CORNÉLIE, MÈRE DES GRACQUES
La mort de Scipîon, l'enthousiasme du peuple pour Caïus, l'estime et l'affection que lui montraient toutes les nations alliées, découragèrent quelque temps les patriciens. Ils cédèrent momentanément au torrent qu'ils ne pouvaient arrêter, et Caïus jouit à Rome d'une autorité qui éclipsait celle de tous les autres magistrats.
Il en fit usage pour augmenter encore la puissance du peuple et pour diminuer celle du sénat. Toutes les lois qu'il proposa eurent ce double objet. L'une ordonnait qu'on repeuplât trois grandes cités en y envoyant de pauvres citoyens de Rome; l'autre faisait payer l'habillement des soldats par le trésor public, et défendait d'enrôler tout citoyen au-dessous de dix-sept ans. 11 donna le droit de cité dans Rome aux peuples confédérés de l'Italie. 11 fit distribuer à bas prix le blé aux pauvres. Trois cents sénateurs avaient seuls le droit déjuger les procès, il leur adjoignit trois cents chevaliers ; enfin il rendit entièrement démocratique le gouvernement qui, jusque là, était resté, par un antique usage, dans les mains des patriciens; et comme le peuple lui confia le choix des juges qu'on devait nommer, il exerça, sous le titre de tribun, une puissance presque absolue.
Le sénat même, vaincu en quelque sorte par l'opinion publique , parut se laisser quelque temps diriger par ses conseils , et Gracchus ne lui en donna que de glorieux et d'utiles à la république. Il fit rendre aux Espagnols le prix des blés que l'avarice du préteur Fabius leur avait enlevés. Par ses avis et par ses soins, on rebâtit des villes détruites, on répara les grandes routes, on en construisit de nouvelles , on forma des greniers d'abondance. Il établit sur tous les chemins des bornes milliaires, détourna les torrents, aplanit les montagnes, facilita le passage des fieuves par des ponts solides et magnifiques; et mêlant la dignité à la popularité, il s'attira également l'estime des ambassadeurs, des étrangers, des philosophes, et l'amour de la multitude.
A] iès tant de travaux, Caïus demanda publiquement au peuple une récompense. Chacun croyait qu'il aspirait à la première dignité de l'Étal; mais le jour des élections étant arrivé, il déclara que son unique désir était de voir accorder le consulat à Caïus Fanius, son ami. Il l'obtint; et l'anius, parvenu à sou but, se rangea parmi ses ennemis.
Gracchus, élu pour la seconde fois tribun sans l'avoir sollicite, reconnut à la froideur du consul la nécessité de chercher d'autres appuis contre la haine de ses adversaires, il demanda le droit entier de cité pour tous les peuples latins, et proposa une loi dont l'objet était de repeupler Tarente et Capouc.
Le sénat conçut alors un autre plan pour renverser le crédit de Gracchus. Loin de continuer à combattre ses propositions, il en fit faire lui-môme de plus exagérées et de plus populaires par un des collègues de Gracchus nommé Livius Drusus, qu'il avait attiré dans son parti.
Drusus demanda donc qu'au lieu de deux villes, dont avait parlé Gracchus, on en repeuplât douze, et il proposa de décharger les pauvres, nouveaux possesseurs des terres, de la redevance annuelle à laquelle la loi des Gracques les assujettissait. En môme temps Drusus faisait entendre qu'il agissait ainsi d'après les ordres du sénat. Par ce moyen il diminua la haine du peuple contre les sénateurs, et porta une forte atteinte à la popularité de Caïus.
Un autre tribun du peuple, Hubrius, lit adopter une loi pour rebâtir Carlhage. Le sort donna cette commission à Gracchus, qui sévit obligé de passer en Afrique.
Pendant son absence, Drusus attribua le meurtre de Scipion l'Africain à Fulvius, ennemi déclaré de ce héros, et qui, la veille de son trépas, avait parle contre lui avcj violence et menaces. Fulvius était ami de Gracchus ; populaire comme lui, on les avait conjointement chargés de l'exécution de la loi Sempronia; et le sénat, en accusant Fulvius de l'assassinat de Scipion, attaquait indirectement Caïus, l'objet constant de sa haine.
Le peuple s'opposa au jugement de Fulvius, dans la crainte que Caïus ne se trouvât compromis par ce procès. Ainsi la mort de Scipion resta impunie.
Caïus , arrivé en Afrique, posa les fondements de la nouvelle Carthage, qu'il nomma Junonia. Les historiens du temps, superstitieux comme leur siècle, disent qu'il fut troublé dans ses travaux par des présages sinistres, qu'un ouragan emporta les victimes qu'il offrait aux dieux, et que, la nuit, les palissades plantées pour marquer les limites de la ville furent arrachées par des loups. Caïus exécuta cependant les ordres qu'on lui avait donnes; il établit dans Junonia sa nouvelle colonie, et se hâta de revenir à Piome pour soutenir Fulvius contre les attaques de Drusus.
A son retour, il annonça qu'il devait proposer, suivant sa coutume de nouvelles lois favorables au peuple. Une foule de citoyens accourut des campagnes, avec le désir et l'espoir de l'entendre; mais le consul Fanius, de l'avis du sénat, ordonna à tous ceux qui n'étaient pas nés dans Rome, d'en sortir.
Caïus, irrité, fit afficher une proclamation dans laquelle il blâmait l'injustice du consul, et promettait aux alliés de les secourir, s'ils voulaient résister à cet ordre tyrannique.
Peu de temps après, les édiles, devant donner au peuple le spectacle d'un combat de gladiateurs, firent construire des échafauds et des gradins, où l'on
n'occupait de places qu'en les payant. Caïus abattit lui-môme ces estrades pour que les pauvres pussent assister gratuitement à ces jeux.
Cette violence mécontenta tellement ses collègues, que leurs efforts réunis, joints aux intrigues des patriciens, l'empêchèrent d'obtenir le troisième tribunat qu'il sollicitait. Ses ennemis portèrent ensuite Opimius au consulat, et, peu contents d'avoir enlevé tout pouvoir à Cracchus, ils attaquèrent ses lois, certains qu'en irritant ce caractère impétueux, ils le porteraient à des actions qui entraîneraient sa perte. Leur espoir ne fut pas trompé. Aigri par tant d'affronts, aiguillonné par les conseils violents de Fulvius, enhardi même, disent quelques historiens, par l'imprudente fierté de sa mère qui lui envoya un grand nombre d'étrangers armés, déguisés en moissonneurs, il se rendit avec eux, en force, au Capitole, le jour où l'on devait prendre les suffrages du peuple pour l'abolition de ses lois.
Antilius, un des licteurs du consul, portant sur la place les entrailles des victimes immolées, dit à Fulvius et à ses amis : « Factieux, faites place aux » honnêtes gens. » Les partisans de Fulvius, irrités, poignardèrent sur-lechamp le licteur. Ce meurtre excita un grand tumulte, et, quoique Caïus eut blâmé fortement cette action criminelle, Opimius l'accusa de lavoir ordonnée, et demanda vengeance de cet assassinat.
Les amis de Gracchus prenaient sa défense. Des deux côtés les esprits s'échauffaient; une pluie abondante sépara les partis. Le lendemain au point du jour, le consul, ayant convoqué le sénat, fit apporter sur la place le corps d'Antilius, placé sur un lit, et entouré d'orateurs véhéments qui cherchaient à exciter le peuple à la vengeance. Les sénateurs, sortant de l'assemblée, mêlaient leurs lamentations à ces harangues; mais ces artifices et la vue de ce cadavre ne firent qu'irriter le peuple contre les patriciens, en lui rappelant leurs fureurs et le massacre de Tibérius.
Le consul, voyant qu'il fallait d'autres moyens pour satisfaire sa haine, exposa aux sénateurs la nécessité de prendre les grandes mesures qu'exigeait le danger public. Un décret chargea Opimius de pourvoir au salut de la patrie et d'exterminer les factieux.
Le consul, revêtu de l'autorité absolue, commanda aux sénateurs de prendre leurs armes, et ordonna aux chevaliers de se réunir le lendemain, en amenant chacun deux hommes armés.
De son côté Fulvius rassembla le peuple et l'excita à se défendre contre la haine des patriciens et des riches, qui voulaient le ruiner et l'asservir. Caïus, traversant la place, s'arrêta devant la statue de son frère, et répandit des larmes qui émurent vivement la multitude. Les partisans de Fulvius gardèrent sa maison, et prirent un grand nombre d'armes qu'il avait autrefois conquises sur les Gaulois.
Les amis de Caïus, tristes, abattus, paraissaient plutôt porter le deuil de sa mort que détendre sa vie.
Le lendemain matin Fulvius et ses partisans occupèrent en armes le mont Aventin. Gracchus sortit de sa maison en robe, et sans autres armes qu'un
poignard caché. En vain sa Pomme Licinia, se précipitant avec son enfant audevant de lui, s'écria : « Gracchus! que vas-tu (aire? tu ne sors point comme * un magistrat pour proposer au peuple des lois utiles; tu ne cours pas cher- »> cher la gloire dans les périls d'une guerre honorable; tu t'arraches de mes » bras pour t'exposer aux coups des assassins de ton frère! Tu cherches, sans » armes, des ennemis implacables! Espères-tu que ton éloquence prouvera ta » vertu? Tu crois parler à des juges et lu ne trouveras que des bourreaux! » Veux-tu que je sois réduite à implorer les flots du Tibre ou ceux de la mer » pour qu'ils me rendent ton corps qu'on y aura précipité? Ah! crois-moi : » depuis la mort de Tibérius, il n'est plus possible de se confier à l'autorité » des lois et à la protection des dieux. »
Caïus, sans lui répondre, la repoussa doucement et s'éloigna, la laissant étendue sur la terre, sans couleur et sans mouvement.
Arrivé au Capitole, il engagea tous ses amis et tous ceux de Fulvius à envoyer au sénat un jeune enfant, portant un caducée, pour proposer des voies de conciliation.
Une partie des assistants, émue par l'innocence du messager et par ses larmes, pensait qu'on devait l'entendre. Mais Opimius répondit qu'il ne s'agissait point de négociations, que les rebelles devaient se soumettre et venir eux-mêmes implorer la clémence du sénat.
Caïus voulait obéir à cet ordre sévère : Fulvius et ses amis l'en empêchèrent et le retinrent. Opimius, qui ne désirait que le combat, et qui ne redoutait que la paix, marcha bientôt suivi d'une nombreuse troupe armée et d'archers crétois qui, après une courte résistance, mirent le peuple en fuite. Fulvius se sauva dans une étuve où il fut tué avec son fils. Gracchus n'avait pas voulu combattre; désespéré de ces troubles sanglants, abandonné par la multitude, il se réfugia dans le temple de Diane : là, tirant son poignard pour se frapper, deux de ses amis, Pomponius et Licinius, le désarmèrent et le supplièrent de fuir.
Avant de se rendre à leurs prières, il conjura la déesse de ne jamais tirer de servitude un peuple qui se montrait par sa faiblesse et par son ingratitude si peu digne de la liberté.
Ayant enfin pris la fuite, il fut vivement poursuivi. Deux de ses amis se laissèrent tuer sur un pont pour lui donner le temps de s'éloigner. La foule qu'il traversait répandait des larmes sur son sort, mais ne le défendait pas. 11 demandait à grands cris un cheval, et nul citoyen n'osait lui en donner. Au moment d'être atteint, il se jeta dans un bois consacré aux Furies, où Philocrate, l'un de ses esclaves, le poignarda et se tua ensuite sur son corps.
L'implacable Opimius avait promis d'accorder à son assassin une quantité d'or égale en poids à celui de sa tête. Septimuléius gagna et doubla cet horrible prix en remplissant de plomb la tête de Gracchus, qu'il vint apporter aux pieds du consul.
Trois mille partisans des Gracques, massacrés, furent jetés dans le Tibre. On défendit à ieurs femmes de porter leur deuil, Licinia perdit son douaire. Le
jeune fils dcFuîvius, qui n'avait paru dans ce tumulte que pour faire entendre au sénat des paroles de paix, subit la mort. Opimius mit le comble à l'humiliation du peuple en faisant bâtir, après celle affreuse journée, un temple à la Concorde; mais une nuit on plaça sur les murs de l'édifice celte inscription :
La mort, le crime et la discorde Élèvent dans ces lieux un temple à la Concorde
Opimius jouit peu de temps de ce honteux et sanglant triomphe. Envoyé comme ambassadeur en Afrique, il se laissa corrompre par le roi de INumidie, fut cité en jugement, convaincu et condamné. 11 termina ses jours dans l'opprobre, chargé delà haine et du mépris publics. 11 vit, avant de mourir, les statues élevées par le peuple en l'honneur des Gracqucs, et les lieux où ils avaient péri remplis de citoyens qui leur portaient des offrandes de fleurs et de fruits.
Cornélie, digne de ses fils par son courage, jouit de leur gloire, et supporta ses malheurs avec une stoïque fermeté. Dans sa retraite, près du mont de Misène, elle recevait les hommages et les dons des rois étrangers et des personnages les plus illustres de l'Italie et de la Grèce. On accourait près d'elle avec une curiosité respectueuse; on lui faisait raconter les exploits des deux Scipions, réciter les actions et répéter les discours des Gracques; et le voyageur, rempli de vénération pour son noble caractère, croyait revoir en elle l'antique Home, ornée de toutes ses vertus.
Le sénat, profitant d'un triomphe obtenu par la violence, révoqua les lois populaires que les Gracques avaient fait adopter. De nouveaux décrets autorisèrent les usurpateurs du domaine public et les possesseurs des terres conquises à les conserver et à en disposer à volonté. L'ordre était rétabli dans Rome, mais non pas l'union. Le parti des patriciens comprimait celui des plébéiens. Ceux-ci attendirent une circonstance plus favorable pour se venger. Quelques révoltes partielles dans le Latium et en Sardaigne furent réprimées par le consul Aurélius et par le préteur Opimius. Une peste horrible ravagea la province d'Afrique : ce fléau eut pour cause une nuée immense de sauterelles, qui couvrit les champs et corrompit les grains et les fruits.
Les Gaulois, dont le nom seul avait si longtemps porté l'effroi dans Home, attaqués à leur tour dans leur propre pays, commencèrent à voir leur indépendance menacée par les armes romaines. Teutomachus, roi des Salicns, qui habitait près des Alpes, avait insuilé le territoire de Marseille. Le consul Fulvius et son successeur Seîtus Calvinius secoururent cette république alliée, et chassèrent de ses Liais Teutomachus, qui se relira chez les Allobroges, habitant aloi s la Savoie et le Dauphiné. CeUX-ci se liguèrent a VCC les peuples de l'Auvergne et du Rouergue, et portèrent leurs armes contre les Lduens, qui avaient formé une alliance avec Home. La ville des Lduens s'appelle aujourd'hui Autun,
208 nÉPUBLÏQUE
Le consul Domitius Énobarbus marcha contre les Allobrogcs, les délit et leur tua vingt-trois mille hommes. Après lui Fabius Maximus, lils de Paul Emile, remporta sur eux et sur leurs alliés une aulre victoire plus complète encore et plus sanglante. Les relations romaines, probablement exagérées, portaient à deux cent mille hommes la perte des Gaulois dans cette journée. Un de leurs rois fut pris et décora le triomphe de Fabius, qui obtint le surnom d'Allobrogite.