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peut que la ralentir : plus la civilisation s'avançait, plus on éprouvait le besoin de l'instruction. Enfin, malgré tous les obstacles qu'opposaient aux progrès des lumières les anciennes habitudes et les vieux préjugés, on vit les lettres, les sciences et les arts se répandre de toutes parts au milieu de cette nation guerrière.
Le second Scipion s'arrachait à la gloire pour se livrer aux doctes entretiens de Panétius et de Polybe.
Térence fit entendre sur la scène romaine des chefs-d'œuvre qui contenaient un sel aussi piquant que celui d'Aristophane, aussi délicat que celui de Mcnandre. Le cruel Sylla lui-même ne put rester insensible aux charmes des muses grecques.
Avant d'être conquérant, César écrivit comme philosophe et brilla comme orateur.
Cicéron paturalisa dans Rome l'éloquence et la philosophie. Les amis austères des anciennes mœurs, ne conservant plus l'espoir de repousser les philosophes, s'attachèrent à la secte stoïcienne, plus conforme à leur caractère par la rigueur de ses principes, et plus propre à conserver dans leur force les vertus républicaines.
Les hommes voluptueux, au contraire, et les ambitieux adoptèrent la doctrine d'Épicure, favorable aux passions : elle les tranquillisait sur la crainte d'une autre vie.
César professa hautement en plein sénat son opinion contre l'immortalité de lame. Le système relâché des épicuriens accéléra la chute des mœurs, de la religion et des lois. La vertu est le ciment des institutions; tout ce qui mine sa force dissout et renverse les États.
La langue grecque, qui enrichissait les esprits de tant d'idées nouvelles, de sentiments jusque là inconnus, de riantes fictions, obtint dans Rome une telle faveur qu'on la préféra bientôt à la langue nationale. Dans les écoles, on enseignait à composer en grec des discours qu'il fallait ensuite traduire en latin pour haranguer le peuple.
Nourri des écrits de Démosthène, de Platon, de Sophocle et d'Euripide, formé à la philosophie par les livres et par les entretiens des sages les plus célèbres de toutes les sectes, Cicéron fit briller dans ses discours, dans ses écrits, la force de la raison ornée par toutes les grâces de l'esprit. On y trouve autant de profondeur que d'éclat, autant de sagesse que d'élégance; on admire l'heureux mélange de la gravité romaine, embellie par l'imagination grecque. Les sentiments républicains et les vertus de cet illustre orateur lui inspiraient du respect pour les principes de Zenon; son amour pour le repos lui donnait du penchant pour la doctrine d'Épicure : la modération, et peut-être la faiblesse de son caractère, lui firent préférer le doute au dogme; il adopla le système de l'académie.
La poésie, qui précède ordinairement partout la philosophie, n'entra dans Rome qu'a sa suite; et ce qui est remarquable, c'est que les poètes, dont l'imagination peupla l'Olympe et créa partout des dieux, furent les premiers
à combattre lidolàtrie. Ils parurent à Rome dans ce temps de décadence où les arts et les lettres ne font que décorer un édifice qui tombe. A cette époque on raisonne plus qu'on ne sent; tous les ressorts se détendent, et le culte n'est pas plus respecté que les lois.
Ennius riait des augures, et se moquait de la crédulité populaire. Lucrèce professa en beaux vers la contagieuse doctrine d'Épicure; et Virgile môme ne fit descendre aux enfers le pieux Énée que pour faire raconter aux Romains, par la voix du vieil Anchise, l'origine céleste et la gloire de la famille des Jules.
Horace fut à la fois philosophe et poète : sévère, dans ses poésies satiriques, contre l'avarice et l'ambition, nul ne se montra plus indulgent pour l'amour, pour le vin, pour la mollesse. C'était l'apôtre des plaisirs. Aucun poète n'enrichit plus la langue romaine d'images, de tournures et d'expressions étrangères et nouvelles. Jamais on ne fit parler avec plus d'élégance la raison^ la volupté et la flatterie.
Le peuple romain était roî: avant sa chute, il fallait le flatter et l'amuser pour obtenir sa faveur : depuis son asservissement, on se crut encore obligé d'entretenir sa passion pour les spectacles et pour les jeux, afin de le distraire de ses souvenirs.
Dans les premiers temps, ce peuple fier, belliqueux et cruel, ne connut d'autres fêtes que les triomphes, d'autres divertissements que les combats; il se plaisait à voir les prisonniers de guerre condamnés à s'égorger mutuellement. Bientôt, pour satisfaire cette soif de sang humain, beaucoup d'hommes intrépides mais vils, prirent la profession de gladiateurs. Ils bravaient tous les jours la mort pour un modique salaire, et, couverts de blessures, ne quittaient le combat qu'au moment où la pitié souvent tardive des spectateurs le leur permettait. Les dames romaines assistaient à ces spectacles sanglants, applaudissaient les vainqueurs, et ordonnaient même quelquefois aux vaincus de mourir.
La passion du peuple pour ces jeux inhumains ne diminua point lorsque les mœurs s'amollirent; et Rome conservait encore sa férocité lorsqu'elle avait perdu son courage.
Le luxe multiplia ces spectacles, en augmenta la pompe; au mépris de plusieurs lois sages, on vit des sénateurs, des chevaliers, jusqu'à des dames romaines, combattre au rang des gladiateurs.
Ce désordre honteux s'accrut sous les empereurs : le despotisme confond tous les rangs, dédaigne toutes les convenances. Caligula fit combattre dans le cirque quarante sénateurs et deux cents chevaliers.
Quelquefois les combattants étaient des lions, des éléphants, des tigres et des ours. On sacrifiait à leur fureur des victimes humaines. Sylla, étant préteur, donna au peuple romain l'horrible spectacle d'un combat de cent lions contre cent hommes.
Au milieu de cette ville, toujours agitée par des passions violentes, et toujours divisée en factions, les premiers jeux de la poésie furent aussi des corn-
bals, et pour satisfaire l'animosité des partis, les premiers poètes se servirent de la pointe de l'épigramme et du fouet de la satire.
Cet usage survécut à la république. Le peuple, moins souple que les grands, conserva longtemps quelques vestiges de son orgueil et de son indépendance; et, au moment où les sénateurs et les chevaliers, courbés sous un maître, ne faisaient entendre au pied de son trône que le langage de la flatterie, quelques plébéiens hardis, suivant leur antique usage, attachaient sur une statue du Tibre des placards satiriques, où l'on déchirait sans ménagements les plus grands personnages, et quelquefois môme l'empereur.
Dès que le luxe envahit la république, les grands voulant se faire pardonner par un peuple jaloux leur immense fortune, en dépensèrent la plus grande partie en fêtes somptueuses et en jeux magnifiques. Livius Àndronicus remplaça les farces grossières des premiers temps par des pièces plus régulières; mais l'art dramatique fut plus lent dans ses progrès à Rome que dans la Grèce, parce qu'il ne s'y formait pas sous les yeux de juges éclairés. Le sel comique de Plaute était plus fort que délicat, et ce ne fut que du temps de Scipion qu'on vit Térence donner au théâtre des chefs-d'œuvre qui annonçaient la perfection du goût.
Les grands talents littéraires paraissaient toujours dans Rome des arbres exotiques et transplantés; ils furent brillants, mais peu nombreux. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et Catulle ne laissèrent à leurs successeurs aucun espoir de les égaler. Plaute et Térence n'eurent point sur la scène comique d'héritiers célèbres, et la tragédie qu'on aurait pu croire plus conforme au caractère grave des Romains, ne s'éleva pas dans la république au dessus de la médiocrité.
Le peuple romain, grossier appréciateur du mérite littéraire, préférait les pantomimes aux drames, les actions aux paroles, les luttes sanglantes des gladiateurs et des ours aux combats d'esprit.
La représentation de trois pièces de Sophocle avait coûté plus d'argent aux Athéniens que la guerre du Péloponèse. Rome, très- supérieure à Athènes en puissance et en richesses, mit encore plus de profusion dans ses dépenses pour des spectacles d'un genre différent. L'émulation des candidats qui désiraient capter les suffrages du peuple, les portait à se ruiner à l'envi : ils construisaient des théâtres capables de contenir quatre-vingt mille personnes, et prodiguaient toutes les richesses de l'architecture, de la sculpture et de la peinture pour orner ces édifices qui ne devaient durer que peu de jours.
Les arts restèrent longtemps aussi étrangers aux Romains que les lettres : conquérants de la Grèce, ils s'approprièrent les chefs-d'œuvre des artistes et n'en créèrent point. Marcellus enrichit le premier les temples de Rome des vases, des statues et des tableaux conquis à Syracuse; Fabius, peu de temps •près, se montra plus fidèle aux anciennes mœurs : maître de Tarente, il ne voulut apporter à Rome qu'une statue colossale d'Hercule.
Muminius, destructeur de Corinthe, remplit l'Italie de tous les ouvrages précieux des plus célèbres artistes de la Grèce; mais Rome parut les regarder
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plutôt comme des trophées que comme des modèles. Leur vue flatta l'orgueil, et n'excita point le génie.
Les grands, qui se disputaient l'autorité, n'employèrent les arts qu'à l'embellissement des lieux où se rassemblait un peuple dont ils ne voulaient faire qu'un docile instrument de leur fortune; ils le rassasièrent de fêtes pour en obtenir du pouvoir.
Les empereurs entretinrent avec soin cette passion des Romains pour les plaisirs, afin de maintenir dans un esclavage tranquille et dans une enfance perpétuelle le peuple-roi.
Enfin ces anciens maîtres du monde, perdant jusqu'au souvenir de la liberté, devinrent tellement voluptueux, asservis, efféminés et frivoles qu'on les vit, indifférents aux triomphes comme aux revers de l'empire, ne demander à leurs maîtres, pour prix de leur servitude, que des distributions de blé, des spectacles, et remplacer le cri de gloire et de liberté par celui de panem et cir censés.
AUGUSTE. Uii