Arago, Éloge de Gay-Lussac
Gay-Lussac l’entreprendrait seul, et que Biot, au besoin, répéterait les observations. Celte seconde ascension s’effectua le 16 septembre 1804, à 9 h. 40 m. du matin. Gay-Lussac partit seul du jardin du Conservatoire des arts et métiers. 11 s’éleva rapidement à 6977 mètres au-dessus de Paris ou à 7016 mètres au-dessus du niveau de la mer. « Parvenu , raconte l’intrépide savant , au point le plus haut de l’ascension, ma respiration était sensiblement gênée ; mais- j’étais encore loin d’éprouver un malaise assez désagréable pour m'engager à descendre. Mon pouls et ma respiration étaient très-accélérés : respirant dans un air d’une extrême sécheresse, je ne devais pas être surpris d’avoir eu le gosier si sec, qu’il m’était pénible d’avaler du pain. » Au moment où son thermomètre , à 7016 mètres au-dessous du niveau de la mer , marquait 9°,5 audessous de 0°, celui de l’Observatoire de Paris, à l’ombre et au nord, indiquait 27°,75 au-dessus de 0» : c’était donc à une différence thermomélrique de 37 degrés à laquelle Gay-Lussac s’était trouvé exposé dans l’intervalle de 10 h. du matin à 3 h. après midi. Après avoir tranquillement terminé toutes ses observations, il se mit à descendre, et prit terre, à 3 h. 45 m., entre Rouen et Dieppe, à quarante lieues de Paris, près de Saint-Gourgeon ; les habitants de ce hameau aidèrent le voyageur aérien à exécuter toutes les manœuvres nécessaires pour prévenir les secousses qui auraient pu briser ses instruments *.
Voici les résultats scientifiques de ce second voyage aérien. La température, à un changement de hauteur donné, varie moins près de terre que dans les régions moyennes de l’atmosphère, en supposant que les observations thermométriques (sur lesquelles Gay-Lussac éleva lui- même quelque doute, à cause de la rapididé du mouve-
\ . A cette occasion, Arago rapporte une anecdote qu’il tenait de Gay-Lussac lui-môme. « Parvenu à la hauteur de 7000 mètres, il voulut, dit-il, essayer de monter plus haut , et se débarrassa de tous les objets dont il pouvait rigoureusement se passer. Au nombre deees objets figurait une chaise en bois blanc, que le hasard fit tomber sur un buisson, tout près d’une jeune fille qui gardait les moutons. Quel ne fut pas l'étonnement de la bergère ! — comme eût dit Florian. — Le ciel était pur, le ballon invisible. — Que penser de la chaise, si ce n’est qu’elle provenait du paradis ? — On ne pouvait objecter à cette conjecture que la grossièreté du travail : les ouvriers, disaient les incrédules, ne pouvaient là- haut être si inhabiles. La dispute en était là, lorsque les journaux, en publiant toutes les particularités du voyage de Gay-Lussac, y mirent fin, en rangeant parmi les effets naturels ce qui jusqu’alors avait paru un miracle. » ( Eloge de Gay-Lussac.)
MATIÈRE
ment ascensionnel du ballon) soient exactes. Malgré la marche irrégulière de l’hygromètre de Saussure , il fut établi que l’humidité de l’air diminue rapidement avec la hauteur. Quant à l’air lui-même, que Gay-Lussac avait recueilli à 6366 mètres de hauteur, il donna à l’analyse eudiom étriqué la même composition en oxygène et azote que celui qu’on aurait pris à la surface du sol. De plus, il ne contenait pas un atome d’hydrogène , ce qui renversait la théorie de Berthollet, qui prétendait expliquer les phénomènes de l’éclair et du tonnerre par la combinaison de l’hydrogène avec l’oxygène dans les régions élevées de l’atmosphère. Enfin , dans ce second voyage, Gay-Lussac compta, pour un temps déterminé, deux fois plus d’oscillations de l’aiguille aimantée que dans le premier, ce qui tendrait à démontrer (ce qui était l’objet principal de l’ascension) que la force magnétique diminue avec la hauteur de l’air '.
Mentionnons encore, comme ayant eu quelque utilité pour la science, les deux voyages aéronautiques exécutés, en 1850, par MM. Barrai et Bixio. Dans leur seconde ascension ces deux observateurs se trouvèrent au milieu de petits glaçons qui réfléchissaient la lumière du soleil de manière à former une image placée au-dessous du ballon ; ils purent ainsi vérifier l’exactitude de l’hypothèse de Mariolte sur la cause des halos et parasélènes , que ce physicien avait le premier attribuée à des glaçons suspendus dans leshautes régions de l’atmosphère. Ils parvinrent à une hauteur de plus de 7000mètres et ils endurèrent le froid excessif de— 40», précisément à la même hauteur où, en 1804, Gay-Lussac n’avait observé que — 9°, 5. Il fut ainsi démontré que la température des différentes couches atmosphériques subit des variations analogues aux variations de la température de la surface terrestre.
Les plus grandes hauteurs de notre océan aérien auxquelles on ait pu jusqu’à présent s’élever par voie de terre (ascension de montagnes), n’atteignent pas 7000 mètres. Les frères Schlagintweit firent, le 20 août 1856, l’ascension de l’Abi-Gumin, l’un des sommets les plus élevés de l’ilimalaya, à 6420 mètres au-dessus du niveau de la mer ; aucun homme D’était encore parvenu pédestrement à une pareille hauteur. Le baromètre y descendit un peu audessous de 36 centimètres ; les deux voyageurs eurent donc moins
1. Gay-Lussac avait constaté qu’une aiguille qui, à la surface du sol, employait 42" 2’" pour faire dix oscillations, ne mettait, pour faire ce même nombre d’oscillations, que 41" 7’" à la hauteur de 6884 mètres.
que la moitié du poids de l'atmosphère à supporter. « Le mal de tête , la difficulté de respirer, l’irritation des poumons, le crachement de sang qu’on éprouve , racontent-ils , dans ces régions élevées, disparaissent aussitôt qu’on commence à regagner les zones plus basses. C’était moins le froid que le vent qui augmentait nos souffrances... En général , nous nous sentions mieux le matin que le soir, ce qui paraît être également en rapport avec l’état de l’atmosphère. La raréfaction de l’air exerce une influence extrêmement marquée sur l’action musculaire; l’action même de parler devient une fatigue. Au même moment survient une lassitude telle, qu’on s’endormirait au milieu des neiges pour ne plus se réveiller, si l’on n’était pas dominé par une force morale supérieure à cette lassitude physique l. »