dans une peau ou dans un linge, laisse passer le mercure sous forme d’une pluie fine, et l'or reste; mais il y adhère un peu d’argent. »
Les mineraisde fer, de plomb, d’étain, sont, nous apprend encore l’auteur, mêlés avec de la poussière de charbon et de la terre glaise; leur combustion s'effectue dans de grands fourneaux quadrangulaires. Si le minerai est riche, on perce, au bout de quatre heures, la partie inférieure du fourneau avec de grands ringards de fer. Si le minerai est pauvre, on ne pratique la percée qu’après une combustion qui n’aura pas duré moins de huit heures.
A la fin de son traité de Re metallica, l’auteur s’étend sur les verreries de Venise, qui faisaient alors l’admiration du monde entier. « C’est, dit-il, dans cette ville qu’on fabrique en verre des choses incroyables, telles que des balances, des assiettes, des miroirs, des oiseaux, des arbres. J’ai eu occasion d’admirer tout cela pendant un séjour de deux ans à Venise. »
Malgré son esprit d’observation, rebelle aux vaines théories des alchimistes, Agricola croyait aux animaux 'pyrogènes, c’est-à-dire qui naissent et vivent dans le feu, et qui meurent dès qu’on les en retire. Il croyait même aux démons souterrains, qu’il divisait en bons et en méchants. Il raconte qu’un de ces derniers tua un jour, dans une galerie des mines d’Anneberg (Saxe), douze ouvrière à la fois par la seule puissance de son souffle. On devine que ce démon n’était autre chose qu’un gaz irrespirable, propre à déterminer une asphyxie foudroyante.
Comme Geberet d'autres, Agricola savait que les métaux augmentent de poids par leur calcination. Mais il lit un pas de plus, en constatant que l’air humide produit le même effet. « Le plomb, dit-il, augmente de poids quand il est exposé à l’influence d’un air humide. Cela est tellement vrai que les toits de plomb pèsent, au bout de
quelques années, beaucoup plus qu’ils ne pesaient à leur origine. »
Dans le traité de la i Salure des fossiles d’Agricola, nous avons trouvé la première mention qui ait été faite des mèches et des allumettes soufrées. « On fabrique, dit l’auteur, des mèches soufrées qui, après avoir reçu l’étincelle provenant de la friction du fer avec un caillou, nous servent à allumer les bois secs et les chandelles... Ces mèches soufrées consistent en flls de lin et de chanvre, en bois minces, enduits de soufre... On fait aussi, ajoute-t-il, entrer le soufre, exécrable invention, dans cette poudre qui lance au loin des boulets de fer, d’airain ou de pierre, instruments de guerre d’un genre nouveau (novi tormenta generis). » — On voit que la poudre à canon était maudite presque dès son origine. Malheureusement les hommes se conduisent toujours de manière à pouvoir s’appliquer ces paroles d’un ancien : Meliora probo, détériora sequor.
Après Agricole, nous devons mentionner, parmi les métallurgistes du xvi® siècle, Biringuccio, Perez de Vargas et Césalpin.
Biringncclo décrit l’un des premiers, dans sa Pyrotechnie (Venise 1540, in-4°), à propos de l’affinage de l’or, le procédé d'inquartation, qui est encore aujourd’hui en usage. Il expose comment il faut d’abord coupeller l’alliage d’or, soumis à l’essai, avec environ quatre parties d’argent et une petite quantité de plomb, et comment il faut ensuite traiter par l’eau-forte le bouton de retour contenant l’argent d’inquartation. « L’or se ramasse, dit-il, au fond du matras, sous forme de poudre, et l’argent, réduit en eau (dissous), surnage. Vous enlèverez la liqueur par décantation, et vous traiterez le résidu par une nouvelle quantité d’eau-forte, jusqu’à ce que vous le voyiez devenir d’un jaune d’or, de noir qu’il était. Enfin, vous enlèverez de nouveau la liqueur qui surnage, et vous laverez le résidu (or) avec de l’eau pure. Des pesées exactes indiqueront la quantité d’or contenue dans l’alliage. »
Ce métallurgiste italien admettait la composition des métaux. Mais il ne croyait pas qu’ils fussent composés de soufre et de mercure. Suivant sa théorie, l’or serait une véritable combinaison, en proportions déterminées, de certains éléments primitifs, encore inconnus.
Perez de Vargas écrivit un traité de Re metallica (Madrid, 1569, in-8°), qui est loin de valoir celui d’Agricola. On y trouve cependant la première indication précise sur le manganèse. « Le manganèse (peroxyde de manganèse), dit-il, est une rouille noire, et
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ne se fond point seul; mais, étant mêlé et fondu avec les éléments du verre, il communique à celte substance une couleur d’eau limpide ; il enlève au verre sa couleur verte ou jaune, et le rend blanc et transparent ; les verriers et les potiers s’en servent avec avantage. ï — Celte propriété valut au manganèse, tel qu’on le trouve dans la nature, la nom de savon des verriers.
En parlant de la trempe de fer, le métallurgiste espagnol donne le moyen de tremper une lime, de manière à la rendre très-dure. « Cela se fait, dit-il, avec des cornes de cerf ou des ongles de bœuf, avec du verre pilé, du sel, le tout trempé dans du vinaigre ; on en frotte la lime, on la chauffe, puis on la plonge dans de l’eau froide. » Pour rendre le fer aussi mou et malléable que le plomb, il indique le procédé suivant : « On frotte le fer avec de l’huile d’amandes amères, on l’enveloppe d’un mélange de cire, de benjoin et de soude, et on recouvre le tout d’un lut fait avec de la fiente de cheval et du verre en poudre; on le place sur des braises ardentes pendant toute une nuit et on l’y laisse jusqu’à ce que le feu s’éteigne de lui-même et que le fer se refroidisse. »
La gravure sur métaux, mentionnée par Vargas, consistait à recouvrir le métal (fer, cuivre, argent, etc.) d’une couche de cire, de graisse, ou de mine de cinabre, et d’y écrire avec de l’eau-forte; le métal est attaqué dans tous les points où il a subi le contact de l’acide. — Cette méthode est encore aujourd’hui employée.
cés&ipin . Professeur à l’université de Pise et premier médecin du pape Clément VIII, André Césalpin (né à Arezzo en 1519, mort à Rome en 1603) écrivit un traité de Metallicis où il définit les métaux « des vapeurs condensées par le froid. » Il distingue les minéraux des végétaux en ce que les premiers ne se putréfient pas, et qu’ils ne fournissent aucun aliment propre au développement des êtres animés; puis il soutient que « les coquillages, qu’on trouve incrustés dans la substance de certaines pierres, proviennent de ce que la mer avait autrefois couvert la terre et qu’en se retirant peu à peu, elle a laissé ces traces de son passage. » — Césalpin signala, l’un des premiers, comme caractère distinctif du règne organique et du règne minéral, que les minéraux sont seuls susceptibles de cristalliser en prenant des formes géométriques, régulières.
En parlant du plomb, qu’il appelle un savon propre à nettoyer l’argent et l’or pendant la coupellation, Césalpin indique un fait qui, joint à d’autres observations, devait plus tard amener la découverte de l’oxygène. « La crasse ( sordes ) qui recouvre, dit-il, le
plomb exposé à l’air humide, provient d’une substance aérienne qui augmente le poids du métal. »
L’usage des crayons de plombagine remonte au moins au xvie siècle. C’est ce qui résulte de ce passage de Césalpin : « La pierre molybdolde (lapis molybdoides) est de couleur noire et de l’aspect du plomb; elle est un peu grasse au toucher, et tache les doigts. Les peintres se servent de cette pierre, taillée en pointe, pour tracer des dessins; ils l’appellent pierre de Flatidres, parce qu’on l’apporte de la Belgique. »
Bernard Paiissy. L’un des fondateurs de la méthode expérimentale et de la chimie technique et agricole, B. Paiissy naquit en 1Z»99, près d’Agen. lise passionna, à quarante-cinq ans, pour l’art des émaux et de la poterie, il faut l’entendre raconter lui-même toutes ses tribulations.... « Quand j’eus, dit-il, inventé le moyen de faire des pi'êces rustiques, je fus en plus grande peine et en plus d’ennui qu’auparavant. Car, ayant fait un certain nombre de bassins rustiques et les ayant fait cuire, mes esmaux se trouvoient les uns beaux et bien fondus, lesautres mal fondus, d’autres estoientbruslés, à cause qu’ils estoient fusibles à divers degrés; le verd des lézards estoit bruslé avant que la couleur des serpents fût fondue; aussi la couleur des serpens, escrevices, tortues, cancres, estoit fondue auparavant que le blanc eust reçu aucune beauté. Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et tristesse d’esprit, auparavant que j’ay eu rendu mes esmaux fusibles à un mesme degré de feu, j’ay cuidé entrer jusques à la porte du sépulcre. Aussi en me travaillant à telles affaires je me suis trouvé l’espace de plus de dix ans si fort escoulé en ma personne, qu’il n’y avait aucune forme, ni apparence de bosse aux bras ni aux jambes; ains estoyent mes dites jambes toutes d’une venue, de sorte que les liens de quoy j’attachois mes bas de chausses estoient soudain que je cheminais sur les talons avec le résidu de mes chausses. Je m’allois souvent proumener dans la prairie de Saintes, en considérant mes misères et ennuis... J’ai été plusieurs années que, n’ayant rien de quoy faire couvrir mes fourneaux, j’estois toutes les nuits à la mercy des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide, ni consolation, sinon des chats-huants qui chantaient d’un côté, et les chiens qui hurloient de l’autre; parfois il se levoit des vents et tempestes, qui soullloient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux que j’estois contraint de quitter là tout, avec perte de mon labeur; et je me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté, n’ayant rien de sec sur moi à cause des pluyes qui estoient tom-
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bées, je m’en allois coucher à la minuit ou au point du jour, aceoustré de telle sorte qu’un homme qui serait ivre de vin; d'autant qu’après avoir longuement travaillé je voyois mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvois en ma chambre une seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent émerveiller que je ne sois ctnsumé de tristesse 4. »
Ce tableau éloquent, que nous avons de beaucoup abrégé, a une haute portée philosophique. Il montre que c’est en payant de sa personne, par le travail de ses mains, que l'on fait avancer les arts et les sciences.
Dévoué à la Réforme, B. Palissy se trouva impliqué dans les guerres civiles et religieuses qui désolaient alors la Saintonge, sa contrée natale. Il fut arrêté et traîné en prison; son atelier, construit à grands frais, fut démoli. Tout le monde, à l’exception des juges royaux de Saintes, s’intéressait au sort du malheureux ouvrier de terre, inventeur des rustiques figulines. De la prison de Saintes il fut conduit, pendant la nuit, dans celle de Bordeaux; il aurait péri, êomme tant d’autres de ses coreligionnaires, si le connétable, duc de Montmorency, n’était pas intervenu en sa faveur auprès de la reine-mère, la fameuse Catherine de Médicis. Mis en liberté, Palissy s’attacha, par reconnaissance, au service de la reine-mère et du connétable. Il fut dès lors employé à embellir des chefs-d’œuvre de son art plusieurs châteaux royaux, particulièrement celui d’Écouen. Il habitait les Tuileries, comme il nous l’apprend lui-même, et on ne le connaissait que sous le nom de Bernard des Tuileries.
En 1572, il avait échappé, avec Ambroise Paré, aux massacres de la Saint-Barthélemy, lorsque recommença le drame sanglant de la Ligue. Un des principaux ligueurs, Matthieu de Launay, demanda, en 1589, le supplice du vieux Bernard, alors enfermé à la Bastille. Henri III alla lui-même le visiter dans cette prison, pour Rengager à changer de religion. « Mon bon homme, lui dit le roi, il y a trente-cinq ans que vous êtes au service de la reine-mère et de moi; Nous avons enduré que vous ayez vécu en votre religion parmi les feux et les massacres. Maintenant je suis tellement contraint par ceux de Guise et mon peuple, qu’il m’a fallu, malgré moi, vous mettre en prison. Vous serez brûlé demain, si vous ne vous convertissez. — Sire, répondit Bernard , vous m’avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi; mais moi j’ai pitié de vous, qui