CHAPITRE PREMIER
leau de Romn, depuis su fondation jusqu'au rogne d'Auguste. — Esprit public. — Religion. — Mœurs. — Costumes. — Repas. — Législation. — Gouvernement civil. — Gouvernement militaire. — Arts. — Sciences. — Spectacles.
L'histoire de la plus grande partie des peuples n'est que l'histoire de quelques hommes qui les ont gouvernés. Leur grandeur passagère, leur prompte décadence ne s'expliquent que par les diverses chances du hasard qui leur ont donné plus ou mois de princes habiles ou de rois médiocres. Le récit des faits suffît pour peindre ces gouvernements sans principes, ces nations sans caracqui leur soit propre, ces peuples sans physionomie et sans couleur. Quelques autres méritent qu'on observe leurs lois et leurs institutions, non comme des monuments durables, mais comme des essais tentés par l'esprit humain pour organiser un corps social. L'esprit peut imaginer mille moyens combiner les institutions et de régler la forme des gouvernements; il peut ire une infinité de lois plus ou moins justes, plus ou moins sages, plus ou moins défectueuses, mais aussi peu solides que l'écorce ou le métal sur lesquelles elles sont empreintes. Il n'appartient qu'au génie de graver quelques maximes dans les âmes, de créer des mœurs, et de changer entin en sentiment, et même en passion, les principes d'une législation qui traverse les les.
Thaut ou Hermès, en Egypte; Moïse, dans le désert; Lycurgue, au pied du . et les premiers législateurs de Home, ont su mériter une gloire |i rare. Leurs paroles étaient des semences qu'ils jelaient dans le fond des rœurs; et, l< ipS après que la tombé avait renfermé leurs corps, leur
loix et leur esprit conduisaient encore les peuples.
Ce n'est dont point une foule de lois et d'institutions souvent contradictoiies, et presque toujours produites par les circonstances, qu'il faut étudier;
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ce qui mérite de fixer nos regards et d'occuper notre attention, c'est un petit nombre de principes féconds, fruits de la méditation des hommes de génie, et qui ont seuls créé les grands hommes et les grands peuples. « Le fond d'un » Romain, comme le dit Bossuet, était l'amour de la liberté, de cette liberté » qui a eut qu'on obéisse aux lois et non aux hommes, qui lie tous les inté- »> rôts privés à l'intérêt commun, et qui fait regarder la patrie, non comme » une idée abstraite et vaine, mais comme une mère bienfaisante, puis- » santé, chérie et respectée. »
Le gouvernement n'était point chez les Romains une affaire pour quelques hommes et une charge pour tous: c'était la chose publique; chacun y prenait un égal intérêt, une part plus ou moins active; le citoyen, soumis à des lois qui n'avaient eu de force que par son consentement, leur obéissait comme à sa pensée, et les exécutait comme des actes de sa volonté. Son nom de Romain commandait à tous ses sentiments et lui traçait lous ses devoirs. Honorer Rome, c'était le respecter; offenser Rome, c'était le blesser personnellement. La république romaine lui semblait sa première famille, la sienne propre n'était que la seconde; aussi la loi, chez ce peuple étonnant, se montra sou ven plus forte que la nature; et Brutus sacrifiait, sans hésiter, la vie de ses fils au salut d'une patrie qu'il regardait comme sa mère.
Animé de ces sentiments, le citoyen combattait plus pour la gloire publique que pour la sienne; il trouvait plus d'honneur à sauver un Romain qu'à tuer un ennemi, et la couronne civique fut longtemps la première des récompenses.
Tout dans Rome attirait, de la part des citoyens, non-seulement un respect humain, mais un respect religieux : c'était la ville sacrée; un fi's de Mars l'avait fondée, Jupiter préférait le Capitole à tout autre séjour; les dieux promettaient aux Romains l'empire du monde : par leurs ordres, la nymphe Égérie avait dicté les lois de Numa; Hébé et le dieu Terme, ayant refusé, selon les fables du temps, de quitter le Capitole, leur garantissaient une jeunesse éternelle et des limites inviolables. Le feu de la liberté leur paraissait aussi sacré, aussi divin que le feu confié aux prêtresses de Yesta. Le double lien des institutions et du culte unissaient tous les Romains comme un peuple de frères marchant sous la garde des dieux; ils n'entreprenaient rien sans interroger leurs volontés qu'annonçaient le tonnerre, les vents, le vol des oiseaux, et que les augures interprétaient en consultant les entrailles des victimes. Mais, pour plaire à ces dieux, il fallait être vertueux, juste, tempérant, intrépide, et ne suivre d'autre passion que celle de l'amour de la patrie. Toutes ces maximes, graves et simples, à la fois politiques et religieuses, reçues par chaque Romain dans son enfance avec le lait qui le nourrissait, donnèrent à ce peuple, pendant plusieurs siècles, une inconcevable uniformité d'opinions, de sentiments, une règle de conduite invariable, une pratique constante de courage, de vertus, et des mœurs bien plus difficiles à renverser que des lois.
Jusqu'à la fin de la seconde guerre punique, ces mœurs se soutinrent dans
toute leur force et dans toute leur pureté. Pendant ce long espace de temps, si l'on examine les usages de la vie privée des Romains, on y reconnaîtra ce caractère particulier qui dévouait chaque individu à l'État, et faisait préférer le bonheur public au bonheur privé.
Entrait-on dans une maison particulière, on y voyait la simplicité, la modestie, la frugalité; la pauvreté était même en honneur : le dictateur Cincinnatus, quittant les faisceaux, reprenait le bonnet de laine et conduisait la charrue; le consul Curius Dentatus mangeait, aux yeux des Samnitcs, des fèves grossièrement apprêtées dans un plat de terre.
On ne respectait dans les magistrats que l'autorité de leur charge; dès qu'ils avaient cessé leurs fonctions, ils devenaient égaux aux autres citoyens : mais, si l'on parcourait les rues et les places publiques, l'œil était ébloui par la richesse des temples, par la beauté des monuments, par l'appareil imposant des cérémonies religieuses, par l'éclat des triomphes. Laboureur, pâtre et soldat, un Romain se faisait gloire de mépriser l'or et la mollesse comme la mort; il ne voulait de richesses que pour la république, et de luxe que pour Rome.
Dès le matin, quittant sans peine le lit dur sur lequel ils avaient reposé leurs membres vigoureux, les citoyens allaient dans les temples invoquer les dieux pour la prospérité publique; ils couraient chez les magistrats, se rassemblaient sur le Forum, assistaient au jugement des procès, donnaient leurs voix pour les élections, et faisaient à midi un léger repas. Ensuite, jeunes ou vieux, réunis dans le Champ de Mars, ils entretenaient leur vigueur et leur adresse par la course à pied ou à cheval, par la lutte, par le pugilat, par l'exercice des armes. Couverts de sueur et de poussière, ils se plongeaient dans le Tibre, et revenaient dans leurs foyers souper en famille, et jouir du bonheur domestique près de leurs femmes, qui ne leur étaient pas inférieures en vertus.
Sédentaires, actives, laborieuses, ces femmes égalaient leurs époux en piété, en courage, en amour pour la patrie. Leurs plaisirs se renfermaient dans le cercle de leurs devoirs; leurs ornements, leurs bijoux les plus précieux, étaient leurs enfants; et elles faisaient consister leur gloire à les rendre dignes, par une éducation sévère, de leurs pères et de leur patrie.
Les vêlements des Romains étaient simples comme leurs mœurs. Dans l'origine, semblables à tous les peuples sauvages, ils couvrirent leurs corps de la peau des animaux qu'ils élevaient, ou de ceux auxquels ils faisaient la guerre. Plus terd, ils furent vêtus d'une tunique de laine serrée par une ceinture. La tunique des hommes élait sans manches; ils la couvraient, en temps de paix, d'une robe nommée ioye, et à la guerre, d'un manteau court semblable à celui des Grecs. On l'attachait sur l'épaule gauche, et il laissait le bras droit libre et découvert.
La toge des sénateurs et des chevaliers était bordée de pourpre; on l'appelait prétexte. L'usage voulait qu'on prît pour les festins une robe particulière; on la nommait synthèse. Les dames romaines, lorsqu'elles assistaient à quelque cérémonie, ajoutaient à leurs vêtements une longue queue qui portait lo H. 26
nom de slolc. La couleur des habits était blanche pour les riches, brune pour les pauvres, noire dans les temps de deuil. Les Romains n'avaient d'autre chaussure qu'une sandale ou un brodequin attaché avec des cordons.
Les premiers progrès du luxe n'eurent pour objet que d'enrichir les armures et de couvrir les chevaux de guerre de harnais éclatants. On fut longtemps à ne se servir du lin que pour les voiles des vaisseaux, et on condamna la mollesse de ceux qui l'employèrent les premiers à fabriquer des toges plus fines.
La tempérance et la simplicité romaines résistèrent quelque temps aux richesses introduites par les conquêtes. Plusieurs illustres personnages, semblables à Fabius et à Paul Emile, se faisaient encore honneur d'être pauvres, lorsque Marcellus et Mummius remplissaient le trésor public et les temples des richesses de Syracuse et de Corinthe.
Enfin l'or, plus pénétrant que le fer, mina la république par ses bases, et corrompit ses mœurs. Dès qu'elles perdirent leur pureté, les lois perdirent leur force, et l'on vit l'ambition et la cupidité exiler la justice et détruire la liberté.
Les usages changèrent comme les principes; les particuliers devinrent plus opulents que la république. Les Romains, autrefois assis sur des escabelles à leur banquet modeste, se couchèrent sur des lits somptueux, éclatants de pourpre, d'or et d'ivoire. Leurs tables, d'un bois étranger et incrusté d'or ou d'argent et de pierres précieuses, furent couvertes par quinze ou vingt services. Un côté de ces tables restait vide pour que les esclaves nombreux pussent porter librement les plats et les coupes qui se succédaient avec rapidité. L'heure du repas n'était plus consacrée aux épanchements d'une sage amitié, d'une tendresse vertueuse, à de nobles entretiens sur les intérêts de la république, aux graves et utiles leçons données à la jeunesse; on faisait venir, pendant le festin, des bouffions, des danseurs, des musiciens, des pantomimes, et on chargeait du soin d'égayer la conversation quelques frivoles et méprisables convives qui payaient leur admission par leurs flatteries et par leurs basses complaisances. Ces parasites s'appelaient les ombres, et méritaient peu en effet le nom d'hommes.
Plusieurs lois s'efforcèrent en vain de réprimer le luxe des tables; elles ordonnèrent inutilement aux citoyens de se soumettre à la censure du peuple, en plaçant leurs tables dans les vestibules ouverts aux regards du public; les mœurs étaient tombées, et le luxe brava les lois.
Bientôt les tuniques furent tissues de lin enrichi d'or et d'argent et rayées de pourpre. Les places retentissaient du bruit des chars élégants qui portaient des hommes amollis et des femmes corrompues. Les rues étaient embarrassées par une foule d'esclaves qui suivaient leurs maîtres indolents couchés dans des litières magnifiques. Les maisons des particuliers surpassèrent en grandeur et en richesse les palais des rois. On y ajouta de longues galeries, nommées militaires, pour se promener à l'abri du soleil. La fraîcheur des eaux du Tibre effraya la jeunesse romaine ; on construisit les somptueux édifices, où
l'eau chaude, mêlée à l'eau froide, offrait au luxe des bains voluptueux. Les poètes venaient y réciter leurs vers, et par un faible souvenir de l'antique égalité, les grands et même les empereurs daignaient quelquefois s'y mêler avec les simples citoyens.
Les goûts, les occupations, les amusements n'étaient plus les mêmes. On préférait le repos aux périls, le plaisir au travail, les jeux et les spectacles aux exercices du Champ de Mars. Le premier soin d'un citoyen romain, au lever de l'aurore, n'était plus d'adorer les dieux dans leurs temples; il courait au palais adorer les grands et le prince.
Plus la corruption faisait de progrès, plus on multipliait inutilement les lois, dont le désordre général faisait sentir la nécessité. Ces lois se réduisaient, au temps de l'expulsion des rois, à quelques ordonnances et à quelques règlements. L'esprit républicain veut le moins de gouvernement possible; il n'admet que des gênes indispensables; l'autorité des mœurs contient assez la nation; la voix de la patrie l'excite suffisamment; et, relativement aux intérêts privés, le pouvoir paternel suffit : la nature le tempère; c'est le seul pouvoir absolu qui offre peu de danger. Aussi, pendant longtemps , les pères eurent à Rome droit de vie et de mort sur leurs enfants, et l'histoire ne rapporte aucun fait qui prouve qu'on ait abusé de cette autorité.
Le véritable esprit d'une république vertueuse, c'est l'esprit de famille ; il adoucit le joug et rend toutes chaînes légères. Les maîtres mômes traitaient presque leurs esclaves comme des membres de leur famille. Aussi, quoique dans ces siècles anciens une faible partie du genre humain jouît de la liberté, tandis que le plus grand nombre languissait dans l'esclavage, Rome gouverna paisiblement la foule de serfs que la guerre avait introduite dans ses murs. Ils ne devinrent dangereux qu'après la chute des mœurs. Montesquieu remarque avec raison que « les hommes s'accoutument à tout, même à l'esclavage, * et qu'ils le supportent tant que le maître ne devient pas plus dur que la ser- » vitude. »
Chaque famille avait pour juge de ses intérêts privés le père de famille. Les intérêts locaux de chaque ville étaient confiés à ses propres magistrats. Ainsi Rome n'eut longtemps besoin de lois que pour régler les intérêts généraux de la république, qui était la grande famille. Cependant cette législation, à la fois si simple et si forte, promettait plus de grandeur à l'État que de bonheur aux citoyens, et contenait, dès les premiers temps, un germe de destruction.
Les rois s'étaient montrés presque républicains, en soumettant les décrets principaux du sénat et les grandes questions politiques à la sanction du j . et, eu même temps, ils avaient humilié ce peuple en créant un or-
dre de patriciens qui seuls étaient revêtus du droit d'occuper les magistratures, de parvenir aux dignités Civiles et militaires, de juger les citoyens et d'interpréter les lois. En vain voulurent-ils prévenir les désordres que devait faire naître le partage inégal des droits civils et politiques dans une icpu- [ue.
L'établissement dq patronage ne fut qu'un palliatif: sous quelques rapports même il augmenta le mal. Les patrons enrichis par la guerre, et souvent héritiers de leurs clients, vendirent leur protection plus qu'ils ne la donnèrent, et opprimèrent souvent ceux qu'ils devaient protéger. Ils prêtèrent à usure leur argent aux pauvres, jetèrent les débiteurs en prison , et les réduisirent quelquefois en servitude.
Cette division de la nation romaine en patriciens orgueilleux, en plébéiens jaloux, en riches oppresseurs, en pauvres opprimés, fit dégénérer la rivalité des ordres en discordes, et devint la cause des troubles continuels qui agitèrent si fréquemment la république. Il est vrai que, ces dissensions hâtant les progrès de la puissance romaine, Rome fut d'autant plus belliqueuse qu'elle était moins tranquille; et le sénat se voyait dans la nécessité de faire perpétuellement la guerre afin d'occuper les factions au dehors. Mais il espérait en vain maintenir longtemps l'équilibre entre des grands qui possédaient toute l'autorité, et des plébéiens sans le suffrage desquels on ne pouvait arriver à aucune dignité; entre les sénateurs qui jouissaient seuls de la gloire des armes, et les citoyens fiers el nombreux qui faisaient la force des armées : la jalousie fit naître la haine, la haine arma les factions.
Le peuple voulut d'abord réprimer l'usure; il demanda ensuite sa part de la gloire comme des travaux; il exigea qu'on admît les plébéiens à toutes les magistratures.
Tous les citoyens, fatigués de se voir juger par des lois qu'ils ne connaissaient pas, et que les consuls expliquaient à leur gré, exigèrent des lois écrites, et nommèrent des décemvirs pour les rédiger.
Le sénat, après avoir défendu longtemps pied à pied ses privilèges, se vit enfin forcé de céder sur tous les points, et de partager avec le peuple l'autorité législative, administrative, judiciaire et militaire; mais ces sacrifices, arrachés par la crainte, affaiblirent le pouvoir sans éteindre la haine, et le désordre produit par ces dissensions se communiqua aux lois.
Le sénat, les centuries, les tribus, les dictateurs, les consuls, les tribuns, devenant alternativement législateurs, et se laissant entraîner par l'esprit de parti, firent tour à tour de nouvelles lois, interprétèrent les anciennes, les varièrent suivant les circonstances, et le code devint un chaos.
On fut alors obligé d'avoir recours à la jurisprudence pour porter un flambeau dans ce labyrinthe obscur; mais les jurisconsultes se trouvèrent toujours en petit nombre, et se virent, à l'exception de Varron, peu considérés. La science n'était pas en honneur chez ce peuple turbulent et guerrier; les ambitieux et les factieux préféraient l'intrigue, la force et l'arbitraire, à une érudition de formules qui épouvantait leur paresse et gênait leurs passions.
L'insuffisance et la difficulté de cette jurisprudence augmentèrent à mesure que la république s'étendait. Chaque cité d'Italie était régie par ses magistrats, tenait à ses coutumes et suivait ses règlements particuliers. Une politique ancienne et sage, qui fut une des causes principales de la grandeur romaine, vou« lait qu'on laissât aux peuples conquis, en Afrique^ en Espagne, dans les Gaules,
en Grèce et en Asie, les lois auxquelles une longue habitude les attachait. Ainsi la législation de la république romaine, loin d'être uniforme, offrait autant de variétés et de bigarrures qu'elle comptait de peuples et de villes dans son étendue.
Les généraux, les préteurs, les proconsuls, mirent le comble à ce désordre, en substituant souvent leur volonté à la loi, la force à la justice, et en disposant à leur gré des domaines des particuliers pour enrichir leurs soldats. Ces soldats ne connaissaient plus de patrie que leur camp, de chef que leur général, de lois que la force, déjuges que la victoire. Les mœurs étaient tombées sous le poids du luxe et des trophées; on ne respectait plus môme le droit de propriété, principe créateur et conservateur de toute société. En examinant cet état de corruption dans la morale et d'incertitude dans la législation, on conçoit comment ces fiers dominateurs du monde parurent renoncer presque volontairement à une liberté si orageuse. Ce n'était plus la liberté fondée sur des lois qui garantissent les droits de chacun, c'était la licence d'une oligarchie militaire; et la chute de la république fut regardée par les peuples comme une heureuse révolution, parce qu'au lieu de plusieurs tyrans armés les uns contre les autres, elle ne leur laissait qu'un seul maître.
L'amour du repos, qui n'est ordinairement qu'un sentiment faible, était devenu le besoin et la passion du monde.
La vaillance, le génie, la fcrtime des généraux, la discipline admirable des armées, furent d'abord les causes de la grandeur de la république : elles entretinrent pendant plusieurs siècles cet esprit belliqueux, caractère distinctif du peuple romain. Les vertus de Rome lui faisaient pardonner sa puissance; les mœurs républicaines rassuraient les pays envahis par les Romains. Ils leur apportaient l'ordre, la paix, la justice, et ces peuples pouvaient se croire plutôt protégés que vaincus, et plutôt délivrés que conquis.
Mais, lorsque les généraux, devenus indépendants du sénat et du peuple, triomphèrent des lois comme ils avaient triomphé du monde, la liberté disparut. Ainsi la guerre renversa l'édifice qu'elle avait élevé. Cette expérience éclaira les empereurs. Craignant de donner à leurs généraux trop de gloire et trop de puissance, ils ne combattirent que pour repousser les Barbares, et évitèrent la guerre avec autant de soin que la république l'avait cherchée.
Cependant la force militaire, qui se joue de toutes les combinaisons de la sagesse et de la politique, trompa encore par la suite la prévoyance prudente de ces princes. Les armées, destinées à soutenir le trône, sentirent leurs forces et le renversèrent; elles donnèrent le sceptre comme elles avaient donné le triumvirat, divisèrent l'empire par leurs dissensions comme elles avaient déchiré la république; leurs querelles sanglantes, achevant de détruire le peu qui restait d'esprit public, ouvrirent les barrières aux Barbares; leurs flots débordés renversèrent enfin ce colosse romain, dont la force oppressive pesait depuis si longtemps sur la terre.
M. de Condillac dit avec quelquo fondement que jamais les Romains ne connurent la vraie liberté, m on entend par ce mot la liberté fondée, non sur des
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mœurs qui durent peu quand elles n'ont pas pour bases de fortes institution?, mais sur des lois consenties par la majorité des citoyens et exécutées par un pouvoir qui balance les passions aristocratiques et plébéiennes, en même temps qu'il est contenu par elles.
Dans les siècles antiques, ce système de représentation et d'équilibre do pouvoirs ne fut jamais connu, l'esclavage même était le sort de la plus nombreuse partie du genre humain. Une foule tumultueuse, rassemblée à Rome sur le Forum, décidait du sort de toutes les parties de la république; et, dans cette ville même, l'administration de la justice fut toujours arbitraire. Tout y dépendait, dès le commencement, du caprice d'une faction, et, dans les derniers temps, de l'épée d'un général.
Les mœurs seules et l'amour de la patrie suppléèrent, dans les beaux jours de la république, aux institutions fortes qui lui manquaient. La gloire et la fierté tinrent chez les Romains la place de plusieurs vertus. Les citoyens de Rome, jaloux de leur dignité, conservèrent plusieurs siècles le droit de n'être soumis qu'à la peine de la prison ou de l'exil. La tête d'un Romain était sacrée , le respect pour le nom de citoyen défendit longtemps l'indépendance; elle fut perdue dès le moment où Marius, Sylla, et après eux les triumvirs, s'élevant au-dessus des lois, proscrivirent tous leurs ennemis.
Un peuple qui n'honorait que la charrue, que l'épée, qui méprisait le commerce, dut faire peu de progrès dans les arts et dans les sciences. La philosophie, dont le seul but est de maintenir le calme dans les âmes et de les préserver du désordre des passions, avait peu de charmes aux yeux d'une nation qui ne vivait que pour la gloire. Les rêveries pacifiques de Platon n'étaient que de vaines puérilités aux yeux de ces hommes fiers et féroces qui ne rêvaient que la conquête du monde.
Le seul art où l'on vit briller d'abord les Romains, fut celui de l'éloquence; mais, dans les premiers temps, ce n'était point cet art que l'étude fait naître et fortifie, c'était l'éloquence des passions que la nature seule sait inspirer au génie, lorsqu'il veut gouverner à son gré les flots d'un peuple tumultueux.
Ce ne fut que vers le temps de la troisième guerre punique que la philosophie parut à Rome; elle n'y put pénétrer qu'à l'aide du luxe, son éternel ennemi. C'était recevoir â la fois le poison et l'antidote.
Lorsque les armes romaines conquirent la Grèce, les philosophes grecs entreprirent la conquête de Rome. Paul Emile, vainqueur de Persée, amena d'Athènes Métrodore et le chargea d'élever ses enfants. Plusieurs autres philosophes et rhéteurs le suivirent.
Carnéade, académicien, Diogène, stoïcien, Critolaùs, péripatéticien, furent envoyés à Rome par les Athéniens comme ambassadeurs. Les mœurs romaines résistaient encore à l'expansion des lumières; Caton le Censeur fit congédier promptement l'ambassade, et obtint, quelque temps après, le bannissement des philosophes et des savants, que sa grossière vertu regardait comme des empoisonneurs publics.
L'ignorance s'efforce en vain d'arrêter la marche de l'esprit humain, elle ne