CHAPITRE XII
( An de Rome G09. )
Décadence de la grandeur roma-re. — Révolte de Viriate en Lusitanie. — Traité de paix entre Fabius Ifaximus et Viriate. — Rupture de ce traité. — Mort de Viriate. — Nouvelle guerre. — Résistance de Numance. — Siège, blocus et destruction de Numonce. — Sédition excitée ù P»ome par les Cracques. — Portrait de Cornélie, mère des Gracques. —Portrait des Gracques. — Tribunal deTibérius Graccbus. — Sa proposition des deux édits. — Résistance du sénat. — Fermeté de Tibérins Grao C|1US. — Déposition du tribun Octavius. — Adoption d'une loi de Tibérins Graccbus. — Nouvel édit de ce tribun. — Expiration de son tribunat — Tumulte en sa faveur. — Sa mort et celle de trois cents personnes. — Révolie des esclaves en Sicile. — Vengeance du tribun Lalié n envers le censeur Ifétellus. — Inaction de Caïus Graccbus. —Sa nomination de questeur. — Son départ pour la Sardaigne. — Son retour à Rome. — Sa nomination de tribun. — Mort de Scipion l'Africain. — Puissance de Caïus Graccbus. — Politique du sénat envers lui. — Loi pour la reconstruction de Carlbage.
— Départ de Caïus Grarcbus pour l'Afrique. — Fondation de la nouvelle Carlbage, nommée Junonia. — Retour de Caïus Graccbus à Rome. — Nouveaux troubles a son arrivée. — Mort de ce tribun.
— Massacre de trois mille personnes. — Guerre avec les Gaulois et les Allobroges.
Rome, victorieuse en F.urope et en Afrique, vit triompher à la fois, dans ses murs, Seipion le deuxième Africain, Métellus le Macédonique, et Mummius PAchaïque. Tes grands peuples ne résistent pas plus que les grands hommes à l'ivresse d'une haute fortune.
Quelle vertu pouvait préserver d'orgueil tant de citoyens illustrés par des triomphes, tant de guerriers décorés de couronnes civiques, murales, nobles prix d'actions héroïques, et chargés des riches dépouilles prises sur l'ennemi;
enfin tant de sénateurs et de personnages consulaires, qui avaient tous gagné des batailles, forcé des villes, subjugué des peuples, et vu des rois à leurs pieds ?
La réunion des vainqueurs de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, la renommée de leurs exploits, les hommages des nations et de leurs monarques, et les riches tributs que leur envoyaient tous les princes, devaient exciter la fierté des Romains, étourdir leur raison, et bannir promptement jusqu'aux traces de l'austère vertu et de l'antique simplicité des beaux jours de la république.
La plus belle époque de l'histoire romaine commence après l'invasion de Pyrrhus, lorsque les mœurs cessèrent d'être rustiques et sauvages, sans cesser d'être pures. Elle finit avec la troisième guerre punique. Tant que les Romains eurent à craindre pour leur existence, soumis aux principes de la religion et aux règles de la justice, on vit toujours chez eux l'intérêt privé confondu avec l'intérêt général. Ce fut alors que ce peuple élonnant, fort et passionné comme une faction, ainsi que le dit Montesquieu, invincible par son union, dut inspirer autant d'admiration que de crainte. Mais Cartilage détruite, l'Espagne vaincue, l'Italie soumise, la Grèce subjuguée, l'Asie conquise, délivrèrent le peuple romain de tout danger. 11 ne connut plus de frein pour ses passions. Les digues étaient rompues; le torrent s'était débordé; les citoyens qui avaient longtemps combattu pour se défendre, et ensuite pour conquérir, n'employèrent bientôt plus leurs armes qu'à se disputer entre eux les fruits de leurs conquêtes et les jouissances de la domination. En vain quelques hommes vertueux voulurent opposer les mœurs au luxe, l'amour de la patrie à l'ambition, et la justice à la violence; leur voix se perdit dans le tumulte des passions.
Rome va donc nous présenter un nouveau spectacle. Nous n'y verrons plus les palmes de la gloire sur la charrue de Cincinnatus; la modestie et la pauvreté n'embelliront plus les triomphes des Fabius et des Paul Emile : les consuls, les dictateurs n'opposeront plus leurs vertus républicaines à la licence du peuple, à l'orgueil des grands. La force remplacera la justice, et la fortune seule recevra l'encens qu'on offrait à la liberté.
Nous quittons ce sénat rempli de sages et de héros, que Cynéas comparait à un conseil de rois, et nous allons raconter les querelles sanglantes de ces nouveaux maîtres du monde, ambitieux, cupides, cruels, voluptueux, déchirant le sein de leur patrie pour satisfaire leur avarice, et forçant les légions et leurs alliés à ne combattre que pour le choix d'un maître.
La corruption, quoique rapide, ne mina cependant l'État que par degrés. On ne viola d'abord les lois que par ambition, et l'ambition conserve encore quelque apparence de la vraie gloire. Mais, lorsqu'au mépris des anciennes lois et des anciennes coutumes, les grands, enrichis par le pillage et par la ruine des provinces, habitèrent des palais vastes comme des villes, firent cultiver leurs terres par des légions d'esclaves, et possédèrent des trésors plus considérables que ceux des rois, le vice le plus funeste et le plus bas, l'avarice, devint la passion dominante : on sacrifia la justice, les mœurs et la patrie au
vil désir de s'enrichir. De ce moment il n'y eut plus de vertu ni de liberté, tout fut à vendre ou à acheter. On devenait factieux pour arriver à la richesse, riche, on corrompait les citoyens pour conserver le pouvoir et L'opulence, et chacun ne servit plus L'État, mais un parti. Des lors la chute de la république était inévitable et prochaine. Los proscriptions de Marius et de Sylla devaient suivre de près la sédition des Gracques; la tyrannie de Sylla préparait la dictature de César et L'empire d'Auguste.
Nous aurons pourtant encore, dans ces jours de décadence, occasion d'admirer quelques vertus courageuses qui luttaient contre le vice triomphant, et un grand nombre d'hommes célèbres par leurs talents, par leur courage et par leurs exploits. Heureux s'ils avaient consacré tant de grandes qualités au salut d'une patrie qu'ils illustrèrent par leur courage et qu'ils déchirèrent par leurs dissensions I mais le retour à l'ordre et à la liberté était impossible. On descend facilement de la vertu au vice et de la liberté à la servitude ; mais c'est une pente qu'on ne remonte pas.
Les causes de la grandeur des Romains se trouvaient plus dans leurs mœurs que dans leur législation, et le changement de coutumes détruisait tout. Condillac a très-bien remarqué que rien n'était déterminé d'une manière fixe dans le gouvernement de Rome. Tous les droits du peuple et du sénat étaient incertains et contestés, les pouvoirs distribués sans précision; ies censeurs, les tribuns, les consuls exerçaient alternativement une autorité presque arbitraire. Souvent on nommait un dictateur pour éluder les lois; mais la simplicité des mœurs, la tempérance, le désintéressement et l'amour de la patrie suppléaient à tout. Les dissensions même des ordres entretenaient l'émulation, et fortifiaient l'État au lieu de l'ébranler. Tout était habitude, môme la vertu.
On ne peut supposer qu'un corps nombreux puisse être animé pendant cinq siècles du même génie. On doit donc attribuer l'accroissement de Rome au hasard qui lit suivre d'abord par nécessité un plan auquel on s'attacha ensuite par habitude.
Dans les premiers temps les Romains, faibles et entourés d'ennemis, se virent obligés, pour augmenter leurs moyens de défense, de s'allier avec les vaincus. Employant toujours depuis le même système, ils se servirent des Latins et des Ilerniques pour subjuguer les Volsques et les Toscans. Dès que Ton reconnut l'utilité de leur alliance, tous les peuples la recherchèrent. Sagonte l'implora contre Carthage, Marseille contre les Gaulois, les Étoiiens contre Philippe, les Egyptiens contre les Séleucides. C'est ce qui lit la fortune de ce peuple dominateur. On l'aurait redouté comme conquérant, on vola audevant de lui comme protecteur.
Les Romains laissaient aux cités leurs lois, aux rois leurs trônes; appelés constamment au secours d'un peuple contre une l'action, d'un prince contre ses concurrents, ils gouvernèrent plutôt en juges et en patrons qu'en dominateurs : et leur puissance était tout établie lorsque, sûrs de leur force, lis cessèrent de la déguiser.
Presque tous les gouvernements ont plus de routine que de plan; on les IL i3
194 répurliqu:
détruit plutôt en changeant les coutumes qu'en modifiant les lois. La lé{ lion de Rome avait continuellement varié pendant plusieurs siècles, et sa liberté restait entière. Elle fut détruite dès que le luxe changea ses mœurs.
La première contrée où l'avarice romaine chercha une riche proie et fit de nombreuses victimes, ce fut l'Espagne. Les fiers habitants de ce pays, révoltés contre la cupidité et contre l'injustice des proconsuls et des préteurs, se défendait avec un courage digne d'une meilleure fortune; et l'Espagne , depuis soixante-quatorze ans, toujours ravagée, souvent vaincue, n'avait jamais été totalement soumise. Quelques années avant la destruction de Carthage un simple berger, nommé Viriate, ayant réuni sous ses ordres quelques vagabonds et quelques brigands, ennoblit ses armes en sou^vant la Lusitanie, et en combattant pour l'indépendance de sa patiie. Fabius Maxim us, frère de Scipion et fils de l»aul Emile, obtint d'abord quelques avantages sur lui ; mais il ne sut point en profiler. Viriate augmenta ses forces, disciplina ses troupes, gagna plusieurs victoires; et le consul, forcé de traiter d'égal à égal avec un pâtre, lui accorda une paix honorable.
Le sénat, qui commençait à ne plus respecter la justice, autorisa Cépion, successeur de Fabius, à rompre ce traité. La guerre recommença, et le général romain, corrompant les ambassadeurs de Viriate, fit assassiner dans son lit le brave guerrier qu'il n'avait pu vaincre.
Le peuple de Numance, ferme et belliqueux, s'était toujours montré le plus fidèle allié de Viriate. Après avoir battu Q. Pompéius, les Numantins attaquèrent et mirent en déroute Mancinus. Ils pillèrent son camp, et auraient détruit son armée tout entière, sans la sagesse et l'intrépidité de Tibérius Gracchus. Ce jeune guerrier qui avait déjà acquis beaucoup de gloire en montant le premier sur les murs de Carthage, couvrit la retraite des légions et sauva leurs débris en négociant avec Numance et en concluant avec elle un traité que Mancinus signa.
Le sénat ne ratifia point cette paix, et, malgré les représentations d'une foule de Romains qui déclaraient devoir leur salut à cette convention, on la rompit, et Mancinus, chargé de chaînes, fut livré aux INumanlins. L'arrêt ne porta que sur lui; la faveur populaire sauva Gracchus, ainsi que les officiers qui avaient, comme lui, participé à cette pacification. L'armée romaine, commandée par Mutus, délit les Lusitaniens et les Galiciens; mais elle échoua contre Numance. Lépide, son successeur, sans autre motif que celui du pillage, attaqua les Vaccéens, qui habitaient le pays qu'on nomme aujourd'hui royaume de Léon; ceux-ci repoussèrent vaillamment cette injuste agression, mirent les légions en fuite, et les découragèrent tellement par cet échec, que, depuis ce moment, le nom seul des Espagnols les faisait trembler.
Les levées s'opéraient difficilement pour l'Espagne, et l'avarice seule portait les patriciens à briguer ce commandement. Les deux consuls le sollicitaient; l'un était avare et l'autre pauvre. Scipion, s'opposant à leur nomination, dit « que l'un était trop riche et l'autre pas assez. >»
Les succès des insunrents augmentaient leur audace. L'armée romaine per-
dait à la fois ses conquêtes, son courage et sa discipline. Dans cette circonstance critique, le sénat eut recours au talent de Scipion l'Africain. Élu consul pour la deuxième t'ois, il passa en Espagne, rallia les troupes, rétablit Tordre et la règle, ésita les affaires décisives, et changea la guerre en affaires de postes, dont les succès partiels ranimèrent l'ardeur et la confiance du soldat,
11 marcha ensuite contre Numanee, et l'investit ; mais comme les Espagnols s'étaient aguerris et se montraient encore plus hardis que les Romains, il ne voulut point, risquer l'assaut. Se bornant donc à défendre ses lignes et à repous ser les sorties de la garnison, il s'empara de tous les passages et bloqua exacte* menl la ville.
Les Numantins, réduits bientôt à la plus affreuse disette, proposèrent une paix honorable. Scipion voulut qu'ils se rendissent à discrétion. Ils refusèrent, et demandèrent pour toute grâce au général romain de leur livrer bataille, qu'ils pussent au moins périr les armes à la main.
Un nouveau refus changea leur consternation en désespoir. Ils sortirent tous de leurs murailles et se précipitèrent sur les retranchements avec une telle furie, que, malgré la force de sa position, Scipion eut besoin de tout son courage et de tout son talent pour les repousser. Enfin, après quinze mois d'une résistance opiniâtre, les Numantins, privés de tout secours et de tout espoir, mirent le feu à leur ville, et périrent avec toutes leurs richesses dans les flammes.
11 ne resta aucun vestige de cette fameuse cité, que Bossuet appelle la seconde teneur des Romains. Elle était située dans la Vieille-Castille, près de Soria. On ne vit au triomphe de Scipion que cinquante de ses habitants. Numanee fut détruite l'an de Rome 621.
Rome ne jouit pas longtemps du repos que semblaient lui garantir tant de victoires. L'esprit de faction ne tarda pas à troubler une prospérité dont la jouissance était loin d'être également partagée entre le peuple et les patriciens.
Deux frères, Tibérius et Caïus Gracchus, célèbres par leur courage , par leurs talents, par leur éloquence et par leurs malheurs, embrassèrent la cause populaire, excitèrent de grands troubles dans leur patrie, répandirent un vif éclat sur leur nom, et donnèrent au monde un triste exemple des vicissitudes de la fortune, du danger des factions, de l'esprit vindicatif des grands, et du peu de compte qu'on doit faire de la faveur de la multitude.
Ils étaient petits-fils de Scipion l'Africain, et beaux-frères du second Africain, qui avait épousé leur sœur. Cornélie, leur mère, se rendit aussi célèbre par ses liantes vertus que son père et que ses fils par leurs actions. Lorsqu'elle devint veuve de Sempronius Gracchus, Ptolémée, roi d'Egypte, lui offrit son sceptre et sa main. Sa fierté ne voulut point descendre au trône. Les citoyens romains se croyaient alors supérieurs aux rois.
Cornélie, trouvant sa gloire dans ses vertus, ses plaisirs dans ses devoirs, d< daignait le luxe des dames romaines, et leur disait souvent « que ses enfants » étaient ses joyaux et sa parure. ■ L'éducation qu'elle leur donna les éleva tu-dessus dv s autres citoyens, fortifia leur Aine, développa leurs talents; mais, eu même ternis, elle leur inspira lu fierté, l'audace et l'ardeur qui les perdi-
rcnt. On l'accusa môme de les avoir poussés aux factions en leur disant : « On. » ne me nomme jamais que la belle-mère de Scipion ; quand aurez-vous assez » de gloire et de puissance pour qu'on m'appelle avec honneur la mère 'des » Gracqucs? »
Tibérius, orné de tous les dons de la nature et de la fortune, charmait les regards par une rare beauté ; il s'attirait l'amour des soldats par sa bravoure, et l'admiration de ses concitoyens par son éloquence; ses brillants exploits l'avaient illustré en Afrique et en Espagne; les liens du sang et de l'amitié l'unissaient aux plus grands personnages de la république. Tout concourait à l'attacher au parti des patriciens ; mais le désaveu que fit le sénat du traité qu'il avait conclu avec Numance pour sauver l'armée, l'arrêt injuste porté contre Mancinus, son général, et les reproches humiliants dont il se vit lui-même alors l'objet, l'irritèrent contre les grands, et le jetèrent dans le parti populaire.
Son frère Caïus partageait tous ses sentiments, et ne lui était point inférieur en talents; mais Tibérius, plus doux, plus adroit, plus modéré, s'insinuait dans les cœurs par la persuasion. Caïus , véhément , emporté , songeait plus à convaincre qu'à toucher ; la raison semblait parler par la bouche du premier, l'autre avait l'éloquence fougueuse des passions. La même différence se trouvait aussi dans leurs caractères. Tibérius était simple dans ses mœurs, tempérant dans ses goûts; Caïus, avide de plaisirs, s'y livrait avec excès, et sa violence élevait quelquefois tellement le son de sa voix, que , connaissant ce défaut , il plaçait à la tribune derrière lui un musicien qui l'avertissait de prendre un ton plus convenable et plus doux.
Les lois rendues en différents temps pour s'opposer à la trop grande concentration des fortunes étaient tombées en désuétude. Les patriciens avaient envahi la plupart des terres conquises. Le domaine devait en affermer une partie aux pauvres moyennant une faible redevance; les riches firent hausser cette rente, et, par ce moyen, empêchèrent la mullitude de prendre ces fermes. Quelques grands, plus habiles et plus audacieux , cessant même de déguiser leur avare injustice, méprisèrent la loi qui défendait à tout citoyen de posséder plus de cinq cents arpents. Us ne daignèrent même pas se servir de prête-noms, et ils exploitèrent ou affermèrent publiquement les plus vastes possessions.
Découragés par ces usurpations, et accablés de misère, les pauvres plébéiens se dégoûtaient de la guerre , et renonçaient même à élever et à nourrir leurs enfants ; de sorte que, peu à peu , l'Italie, dépeuplée d'hommes libres, ne se voyait presque plus couverte que de Barbares et d'esclaves qui labouraient les terres des riches. Lélius,ami de Scipion, voulut porter des remèdes à ce désordre, les intrigues des sénateurs rendirent ses tentatives inutiles, et il n'en retira d'autre fruit que le surnom de sarje, donné par la reconnaissance du peuple.
Tibérius, revenant d'Espagne, fut vivement touché du spectacle de misère et de dépopulation qu'offraient à ses regards les campagnes d Étrurie. Le désir de ramener la justice et l'égalité , et peut-être aussi l'espoir de se
venger dos sénateurs , le déterminèrent à briguer le tribunat. Il l'obtint, et
proposa une reforme dans la législation.
Deux philosophes, Diophanes et Blossius, l'excitèrent à cette entreprise. Il se vit môme encouragé dans son dessein par le consul Mutius Scévola, par le souverain pontife Crassus, et par Appius Claudius qui lui avait donné sa tille en mariage.
Presque toujours les premiers pas des réformateurs sont sages; mais bientôt Vs obstacles qu'ils rencontrent les irritent, et la passion les emporte au delà Ju but.
L'édit présenté par Tibérius était modéré : au lieu de punir les usurpateurs des terres conquises, il leur faisait rembourser par le trésor public le prix de leurs acquisitions. Tous les bons citoyens reçurent avec applaudissement cette loi ; mais elle excita la baine des riches avides; ils s'y opposèrent, et calomnièrent les intentions de Tibérius, l'accusant hautement de vouloir renverser la république par ses innovations. Le tribun repoussa vivement leurs attaques. « Je ne conçois pas, disait-il, qu'au milieu d'une ville libre on rende la condi-
■ tion du peuple pire que celle des animaux féroces. Quand ces implacables » ennemis des hommes veulent se livrer au repos , ils trouvent des retraites » sûres dans leurs antres, des asiles paisibles dans les forets; tandis que les
• citoyens, qui exposent sans cesse leurs jours pour le salut et pour la gloire » de leur patrie, se voient privés, à la fin de leurs travaux , de logement et do
■ subsistance; et, s'ils jouissent encore de l'air et du soleil, c'est que la cupidité » de leurs oppresseurs ne peut les leur ravir.
■ Lcoutez cependant nos superbes consuls, nos orgueilleux préteurs, quanti
• ils haranguent les soldats un jour de bataille : ils leur parlent comme à des » hommes fortunés qui possèdent tous les biens de la vie. IN'est-ce pas une » raillerie insultante que de les exhorter à combattre pour nos autels, quand » ils n'ont pas de foyers ; pour les palais de Rome, quand il ne leur reste pas » une cabane; pour une patrie opulente qui ne leur laisse aucun héritage? Pri- » vés de tout, qu'ont-ils à défendre? Ils ont conquis les vastes contrées qui » enrichissent la république, et ils n'en sont que plus pauvres. Leur sang a » payé ces trésors auxquels on ne leur permet pas de participer. La veille d'un » combat, on leur donne le titre de maîtres du monde ; le lendemain du triom- » plie, on leur conteste quelques arpents des royaumes qu'ils ont conquis. »
L'éloquence du tribun lui conciliait les suffrages du peuple. Le sénat, ne pouvant lui résister ouvertement, gagna un de ses collègues, nommé Marcus Octavius, qui déclara que la loi donnerait naissance à beaucoup d'injustices, qu'elle bouleverserait les propriétés , romprait les contrats et les transactions, et qu'ainsi l'intérêt public s'opposait à son adoption.
Suivant l'usage, l'opposition d'un seul tribun empêchait toute délibération. Tibérius, irrité de cet obstacle, proposa peu de jours après un autre édit, plus favorable au peuple et plus sévère contre l'avarice des grands. Il demanda que la loi qui ne leur permettait pas de posséder plus de cinq cents arpents fût enfin exécutée, et qu'on en distribuât sans délai l'excédant aux pauvres. Ar*
rêté de nouveau par la résistance d'Octavius, il employa, pour le ramener à son avis, toutes les armes de l'éloquence; mais, ne pouvant le convaincre ni le toucher, il lit ordonner, par le peuple, à tous les magistrats, de cesser leurs fonctions jusqu'au moment où la loi serait délinitivement rejetée ou approuvée. Exécutant lui-môme cet ordre, il posa son sceau sur la porte du trésor public, afin que les questeurs n'en pussent rien tirer. Cette résolution hardie excita la fureur des patriciens; ils jurèrent sa perte : on en vit même plusieurs qui se travestirent sans pudeur, et cherchèrent, sous un obscur déguisement, l'occasion et les moyens de l'assassiner.
Gracchus, informé de leurs desseins, se mit en garde contre eux, et porta sous sa robe un poignard pour défendre sa vie.
Le jour de l'assemblée du peuple étant arrivé, Octavius persista dans son opposition, malgré les prières de Tibérius et les larmes des citoyens, qui le conjuraient de ne pas les sacrifier à leurs ennemis.
Gracchus dit au peuple que deux magistrats, égaux en autorité et opposés en opinions sur une affaire aussi importante, ne pouvaient rester en place sans compromettre la tranquillité publique; qu'un tel dissentiment menaçait l'État d'une guerre civile, et qu'il fallait nécessairement déposer l'un des deux.
Le peuple adopta cet avis. Le lendemain, dix-sept tribus ayant déjà donne leur voix contre Octavius, Tibérius le conjura de renoncer à son opposition; mais, comme il ne put le ramener à son sentiment, le scrutin continua, et Octavius fut déposé. Le peuple, dans sa colère, se porta môme contre lui à d'indignes traitements que Tibérius eut beaucoup de peine à faire cesser. Il est aussi facile de mettre en mouvement la multitude que malaisé de la contenir.
On adopta la loi proposée par Gracchus, et, pour en surveiller l'exécution, le peuple le nomma commissaire, ainsi que son frère et Appius Claudius.
La haine des sénateurs redoublait de violence, et les faisait soupçonner de tous les attentats qu'annonçaient leurs menaces. Un ami de Tibérius étant mort subitement, le peuple accusa les patriciens de l'avoir assassiné, et se porta en foule à ses funérailles. Tibérius, dans le dessein d'échauffer la multitude contre ses ennemis, parut devant elle en deuil, lui apporta ses enfants, et supplia le peuple de les prendre, ainsi que leur mère, sous sa protection, contre la fureur des riches qui avaient juré sa perte.
Sur ces entrefaites, Attale, roi de Pergame, ayant légué à Home son royaume et ses biens, Tibérius proposa un édit qui ordonnait qu'on distribuât aux pauvres les terres de ce pays et les trésors du roi. Quant aux villes , il décidait que le sénat ne pourrait prononcer sur leur sort , et que le peuple en disposerait par une loi. Ce décret porta au dernier degré l'aniniosité du sénat contre Gracchus. Pompéius lui reprocha hautement d'avoir reçu du roi Attale une robe de pourpre, un sceptre, et l'accusa d'aspirer à la royauté. L'injuste déposition d'Octavius donnait aussi dans le peuple quelques ennemis à Gracchus, et son éloquence parvint difficilement à calmer les esprits que cette violence contre un collègue avait mécontentés.
L'année de son (ribunat expirait; Tibérius s'était trop compromis pour rentrer sans péril dans le rang de simple citoyen. Il crut nécessaire de se faire do nouveau élire tribun, et, pour y parvenir, ses amis lui conseillèrent de flatter la multitude en lui présentant des lois plus populaires encore que celles qu'il avait fait adopter. 11 proposa donc d'abréger le nombre des années du servico militaire, d'autoriser l'appel devant le peuple des sentences de tous les juges, et de composer les tribunaux d'un nombre égal de cbevaliers romains et de sénateurs.
(Tétait bouleverser les anciennes institutions, et renverser par la passion d'un moment la raison des siècles. Aussi, lorsqu'on commença à recueillir les sullrages, Graccbus s'aperçut que ses adversaires se trouvaient en majorité. Rompant alors la délibération, sous prétexte que l'assemblée n'était pas assez nombreuse, il la convoqua pour le lendemain, et représenta si vivement les périls auxquels son amour pour le peuple exposait sa vie, qu'un grand nombre de citoyens dressa la nuit des tentes autour de sa maison pour la garder.
Au point du jour, de sinistres présages vinrent aggraver ses inquiétudes. Il existait en ce temps peu d'esprits assez, forts pour se défendre de la plus puérile superstition. Les poulets sacrés refusèrent la nourriture : Tibérius, sortant de sa maison , se beurta violemment le pied contre une pierre qui lit couler son sang. Ayant l'ait quelques pas, il vit en l'air deux corbeaux qui se battaient, et dont l'un laissa tomber un caillou sur lui. La crainte de ses amis arrêtait sa marche; mais le philosophe Blossius lui ayant représenté qu'il deviendrait la visée de ses ennemis si l'on pouvait dire que la vue d'un corbeau avait empêché le petit (ils de Scipion de remplir ses devoirs, il rougit de sa faiblesse et courut au Capitole, où le peuple le reçut avec enthousiasme.
Au milieu de ce tumulte de clameurs et d'applaudissements, un sénateur de ses amis , Flavius Flaccus, lui ayant fait signe qu'il voulait lui parler, traversa ia foule, et l'avertit que les patriciens et les riches avaient armé leurs esclaves et s'étaient décidés à le taire périr.
Tibérius dénonça cette conspiration au peuple. Ceux qui étaient près de lui saisirent les javelines des huissiers ou s'armèrent des bâtons qu'ils purent trouver. La multitude plus éloignée, et qui ne pouvait l'entendre, s'étonnait de ce mouvement dont elle ignorait la cause. Tibérius, voulant lui faire comprendre le danger qui le menaçait, portait vivement ses deux mains sur sa tète. Quelques-uns de ses ennemis, ayant aperçu ce geste, coururent au sénat, et déclarèrent que Tibérius demandait au peuple le diadème.
Le rapport, adressé à la haine, devait la trouver crédule. Nasica proposa de prendre des mesures promptes pour exterminer l'audacieux qui aspirait à la tyrannie. Le consul répondit qu'aueun citoyen ne devait mourir sans avo j i.^è, cl qu'on devait observer les lois même contre ceux qui vou-
la:< ni li s enfreindre.
Nasica, enflammé de colère, s'écria : • Puisque le premier magistrat ne veut » rien faire pour h' salut de la république, (pie ceux qui veulent la sauver • me sui\ent! » lletioussant en même temps, sa robe et la ployant autour.
de son bras, il sort précipitamment de l'assemblée. La plupart des patriciens le suivent; leurs clients nombreux les accompagnent, et se saisissent des leviers qu'ils trouvent, des meubles qu'ils brisent. La fureur leur fait de tout des armes. Ils montent au Capitole ; la vue de tant de personnages consulaires intimide une partie de la foule; l'autre, frappée, est mise en fuite. Tibérius, abandonné, cherche à se sauver; mais, heurté dans sa course, il tombe. Comme il voulait se relever, Publius Saturéius,un de ses anciens collègues, et Lucius Rufus, se jettent sur lui et le tuent.
Trois cents personnes périrent dans cette sédition, la première, depuis l'expulsion des rois, qui eût fait répandre le sang dans Rome.
La mort de Gracchus n'éteignit point la haine de ses ennemis ; ils ne permirent pas à son frère de l'ensevelir. Son corps fut jeté dans le Tibre : on fit mourir sans forme de procès plusieurs de ses partisans, et on enferma le rhéteur Diophanes dans un tonneau rempli de serpents qui terminèrent sa vie.
Blossius, ayant comparu devant les consuls, dit qu'il avait cru remplir son devoir en obéissant à Tibérius son ami.
« Qu'aurais-tu donc fait, dit Nasica, s'il t'eût commandé de mettre le feu » au Capitole? » — « Jamais, répondit-il, Tibérius ne m'aurait donné un tel » ordre. » — « Mais cependant , reprit un des consuls, s'il te l'eût commandé? » — «Je l'aurais fait, répliqua-t-il, étant convaincu qu'un tel homme ne pouvait » m'ordonner rien qui ne fût utile au peuple romain. » Sa fermeté le sauva; il se réfugia en Asie, où il se donna lui-même la mort, après la défaite d'Aristonicus, qui, par ses conseils, s'était emparé du trône de Pergame.
Le sénat, pour apaiser les esprits, ne s'opposa plus au partage du domaine public; mais sa condescendance n'éteignit point les ressentiments. Le peuple dissimulait peu ses désirs de vengeance , et menaçait Nasica de l'appeler en justice. Poursuivi par la haine publique, il se lit donner un commandement en Asie, où il mourut bientôt près de Pergame , accablé de chagrins et peutêtre de remords. La haine du peuple s'étendit jusqu'à Scipion l'Africain, parce qu'il avait, disait-on , blâmé la conduite de Gracchus.
La révolte des esclaves s'était renouvelée dans le môme temps en Sicile, et le feu de cette rébellion s'étendait en Italie et en Grèce. Maîtres de la ville d'Enna, leur armée s'élevait à deux cent mille hommes, qui exerçaient dans la Sicile les plus affreux ravages. Ennus, qu'ils avaient élu roi, défit successivement quatre armées prétoriennes; mais l'an 619, Fulvius Flaccus remporta une grande victoire sur eux. Le consul Rupilius, son successeur, termina cette guerre, et s'empara de la ville d'Enna, qu'il détruisit. Ennus, tombé dans 1e* fers des Romains, se donna la mort. Sa défaite et le supplice d'un grand nombre d'esclaves en Sicile, à Rome, à Minturnes et dans l'Attique, étouffèrent cette conjuration , qui avait exposé pendant plusieurs années la république aux plus grands périls.
Aristonicus , vaincu à Pergame par Perpenna , orna le triomphe d'Aquilius son successeur. Ce généra lâche et cruel, loin d'obtenir un tel honneur, aurait
clé envoyé au supplice si Rome eut conservé son antique vertu; car, pour contraindre les villes d'Asie à se rendre, il avait fait empoisonner les canaux et les fontaines.
L'esprit de sédition régnait toujours dans Rome et survivait a Gracchus. Labéon, tribun du peuple, pour se venger du censeur Métellus qui l'avait rayé do la liste des sénateurs, le fit condamner, sans forme de procès, à être précipité du roc Tarpéien. L'opposition d'un autre tribun lui sauva la vie ; mais Labéon fit confisquer ses biens; et, pour compléter son triomphe, il reprit sa place dans le sénat, en faisant adopter une nouvelle loi qui permettait aux tribuns d'y siéger, et leur donnait voix délibérative.
Chaque jour était marqué par de nouvelles violences. La liberté se détruit plus souvent par ses excès que par ses ennemis. On avait institué le tribunat pour la défendre, et l'ambition des tribuns fut une des principales causes de sa perte.
Au milieu de ces agitations , on voyait avec surprise que Caïus Gracchus ne tentât aucun effort pour venger son frère et pour hériter de son pouvoir. Il garda quelques années un profond silence, et ne se montra jamais sur la place publique. Le peuple commençait à croire qu'il abandonnait sa cause et qu'il désapprouvait les opinions et la conduite de Tibérius. Peut-être, en effet, dans ces premiers temps, effrayé de la haine du sénat et de la mobilité de la multitude qui excite ses favoris à l'attaque et les abandonne dans le péril, Caïus a^., eu la pensée de s'éloigner des factions et de chercher sa sûreté dans la retraite; mais la prudence ne pouvait arrêter longtemps un caractère aussi ardent que le sien , et, si la raison le portait au repos, il était condamné par la nature au mouvement.
Les ennemis de sa famille ayant cité en jugement un de ses amis, nomme Victius, Caïus parut inopinément à la tribune et entreprit sa défense. A sa vue, le peuple fit éclater une vive joie. Son éloquence entraînante confondit les accusateurs, et enleva tous les suffrages en faveur de l'accusé. Ce brillant succès répandit l'alarme parmi les riches et les nobles, qui réunirent leurs efforts pour 1 écarter du tribunat. On l'élut questeur, et le sort lui donna le département de la Sdi daigne, où il accompagna le consul Oreste.
On raconte que ce qui le décida à sortir de sa retraite et à solliciter la questure, ce fut un songe dans lequel il vit apparaître son frère, qui lui dit : « Tu •< veux en vain échapper à ton sort; obéis avec courage aux ordres du Ciel. » Nous avons été tous deux prédestinés à périr pour la liberté du peuple. »
Caïus, arrivé dans sa province, donna l'exemple du courage et de l'obéissance. 11 surpassait tous ses compagnons en activité, en valeur, en tempérance, et il s'attira l'affection du peuple par sa justice.
Oreste ayant exigé que les Sardes pourvussent à l'habillement des troupes, les vilhs portèrent leurs plaintes au sénat, qui les exempta de celte charge. Le consul manquait de moyens pour y suppléer. Gracchus parcourut la Sardaigne, et gagna tellement le cœur des habitants, qu'ils fournirent volontairement et en abondance aux besoins de l'armée.
La renommée de ses vertus et de ses talents s'étendit au loin. Micipsa, roi de Numidie, écrivit à Rome qu'en faveur de l'amitié qu'il portait à Gracchus, il envoyait des blés en Sardaigne aux troupes romaines.
Ce message irrita les sénateurs; ils chassèrent avec mépris les ambassadeurs de Micipsa , et voulurent qu'Oreste conservât le commandement de Sardaigne, espérant par là prolonger l'éloignement de son questeur Caïus.
Celui-ci trompa leur attente, et revint promptement à Rome. Les censeurs l'accusèrent d'avoir enfreint les lois par son retour. 11 demanda audience au sénat pour se justifier. L'ayant obtenue , il représenta qu'il avait fait douze ans la guerre, quoiqu'il ne fût obligé qu'à un service de dix années. La loi bornait la questure à un an; il avait exercé trois ans cette charge : ses prédécesseurs s'étaient enrichis dans leur administration; il y avait au contraire dépensé sa fortune. Ses moyens de justification étaient si évidents que ses ennemis mêmes se virent forcés de l'absoudre.
Sorti victorieux de cette lutte, Caïus sollicita le tribunat. Tous les patriciens se mirent sur les rangs pour l'écarter ; mais la faveur du peuple se déclara pour lui, et il accourut un si grand nombre de plébéiens de toutes les parties de l'Italie, afin d'assister à son élection, que le Champ de Mars ne fut pas assez vaste pour contenir cette multitude, et que beaucoup de citoyens se tinrent sur les toits des maisons, et donnèrent de là leurs suffrages.
Les intrigues de ses adversaires l'empêchèrent d'obtenir les trois premières places de tribun; il ne fut nommé que le quatrième; mais son éloquence le rendit bientôt le premier de tous. Lorsqu'il harangua le peuple , il laissa éclater son profond ressentiment de la fin tragique de son frère. « Romains, leur » disait-il, la république fit autrefois la guerre aux Falisques, parce qu'ils » avaient insulté le tribun Génutius. Vos ancêtres condamnèrent à mort Caïus »» Véturius, parce qu'il n'avait pas voulu céder le pas à l'un de vos magistrats; » et vous avez souffert qu'en votre présence d'orgueilleux patriciens massa- » crassent mon frère Tibérius! Sous vos yeux, ils ont traîné son cadavre dans » la ville; ils l'ont précipité dans le Tibre ; ils ont égorgé tous ceux de ses par- » tisans que leur fureur a pu saisir; et tandis que les lois exigent qu'un simple » citoyen , avant de subir la mort , soit cité en jugement et admis à se défen- » dre, une foule de Romains s'est vue égorgée sans formes de justice! »
Lorsque Gracchus eut ainsi ranimé la haine publique, il fit décréter que tout magistrat déposé par le peuple serait inéligible à tout autre emploi, et que tout magistrat qui aurait fait périr un citoyen sans observer les formes légales, serait jugé par le peuple.
Cette décision le vengeait de tous ses ennemis. Popilius, craignant son arrêt, parce qu'il avait banni les partisans de Tibérius, s'exila volontairement en Asie. Ce décret et la rigueur avec laquelle les triumvirs, nommés parle peuple, exécutaient la loi du partage des terres, excitaient l'avidité des pauvres, le désespoir des riches , et devenaient une source continuelle de haines, de vengeances, de troubles et de factions. Le sénat sentait la nécessité de nommer un dictateur. Scipion l'Africain aspirait ouvertement à cette dignité |
maïs un matin ses esclaves, entrant chez lui , le trouvèrent mort dans son lit; et, comme il avait dit que le châtiment de Tibérius serait juste, s'il était l'auteur des troubles qui déchiraient la république, on accusa (laïus Gracchus, et même Cornélie, d'avoir terminé les jours de ce grand homme. Leurs vertus les mettaient au-dessus de cette calomnie dictée par la haine.
La faveur du peuple pour le tribun et pour sa famille croissait en proportion des efforts que leurs ennemis faisaient contre eux. Cet amour leur survécut , et, dans la suite, le peuple romain fit ériger une statue en cuivre en l'honneur de Cornélie. Elle ne portait que cette inscription :