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CHAPITRE XXII

Conférence enlre Oclavc, Antoine et Lépidus. — Leur triumvirat. — Leurs proscriptions. — Massacre des proscrits. — Entrée des triumvirs dans Rome. — Préambule des tables de proscription. — Nouveau massacre à Rome. — Traits de courage et de générosité. — Mort de Cicéron. — Décret pour un impôt sur quatorze cents femmes. — Discours d'Hortensia aux triumvirs. — Révocation du décret. Guerre enlre Brutus, Cassius et les triumvirs. — Bataille prés de Philippes en Thrace. — Succès de Brutus. — Défaite et mort de Cassius. — Défaite, fuite et mort de Brutus. — Partage de l'empire entre les triumvirs. — Leurs nouvelles proscriptions. — Mort courageuse de Porcia, femme de Brutus. — Retour d'Octave à Rome. — Départ d'Antoine pour l'Asie. — Son amour pour Cléopâlre. — Spoliation exercée contre les citoyens en faveur des soldats. — Vengeance de Fulvie, femme d'Antoine. — Défaite de Lucius, frère d'Antoine. — Réconciliation d'Antoine et d'Octave. — Guerre entre Octave et Sextus Pompée. — Paix entre eux. — Séjour d'Antoine en Grèce. — Événements à Rome. — Nouvelle guerre entre Octave et Pompée. — Défaite d'Octave. — Bataille navale. — Défaite, fuite et mort de Pompée. — Abaissement et lâcheté de Lépidus. — Gouvernement d'Octave sous le nom d'Auguste. — Désordres d'Antoine en Asie. — Départ et retour d'Oclavie, femme d'Antoine. — Nouvelle guerre entre Auguste et Antoine. — Bataille d'Actium. — Défaite et fuite d'Antoine. — Sa lâcheté. — Sa victoire sur Auguste. — Soumission de son armée ù Auguste. — Mort d'Antoine. — Entrée triomphale d'Auguste dans Alexandrie. — Entrevue d'Octave et de Cléopâlre. — Mort de Cléopâtre. — L'Egypte est réduite en prownee romaine. — Retour d'Octave à Rome. — Son élévation à l'empire. — Fiu de la république romaine.

Octave, Antoine et Lépide avaient cessé d'être ennemis ? forcés par un intérêt commun de se réunir pour abattre Pompée dans l'Occident, Cassius et Brutus dans l'Orient, et le parti nombreux qui favorisait les conjurés à Rome et dans toute l'Italie, ils se rendirent de concert sur les rives du ïanaro, près de Modène, suivis, chacun de cinq légions. Ils choisirent pour le lieu de leur conférence une petite île située au milieu de ce fleuve. Lépidus y entra le premier pour s'assurer qu'on n'avait point de piège à y craindre. Sur le signal qu'il lit aux deux autres généraux de s'avancer, ils laissèrent chacun trois cents hommes à la tête des ponts, et entrèrent dans l'île.

Leur conférence se tint dans un lieu nu et découvert. Octave, comme consul, les présidait; leur délibération dura deux jours. On y décida qu'Octave donnerait sa démission du consulat, et que, pour faire cesser toutes les calamités de la guerre civile, le gouvernement de la république serait conlié à un triumvirat composé de Lépidus, d'Antoine et d'Octave; que les triumvirs nommeraient à toutes les magistratures pour cinq ans, et qu'ils se partageraient les gouvernements des provinces.

Antoine eut celui de toute la Caule, excepté la Narbonnaise, qui fut donnée avec l'Espagne à Lépidus : Octave prit pour lui l'Afrique, la Sicile et la Sardaigne. On ne parla point des provinces d'Orient, parce qu'elles étaient au pouvoir des conjurés. Rome et l'Italie devaient être gouvernées en commun par les triumvirs.

On décida qu'Antoine et Octave seraient chargés de diriger la guerre contre Brutus et Cassius; que Lépidus, revêtu du consulat, resterait à Rome pour y maintenir Tordre, et gouvernerait l'Espagne par ses lieutenants. Les triumvirs partagèrent aussi entre eux les légions : ils en eurent chacun vingt sous leurs ordres.

Comme ils voulaient exciter le zèle de l'armée, ils lui abandonnèrent tout le territoire et toutes les propriétés de dix-huit grandes villes, telles que Capoue, Reggium, Benevente, etc., dont les habitants se virent ainsi dépouillés de leurs biens. Ils convinrent enfin, sous prétexte de se délivrer de tout danger intérieur pendant qu'ils porteraient la guerre au dehors, d'exterminer leurs ennemis par une proscription.

Le premier motif qui porta les triumvirs à ordonner le massacre de tant de citoyens, fut le besoin d'argent. Cassius et Brutus levaient avec facilité dans l'Orient d'immenses contributions qui assuraient la solde et la subsistance de leurs nombreuses armées. Les triumvirs, au contraire, manquaient de tous les moyens nécessaires à l'entretien de leurs troupes. L'Italie était épuisée par la guerre civile, la Gaule par les concussions des proconsuls; Rome jouissait du droit de ne point payer d'impôts, et les flottes de Sextus Pompée interceptaient la plupart des secours qu'on pouvait tirer de l'Afrique et de l'Occident.

De plus, ces mêmes triumvirs n'avaient sous les yeux que trop d'exemples récents, propres à enflammer leurs passions. Le cruel Sylla s'était vu tranquille possesseur du pouvoir suprême, et profitant de la terreur qui survivait à sa puissance, il avait fini paisiblement sesiours en simjple citoyen, au milieu des familles consternées de ses victimes.

La douceur de Pompée encourageant au contraire l'audace de ses ennemis, il s'était vu lâchement servi et cruellement immolé. Enfin, tout à l'heure, on venait de voir tomber César sous le poignard des conjurés qui devaient la vie à sa clémence. Octave, Antoine et Lépide, moins grands, plus haïs et plus ambitieux que Sylla, résolurent de l'imiter.

Dans les premiers moments, ils n'ordonnèrent la mort que de dix-sept proscrits, désignés par leur haine, et redoutables par leur influence.

La vengeance partagea entre eux leurs victimes, comme ils s'étaient partagé les légions et les provinces de l'empire. Ils se firent mutuellement l'affreux sacrifice des sentiments les plus chers et des devoirs les plus sacrés. Antoine livra au fer de ses collègues son oncle Lucius; Lépidus, son propre frère; Octave, son tuteur Torranius, et Cicéron, dont il défendit quelque temps la vie, moins sans doute par reconnaissance que par la crainte d'imprimer à sa mémoire une tache éternelle. Cet iNustre orateur fut immolé à la haine implacable d'Antoine.

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Les agents des triumvirs portèrent sur-Ie-ehamp à Rome Tordre fatal qui tranchait les jours de ces premiers proscrits : les uns furent saisis et frappés dans les bras de leurs femmes et de leurs enfants; d'autres dans les temple^, dans les rues et sur les places publiques; quelques-uns au milieu de la joie tranquille des festins; plusieurs, tels que le tribun du peuple Salvius, au moment où ils remplissaient les fonctions de leurs charges.

Ces exécutions sanglantes répandent dans la ville un effroi d'autant plus grand qu'on ignorait encore jusqu'où s'étendait la proscription. Chacun tremblait pour soi-même; le tumulte devient universel; les plus timides se cachent dans les lieux les plus retirés; les plus prudents s'éloignent, les plus hardis songent à se défendre : d'autres, dans leur désespoir, se disposent à incendier les édifices publics et leurs propres maisons. Dans cette ville immense, au milieu des ombres de la nuit, la mort semble planer sur toutes les têtes; chaque citoyen, en rencontrant un homme, le prend pour un bourreau.

Le consul Pédius parcourait les rues de Rome, précédé de hérauts; il parvint enfin à calmer cette agitation, en promettant qu'au lever du jour toutes les inquiétudes seraient dissipées. Il publia en effet le lendemain la liste des dixsept victimes dévouées à la mort; et, comme les triumvirs ne l'avaient point mis dans leur fatal secret, il garantit à tous les autres citoyens une entière sécurité. Pédius était tellement excédé des efforts qu'il lui avait fallu faire pour apaiser le soulèvement du peuple, qu'il en mourut dans la journée.

Les triumvirs entrèrent peu de temps après dans Rome à la tôte de leurs cohortes prétoriennes : ils y furent reçus successivement, et chacun de leurs triomphes dura trois jours. Le tribun du peuple Publius Titius proposa solennellement et fit décréter une loi qui établit pour cinq ans le triumvirat confié à Lépidus, à Antoine et à Octave, avec une autorité égale à celle des consuls.

Les jours suivants, on plaça sous les yeux du peuple, dans différents quartiers de la ville, de nouvelles tables de proscription. La première contenait cent cinquante noms. La cupidité, la peur, la haine et la vengeance, ces quatre funestes éléments des fureurs de la tyrannie, étendirent successivement ces tables sanglantes qui comprirent enfin dans leurs funèbres registres trois cents sénateurs et plus de deux mille citoyens.

Toutes les tètes dévouées à la mort étaient mises à prix. Chacun vendait sa conscience : l'homme libre pour de l'or, l'esclave pour de l'argent et pour la liberté. On ne touchait cet affreux salaire qu'en présentant la tôte du proscrit. La mort punissait la vertu qui voulait dérober une victime aux tyrans; et les ordres les plus sévères ordonnaient à tout citoyen d'ouvrir ses foyers, jusque là toujours inviolables, aux recherches des bourreaux. Ainsi le crime ne rencontrait point d'obstacle, et l'innocence ne trouvait point de refuge.

Les usurpateurs puissants et sanguinaires, couronnés par la fortune, encensés par la (laiterie de leurs contemporains, n'ont pour juges que la postérité, et la vertu qu'ils foulent aux pieds ne p^ut être vengée que par l'histoire.

C'est son burin seul qui grave sur leurs fronts les traits ineffaçables de la haine et du mépris. 11 nous a conservé le préambule des tables de proscription, que nous transcrivons textuellement, et qu'on avait ainsi rédigé :

« Marcus Lépidus, Marcus Antonius, Octavius César, élus par le peuple pour » rétablir l'harmonie et ramener le bon ordre dans la république, proclament » ce qui suit : Si les méchants, par un effet de leur déloyauté naturelle, ne s'ef- » forçaient point à exciter la commisération quand elle leur est nécessaire, et » si, ne devenant point ensuite ennemis de leurs bienfaiteurs, ils ne conspi- » raient pas contre ceux qui les ont sauvés, Caïus César ne se serait point vu » assassiné par les ingrats que la guerre lui avait livrés, et qu'il avait comblés » d'amitié, de richesses et de dignités, après leur avoir sauvé la vie.

» Nous-mêmes, enfin, nous ne nous verrions pas forcés de sévir avec tant » de rigueur contre les mômes hommes qui, non contents de nous accabler » d'outrages, nous ont déclarés ennemis de la patrie. L'expérience nous a con- » vaincus qu'on ne peut désarmer par la clémence ceux qui ont conspiré notre

* perte, et dont les mains fument encore du sang de César; et, lorsque nous » prévenons nos ennemis pour ne point nous exposer à devenir leurs victimes, » on ne peut nous accuser d'injustice, de cruauté, ni d'excès dans nos ven- » geances.

» On doit se rappeler les maux que nous avons soufferts et ceux qu'éprouva

* César. Ses captifs, les hommes qu'if avait garantis de la mort, et que son » testament appelait même à sa succession, l'ont percé en plein sénat de vingt- » trois coups de poignard, en présence des dieux, quoiqu'il fût revêtu de la •m principale magistrature, quoiqu'il fût investi du suprême pontificat. Ils ont « étendu à leurs pieds ce grand homme qui avait soumis au peuple romain les » nations les plus formidables, franchi les colonnes d'Hercule, traversé des mers » que n'avaient point encore bravées les navigateurs, et découvert des régions » jusqu'alors inconnues aux Romains.

» Après cet attentat, les autres citoyens qu'une juste sévérité nous force à » punir, loin de remplir leurs devoirs et de livrer ces assassins à la rigueur •• des lois, leur ont confié des magistratures et des provinces, qui leur donnent » le pouvoir de s'emparer des trésors de la république, de lever des troupes » contre nous, et d'appeler aux armes des peuples barbares, implacables en- » nemis de Rome. On les a vus soulever par la terreur, contre la république, » des nations alliées, et porter le fer et la flamme dans les villes qui ont voulu » nous rester fidèles.

» Déjà notre vengeance a fait justice de quelques-uns de ces misérables : » bientôt, avec l'assistance des dieux, leurs complices subiront le même sort. » Nous venons d'exécuter ce noble dessein dans l'Espagne, dans les Gaules et » en Italie; il ne nous reste plus qu'à combattre quelques meurtriers de César » qui se trouvent encore armés au delà des mers : mais lorsque nous nous » disposons, citoyens, à entreprendre pour vous cette guerr" étrangère, il » serait également contraire aux intérêts de la république et a votre sûreté,

ROMAINE. tT.

» comme à la nôtre, de laisser en liberté derrière nous le reste de nos com- » muns ennemis, trop disposés à profiter de notre absence et des chances di- » verses de la guerre.

» L'expédition dont nous nous sommes chargés est urgente : nous avons »» pensé qu'au lieu de compromettre la patrie par une funeste lenteur, nous » devions nous hâter d'exterminer les hommes qui, les premiers, ont voulu ■> nous flétrir du nom d'ennemis de la patrie, nous et les armées qui servaient » sous nos ordres.

» De quel immense nombre de citoyens leurs barbares décrets avaient pro- » nonce la ruine, sans craindre le courroux des dieux ni celui des hommes! » Notre vengeance ne sera pas aussi cruelle que leur furie. Nous ne retendrons » pas sur une aussi grande multitude de victimes; nous n'immolerons point >» tous ceux qui se sont déclarés nos ennemis, ou qui ont conspiré contre nous: » on ne verra point dans nos tables de proscription tous ceux dont la fortune » ou les hautes dignités ont pu exciter quelques haines ou quelques rivalités; » nous n'imiterons pas la rigueur de ce magistrat suprême qui, avant nous et » comme nous, se vit chargé de rétablir le calme dans la république, et auquel » vous décernâtes le nom d'heureux, en considération de ses succès.

» Nous ne nous vengerons que des plus coupables ; sans cette mesure, que » votre propre intérêt exige autant que le nôtre, vous nous verriez bientôt » tous en proie aux plus affreuses calamités. Il est également nécessaire d'ac- » corder quelque satisfaction à l'armée , exaspérée de tant d'injures et procla- » mée ennemie de la patrie lorsqu'elle combattait pour elle.

» Nous pourrions sans doute frapper nos criminels ennemis successivement, » et sans rendre leur liste publique ; mais il nous a semblé préférable, au lieu » de les saisir à l'improviste, de faire inscrire leurs noms sur ces tables de » proscription , pour éviter toute méprise funeste, et pour empêcher que nos » soldats, dépassant les bornes qui leur sont prescrites, n'immolent ceux que » nous voulons sauver. Par cette mesure, nous sommes certains qu'ils n'atta- » queront que les coupables dont l'arrêt est prononcé.

» Fassent donc les dieux que personne ne donne asile aux proscrits , que » personne ne les défende et ne se laisse corrompre par eux! Quiconque sera » convaincu d'avoir tenté directement ou indirectement, de les sauver sera » inscrit sans pitié sur ces tables.

» Ceux qui leur auront donné la mort et qui nous présenteront leurs têtes, » recevront de nous, pour chaque victime, l'homme libre, vingt-cinq mille » drachmes attiques ; l'esclave, dix mille et la liberté, avec les droits de cité » dont jouissait son maître.

» Ceux qui feront connaître la retraite d'un proscrit obtiendront la même • récompense : au reste, les noms des dénonciateurs et de tous ceux qui au-

■ ront exécuté nos ordres ne seront écrits sur aucun registre, alin qu'ils restent

■ ;'i jamais inconnus. »

Ce monument de la plus affreuse tyrannie dévoilait les secrets qu'elle

s'efforce ordinairement de dérober à tous les regards. Dans tous les temps l'esprit de parti excite les mêmes passions , porte aux mêmes cruautés ; mais il se couvre au moins du voile de la justice, et peu de tyrans eurent l'impudeur de publier ainsi leurs plus honteuses pensées.

Dès que les tables de proscription furent affichées, on ferma les portes de la ville, et de nombreuses troupes de soldats se répandirent autour des remparts pour ôter toute voie de salut aux proscrits.

De ce moment, les satellites des triumvirs, se dispersant dans Rome, commencèrent leurs sanglantes exécutions. Un nouveau genre de terreur plana sur la capitale du monde; ce n'était point cette terreur qu'éprouve une ville assiégée, et qui laisse encore quelque espoir dans le secours des armes et dans la modération du vainqueur. Les victimes livrées au fer des tyrans, plus malheureuses que celles qui sont frappées d'une horrible contagion, et qui voient les objets les plus chers fuir leur approche, non-seulement ne trouvaient ni consolations, ni retraites, ni défenses, mais elles redoutaient à la fois le poignard de leurs bourreaux , la trahison de leurs esclaves , la cupidité perfide de leurs plus proches parents. Les uns se précipitaient du haut des murs dans le fleuve; les autres, la torche à la main, périssaient dans leurs maisons enflammées : ceux-là se jetaient dans les puits; ceux-ci se cachaient dans les égouts, au milieu des immondices. Les personnages les plus distingués, se prosternant en larmes aux pieds de leurs esclaves , empruntaient leur vil costume dans l'espoir d'échapper à la mort : enfin , d'autres , plus courageux , ne voulant pas mourir sans vengeance, allaient au-devant des assassins , les atta- quaient, et ne tombaient sous leurs coups qu'après en avoir immolé un grand nombre.

Ces jours affreux réveillèrent tous les ressentiments, et servirent toutes les haines. Chacun dénonçait, assassinait son ennemi , pillait sa maison , et s'emparait de ses richesses. La crainte des tyrans forçait l'amitié à la fuite et la nature au silence.

L'or corrupteur des triumvirs récompensa des crimes inouïs : des fils dénaturés, des épouses infâmes, portant à la main la tête de leurs pères et de leurs époux, vinrent audacieusement recevoir le honteux salaire de leurs exécrables forfaits.

Mais , si le Ciel permet que le crime opprime souvent la vertu sur la terre, elle ne peut jamais en être totalement bannie ; et, dans les temps de la corruption la plus déplorable, on voit encore briller quelques-uns de ses nobles rayons. Au milieu de tous ces actes de tyrannie , de trahison , de lâcheté, Rome eut à citer des traits nombreux de courage et de générosité.

La mère d'Antoine avait caché quelque temps chez elle son fils Lucius. Les assassins, découvrant son asile, voulaient l'arracher de ses bras; elle court au Forum, et, s'adressant à son fils aîné, assis sur son tribunal avec ses collègues : « Triumvir, lui dit-elle, je viens me dénoncer moi-même : j'ai donné asile à Lu- » cius, votre frère, à un proscrit. Il restera chez moi jusqu'au moment où vous

» aurez donné l'ordre de m'égorger en même temps que lui, puisque votre loi » applique la môme peine aux proscrits et à ceux qui veulent les sauver de la » mort. »

Antoine lui reprocha sa pitié pour son frère; elle ne l'avait point empêché d'approuver le décret qui le déclarait lui-même ennemi de la patrie; cependant, vaincu par la nature, cet homme barbare demanda à ses collègues la grâce de Lucius.

La femme d'Acilius, prodiguant toutes ses richesses aux satellites des triumvirs, sauva la vie de son époux, qui s'échappa escorté par les soldats chargés de le poignarder.

L'épouse d'Ancius enferma son mari dans une malle, le fit sortir sur le dos d'un portefaix, et l'accompagna dans sa fuite.

Un esclave de Panopion, couchant dans le lit de son maître, et couvert de ses habits, se laissa égorger à sa place.

Le fils de Géta, ayant fait courir le bruit de la mort de son père, feignit de brûler ses restes sur un bûcher; s'étant ensuite déguisé avec lui sous un costume rustique, il gagna les bords de la mer, porta le vieillard sur ses épaules, et mérita la même gloire que le pieux Énée.

Quelques proscrits traversèrent l'Italie travestis en satellites des tyrans, et répandant partout l'effroi qui les poursuivait. Sextus Pompée couvrait alors les côtes d'une foule de bâtiments légers; il recueillit sur ses vaisseaux un assez grand nombre de ces malheureux, échappés à la rage des proscripteurs.

Cicéron, fuyant loin de Rome, s'était embarqué dans une nacelle; l'état de souffrance où il se trouvait ne lui permit pas de supporter le mouvement des flots: il revint à terre, et s'enferma dans une de ses maisons de campagne près de Capoue.

Le croassement de plusieurs corbeaux, excités par l'approche des soldats qui le cherchaient, éveilla ses esclaves : ils prirent ce bruit pour un avertissement des dieux, placèrent leur maître dans une litière, et le portèrent au fond d'une forêt, dont l'épaisseur leur laissait l'espoir d'échapper à tous les yeux.

Déjà les soldats envoyés à la poursuite de l'illustre proscrit, trompés par le faux bruit de son. embarquement, se disposaient à s'éloigner; mais un client de Claudius, animé par une vieille haine, indiqua au centurion Lénas le sentier que Cicéron avait suivi. Marchant promptement sur ses traces, il ne tarda pas à l'atteindre. Dès que Cicéron le vit approcher, sans proférer une parole, il présenta sa tête aux assassins, qui la coupèrent ainsi que sa main, et les portèrent dans Rome à son implacable ennemi.

Antoine était sur son tribunal dans le Forum, lorsque Lénas lui présenta les restes sanglants du père de la patrie. Antoine, à leur aspect, laissa éclater une cruelle et indécente joie, décerna une couronne à l'assassin, lui donna deux cent cinquante mille drachmes, et commanda d'attacher à la tribune aux harangues la tête et la main de cet orateur célèbre.

Les regrets du peuple firent longtemps accourir près de cette tribune une foule désolée, plus nombreuse que celle qu'attirait autrefois son éloquence.

La féroce Fulvic, veuve de Claudius, femme d'Antoine, et digne par ses fureurs de ses deux époux, vint jouir du plaisir barbare de la plus méprisable vengeance; armée d'un poinçon d'or, elle perça cruellement la langue de ce grand homme, dont elle croyait encore entendre tonner la voix dans ses Phiiipptqucs.

Fulvie, plus avide et plus éhontée que les triumvirs, payait comme eux des assassins, et désignait à la mort ses propres victimes. Elle avait longtemps convoité la riche campagne de Ruflus : le malheureux fut égorgé; et, lorsqu'on présenta ses restes à Antoine, le triumvir, se souvenant que le nom de Ruflus ne se trouvait pas inscrit sur les tables, dit froidement : « Ceci ne me concerne >• pas; portez cette tête à Fulvie. »

Tous ces massacres ne remplissaient pas assez promptement le trésor des proscripteurs; et comme il leur manquait encore vingt millions de drachmes pour les besoins de la guerre, ils en rendirent compte au peuple, et tirent publier un décret qui levait un énorme tribut sur quatorze cents femmes les plus distinguées et les plus riches de Rome.

Le môme décret les obligeait à déclarer leur fortune, et promettait de fortes récompenses à ceux qui dénonceraient les biens qu'on aurait voulu cacher.

Les dames romaines frappées par celte loi espéraient d'abord émouvoir en leur faveur les femmes et les parentes des triumvirs. La sœur d'Octave et la mère d'Antoine les accueillirent avec douceur, mais sans pouvoir leur prêter un utile appui. Fulvie leur ferma sa porte ignominieusement.

Indignées de cet affront, elles se rendent au Forum, traversent la foule, et s'approchent de la tribune. Hortensia, fille du célèbre orateur Hortensius, s'adressant aux triumvirs, leur dit avec fermeté : « Décidées à suivre d'abord une » marche convenable à notre sexe, nous avons imploré le secours de vos femi mes; mais l'accueil indécent de Fulvie nous force à venir sur la place publi- •> que vous demander justice.

» Déjà vos rigueurs nous ont enlevé nos pères , nos époux, nos frères, sous » prétexte qu'ils vous avaient traités en ennemis. Si vous nous privez au- » jourd'hui de nos biens et de tous moyens d'élever nos enfants, vous nous » précipiterez dans un abaissement indigne de nos mœurs et de notre rang.

» Nous accusez-vous d'avoir agi hostilement contre vous , ainsi que ceux »> dont nous pleurons la mort? Alors inscrivez-nous comme eux sur vos tables » de proscription; mais si vous reconnaissez que des femmes n'ont pu rendre » aucun décret contre vous, qu'elles n'ont ravagé aucune de vos maisons, et » qu'elles n'ont point armé de légions pour vous combattre, pourquoi nous » donner part aux châtiments quand nous n'en avons pas pris aux injures ?

» Nous ne vous envions ni les commandements, ni les magistratures , ni les » honneurs, que vous vous disputez au prix de tant de sang. Notre fortune , * dites-vous, vous est nécessaire pour soutenir la guerre. Et dans quel temps » la république, qui a toujours eu des ennemis à combattre, a-t-elle soumis les » dames romaines aux taxes que vous exigez? Une fois seulement, il est vrai, » nos mères, animées d'un sentiment héroïque, voyant la république exposée

■ aux plus grands périls, et Rome réduite à la dernière extrémité par les Car* • thaginois, offrirent de contribuer aux besoins publics ; mais celte contribu-

■ tion volontaire ne fut point prise sur leurs terres, sur leurs dots, sur tout ce » qui était nécessaire à la subsistance de leurs familles; elles ne sacrifièrent » à la patrie que leur luxe, leurs bijoux, leurs ornements, et n'eurent à redou- « ter ni contrainte, ni violence, ni délations.

» Aujourd'hui quel est donc le danger qui menace l'empire romain? Que les » Parthes, que les Gaulois paraissent au pied de nos murs, et vous verrez que » nous égalons nos mères en vertu ! Mais jamais nous n'offenserons les dieux » en contribuant aux frais d'une guerre civile : vous implorez en vain nosse- » cours lorsque vous allez vous déchirer mutuellement ; nous n'en avons of- » fert ni à César ni à Pompée; Marius n'en exigea pas de nous; Cinna ne tenta » point de nous y contraindre, et Sylla lui-môme, le tyran de notre patrie, plus » juste que vous qui prétendez rétablir l'ordre et la paix, n'osa point nous împo- » ser de tribut. »

A ce discours, les triumvirs, frémissant de rage et de colère, et craignant ce premier exemple de courage, ordonnèrent aux licteurs d'éloigner ces femmes de la tribune, et de les chasser de la place publique ; mais une grande rumeur s'étant élevée de tous côtés parmi le peuple, les licteurs n'osèrent obéir. Les triumvirs rompirent l'assemblée. Le jour suivant ils révoquèrent en grande partie leur décret, et convertirent l'impôt en emprunt d'une valeur modique, qu'ils exigèrent de quatre cents femmes seulemeut.

Ainsi, dans ces jours de décadence, d'horreurs et de lâcheté, tandis que les maîtres du monde courbaient leurs fronts humiliés sous le joug de trois tyrans, les dames romaines seules, résistant aux triumvirs, osèrent leur faire entendre la voix expirante de la justice et de la liberté.

Ces horribles proscriptions répandirent la terreur et la consternation dans toute l'Italie; mais elles portèrent aussi au plus haut degré la fureur et la soif de la vengeance dans le cœur de tous ceux qui purent échapper aux bourreaux et trouver le moyen de réunir leurs armes à celles des conjurés.

Les Romains qui conservaient encore quelques vertus, quelque amour pour la liberté, accoururent dans les camps de Brutus et de Cassius, dont les armées se joignirent à Smyrne.

Ces deux généraux, qui avaient abandonné l'Italie en fugitifs, sans avoir une ville pour appui, une cohorte pour défense, se trouvaient alors à la tète de quatre-vingt mille hommes, maîtres de l'Asie et de la Grèce, et en état de défendre la liberté romaine contre ses oppresseurs. Ils se préparaient à marcher en Egypte contre Cléopàtre, dont l'empire s'était armé pour venger la mort de César; mais ils renoncèrent à cette entreprise lorsqu'ils apprirent qu'Antoine et Octave, laissant à Rome Lépidus chargé du gouvernement de l'Italie, se disposaient à s'embarquer avec quarante légions pour les combattre.

Avant de s'avancer contre eux, ils se vengèrent des Rhodiens et des Lyciens qui leur avaient refusé des contributions. Rhodes fut soumise et saccagée. Les habitants de cette ville opulente ne conservèrent d'autres biens que la vie: les

Lyciens éprouvèrent encore un sort plus cruel ; enfermés dans Xante, leur capitale, ils ne cédèrent ni aux menaces de Cassius ni aux prières de Brutus. Combattant jusqu'à l'extrémité, au moment où ils voulaient brûler les tours ennemies qui dominaient leurs remparts, l'incendie se communiqua aux maisons de la ville. Brutus s'efforça vainement d'éteindre les flammes; les Lyciens, désespérés, leur jetèrent sans cesse de nouveaux aliments, s'y précipitèrent, périrent tous, et ne laissèrent que des cendres aux vainqueurs.

Quelques historiens accusent Brutus de ce désastre : sa vie entière dément cette calomnie. Cassius en eût été plus capable : ce républicain ardent, farouche, ambitieux, combattait encore plus par haine pour les tyrans que par aversion contre la tyrannie. Les plus grands ennemis de Brutus vantèrent toujours la générosité de ses sentiments, la douceur de ses vertus. Il ne commit qu'un seul crime, dont son amour pour la liberté fut la cause et peut-être l'excuse.

Ces deux derniers soutiens de la république se rencontrèrent encore à Sardes : Brutus adressa de vifs reproches à Cassius sur ses concussions et sur d'autres excès qui pouvaient tacher la noble cause que défendaient leurs armes. La querelle s' échauffant était au moment de dégénérer en rupture ;Favonius , un de leurs amis, calma leur animosité.

Après cette conférence, Brutus, retiré le soir dans sa tente, se livrait, suivant sa coutume, à l'étude, que n'interrompirent jamais ses occupations publiques : il lisait à la clarté d'une lampe près de s'éteindre : tout à coup, entendant quelque bruit, il lève la tête et voit sa porte ouverte. Un spectre d'une taille gigantesque, d'un aspect effrayant, se présente à ses regards et fixe sur lui un œil menaçant : « Es-tu, lui dit intrépidement le Romain, un mortel ou un » démon? Quel est le motif qui t'amène à mes yeux? »— « Brutus, répond le fan- » tome, je suis ton mauvais génie ; tu me reverras à Philippes. » — « Eh bien ! » répliqua Brutus sans s'émouvoir, nous nous reverrons. » Le spectre disparut.

Brutus appela ses esclaves, qui assurèrent n'avoir rien vu : il continua sa lecture. Le lendemain, encore frappé de cette apparition, il en fit le récit à Cassius, qui attribua cette illusion à la chaleur de son imagination fatiguée par un trop long travail. Brutus le crut comme lui.

Sur ces entrefaites, apprenant qu'Antoine et Octave s'avançaient dans la Macédoine, ils passèrent en Thrace, et campèrent près de Philippes, où les triumvirs arrivèrent peu de jours après.

Le monde entier attendait avec effroi l'issue de cette scène sanglante qui devait décider de son sort, et faire triompher le despotisme ou la liberté.

L'espérance et la crainte agitaient alternativement les deux armées. Brutus seul, satisfait d'avoir rempli son devoir, paraissait tranquille sur l'événement. 11 disait à ses amis : « Quel que soit l'arrêt du sort, je ne cours aucun danger; » si je suis vainqueur, je rends à Rome sa liberté ; si mes ennemis l'emportent, » la mort me délivrera de l'esclavage. »

La force des deux partis était à peu près égale; ils comptaient chacun plus de cent mille combattants. Les triumvirs campaient dans la plaine ; les conjurés occupaient deux collines près de la ville : Jeur forte position les rendait

maîtres de refuser ou de livrer bataille , comme ils le jugeraient convenable. 1/s recevaient de l'Orient tous les vivres nécessaires à leur subsistance. L'île de Thasos était leur magasin. L'armée des triumvirs, au contraire, privée de provisions, se trouvait dans un péril d'autant plus imminent, que Pompée, maître de la mer, empochait l'arrivée de tout secours et de tout renfort : aussi elle souhaitait vivement une action décisive.

Cassius, plus expérimenté que son collègue dans l'art de la guerre, voulait différer le combat, et remporter une victoire plus certaine par la disette que par les armes. Brutus, soit qu'il se méfiât de la constance de ses troupes , soit qu'il ne pût contenir leur ardeur, pressa son collègue de combattre. « Je suis » impatient, dit-il, de terminer les malheurs du genre humain. » Son avis l'emporta.

Lorsqu'ils eurent réglé toutes leurs dispositions, Cassius dit à Brutus : « Que » ferez- vous si nous sommes vaincus? » — «J'ai blâmé autrefois dans mes écrits, » répondit celui-ci, la mort de Caton, et je croyais qu'en tranchant soi-même » ses jours on commettait un crime contre les dieux ; mais j'ai changé d'opi- » nion : décidé à mourir pour ma patrie, je pense avoir le droit de choisir le » genre de mort qui me semblera préférable ; et, si la fortune m'est contraire ,

- je quitterai une vie pénible sur cette terre pour un monde meilleur. » — « Mon

- ami, s'écria Cassius en se jetant dans ses bras, que rien ne nous arrête à prc- » sent, puisque, d'après cette résolution, nous n'avons plus à craindre des vain- » queurs. » A ces mots, ils donnèrent le signal du combat.

Octave, qu'on accusa toujours de manquer de bravoure , était alors retenu loin de son camp par une maladie réelle ou supposée. Antoine, qui commandait seul, attaqua les troupes de Cassius et les fit plier jusqu'à leurs retranchements. Tandis qu'il remportait cet avantage, Brutus se précipita si impétueusement sur l'armée d'Octave, qu'il rompit ses rangs, la mit en déroute, et pénétra jusque dans son camp, qu'il livra au pillage.

De son côté Antoine, poursuivant ses succès, mit en fuite la cavalerie de Cassius et força ses lignes. Cassius, montrant une valeur digne de son nom et de sa renommée, fit de vains efforts pour rallier les fuyards : arrachant une enseigne à celui qui la portait, il se précipita au milieu des ennemis, et rétablit un moment le combat. Mais que peut le courage d'un seul? Son armée, saisie de terreur, resta sourde à sa voix, et il se vit obligé de céder au torrent et de fuir avec elle. Malheureusement un épais nuage de poussière lui dérobait la vue de la défaite d'Octave ; croyant Drutus battu comme lui, et leur cause perdue, il entra dans sa tente et se tua.

Brutus, revenu à la tète de ses troupes victorieuses, rallia celles de Cassius, leur rendit l'espérance et le courage, et reprit avec elles son ancienne position.

Instruit par l'expérience, il voulait éviter une nouvelle action et affamer l'ennemi ; mais ses soldats, présomptueux depuis leur premier succès, demandaient à grands cris le combat. Il résista vingt jours à leur impatience; enfin, ignorant que la Hotte des triumvirs venait d'être dispersée par celle de Pompée, etquo l'ennemi se trouvait totalement privé de subsistances, il céda aux instances de

3S't . RÉPUBLIQUE

son armée, et donna le signal qu'elle désirait. On raconte que, la veille de cette fatale journée, il crut encore revoir le spectre qui lui était apparu sur la côte d'Asie.

Ses légions rompirent d'abord l'infanterie d'Octave, et sa cavalerie en fit un grand carnage; mais Antoine, ayant pris en flanc les troupes que commandait précédemment Cassius, les enfonça. Leur terreur se communiqua au centre de l'armée; tout plia, tout se mêla ; on ne conserva pas môme assez d'ordre pour se retirer en combattant; la déroute fut complète. Brutus, entouré de ses plus braves officiers, opposa longtemps au vainqueur une résistance opiniâtre et une vaillance inutile. Le fils de Caton et le frère de Cassius périrent à côté de lui» Enfin, ne pouvant combattre seul une armée, il prit aussi la fuite.

Les triumvirs avaient ordonné qu'on ne le laissât pas échapper ; leur cavalerie le poursuivait avec ardeur. Lucilius, son ami, voyant un corps de Thraces prêt à le prendre, se décide à le sauver aux dépens de sa propre vie; il marche au-devant des ennemis, leur crie qu'il est Brutus, et se livre à eux. A ces mots on l'arrête, et Brutus s'échappe.

Antoine, instruit par quelques cavaliers thraces de leur succès, accourt dans l'intention cruelle d'insulter au malheur de Brutus, et de lui donner la mort; mais Lucilius, s'avançantavec courage, lui dit : « Brutus n'est pas dans vos fers, » sa vertu est à l'abri d'un tel outrage ; pour conserver son honneur, j'ai sacri- » fié ma vie; je vous ai trompé, frappez -moi. »

Vaincu par un dévouement si rare, Antoine embrassa Lucilius, et s'efforça de conquérir par ses bienfaits un ami si fidèle.

Brutus, suivi d'un petit nombre de compagnons, se réfugia la nuit dans une grotte : on l'entendit répéter ces paroles d'Euripide : « Malheureuse vertu! j'ai » cru longtemps à ton existence; mais tu n'es qu'une ombre vaine et l'esclave » de la fortune ! » Étrange aveuglement du malheur! il oubliait que cette vertu brille plus dans les revers que dans la prospérité, qu'elle est immortelle comme notre âme, et qu'éternellement on préférera la mémoire de Brutus vaincu à celle d'Antoine vainqueur.

Brutus aurait mieux pensé s'il m'avait pas eu de reproches à se faire ; mais le sang de César pesait sans doute sur son cœur. Aussi on l'entendit encore, levant les yeux vers le ciel, prononcer cet autre vers du même poète qui dit que « le coupable doit recevoir dans cette vie la punition de ses crimes. »

Brutus avait chargé Statilius de s'informer du sort de plusieurs de ses amis; ne le voyant pas revenir, et apprenant que les ennemis s'approchaient, il pria les officiers qui l'entouraient de trancher ses jours; et, comme ils refusaient de lui rendre ce fatal service, il ordonna à l'un de ses esclaves de le frapper : alors Stration, qui se trouvait près de lui, s'écria : « H ne sera pas dit que Brutus, » cherchant un ami , n'a pu trouver qu'un esclave ! » Détournant sa tête avec horreur, il lui présente la pointe de son épée; Brutus se précipite sur le glaive et expire. Ainsi mourut cet homme célèbre, qu'on appela le dernier des Romains.

Après leur victoire, Antoine et Octave se partagèrent l'empire et le gouver-

itèrent en maîtres souverains. Lépidus n'existait que de nom dans îc triumvirat ; il n'avait ni autorité sur l'armée, ni crédit sur le peuple.

Le succès n'adoucit point la férocité des vainqueurs. Ils immolèrent à leurs vengeances un grand nombre dé victimes. Hortensius, Drusus, Varus périrent par leurs ordres; ils condamnèrent un père el un Gis à se tuer mutuellement. Un tics proscrits ayant demandé pour unique grâce à Octave d'être enterré après sa mort, le barbare lui répondit : « Les vautours te serviront de tombeau. »

On plaça la tête de Brutus aux pieds de la statue de César; les triumvirs envoyèrent cependant ses cendres à Porcia. Cette intrépide Romaine, lille de Caton, épouse de Brutus, suivit leur exemple, et se donna la mort en avalant des charbons ardents.

Octave revint à Rome, et chercha par un règne plus doux à calmer la haine qu'inspiraient ses proscriptions sanglantes. Il relégua Lépidus en Afrique avec quelques légions dont il suspectait la fidélité.

Antoine eut l'Orient en partage : après s'être rendu à Athènes, où les disputes des philosophes et les harangues des orateurs l'arrêtèrent peu, il passa en Asie, et la parcourut, entouré d'un cortège de rois et de princes qui disputaient à l'envi de bassesses pour obtenir ses faveurs. Un grand nombre de princesses venaient aussi essayer sur son cœur le pouvoir de leurs charmes.

Plus voluptueux que les satrapes les plus eiïéminés, aussi arrogant que les plus fiers descendants de Cyrus, il leva des contributions sans mesure, donna, ôta et rendit des couronnes au gré de son caprice. La beauté de Glaphyre valut à Sysène, son époux, le trône de Cappadoce. L'adresse dllérode lui fit obtenir celui de Judée.

Antoine voulait punir Cléopâlre , et lui ordonna de venir le trouver à Tarse ; elle y parut, non en suppliante et en accusée, mais en reine qui commande l'obéissance, en divinité qui vient recevoir l'encens des mortels. Son esprit égalait ses ehnrmes; nulle femme ne la surpassait en magnificence, en adresse, en beauté, en perfidie.

Une foule innombrable accourait sur les bords du Cydnus pour admirer la galère brillante d'or et de pourpre qui portait cette reine charmante, que chacun prenait pour Vénus. Antoine conçut pour elle une passion violente qui devint h cause de sa ruine.

Le triumvir, suivant comme un captif le char de triomphe de Cléopàtre, raccompagna en Egypte, et oublia dans le sein de la volupté ses victoires, ses rivaux , Rome et l'empire. ^

odave ne connaissait qu'une passion, celle du pouvoir. Il devait tout à l'armée , et il distribua au\ vétérans les terres qu'on leur avait promises. Ainsi leur retour en Italie fut plus funeste & ses habitants que l'invasion des Gaulois.

rtoul on chassait les citoyens de leurs loyers pour en laisser la possession aux soldats. Les temples el les rues étaient remplis d'une foule d'hommes, de femmes, d'enfants éplorés , demandant I grands cris un asile et du pain. ; ni habitant de Mantoue trouva grâce aux veux d'Octave: ce fut le fanu le; il récompensa César de ses bienfaits par des vers qui lui

donnèrent l'immortalité. Telle est la puissance des grands écrivains : Octave ne fit qu'adoucir le sort de Virgile; Virgile illustra le règne et la mémoire d'Octave.

Le seul et triste dédommagement que pouvaient espérer les Romains de la perte de leur liberté, c'était un honteux repos; mais le sort ne leur permit pas encore d'en jouir, et la guerre civile vint de nouveau aggraver leurs calamités.

Fulvie, femme d'Antoine, avait en vain tenté de séduire Octave; il méprisa ses charmes et ses vices. Furieuse de se voir rebutée par lui , et d'être en môme temps abandonnée par son mari pour une Africaine, elle sema la dissension entre les triumvirs, dans l'espoir que cette querelle réveillerait Antoine de sa langueur et le forcerait à s'éloigner de Cléopâtre. Lucius, son beau-frère, la servit dans ce projet; réclamant pour l'armée d'Antoine une part dans les terres qu'Octave avait distribuées à la sienne, il refusa tout moyen de conciliation, forma six légions qu'il remplit de citoyens qu'on avait dépouillés de leur fortune , et déclara la- guerre.

Octave le battit , le resserra dans Pérouse , l'assiégea , le contraignit à se rendre, et lui accorda la vie. Honteuse et désespérée, Fulvie abandonna l'Italie. Lorsqu'Antoine apprit la défaite de son frère, il s'embarqua pour combattre Octave, et rencontra dans Athènes Fulvie, l'infâme Fulvie, auteur de ces nouveaux troubles ; il l'accabla de mépris, et la laissa mourante, non de remords , mais de rage.

Antoine, s'étant alors réconcilié avec Sextus Pompée, débarqua à Brindes : ses légions étaient nombreuses, mais composées de nouvelles troupes. Octave conduisait contre lui des vétérans accoutumés à la victoire; mais ces vieux guerriers paraissaient combattre avec répugnance contre leur ancien général.

Au moment de livrer bataille , les deux triumvirs se rapprochèrent par l'entremise de Mécène, de Pollion et de C. Nerva; et le mariage d'Antoine et d'Octavie, sœur du jeune César, fut le gage de leur réconciliation. Ils partagèrent de nouveau l'empire entre eux. Octave garda l'Occident, Antoine l'Orient, Lépidus l'Afrique.

Après cet accord, Octave marcha contre Pompée, qui était descendu en Italie. Mécène tenta vainement de prévenir cette nouvelle effusion de sang romain; il demanda la paix, et proposa le mariage de Scribonia, parente de Pompée, avec Octave. Pompée consentit à cette union; mais il refusa la paix, et, après avoir remporté quelques avantages, resserra Octave dans une position défavorable, où il courait le risque de perdre l'empire et la vie.

Antoine vint au secours d'Octave, le dégagea, et fit un grand carnage des ennemis (1).

Après ce succès, on en revint aux négociations, et les triumvirs conclurent la paix avec Pompée, qui obtint pour son partage la Sicile, la Sardaigne, la Corse et le Péloponèse, avec la promesse du consulat, et huit millions d'i. demnités pour les frais de la guerre.

(1) An de Rome 714. Avant Jésus-Christ 38.

Ce traité fut signé dans une conférence qui ont lieu entre les triumvirs et Sextus, Sûr la flotte de rompre. Pendant le repas qui suivit la conférence, Menas, affranchi de Pompée, vint secrètement, lui proposer de lever l'ancre, de tuer ses convives, et de se rendre ainsi maître de l'univers. « Tu ■ devais le faire sans me le dire, répondit Pompée; mais, puisque tu m'en » parles, je m'y oppose, et ne veux point être parjure. »

Antoine demeura quelque temps à Rome; et comme il perdait habituellement au jeu contre Octave, un astrologue égyptien, chargé probablement des instructions de Cléopàtre, lui prédit que son rival aurait sur lui un éternel ascendant, s'il ne prenait pas le parli de s'en éloigner. L'ambition est souvent aussi crédule et aussi superstitieuse que l'amour; on dirait que les hommes veulent toujours associer les dieux à leurs passions. Antoine sortit de Rome, et passa l'hiver à Athènes.

Les Athéniens, depuis longtemps, n'employaient leur éloquence qu'à décorer leurs bassesses et à rendre leurs flatteries plus pompeuses. Comparant Antoine à Facchus, ils lui dirent dans leurs harangues qu'il méritait d être l'époux de Minerve, leur protectrice. Antoine, moins politique ou moins crédule qu'Alexandre, les punit amèrement de ce Jàche hommage ; il accepta le mariage proposé, et leur fit payer mille talents pour la dot de la déesse.

Pendant, son séjour dans la Grèce, il apprit que son lieutenant Ventidius avait battu trois fois les Parthes, et que, dans une dernière action , il venait de tuer Pacorus, fils d'Orode, leur roi. On lui décerna les honneurs du triomphe ; ce qui parut alors d'autant plus remarquable, qu'autrefois, dans la guerre sociale, ce même Ventidius, chef de l'armée des alliés contre Piome, avait été pris, et s'était vu forcé de suivre, comme captif, le char de triomphe du père du grand Pompée.

Antoine, jaloux de la gloire de son lieutenant, sentit se réveiller dans son

.0 la passion des armes. Il courut à la tête de son armée en Asie, espérant

rpasser les succès de Ventidius ; l'événement trompa son attente. Méprisant

lis avis de ses alliés, et n'écoutant que son ardeur, il s'engagea aussi témérai-

1 ment que Crassus dans les plaines brûlantes du pays des Parthes. Enveloppé

unie lui, il se vit au moment d'éprouver le même soit; mais il répara l'im-

i udence de son attaque par l'habileté de sa retraite. Prouvant par sa vigueur

et par son courage qu'il était digne de commander aux Romains , il donna aux

xemple d'une constance héroïque qui leur fit supporter avec fermeté

la chaleur, lé fatigue, les besoins et le danger; il soutint avec intrépidité qua-

combats; et, après une marche aussi longue que périlleuse, il ramena

en Syrie la moitié de son armée, ac i la capitale du roi deComagène qui

avait donné des secours aux Parthes, et le contraignit à lui payer un tribut.

tant Octave, qui ne respectait pas plus alors les mœurs que les lois, répudia Scribdnia, sa femme, le jour même où elle était accouchée de Julie. Entraîné par un Bmour coupable pour Livie, il força Tibcrius Néron , son mari, à la lui céder, quoiqu'elle fût alors grosse de six mois. Pour le malheur du monde Livie avait donne le jour a '1 ibère.

11 régnait dans ce temps à Rome un tel désordre, que les triumvirs nommeront jusqu'à soixante-sept préteurs, et qu'il fallut un décret du sénat pour empêcher l'un d'entre eux de paraître en public dans l'arène au rang des gladiateurs.

Le divorce de Scribonia excitait le ressentiment de Pompée; Menas qui u'avait pu le déterminer à une trahison, le trahit lui-même, donna soixante de ses vaisseaux à Octave, et lui livra la Sardaigne ainsi que la Corse. Pompée réclama son esclave fugitif; Octave refusa de le lui abandonner, et la guerre recommença.

La mer fut le théâtre de différents combats : une action qui eut lieu près de Cumes laissa la victoire indécise. Octave, ayant livré une seconde bataille près deScylla, fut complètement défait, et une tempête dispersa les débris de sa (lotte. Pompée, enivré de ce succès, prit le nom de fils de Neptune, et perdit, en réjouissances et en fêtes célébrées pour ses victoires, le temps qu'il aurait dû employer à la ruine de son rival; il ne débarqua point en Italie, comme il aurait pu le faire alors sans obstacle, et laissa échapper l'occasion que lui offrait la fortune (1).

Octave réunit de nouvelles forces, et sévit bientôt en état de lui résister. A cette époque, les triumvirs, de leur propre autorité, se continuèrent dans leur charge pour cinq ans.

Dans l'Orient, Hérode, secondé par les Romains, s'empara de Jérusalem, fit périr Antigone, et détrôna la famille d'Aristobule. En Europe, un nouvel orage menaçait les Romains: les Gaulois s'étaient révoltés, et se disposaient à envahir la province romaine. Agrippa, consul, lieutenant et ami d'Octave, conduisit une armée contre eux, remporta plusieurs victoires, et les contra;gnit à se soumettre. On voulait lui décerner le triomphe; mais il le refusa, dans la crainte d'humilier par cette solennité le triumvir, qui venait d'éprouver une défaite. Un consul assez courtisan pour refuser le triomphe n'annonçait que trop la fin de la république.

Agrippa, illustrant le règne de son maître par ses travaux comme par ses victoires, réunit les lacs Lucrin et Averne, et en forma un port magnifique, auquel il donna le nom de Jules. Le tremblement de terre qui eut lieu en 1538 a détruit tout ce qui restait encore de ce fameux ouvrage.

Octave, résolu de se venger de ses revers, invita les autres triumvirs à joindre leurs efforts aux siens contre Pompée : Antoine lui envoya cent vingt vaisseaux; Lépidus lui amena une flotte nombreuse et douze légions.

Les vents, qui s'étaient déjà montrés si favorables à Pompée, dispersèrent encore la flotte de ses ennemis, Cet événement porta jusqu'à l'excès son puéril orgueil. Quittant la pourpre, et prenant un manteau dont la couleur verte ressemblait à celle de l'Océan, il se crut véritablement le fils du dieu des mers.

Octave avait réparé sa flotte; il en prit une partie sous ses ordres, tenta encore le sort des armes, et se vit de nouveau battu. Agrippa, qui commandait

(l) An de Rome 71G. Avant Jésus-Christ 36.

le reste de ses vaisseaux fut plus heureux, et s'empara de Tyndarium en Sicile. Octave profita de ce succès, et débarqua dans cette île viiuçt et une légions. Pompée, dans ce moment, lui proposa de terminer leur querelle, sur la mer, par une bataille générale. Le défi fut accepté, trois cents vaisseaux combattirent de part et d'autre avec acharnement. Agrippa décida la victoire par son habileté, et détruisit totalement la flotte de Pompée qui se sau'va avec dix-sept bâtiments, courut chercher des alliés en Asie, et y trouva la mort, qu'on lui r*onna par les ordres d'Antoine.

Lépidus, aussi présomptueux que malhabile, se voyant à la tête de la plus grande partie de l'armée de terre, crut pouvoir recueillir seul le fruit de la victoire. Octave connaissait le peu d'estime que ressentait l'armée pour un si médiocre général : dédaignant de le combattre, il arrive sans escorte dans son camp, parle aux officiers, harangue les soldats, leur rappelle la gloire et le nom de César, et les voit tous se ranger en peu d'instants sous ses ordres.

lépidus, tremblant, honteux, abandonné, ne trouve de ressources que dans sa lâcheté : renonçant au titre de triumvir, à celui d'Imperator, à l'autorité d'un général, il se dépouille des marques de sa dignité et se prosterne aux pieds d'Octave, qui lui permet de vivre en exil à Circeyes, petite ville d'Italie, et de conserver le souverain sacerdoce. Lépidus n'avait dû son élévation qu'au caprice de la fortune et à l'amitié de César. Il n'eut ni les vertus ni les vices qui rendent célèbre.

Octave livra au supplice les principaux officiers de Pompée; il récompensa les exploits d'Agrippa par une couronne rostrale, et reçut lui-même à Rome tous les honneurs que purent inventer et prodiguer la crainte et la flatterie,

Après s'être montré féroce pour arrivera la domination, il voulut paraître

téreux pour la conserver; et par un exemple presque unique, le burin de l'histoire eut à tracer en lui le portrait de deux hommes tout différents; celui d'Octave, tyran cruel et farouche, et celui d'Auguste, monarque sage, clément, chéri et respecté. Il mérita, par la douceur d'un long règne, l'affection d'un peuple qu'il accoutuma au joug. Le repos au dedans, la gloire au dehors, Io luxe, les fêtes, les arts, les lettres, firent oublier la liberté. L'univers adora Auguste, la postérité donna son nom à son siècle.

Comme Octave ne pouvait prétendre à égaler la renommée militaire d'Antoine, il résolut de miner sa puissance en se faisant aimer par l'aménité de ses toi nies, par sa générosité, par l'habileté de son administration, certain qu'Antoine, livré à ses passions, accroîtrait sans cesse la haine qu'inspiraient aux Romains son orgueil, la grossièreté de ses formes et ses excessives débauches.

Il commença donc à chasser de l'Italie les brigands qui l'infestaient. Ses soins y rétablirent la paix et la sûreté : il consola Rome de ses malheurs, en rendant li sécurité aux familles des proscrits: soigneux de cacher le sceptre toujours odieux aux Romains, il voilait son autorité sous des formes républicaines, préit le sénat comme consul, conduisait le peuple comme tribun, et, sûr de son pouvoir, laissail une libellé apparente aux comices et aux délibérations. 11 récompensait avec profusion les exploits de ses généraux, flattait la vanité

des grands par de hautes dignités, satisfaisait le peuple par ses largesses, lui prodiguait les jeux et les fêles, le détournait des affaires en l'occupant des plaisirs, encourageait les lettres, protégeait les arts, et embellissait la capitale par de nombreux et magnifiques monuments.

Pour être digne de commander aux Romains, il fallait soutenir leur gloire; Octave, surmontant la faiblesse qui le portait à craindre les combats, fit la guerre pendant trois ans avec succès contre les Dalmates et les Pannoniens, s'exposa, pour mériter l'empire, aux périls qu'il redoutait, et construisit à Rome, avec leurs dépouilles, un superbe porlique où il plaça la riche bibliothèque à laquelle il donna le nom de sa sœur Octavie; mais ce qui lui concilia le plus l'affection des Romains, ce fut une action généreuse qu'on était loin d'attendre de l'impitoyable auteur de tant de proscriptions.

Lorsque Sextus Pompée fut assassiné en Phrygie, on saisit dans ses papiers les lettres d'un grand nombre de sénateurs, dont le contenu pouvait réveiller les soupçons, ressusciter les troubles et provoquer la vengeance. Elles furent envoyées à Octave; mais, au lieu de les lire, il les fit brûler sur la place publique, déclarant qu'il sacrifierait désormais sa sûreté personnelle à la tranquillité générale, que l'intérêt de la patrie l'emporterait constamment sur le sien, et qu'il était même disposé à se dépouiller de son autorité, dès qu'Antoine aurait vengé Rome des Parthes.

Cette démarche et ces paroles excitèrent les transports du peuple qui croit toujours ce qu'il désire, et ce peuple, dans son enthousiasme, abandonnant les restes d'une liberté dont on ne lui montrait que l'ombre, créa Octave tribun perpétuel. Dans plusieurs villes d'Italie, on lui éleva des temples. Malheureux temps où. un trait de clémence et de générosité était regardé comme l'action d'un dieu !

Tandis qu'Octave méritait, par une conduite si nouvelle pour lui, le nom d'Auguste, qu'il reçut depuis, et que nous lui donnerons désormais, Antoine, aveuglé par l'orgueil, enivré par l'amour, énervé par la volupté, travaillait chaque jour à sa propre ruine. Revenu delà guerre des Parthes, il avait retrouvé en Asie la perfide reine qui séduisait ses sens et corrompait son cœur. Retombé dans ses chaînes, oubliant les nœuds qui l'unissaient à la vertueuse Octavie, il suivit Cléopâtro en Egypte, et ne parut plus que son premier esclave.

11 consumait les jours et les nuits en débauches et en festins, dégradait son nom, son rang et sa patrie, et décernait des prix honteux à tous ceux qui inventaient quelque nouveau genre de volupté. Les trésors de l'Orient opprimé suffisaient à peine pour payer ces scandaleux plaisirs.

Vainqueur, par trahison, d'Artabaze, roi d'Arménie, il le conduisit enchaîné aux pieds de sa maîtresse, et le fit périr parce qu'il refusa de rendre hommage à cette Africaine.

Chaque jour, sans autorisation du sénat, il sacrifiait à sa maîtresse quelques provinces de l'empire. Alexandrie devenait ainsi, par sa munificence et par les conquêtes qu'elle devait à ce honteux amour, la rivale de Rome, qui ne pouvait pas longtemps supporter cette injure.

romaine. 3si

TIus les desordres d'Antoine le rendaient odieux aux Romains, et plus ils flattaient les espérances ambitieuses d'Augusl;*, qui voyait avec un secret plaisir la chute du dernier obstacle que put craindre son ambition.

I .es amis d'Antoine lui écrivirent pour lui faire connaître l'indignation qu'excitaient sa conduite, sa folle passion, et les honneurs sans mesure qu'il accordait à ses entants illégitimes. Antoine redoubla ce mécontentement par sa réponse. C'était une apologie aussi scandaleuse que ridicule de ses faiblesses. Loin de promettre la révocation de ses coupables largesses, il disait « que « la grandeur romaine éclatait moins par ses conquêtes que par la distribu- » tion des pays conquis; que les hommes véritablement grands augmentaient » leur illustration en laissant dans les diverses contrées de la terre une nom- » breuse postérité, nobles rameaux d'une tige immortelle. Hercule, disait-il, » dont je me vante de descendre, s'est conduit ainsi, et ce héros, loin de se » borner aux liens d'un seul mariage, honora de son amour les plus rares » beautés que lui offrirent les trois parties du monde, afin de laisser partout » des héritiers de son nom, de son courage et de sa gloire. »

Cet excès de démence et d'orgueil, lui enleva les partisans qui lui restaient en Italie. Ils se rangèrent tous du côté de son habile et prudent rival.

Quelqu'avantage qu'Auguste dut espérer en attaquant un ennemi qui se perdait lui-même, il crut devoir dissimuler ses vrais sentiments, et prendre en apparence tous les moyens propres à éviter une nouvelle guerre, dont il voulait rejeter tout l'odieux sur son ennemi.

La sage Octavie lui parut l'instrument le plus propre à remplir ses desseins. Rome entière admirait ses douces vertus; elle avait déjà désarmé plusieurs fois son frère et son époux; et l'empire, fatigué des guerres civiles, la regardait comme le seul lien des triumvirs, comme le gage le plus sacré de la tranquillité publique.

Auguste la lit donc partir pour rejoindre son époux, espérant que la jalousie de Cléopatre lui attirerait une injure qui justifierait la rupture à laquelle il était décidé. Son attente ne fut pas trompée. Aussitôt qu'Antoine apprit par une lettre d'Octavie qu'elle était arrivée dans la Grèce, l'artificieuse Cléopatre feignit une profonde mélancolie, versa un torrent de larmes, et s'abstint même (!>■ prendre aucune nourriture. Son faible amant ne put résister au spectacle «if sa douleur : insensible aux charmes d'Octavie, bravant le courroux d'Octave et le mépris des Romains, renonçant même à se venger des Parlhcs con- [uels il marchait alors, il ordonna à la malheureuse Octavie de retourà Home, et revint lui même en Egypte, déterminé à livrer aux caprices de Cléopatre, non-seulement tous les trônes de l'Asie, mais Rome elle-même et L'empire tout entier.

Vêtu à l'égyptienne, ir un trône d'argent à côté de Cléopatre qui se

montrait au peuple sous les habits d'Isis, il la déclara reine d'Egypte, de Chypre, de Lydie, de Syrie, et. associa le jeune Césarionàson pouvoir; enfin il investit les deux fils que lui avait donnés la reine, Alexandre et Ptolémée,

S trônes d'Arménie, de Médie, de Phéuicie, de Cilicie, et même de celui

des Parthes, dont sa présomption regardait la conquête comme certaine. Des qu'Auguste fut informé du retour d'Oetavie et de l'affront qu'elle avait reçu, il en rendit compte au sénat; et, malgré les larmes de sa sœur, qui voulait encore désarmer sa colère, il éclata en plaintes contre Antoine, et manifesta l'intention d'en tirer vengeance, s'il ne donnait à la république, comme à lui, une satisfaction convenable (1).

Comme Antoine croyait alors la guerre inévitable, il résolut de se plaindre le premier de la conduite d'Octave, afin de donner à sa cause quelque apparence de justice; il reprocha vivement à son collègue l'invasion de la Sicile, la destitution de Lépide, et l'accusa d'avoir pris pour lui seul les gouvernements de ce triumvir et ceux de Pompée, tandis que lui ne conservait que l'Asie pour son partage.

Octave lui répondit, avec une maligne ironie, que la mauvaise conduite de Lépide avait seule causé sa ruine; qu il abandonnerait à son collègue une partie de la Sicile et des gouvernements de Lépide, lorsqu'Antoine aurait partagé avec lui l'Arménie; et que, d'ailleurs, les légions de l'Orient ne devaient point désirer quelques terres médiocres en Europe, lorsqu'elles s'étaient probablement enrichies par les conquêtes de leur brave général dans les pays des Mèdes et des Parthes.

Cette réponse était une déclaration de guerre. Antoine envoya en Europe seize légions, et partit lui-même, accompagné de Cléopàtre, pour se rendre à Éphèse, où six cents de ses vaisseaux l'attendaient.

La reine lui en donna deux cents des siens, lui fit présent de huit mille talents, et fournit des vivres à toute l'armée. Domitius, lieutenant d'Antoine, tenta de vains efforts pour engager son général à se séparer de sa maîtresse : il le conjurait de renvoyer cette reine à Alexandrie, et d'oublier quelque temps son amour pour ne s'occuper que de sa gloire. Mais Cléopàtre redoutait moins les armes d'Octave que les vertus de sa sœur : elle craignait plus Octavie que Rome. Canidius, séduit par elle, persuada au triumvir qu'en se séparant de Cléopàtre il se priverait des troupes égyptiennes, qui ne voulaient combattre que sous les ordres de leur reine.

Les conseils qui flattent les passions sont presque toujours les seuls qu'on écoute : Antoine céda, et Cléopàtre le suivit à Samos.

Oubliant dans cette île, au milieu des fêtes, des jeux et des spectacles, cette activité, mère des succès, et qui lui avait autrefois valu l'estime et la confiance de Jules-César, il montrait plus d'empressement pour appeler à Samos, de toutes les parties du monde, une foule de comédiens, de bouffons et de danseurs, que pour y rassembler les troupes levées par tous les princes de l'Orient.

Environné des rois soumis à sa puissance, il ordonna un sacrifice solennel pour la prospérité de ses armes. Toutes les villes de Grèce et d'Asie envoyèrent chacune un bœuf pour cette solennité,

(1) An de Rome 721. Avant Jésus-Christ 3L

À la snito de ce sacrifice, la flatterie des esclaves couronnés qui l'environnaient prodigua les trésors de l'Asie en fêtes et en réjouissances, à peine convenables après la plus grande victoire.

Ce long séjour au milieu d'une cour brillante et voluptueuse, qui ressemblait à colle de Darius, fut la cause du salut d'Octave. L'Italie épuisée lui fournissait lentement 1rs tributs, les hommes, les armes dont il avait besoin, et voyait avec effroi toutes les forces de l'Orient prêtes à fondre sur elle. On craignait les talents militaires d'Antoine, et, s'il se fût pressé d'attaquer son rival, les Romains effrayés se seraient peut-être soumis à son pouvoir, pour éviter une nouvelle effusion de sang, dont la liberté n'était plus le prix.

Mais la crainte qu'inspiraient Antoine et ses nombreuses armées se dissipa dès que l'on connut l'ivresse scandaleuse dans laquelle il était plongé. On cessa de le redouter dès qu'on ne vit plus en lui qu'un satrape au lieu d'un Romain. Dans le même temps le hasard ou la trahison remit entre les mains d'Octave la copie du testament d'Antoine; il le publia. On y vit avec indignation qu'il voulait, s'il mourait à Rome, qu'on portât son corps en Egypte. La haine ajouta que, si la fortune lui était favorable, il donnerait Rome à Cléopâtre, et qu'Alexandrie deviendrait la capitale de l'empire.

La fureur s'empara de tous les esprits : Octave, affectant plus de mépris que de courroux, ne déclara la guerre qu'à Cléopâtre, et parut regarder Antoine comme déjà dépouillé d'un pouvoir qu'il partageait avec une reine étrangère.

Le décret du sénat annonçait aux Romains «qu'Antoine ayant perdu sa rai- » son par l'effet des philtres de Cléopâtre, ce n'était pas contre lui qu'on » devait combattre, mais contre Charmion, Iras, femmes esclaves de cette » reine, et contre l'eunuque Mardion, son favori et son conseil. »

Ce même décret, pour diviser les partisans d'Antoine, promettait de grandes récompenses à ceux qui l'abandonneraient.

L'Italie, animée parce sénatus-consulte aussi populaire qu'humiliant pour Antoine, seconda toutes les mesures que prenait la sagesse active d'Auguste. 11 s'occupa promptement de former ses magasins, de compléter son armée, d'équiper, d'approvisionner sa flotte. Le choix éclairé de ses favoris contribuait au succès de ses travaux. Le peuple estimait les vertus de Mécène, cher aux lettres, aux arts, à l'agriculture, au commerce; et le vaillant Agrippa, revêtu des premières dignités de l'empire, jouissait à juste titre de la confiance de l'armée.

I pendant, malgré leurs efforts, ils ne purent opposer aux forces d'Antoine, qui s'élevaient à cent douze mille hommes, sans compter les troupes alliées, et à cinq cents vaisseaux, que quatre-vingt mille légionnaires, douze mille c,w ■[ deux cent cinquante voiles.

Octave, après avoir réuni ses f< a navales à Tarcnte et à Brindes, écrivit à Antoine pour le presser de descendre en Italie, lui promettant (pie tous les ports seraient ouverts, et qu'avant de combattre il le laisserait débarquer et camper à une journée de la côte.

Antoine répondit à cette provocation en défiant Octave à un combat singulier : il l'invitait, en cas de refus, à vider leur querelle dans les champs de Pharsale, où César Pompée avaient combattu.

Octave, plus actif que son rival, traversa promptement la mer Ionienne, et s'empara d'une ville d'Épire nommée Thorine.

Antoine se réveilla enfin au bruit des armes, sortit de Samos avec sa flotte, et vint jeter l'ancre près du promontoire d'Aclium.

Tous ses généraux le conjuraient de ne point confier sa destinée à l'inconstance des vents et des flots; ils voulaient que profitant de la supériorité de ses régions, il combattît sur terre un ennemi dont les forces, inférieures aux siennes laissaient peu d'incertitude sur la victoire.

Antoine fut insensible à leurs prières : Cléopatre voulait combattre sur mer, il lui obéit.

Domitius, prévoyant son désastre, abandonna sa cause, se jeta dans un esquif et courut se ranger dans le parti d'Octave. Antoine, loin de le faire poursuivre, lui renvoya généreusement ses esclaves et ses équipages.

La dernière fois qu'il descendit à terre pour passer en revue ses légions, un vétéran, couvert de blessures lui dit : « Pourquoi oubliez-vous notre courage, » dont ces cicatrices sont d'éternelles preuves? Depuis quand vous défiez-vous » de nos épées? Ne fondez plus vos espérances sur des planches agitées par les » flots; laissez aux Phéniciens et aux Égyptiens les batailles navales, et combat- » tons sur terre; nous sommes accoutumés à y vaincre ou à mourir sans recu- » 1er. » Antoine ému donna des éloges à son courage, et s'embarqua pour exécuter les ordres de la reine.

Peu de jours après, les vents s'étant calmés, les flottes s'approchèrent et se livrèrent bataille.

Antoine confia son aile gauche à Cœlius, le centre à Marcus Octavius et à Marcus Intéius : lui-même il prit, avec Valérius Publicola, le commandement de l'aile droite. Canidius était à la tète de son armée de terre.

Agrippa commandait la flotte ennemie sous les ordres d'Octave.

Les deux armées restèrent quelque temps en présence, immobiles; elles semblaient hésiter à commencer cette lutte sanglante qui devait fixer les destins du monde. Antoine le premier fit avancer son aile gauche. Octave recula sa droite, dans le dessein d'attirer l'ennemi plus au large et de l'éloigner des pointes du golfe, afin que ses bâtiments légers pussent tourner les bâtiments d'Antoine qui étaient plus pesants et manœuvraient avec moins de facilité. Par ce moyen, chacun des vaisseaux d'Antoine se trouvait attaqué par plusieurs bâtiments d'Octave.

Un mouvement habile d' Agrippa força le centre d'Antoine à se dégarnir: malgré le désordre qui en résulta, l'action se soutenait avec vivacité; la perte était égale dans les deux partis; l'ardeur paraissait la même; la victoire semblait indécise, lorsque Ton vit tout à coup Cléopatre, effrayée par le bruit des armes et par le carnage, prendre la fuite avec ses soixante vaisseaux.

Ses voiles parurent alors emporter l'âme d'Antoine. On eût dit que, ne fai-

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sant plus qu'un seul être avec elle, une force insurmontable l'obligeait à suivre tousses mouvements. Oubliant l'empire, trahissant sa gloire, abandonnant les braves guerriers qui mouraient pour lui, il se jeta sur un vaisseau léger, et courut sur les traces de \? beauté fatale qui avait commencé ses malheurs et qui consommait sa ruine.

Lorsqu'il eut rejoint la reine, il se plaça près d'elle, absorbé parla douleur, la tète courbée sur ses mains, et n'osant reprocher sa perte à celle qui détruisait sa puissance et sa renommée. 11 ne sortit de cet abattement qu'à l'approche di4 quelques bâtiments d'Octave qui le poursuivaient. Reprenant une ombre de courage, non plus pour vaincre, mais pour défendre l'indigne objet de sou amour, il repoussa les assaillants, et continua sa marche jusqu'au promontoire deTénare. Là, il apprit la défaite entière de sa flotte; mais, croyant que son armée de terre était demeurée intacte, il envoya Tordre à Canidius de traverser avec elle la Macédoine, et de la ramener promptement en Asie.

Cette armée, qui lui était dévouée, ne pouvait se persuader qu'il eût pris si lâchement la fuite : ses soldats, qu'il avait si souvent conduits à la victoire, croyaient à chaque instant le voir reparaître au milieu d'eux. Lorsqu'ils apprirent sa honte, ils résistèrent sept jours encore aux offres d'Octave; mais enfin, abandonnés par Canidius, qui s'échappa la nuit de leurs rangs, ils renoncé? rent à combattre pour l'esclave d'une femme, et leur soumission compléta la victoire d'Auguste.

L'armée navale, depuis le départ de son chef, avait encore longtemps disputé cette victoire; elle ne se rendit qu'après avoir perdu cinq mille hommes et trois cents vaisseaux.

Antoine apprit sur la côte d'Afrique qu'il n'avait plus d'armée. Dans son désespoir il voulait se donner la mort; mais le désir de revoir Cléopàtre l'empêcha de se tuer, comme il l'avait empoché de vaincre. Entraîné par sa passion, il revint dans Alexandrie; là, pendant quelques jours, on le vit se livrer tour à tour au plus morne abattement, à la plus trompeuse espérance. Il passait subitement de la solitude au tourbillon des plaisirs, et du plus sombre chagrin aux excès de l'ivresse et de la volupté.

Octave ne lui laissa pas le temps de se réveiller de son délire et de chercher nouveaux moyens de défense. Tandis que son armée marchait le long des côtes d'Afrique, il vint avec ses flottes en Syrie, où il reçut les hommages de tous ces rois qui, peu de jours auparavant, composaient la cour d'Antoine à iu»s. Ilérode, couronné par ce malheureux triumvir, fut le premier qui déposa son sceptre aux pieds de celui que favorisait la fortune; mais la franchise avec laquelle il parla de sa reconnaissance pour Antoine, des secours et des ils qu'il lui avait donnés, lui attira la bienveillance d'Auguste, et il dut à sa noble hardiesse la conservation d'un rang que d'autres perdirent par J,eur

i te.

I Itre se montrait moins abattue par ses revers que son amant : elle («Mina d'abord 1<' projel «le transporter toutes ses richesses au delà de la mer Rouge; mais les Arabes attaquèrent ses troupes, pillèrent ses bâtiments, et Ja

forcèrent de renoncer à ce dessein. Aussi hardie en intrigues que timide dans les combats, et peu retenue par l'amour d'Antoine, dont la puissance seule . avait eu des attraits pour elle, cette ariincieu.se reine conçut encore l'espoir d'enchaîner pour la troisième fois à son char un maître du monde. Comptant sur son esprit autant que sur ses charmes, elle chargea plusieurs envoyés de lettres pour Octave, et commença dès ce moment à trahir le vaincu et à tenter la conquête du vainqueur.

Antoine, toujours aveuglé par sa passion, crut qu'elle voulait ménager un accord entre son rival et lui : préférant les chaînes de Cléopatre au trône et à l'honneur, il proposa lâchement la paix à Auguste, lui offrit de renoncer à tout pouvoir, à toute dignité et ne lui demanda que la vie.

Auguste ne daigna pas lui répondre, et donna secrètement à la reine de vagues espérances. Antoine se flattait encore que la ville de Péluse opposerait une longue résistance à son ennemi; son attente fut trompée: la trahison de Cléopatre lui en ouvrit les portes, et Octave s'avança sans obstacles près d'Alexandrie,

Antoine, informé de son approche, sentit enfin renaître son courage. Sortant de la ville, à la tète d'un petit nombre de soldats dévoués, il fondit sur la cavalerie d'Auguste avec tant d'impétuosité qu'il la mit en déroute; et, profitant de ce succès, il la poursuivit jusqu'au camp, qu'il remplit d'épouvante.

Après cette victoire, il rentra en triomphe dans Alexandrie, et vint déposer ses lauriers aux pieds de sa perfide reine. 11 lui présenta en même temps l'officier qui, dans le combat, s'était le plus distingué par son courage. Cléopatre lui fit présent d'une armure d'or; mais au milieu des discordes civiles, on voit souvent l'union déplorable de la bravoure et de la trahison : cet ingrat officier, chargé des bienfaits de son général, l'abandonna le jour même et passa dans le camp ennemi.

Antoine, pour la seconde fois, défia Octave en combat singulier : celui-ci lui répondit « qu'il lui laissait le choix de tout autre genre de mort. » Voyant alors sa perte inévitable, Antoine se décida à répandre quelque éclat sur son dernier jour, et à mourir en digne fils de Rome, les armes à la main. Rassemblant toute les troupes, et armant toutes les galères qui lui restaient, il sortit de la ville, et tenta un dernier effort; mais, dès que les armées furent en présence, les troupes qui se trouvaient sur les galères saluèrent Octave du nom d'Empereur, et se joignirent à son escadre. La cavalerie imita ce mouvement; l'infanterie, plus, fidèle, mais abandonnée, ne se soumit qu'à regret. Ce dernier coup du sort ouvrit un moment les yeux du malheureux Antoine; il rentra furieux dans Alexandrie, en s'écriant : « Cléopatre à qui j'ai tout sacrifié, Cléopatre m'a « trahi! »

Ses cris retentirent jusqu'au palais. La reine, redoutant sa vengeance, se retira dans un tombeau qu'elle s'était fait construire, et fit répandre la nouvelle de sa mort. Antoine, alors, oubliant sa perfidie et n'écoutant que son amour, s'écrie : « Cléopatre est morte ! et toi, malheureux Antoine, qui ne voulais vivre » que pour elle, tu respires encore! Une femme a montré plus de courage que

» (oi ! Ah! suivons au moins l'exemple que j'aurais dû lui donner; mettons un » terme à nos souffrances : la morl va nous réunir, •

A ces mots, il appelle Érox, sou affranchi, et lui ordonne do le tuer. Êrox (ire sou glaive, se perce lui-même, et meurl au\ pieds de son maître. «Mon «lier » Érox, s'écrie alors Antoine, lu m'apprends mon devoir! « Aussitôt ir enfonce son épée dans son sein, el tombe sur son lit.

La blessure était moi toile, mais il respirait encore. Aux portos du trépas, il apprend que Cléopâtre n'est po'nt morte : il ordonne qu'on Io porte à ses pieds, lui adresse ses derniers vœux, et reçoit ses derniers embrassemenls. «Vivez, » lui dit-il, oub ioz moi, vivez tant que vous pourrez exister avec gloire; rappev loz -vous l'éclat do ma vie, et ne plaignez point ma fin tragique : après m être s vu longtemps le premier citoyen de Rome, je puis mourir sans honte : je ne » suis vaincu que par un romain. » A ces mots il expira.

Après sa mort on porta son épée à Octave, qui, en feignant de donner des larmes à son malheur, no trompa personne.

Délivré de ce rival, il voulait, pour que rien ne manquât à son triomphe, voir dans ses lers et traîner dans Rome, à la suite de son char, l'ambitieuse maîtresse des maîtres du monde; mais elle refusait de lui ouvrir la porte de 'son tombeau, et le priait de conserver ses États aux enfants qu'elle avait eus de Jules César et d'Antoine.

Proculus, officier d'Octave, escalada l'édifice qui lui servait de retraite, et la désarma au moment où elle voulait se poignarder.

Auguste fit avec pompe son entrée dans Alexandrie : les habitants de cette ville imploraient à genoux sa clémence; par respect pour la mémoire d'Alexandre, qui avait posé les fondements de leurs murs, il leur pardonna d'avoir pris les aunes contre lui. Il ordonna d'ouvrir le tombeau du héros macédonien, et vit son cercueil qu'il couvrit do fleurs. On voulait ensuite lui montrer ceux des Ptolémées, il répondit : « Je suis venu ici dans le dessein de voir un roi et non » des morts. »

Plusieurs princes alliés et quelques sénateurs romains demandaient la permission de rendre à Antoine les honneurs de la sépulture; il laissa ce soin à Cléopâtre, qui lui fit des obsèques dignes de son rang et de son amour.

Octave cherchait en vain à calmer la profonde mélancolie do la reine : comme elle ne prévoyait que trop sa destinée, elle entreprit de terminer ses jours en s'abstenanl de toute nourriture; mais Octave lui fit dire que la vie do ses enfants d( | endait do la sienne. Après avoir accorde quelques jours aux premiers trans- I orts de sa douleur, il vint la voir.

x épais, la pâleur de son visage, les traces de son désespoir empreint sur ses traits, et le voile de larmes qui couvrait ses yeux, avaient altéré H beaul ndai I ses charmes conservaient toujours quelque puissance:

c*< tait encore Cléopâtre.

Dans cette conférence, le désir de Claire et l'espoir de séduire, qui ne pouvaient s'éteindre qu'avec sa vie, se réveillèrent dans son âme. Mêlant adroite* ment, dans ses discoui S regrets pour Antoine un éloge délicat du mérite

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