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Le sénat voulut que l'élection se lit par centuries, forme plus favorable aux riches : elles élurent pour consul Junius Rrulus, fondateur de la liberté, et Lucius Tarquinius Collatinus, qu'on préféra même à Yalérius, la mort de Lucrèce te faisant regarder comme plus intéressé que tout autre à poursuivre la vengeance des Romains contre les tyrans.
Valérius, irrité de cette préférence, se retira d'abord, et ne parut plus dans aucune assemblée; mais le jour pris par les consuls pour prêter serment contre la royauté, son orgueil fit place à des sentiments plus généreux; il descendit au Forum, et jura de consacrer sa vie à la défense de la liberté.
Les consuls entrèrent en exercice au mois de juin de l'an 244 de Rome. Ce ne fut que (rois siècles après que l'époque de leur entrée en cliarge fut remise au i«r janvier.
Le sénat et le peuple accordèrent aux consuls, pour les faire respecter, la robe de pourpre, la chaise curule d'ivoire, douze licteurs pour chacun d'eux; enfin tous les signes de la dignité royale, excepté la couronne et le sceptre : et comme on voulut cependant diminuer la crainte qu'aurait inspirée au peuple un double pouvoir revôtu du droit d'infliger des châtiments, on décida que les consuls commanderaient alternativement, et que celui qui serait de jour pourrait seul faire porter des haches à ses licteurs.
Les consuls firent élire dans toutes les classes cent soixante citoyens distingués par leur mérite et par leur fortune : on les créa d'abord patriciens, et on les nomma ensuite sénateurs, afin de compléter le premier corps de TÉtat. On ne sait pourquoi, lorsque le nom de roi semblait alors si détesté par les Romains, ils conservèrent ce titre, qu'ils donnèrent à un sacrificateur attaché spécialement au service des consuls. Peut-être voulaient-ils, en l'appliquant à un emploi subalterne, lui faire complètement perdre l'ancienne vénération qu'il inspirait; eteomme on craignait encore que ce roi des sacrifices n'exerçât quelque influence sur la multitude, il lui était défendu de haranguer le peuple. Papirius remplit le premier cette charge. 11 composa un recueil des lois faites par les rois de Rome : cette collection porta le nom de droit papirien.
Depuis cette grande révolution, Rome, par la forme de son gouvernement, dut faire prévoir que la guerre serait son état permanent. Le sénat et le peuple, rivaux et jaloux l'un de l'autre, n'étant contenus dans leur lutte par aucun pouvoir supérieur, la guerre seule pouvait suspendre leurs discordes, et il était de l'intérêt du sénat d'occuper au dehors une jeunesse ardente, inquiète et tumultueuse. Les consuls, tirés du sénat, avaient de plus que ce corps un puissant intérôt à la guerre : leur autorité était plus étendue dans les camps que dans la ville. Ces guerres devaient être entreprises par eux avec ardeur et conduites avec impétuosité; car ils se voyaient forcés par la courte durée de leur autorité, de presser leurs efforts pour obtenir dans le cours de l'année d'éclatants succès et l'honneur du triomphe. Une seule guerre heureuse suffisait à la renommée d'un règne; mais, après la révolution, il fallait de la gloire chaque année pour le consulat. D'un autre côté le peuple, dédaignant le commerce, n'avait d'autre
moyen de s'enrichir que par le butin et par le partage des terres conquises. Ainsi tout concourait à rendre Rome éternellement belliqueuse; et comme Bossuet et Montesquieu l'ont tous deux très - habilement remarqué, Rome, en état de guerre perpétuelle, devait être détruite ou devenir la maîtresse du monde.
Tarquin, cherchant partout un asile, et rejeté par presque tous les peuples, excita enfin la pitié de ceux d'Étrurie. Ils envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour demander qu'on permît à ce prince d'y venir rendre compte de sa conduite au sénat et au peuple qui prononcerait sur son sort. Cette proposition fut repoussée unanimement. Les ambassadeurs se bornèrent alors à solliciter la restitution des biens de Tarquin, afin qu'il pût vivre honorablement et en repos. Cette demande devint l'objet d'une vive discussion : Brutus pensait que rendre à Tarquin ses richesses, c'était lui donner des armes. Collatinus soutint qu'il fallait exercer sa vengeance sur la personne du tyran et non sur ses biens; que, pour l'honneur de Rome, on devait prouver qu'elle avait banni les Tarquins afin de devenir libre, et non dans le dessein de s'enrichir. Enfin il représentait que le refus d'une demande juste servirait aux étrangers de prétexte pour commencer la guerre et pour y engager plusieurs peuples.
Chacun soutenant son avis avec une égale ardeur, le sénat se partagea et ne put prendre une décision. On convoqua les curies; les consuls continuèrent leurs contestations devant le peuple, qui décida, à la majorité d'une seule voix, que tous les biens de Tarquin lui seraient rendus.
Ce succès ranima l'espérance des ambassadeurs; ils en informèrent promptement Tarquin, et prolongèrent leur séjour à Rome, sous prétexte de surveiller l'exécution du décret, mais dans le dessein réel de former une conspiration en faveur de la royauté.
Ils réussirent par leurs intrigues à séduire une partie de la jeunesse patricienne, qui, regrettant la licence, les honneurs etles plaisirs de la cour, supportait avec peine l'austère servitude des lois, et surtout le joug de l'égalité, qui détruisait toutes distinctions accordées par la faveur; ils se firent aussi beaucoup de partisans dans le peuple, en disant que les grâces des rois adoucissaient leurs rigueurs, qu'ils savaient distinguer leurs amis de leurs ennemis, mais que la loi était sourde et inflexible, et que, sous le nom de liberté, elle leur ferait porter les chaînes les plus pesantes.
Parmi les conjurés, on vit deux fils de Brutus, deux Vitellius, neveux de Collatin; leurs chefs étaient deux Aauilius. liés aussi parle sang à la famille de Collatin.
Les conspirateurs, se fiant à leur nombre, et fiers de leurs forces, eurent l'imprudence d'écrire des lettres à Tarquin, et de les signer. Elles contenaient tous les détails de la conjuration. La veille du jour fixé pour le départ des ambassadeurs, les Aquilius donnèrent à leurs complices un grand festin. Un esclave, nommé Yindicius, dont ces assemblées nocturnes avaient éveillé les soupçons, se cache, pendant le repas, dans un cabinet voisin de la salle du fes-
tin; invisible, il assiste à leurs délibérations ; il entend la lecture des lettres, les voit signer, sort précipitamment, réveille le consul Brutus, et l'avertit du danger qui menace la république.
Brutus, sans perdre de temps, fait arrêter les conjurés par ses licteurs, les jette dans une prison, et saisit les lettres qui prouvaient le crime. Par respect pour le droit des gens, on laissa partir librement les ambassadeurs.
Le lendemain, Brutus appelle les accusés à son tribunal, en présence du peuple. On entend les dépositions de Vindicius; on lit les lettres interceptées; les accusés ne répondent aux interrogations que par des sanglots : tout le peuple, à la vue d'un père qui jugeait ses propres enfants, et qui sacrifiait la nature à la patrie, n'osait lever les yeux sur lui, et gardait un profond silence, interrompu seulement par le mot d'exil, que la pitié faisait murmurer plutôt que prononcer. L'inflexible Brutus, sourd à toute autre voix qu'à celle de l'intérêt public, dicta l'arrêt de mort qui fut exécuté devant lui.
Ce supplice et cette rigueur austère remplissaient à la fois les âmes d'admiration, de tristesse et d'horreur. Quelque distinguées que fussent les autres victimes, tous les regards ne se fixaient que sur les enfants de Brutus et sur leur malheureux père. Son maintien ferme prouvait sa vertu, et ses larmes tra* hissaient sa douleur.
Collatin, plus humain ou plus faible, tenta de vains efforts pour conserver la vie à ses neveux; il ne put les sauver, et perdit la confiance publique. Le sénat révoqua le décret qui rendait les biens aux Tarquins; et, déclarant qu'il ne voulait pas en souiller le trésor public, il les abandonna au pillage du peuple, afin d'augmenter sa haine contre la tyrannie.
On rasa les palais et les maisons de ces princes ; le champ qu'ils possédaient près de la ville fut consacré à Mars; on y tint depuis les assemblées des centuries, et il devint pour la jeunesse un lieu de jeux et d'exercice.
On affranchit Vindicius; il reçut les droits de cité et de magnifiques récompenses : enfin on accorda une amnistie aux Romains qui avaient suivi Tarquin dans son exil, en leur fixant un délai pour rentrer dans leur patrie.
Toute tentative inutile fortifie l'autorité qu'on attaque et les passions qu'on menace. La haine contre les Tarquins s'accrut ; Collatin devint l'objet de la méfiance générale: des murmures violents éclataient partout contre lui. Brutus, informé de cette disposition des esprits, convoque le peuple, lui rappelle les décrets rendus, les serments prêtés contre le roi et contre la royauté; il déclare que Rome voit avec inquiétude dans son sein des citoyens dont le nom seul menace la liberté; puis, s'adressant à son collègue Collalin : « L'inquié- » tude des Romains, dit-il, est sans doute mal fondée; vous les avez loyale- » ment servis; comme moi, vous avez renversé la tyrannie et chassé les tyrans. » Complétez donc aujourd'hui ces bienfaits par un dernier sacrifice; faites » disparaître de Rome le nom des rois. Vos biens seront conservés; on augmen- * tei a même vos richesses ; mais éleignez-vous d'une ville qui ne se croira » tout à fait libre que lorsqu'elle ne verra plus de Tarquins. »
L'époux de Lucrèce, surpris de cette attaque imprévue, voulait se défendre et
dissiper d'injustes alarmes; mais les principaux sénateurs joignirent leurs prière* à celles de Brutus; et, lorsqu'il vit son propre beau-père, Spurius Lucrétius, vieillard vénérable, unir ses instances aux leurs, il se détermina au sacrifice exigé, abdiqua le consulat, et se retira à Lavinium, où il transporta ses biens. Le peuple lui donna vingt talents, et Brutus cinq, pris sur sa propre fortune.
Ainsi, l'amour de la liberté, la plus ardente et la plus jalouse des passions, ne permit pas au mari de Lucrèce de jouir d'une révolution entreprise pour le venger.
ïarquin, voyant ses intrigues déjouées et sa conspiration découverte, ne fonda plus ses espérances que sur la guerre. 11 détermina deux peuples puissants d'Étrurie, les Véiens et les ïarquiniens, à prendre les armes pour sa cause. Le souvenir de leurs anciennes défaites les animait depuis longtemps contre les Romains.
Bientôt les armées se rencontrèrent; le sort voulut qu'Arons, fils de Tarquin, et le consul Brutus se trouvassent chacun à la tête d'un corps de cavalerie, et opposés l'un à l'autre. Arons, à la vue du consul, s'écria : « Grands dieux! ven- » geurs des rois, aidez-moi à punir ce rebelle qui nous a bannis, et qui se pare » insolemment à mes yeux des marques de notre dignité!»
Us se précipitèrent l'un sur l'autre avec furie, ne cherchant qu'à porter des coups, et dédaignant de les parer. Bientôt tous deux, couverts de blessures, tombèrent morts en même temps. Les deux armées, animées de la même audace que leurs chefs, se mêlèrent et combattirent longtemps avec opiniâtreté. La perte fut à peu près égale des deux côtés; mais les Romains restèrent maîtres du champ de bataille. Valérius, nommé depuis Puhlicola, venait de succéder à Collatin dans le consulat; il remplaça Brutus dans le commandement de l'armée, et rentra triomphant dans Rome, sur un ch: r attelé de quatre chevaux. Le triomphe, toujours en usage dans la suite, resta constamment la plus glorieuse récompense des grandes viteoires.
Plus un peuple aime la liberté, et plus il craint de la perdre. Le moindre prétexte fait naître ses soupçons; les plus éclatants services ne peuvent le rassurer, et sa méfiance le conduit trop souvent à l'ingratitude. Valérius ne tarda pas à l'éprouver; il avait différé de se faire nommer un collègue, et il venait de bâtir une belle maison sur une colline qui dominait la place. On le soupçonna d'aspirer à la royauté : informé de ce bruit généralement répandu, il convoque le peuple, rappelle modestement ses services, et se plaint avec amertume de l'injustice de ses concitoyens.
« Ah ! que je porte envie, dit-il, à mon collègue Brutus ! Après avoir créé le » consulat et fondé la liberté, il est mort les armes à la main, avec toute sa » gloire, sans avoir éprouvé votre injuste jalousie. Nulle vertu ne peut-elle être » à l'abri de vos soupçons? Vous est-il possible de croire qu'un fondateur dé la » liberté la renverse, et que l'ennemi des rois aspire à la royauté? Voulez-vous » dissiper vos alarmes? ne regardez pas où je demeure, mais examinez qui je » suis. Au reste, la colline de Vellia n'excitera plus vos terreurs; je vais à l'in-
» stant en descendre, et je fixerai ma demeure dans un lieu si bas que vous la « dominerez tous. » A ces mots il se retire ; et, pendant la nuit, rassemblant un grand nombre d'ouvriers, il lit démolir sa maison.
Le lendemain le soleil, en éclairant les ruines de cet édifice, ouvrit les yeux du peuple sur son égarement; et cette multitude mobile, qui flétrit un jour ce qu'elle encensait la veille, et qui voudrait ressusciter demain ce qu'elle fait périr aujourd'hui, rétracta ses plaintes et se repentit de son injustice.
Yalérius, plus ambitieux de gloire que d'autorité, avant de se faire élire un collègue, publia plusieurs règlements très-populaires. Il ordonna que les licteurs abaisseraient leurs faisceaux devant le peuple assemblé; qu'ils ne porteraient des haches que hors des murs, et les quitteraient en entrant dans la ville. Tout citoyen condamné par un magistrat à l'amende, aux verges ou à la mort, pouvait en appeler au peuple. Personne ne devait entrer en exercice d'une charge avant la confirmation de son titre par l'assemblée populaire. Le trésor public, placé dans le temple de Saturne, était jadis confié à la garde des trésoriers ou questeurs que nommaient les rois ; le peuple obtint le droit de les élire. Enfin Valérius fit adopter une loi qui permettait à tout citoyen de tuer celui qui voudrait s'emparer du trône. Le meurtrier était absous pourvu qu'il put prouver le délit. Toutes ces concessions faites à la multitude valurent au consul le surnom de Publicola. Ses règlements trop populaires diminuèrent l'autorité du sénat, augmentèrent les prétentions du peuple, et devinrent le germe d'une lutte opiniâtre qui, après avoir placé Rome sur la pente de la démocratie, la fit enfin retomber sous le joug des tyrans.
Lorsqu'on procéda à l'élection d'un consul, le dénombrement des citoyens en fit compter cent trente mille en état de porter les armes. Le peuple élut Spurius Luerélius, père de Lucrèce. 11 mourut peu de temps après, et fut remplacé par Marcus Horatius. On chargea celui-ci de faire la dédicace du Capitole qui venait d'être achevé.
Ce fut aussi à cette époque que les Romains conclurent avec les Carthaginois un traité qui contenait les dispositions suivantes : « Les Romains et leurs alliés » ne navigueront pas au delà du beau promontoire, à moins d'y être forcés par » la tempête. Les marchands, arrivés à Carthage, n'y paieront aucun droit, » excepté ceux du crieur et du greffier. On garantira le marché du vendeur, •■> pourvu qu'il ait deux témoins. Les mêmes dispositions auront lieu en leur * laveur dans toute l'Afrique et en Sardaigne. Les Romains, abordant sur les » eûtes de Sicile appartenant aux Carthaginois, y seront protégés. Les Carlha- » giuois ne commettront aucun dégât chez les Latins et chez les alliés du peu- ■ pie romain. Ils ne bâtiront aucun fort dans le Latium, et n'y pourront séjour- » ner la nuit s'ils y entrent en armes. »
Ce premier traité prouvait la puissance de Carthage et l'inquiétude qu'elle inspirait dès lors aux Romains, qui semblaient déjà prévoir Annibal.
Cependant Tarquin , retiré à Clusium auprès de Porsenna, le plus puissant des princes d'Êtrurie et d'Italie, parvint à lui persuader que sa cause était cello
des rois, et que, s'il laissait impunie la rébellion des Humains, il verrait bientôt les peuples, encouragés par cet exemple, renverser tous les trônes.
Porsenna, ému par ses discours, touché de ses malheurs, et jaloux des progrès de la république, déclara la guerre aux Romains. Les forces et la renommée du roi d'Étrurie alarmèrent le sénat, il redoutait la mobilité du peuple, qui préfère habituellement la paix à la liberté.
Les consuls, dans le dessein de se concilier la multitude, firent acheter du blé, et le distribuèrent à bas prix. Le sel, administré par entreprise, fut mis en régie; on abolit les droits d'entrée, et le peuple se vit déchargé de tout impôt. Ces mesures eurent un plein succès : elles accrurent l'amour pour la république et la haine pour la royauté.
Porsenna, sans perdre de temps, s'approcha rapidement de Rome à la tête de son armée, attaqua le Janicule et le prit d'assaut. Les Romains lui disputèrent vaillamment le passage du Tibre; la victoire flotta longtemps incertaine : le carnage était égal des deux côtés ; mais enfin, les consuls se trouvant blessés et hors de combat , l'armée romaine, privée de ses chefs, prit la fuite, passa le pont, et rentra en désordre dans Rome.
Porsenna, s'il eût trouvé le pont libre, serait entré avec les fuyards dans la ville; mais l'intrépidité d'un seul Romain arrêta l'armée victorieuse. Horatius, surnommé Coclès, parce qu'il avait perdu un œil à la guerre, prouva, dans cette circonstance critique, qu'il descendait du vainqueur des trois Albains. Après avoir fait de vains efforts pour rallier les fuyards, il résolut de combattre avec assez d'opiniâtreté pour laisser le temps aux ouvriers de détruire le pont. Deux soldats romains s'associèrent quelques instants à sa périlleuse entreprise : placé avec eux à la tête du pont, il s'y tint inébranlable; loin de craindre la foule qui le menaçait, il la provoquait par des injures, insultait à l'orgueil des Étrusques, et les appelait vils esclaves des rois. Lorsqu'il vit le pont presque détruit, et qu'il n'en restait plus qu'un étroit passage, renvoyant ses deux compagnons, et se dévouant à une mort presque certaine, il osa seul combattre une armée. Couvert de son large bouclier qui fut bientôt hérissé de traits, il renversait avec son glaive tous ceux qui osaient l'approcher, et se faisait de leurs corps un rempart contre de nouveaux assaillants; enfin le pont étant entièrement rompu, et au moment où une foule de guerriers s'élançait sur lui, il se jeta tout armé dans le fleuve, et le traversa à la nage.
On le reçut en triomphe à Rome; le peuple, pour célébrer une action que Ïite-Live trouvait plus admirable que croyable, lui fit élever une statue d'airain, et lui donna autant de terres que pourrait en renfermer un cercle tracé dans l'espace d'un jour par une charrue.
Porsenna, fier de sa victoire, espérait se voir bientôt maître de Rome; mais tous les Romains, sans distinction d'âge, prenant les armes, lui opposaient des remparts plus forts que leurs murailles. Bientôt même, reprenant l'offensive, ils attaquèrent les assiégeants. Dans une de leurs sorties, les consuls, ayant embusqué quelques troupes, attirèrent Porsenna dans le piège qu'ils lui avaient
tendu. Le roi perdit dans eelle action plus de cinq mille hommes : renonçant alors à prendre la ville par la force, il voulut la réduire par la famine, convertit le siège en blocus, et ravagea toute la campagne.
Rome, par ce moyen, souffrit en peu de temps tous les maux qu'entraîne une disette absolue. Caïus Mutius, jeune Romain, poussé au desespoir par les' malheurs de sa patrie, conçut, pour la délivrer, le projet le plus coupable et le plus hardi : il demanda la permission au sénat de se rendre dans le camp ennemi, afin d'exécuter une entreprise importante, mais qu'il ne voulait faire connaître qu'après le succès.
II sort sans armes ostensibles, trompe facilement les gardes par l'habitude qu'il avait de parler la langue toscane, et pénètre dans la tente du roi qui travaillait avec un secrétaire exactement vêtu comme le monarque.
Dans ce moment on réglait les comptes de l'armée ; les officiers qui entraient adressaient leurs demandes au secrétaire. Trompé par ces apparences, Mulius, prenant le secrétaire pour le roi, s'élance sur lui, et le tue d'un coup de poignard. Aussitôt on le saisit on le traîne devant le tribunal que Porsenna préside. L'appareil des plus affreux supplices ne peut abaisser sa fierté, et, montrant un maintien plus effrayant qu'effrayé : « Je suis Romain, dit-il; j'ai » voulu tuer l'ennemi de Rome, et tu me verras autant de courage pour souf- » frir la mort que pour te la donner. Les Romains attaquent et souffrent avec une égale constance: je n'ai pas seul conspiré contre toi; une foule de ci- > toyens recherchent la môme gloire: ainsi, attends-toi sans cesse à de nouveaux périls. Tu trouveras un ennemi à chaque pas; chaque jour un poignard menacera ta poitrine : je te le répète, ce n'est pas moi, c'est toute la jeunesse romaine qui te déclare la guerre; mais ne crains point de bataille; ce n'est » point ton armée, c'est toi seul que nous voulons détruire. »
Le roi, irrité de ses menaces, ordonne à l'instant de l'entourer de flammes, afin de le forcer à révéler exactement les projets et le nombre de ses complices. Le fier Romain, que rien n'intimide, plonge sa main dans un brasier ardent, et, laissant brûler cette main sans la moindre émotion : « Vois, dit-il, comme » les hommes qui aspirent à la gloire méprise la douleur, et comme leur âme » commande à leurs corps. »
Porsenna, confondu et comme hors de lui à la vue d'une action si intrépide, descend précipitamment de son trône, et ordonnant d'éloigner les feux : « Re- » tire-toi, dit-il; tu es encore plus ton ennemi que le mien. Si un tel courage » était employé pour mon service, quels éloges ne lui donnerais-je pas ! com- » me ennemi, je ne puis te récompenser; mais je te rends la liberté, et je t'af- « franchis de tous les droits que les lois de la guerre me donnent sur toi. »
Mutius, inaccessible à la douleur, cède alors à la reconnaissance, et avoue au roi que trois cents jeunes citoyens ont formé une conspiration contre ses jours, que le sort l'a fait marcher le premier, et que ses complices viendront rhacun à leur tour tenter la même entreprise. L'héroïque fermeté de Mutius fut consacrée par le surnom de Scécula. Son courage est aussi digne de louange que son action de blâme. L'enthousiasme de la liberté ne peut faire
excuser l'assassinat, et Ta générosité de Porsenna a plus de vraie grandeur que le courage du Romain.
Porsenna efliayé de la conspiration formée contre lui, et convaincu que les Romains préféraient tous la mort à laservitude, sentit qu'il n'était plus question de vaincre une ville, mais de détruire un peuple. Renonçant alors à ses projets, il fit partir pour Rome, avec Mutius, des ambassadeurs qui n'insistèrent plus sur le rétablissement de la royauté; ils se bornèrent à demander qu'on rendit aux Étrusques le territoire conquis sur eux, et qu'on donnât des otages pour garantir l'exécution du traité.
On accepta ces conditions; Porsenna évacua le Janicule. Parmi les otages qu'il reçut, composés de dix patriciens et de dix jeunes filles, on distinguait Clélie. Cette Romaine, ne pouvant supporter une captivité môme passagère, et se montrant, par son courage, digne émule de Coclès et de Scévola, engage ses compagnes à rompre leurs liens, se jette dans le Tibre avec elles, et rentre triomphante dans Rome,
Le consul Valérius, strict observateur des traités, les renvoya toutes au roi d'Étrurie. Tarquin, leur implacable ennemi, prévenu de leur marche, s'était embusqué pour les enlever; mais le fils de Porsenna les escorta jusqu'au camp.
Le roi, qui aimait l'audace, même dans un ennemi, fit présent à Clélie d'un superbe coursier, la remit en liberté, et lui permit d'emmener la moitié des otages.
Ce généreux prince, voulant montrer son estime au peuple romain, lui rendit sans rançon tous les prisonniers, rechercha son amitié, et lui abandonna son camp avec toutes les richesses qu'il renfermait, sans en excepter son propre bagage. Le sénat, par reconnaissance, envoya à ce prince la chaire d'ivoire, le sceptre, la couronne et la robe des anciens rois.
Mutius reçut les mêmes récompenses que Coclès, et le terrain dont on lui fit présent se nomma depuis le pré de Mutius, On éleva à Clélie une statue équestre dans la voie sacrée. Ainsi se termina une guerre qui semblait devoir étouffer la liberté de Rome dans son berceau (1).
Peu de temps après, Porsenna chargea son fils Arons de combattre les habitants d'Aricie. Arons fut battu et tué. Les Étrusques, poursuivis par leurs ennemis, trouvèrent un asile à Rome, s'y établirent, et y occupèrent un terrain près du mont Palatin, qu'on nomma par la suite rue des Étrusques.
Porsenna, depuis, tenta encore une démarche en faveur de Tarquin, et le sénat ayant répondu qu'on ouvrirait plutôt les portes de Rome aux ennemis qu'aux rois, on n'en parla plus. Tarquin découragé se retira à Tusculum, chez son gendre Octavius. '
(1) An de Rome 246. Avant Jésus- Christ 50G.