‹ Histoire universelleChapitre 51 sur 129 · IL · texte numérisé non relu

IL

Ils chassent le gouverneur Calpus; soixante-dix mille Romains sont égorgés; Suétonius accourt avec dix mille hommes, et s'empare de Londres. Une population immense, armée, l'enveloppe et lui coupe les vivres: craignant de périr par la disette, il risque une bataille, malgré l'inégalité du nombre, et rassure ses guerriers en leur rappelant les avantages que la tactique et la discipline donnaient aux légions sur une multitude sans ordre.

Boadicée, enflammée du désir de la vengeance, harangue les Bretons : « Les 9 lois divines et humaines, dit-elle, m'autoriseraient, quand je ne serais qu'une » personne privée, à laver dans le sang mes affronts et ceux de mes filles; mais » je combats aujourd'hui pour venger vos injures comme les miennes; exter- » minons nos tyrans, ou sortons glorieusement de la vie : il vaut mieux mourir » que de vivre esclave et déshonoré. »

A ces mots, elle donna le signal; la bataille fut longue, meurtrière et disputée. La reine commandait en habile général, et combattait comme un soldat : la bravoure régulière des Romains triompha enfin du courage désespéré de ces peuples sauvages. Ils furent battus ; quatre-vingt mille périrent; Boadicée s'empoisonna. Suétonius, faisant succéder la modération à la victoire, rétablit la tranquillité en Bretagne.

Les malheurs de Rome s'aggravèrent bientôt. Burrhus mourut; on le crut empoisonné. 11 fut remplacé dans le commandement de la garde par Fennius Rufus, homme de bien, mais sans courage, et par Sophonius Tigellinus, lâche courtisan, scélérat effronté, compagnon de débauche de Néron, et ministre de ses cruautés.

Sénèque n'avait pu, par sa honteuse faiblesse, conserver son crédit. Dans l'espoir de trouver un port pour échapper aux orages, il demanda sa retraite, et offrit à Néron de lui abandonner tous les trésors qu'il devait à ses anciennes libéralités.

Son perfide élève, employant pour le tromper les armes qu'il lui devait, s'efforça par un discours éloquent de dissiper ses craintes, et de le persuader de son affection et de sa reconnaissance. Sénèque ne pouvait plus se faire illusion sur cet affreux caractère et sur le, sort qu'il lui destinait. Voulant au moins rendre la fin de ses jours digne de la philosophie qu'il professait, et que la politique avait paru lui faire oublier, il renonça aux affaires, à la cour, au luxe, vécut solitaire, se nourrit de pain et d'eau, soit par austérité, soit par crainte du poison, et se livra exclusivement à l'étude de la sagesse. Le temps nous a conservé les fruits de sa retraite : les traités de ce philosophe sur la vieillesse, sur le mépris des richesses, sur la solitude, sur les bienfaits, forment un code de morale aussi agréable à lire qu'utile à méditer; mais il paraît plus dicté par l'esprit que par le sentiment. Le style montre trop le travail et l'affectation; Sénèque brille plus par son talent que par son génie. Souvent ses ornements trop recherchés affaiblissent les nobles et simples pensées de Platon et, de Cicéron, et, quoiqu'il fût cité dans son siècle comme le plus beau génie de Rome, la postérité, l'accusant d'avoir corrompu le goût et le style, ne l'a placé que dans le second ordre des grands écrivains.

Privé de ses conseils, Néron se livra plus que jamais aux délateurs. Il fit périr Plaulius, descendant de Jules, qu'il soupçonnait d'aspirer à L'empire; il ordonna la mort de Pal las pour s'emparer de ses richesses. Après avoir répudié Octavie pour cause de stérilité, il la relégua dans l'Ile de Pandataire;

et comme le peuple osait la plaindre, il l'accusa d'adultère et la fit mourir. Dégagé de tous liens légitimes, il épousa l'artificieuse Poppée.

A cette honteuse époque, un seul-Romain montra une vertu inflexible: Traséas ne voulut se prêtera aucune des basses complaisances du sénat pour le tyran, et il sortit avec indignation de l'assemblée, après y avoir entendu lire lapologie du parricide. Accusé par Néron, il dédaigna de se défendre, sachant trop que sa vertu était le seul crime qu'on lui imputait; il reçut avec calme son arrêt, fortifia le courage des amis qui l'entouraient, et dit au jeune officier chargé de Tordre fatal : « Regardez-moi mourir; la vue du trépas d'un homme » de bien offre à la jeunesse, dans le temps où nous vivons, un exemple utile, » une leçon salutaire. »

Si la peur et la flatterie entouraient le trône du tyran d'hommages publics, l'opinion générale s'en dédommageait quelquefois par des reproches secrets : on exposa dans la rue un enfant , sur lequel on avait attaché un écrit qui contenait ces mots : « Je ne t'élève pas, de peur que tu n'assassines un jour (a » mère. »

Plus heureux que les habitants de Rome, Corbulon couvrait de lauriers les taches de l'empire. Tendant son absence momentanée, Pétus s'était laissé vaincre en Arménie, et avait conclu un traite honteux. Corbulon rentra dans cette contrée en vainqueur, et força Yologèse, roi des Parthes, à consentir que Tiridate, son frère, vînt déposer sa couronne au pied de la statue de Néron, en promettant de ne la reprendre que par ses ordres.

L'orgueilleux Néron exigea plus; ii lui commanda de venir à Rome; Tiridate obéit : l'empereur, place sur un trône magnifique qu'entouraient les prétoriens, le sénat et le peuple, reçut ce prince humiiié qui se prosterna devant lui. Néron le releva, lui posa la couronne sur la tète, et crut le dédommager de sa honte par des fêtes superbes et des présents magnifiques. Usurpant la gloire de son général, il se fit saluer imperator, comme s'il avait combattu, porta une couronne d'or au Capitole, et ferma le temple de Janus.

Aspirant à une gloire qu'il pouvait au moins se flatter d'acquérir personnellement, il alla dans la Grèce, sous le prétexte de couper l'isthme du Péloponèse, et dans le dessein réel de disputer le prix aux jeux olympiques. Il excellait dans Part de conduire des chevaux; cependant la fortune trompa son talent : le char se rompit au milieu de sa course; l'adulation seule des Grecs lui décerna le prix. Dans l'ivresse de sa joie, il déclara la Grèce libre; mais il dédaigna de voir Lacédémone et Athènes, qui n'auraient offert à ses ls que le souvenir des vertus qu'il détestait. La crainte des châtiments résen - aux parricides l'empêcha d'oser se faire initier aux mystères redoutables d'Eleusis, et, satisfait de s'être vu couronner dans l'Élide, il revint à Rome en triomphe, escorté d'une foule de musiciens et d'histrions.

Dégoûté d'un amour qui n'avait plus pour lui l'attrait du crime, il accabla Poppéc d'outrages, de mépris, et, dans un accès d'emportement, il lui donna la mort. Enfin, ennuyé des scandales vulgaires, et poussant l'excès du vice jusqu'à la démence, il se vêtit en femme, se couvrit d'un voile jaune, comme les jeunes vierges qu'on mène à l'autel, se maria solennellement avec Pithagore et Doriphore, ses affranchis. Reprenant ensuite les habits de son sexe, il épousa l'eunuque Sporus, qu'il fit vêtir comme une impératrice.

La soif qu'il avait du sang s'irritait plus qu'elle ne se satisfaisait par les supplices. Sa cruauté fit périr des milliers de victimes. Tirant vanité de ses forfaits, il disait que « ses prédécesseurs, trop timides, n'avaient point goûté tout le » charme du pouvoir absolu. J'aime mieux, ajoutait-il, être haï qu'aimé : il me » faudrait le secours de beaucoup de personnes pour mériter l'amour; je n'ai » besoin que de moi seul pour inspirer la haine. Caligula désirait que le monde » pérît après lui; moi, je voudrais qu'il brûlât tout entier, et en être témoin. »

Plusieurs historiens rapportent qu'à la suite d'une débauche que la pudeur défend de décrire, il fit mettre le feu dans plusieurs quartiers de Rome. Montant sur une tour, habillé en joueur de lyre, il rassasia ses regards de cet affreux spectacle, et, à la lueur des flammes, récita un poème qu'il avait composé sur l'embrasement de Troie.

L'incendie dura six jours, détruisit trois quartiers de Rome, et consuma d'immenses richesses. L'empereur, revenu de son ivresse, se repentit de son crime, rebâtit à ses dépens la ville, et l'embellit de superbes portiques. Comme il voulait rejeter sur d'autres l'odieux de ce désastre, il en accusa les chrétiens, qui s'étaient déjà fort multipliés à Rome, et les condamna aux plus affreux supplices (1).

On ne peut expliquer comment dans la capitale, au centre des lumières, on pouvait alors se faire une idée aussi fausse du culte et de la morale des chrétiens, qui ne prêchaient que la vertu, la charité, l'amour de Dieu et du prochain.

« On accusa, dit Tacite, de l'incendie de Rome, une secte d'hommes détestés » pour leurs crimes,%et que le vulgaire appelle chrétiens. L'auteur de cette secte » est Chrishts, qui, sous l'empire de Tibère, avait été condamné au dernier sup- » plice par Pontius Piîatus. Cette superstition exécrable, d'abord réprimée, s'é- » tait relevée de nouveau, et se répandait, non-seulement dans la Judée, berceau » du mal, mais dans la capitale même, où. tout ce qui existe de plus atroce et de » plus honteux abonde et est accueilli avec faveur. On en saisit quelques-uns » qui avouèrent le fait ; et, sur leur dénonciation, on en arrêta une grande multh » tude. Ils furent convaincus, moins du crime de l'incendie que de celui de » haine contre le genre humain. On les outrageait au moment de leur mort; on » les couvrait de peau de bêtes pour les faire dévorer par les chiens. Attachés à j> des croix et brûlés, leurs corps enflammés servaient de torches aux passants. » L'empereur, du fond de ses jardins, jouissait du spectacle de leurs supplices;

(1) An de Jésus-Christ CC.

C1USTÏAN0S KMTREGADOS À LAS FIE]

NÉnON. *S5

» et, pendant ce temps, ii donnait au peuple le divertissement des jeux du » cirque, où il se montrait lui-même sur un char, en habit de cocher. Par là il

■ excitait la pitié publique pour les condamnés; et, quoiqu'ils fussent coupables » et dignes de châtiment, on les croyait immolés, non à l'utilité générale, mais

■ à la cruauté d'un seul homme. »

Toute opinion qu'on veut comprimer en acquiert plus de force; le sang des victimes multiplia leurs prosélytes. Quelque temps après on accusa de christianisme la femme d'un sénateur, Pomponia Crécina. Suivant les anciennes mœurs, son mari fut son juge, et la déclara innocente.

La prodigalité de Néron s'accroissait chaque jour comme sa férocité : insensé dans ses faveurs comme dans ses rigueurs, il fit présent à un joueur de flûte et à un gladiateur d'immenses richesses enlevées par la confiscation à d'illustres sénateurs.

Il se fit construire au milieu de la ville un magnifique palais qui renfermait dans son enceinte les monts Palatin et Esquilin : le vestibule en était si élevé qu'on y plaça sa statue colossale, haute de cent vingt pieds. Les murs étaient revêtus de marbre et enrichis d'albâtre, de jaspe et de topazes; les parquets étaient en marqueterie d'or, d'ivoire et de nacre. On y voyait tomber des plafonds une pluie fine et abondante d'eaux de senteur. Ses immenses jardins contenaient des coteaux, des plaines, des étangs, et des bois qu'on avait rem-" plis de bétes fauves.

Il distribuait à pleines mains et sans mesure l'or et l'argent au peuple : l'abondance, le luxe, la profusion régnaient à Rome; et, pour subvenir à ces dépenses extravagantes, les provinces se voyaient opprimées et désertes. Il encourageait ses favoris et les proconsuls à les piller. « Enlevez-leur tout, disait- » il, et ne leur laissez rien. »

Ses excès lassèrent enfin la patience des Romains; un grand nombre d'hommes courageux, indignés de leur servitude, conspirèrent contre lui. Pison fut le chef de la conjuration : le complot s'étendit quelque temps dans l'ombre du mystère; l'imprudence d'une femme le découvrit.

Épicharis, affranchie, qui jusque là ne s'était fait connaître que par le nombre de ses amants, trouvait les conjurés trop peu nombreux et trop lents dans leurs mesures; elle voulut grossir leur parti et séduire des officiers de marine. Un tribun, Volusius Proculus, feignant d'entrer dans ses vues, se rendit maître de son secret et la dénonça.

Les conjurés, alarmés par cet accident, se décident à hâter leurs coups, et conviennent, entre eux de frapper le tyran au moment où il célébrerait les fêtes de Cérès. Latéranus, remarquable par sa force extraordinaire, devait, sous prétexte de demander une grâce, s'approcher du tyran el lui porter le premier coup.

Épicharis n'avait nommé personne; le succès de l'entreprise paraissait certain ; malheureusement un des conspirateurs, Seévinus, la veille du jour fixé, rentrant chez lui avec cette inquiétude qu'inspire une entreprise si périlleuse, apiès s'être entretenu quelque temps avec Nalalis, son complice, distribue de

l'argent à ses esclaves, fait son testament, tire du fourreau son poignard, et Ordonne à Milicbus, un de ses affranchis, d'en aiguiser la pointe.

La femme de cet affranchi, inquiète de ces préparatifs, effraie son mari, el l'engage à dénoncer son maître à l'empereur. Miiichus cède à ce lâche conseil, court au palais, et révèle tout ce qu'il a vu à Épapbrodite, secrétaire de Néron.

Scévinus, arrêté, se défend avec prudence et avec courage; il soutient que déjà plusieurs fois dans sa vie il a fait son testament, que son poignard est une arme sacrée dans sa famille, qu'il a soin de l'entretenir et de le faire réparer religieusement; il justifie ses libéralités comme une coutume digne d'éloges et non de blûme, et prétend que tous ces faux indices ne peuvent faire soupçonner une conjuration qui n'existe pas; enfin il oppose aux inculpations de son affranchi les plus violents reproches sur son ingratitude et sur sa méchanceté.

L'accusateur se voyait confondu, l'accusé triomphait; mais la femme de Miiichus rappelle en ce moment à son mari la longue conférence nocturne de son maître avec Natalis. On arrête celui-ci; il se trouble, se coupe, et dénonce comme chefs du complot Pison et Sénèque.

Scévinus renonce à une défense désormais inutile; ses aveux compromettent le poète Lucain, Quintianus et Sénécion. Lucain effrayé dénonce sa propre mère Àttilia. Les autres conspirateurs restaient encore inconnus ; Néron fait venir en sa présence Épicharis, espérant tout arracher à sa faiblesse : elle ne se laisse point abuser par les promesses, paraît insensible aux menaces ; lés apprêts du supplice ne l'effraient pas ; les fouets, le fer et la flamme n'en tirent point une parole. On la rapporte disloquée dans sa prison ; et, comme elle voit qu'on veut faire éprouver à son courage de nouveaux tourments, elle forme un nœud coulant avec le mouchoir de son cou, l'attache au bâton de sa chaise, fait un mouvement violent , s'étrangle et meurt avec son secret. Ainsi une femme, une affranchie, illustra sa mort, lorsque tant d'hommes libres déshonoraient leur vie.

Pison s'ouvrit les veines, et, par une inexplicable faiblesse, il légua ses biens à Néron.

Sénèque dit à ses amis, en recevant l'arrêt qui prononçait sa mort et confisquait ses richesses : « On m'empêche de faire un testament et de vous prou- » ver ma reconnaissance ; je vous laisse le seul bien qui me reste, l'exem- » pie de ma vie. » Les assistants fondaient en larmes. « Oubliez vous, reprit-il, » les maximes de la sagesse? Quand donc vous en servirez-vous pour vous » fortifier contre les coups du sort? La cruauté de Néron vous est-elle incon- » nue? Après avoir tué sa mère et son frère, il devait donner la mort à celui » qui a élevé son enfance. »

Pompéia Paulina, femme de Sénèque, voulut mourir avec son époux : loin ne l'en détourner, il l'y exhorta. Elle s'ouvrit les veines ; mais un officier, envoyé par Néron, banda ses plaies et la contraignit de vivre. Cette femme vertueuse languit quelques années; la pâleur de son visage conservait le souvenir de son courage et de sa tendresse.

Le poète Lucain , auteur de la Pharsale, écrivain spirituel, mais plus fort qu'élégant, se fit ouvrir les veines dans le bain, et mourut courageusement en récitant des vers de son poème analogues à sa situation.

Pétrone, auteur licencieux et satirique, ancien compagnon de débauche de

ron, et que les amis des fêtes et des plaisirs regardaient comme l'arbitre du goût, périt aussi, se fit servir un somptueux festin, et mourut en épicurien comme il avait vécu.

Néron, surpris de voir au nombre des conjurés un centurion de sa garde, Sulpicius Asper, lui demanda pourquoi il avait conspiré contre lui : « Ces! par » pitié pour vous, lui répondit-il; il ne restait plus que ce moyen d'arrêter le » cours de vos crimes. »

Granius Sylvanius, faute de preuves, fut absous; mais, ne pouvant supporter le triomphe de la tyrannie, il se perça de son épée.

Les fureurs de Néron s'étendaient hors de l'Italie : jaloux de la gloire de Corbuîon, il le trompa lâchement par des protestations d'amitié, l'invita à se rendre près de lui, et le fit assassiner dès qu'il fut loin de son armée.

L'Orient était alors troublé par la révolte des Juifs ; une partie de cette nation se livrait à d'affreux brigandages; le reste, impatient du joug, s'arma contre les Romains : repoussés dans leurs premiers efforts, on exerça contre eux d'affreuses vengeances, et l'on en massacra plus de soixante-dix mille. Loin de les abattre, ces excès exaspérèrent leur courage; ils prirent de nouveau les armes, battirent Cestius Gallus, gouverneur de Syrie, et le forcèrent à évacuer la Judée.

Cette guerre prenant un caractère grave , et pouvant servir de signal à d'autres insurrections, Néron sentit la nécessité de choisir un général habile; la crainte du danger l'emporta sur sa répugnance pour le mérite; il donna le commandement de l'armée d'Orient à Vespasien , quoiqu'il eût précédemment encouru sa disgrâce pour s'être endormi pendant que le prince chantait sur le théâtre.

Vespasien et son fils Titus, ayant rassemblé pomptement une nombreuse armée en Syrie et en Egypte, pénétrèrent dans la Galilée, prirent d'assaut Gadara, et s'emparèrent, après quarante jours de siège, de Jofapa. Josèphe l'historien dit que quarante mille Juifs y périrent. Il fut lui-même au nombre des prisonniers; on voulait l'envoyer à Néron ; il évita ce malheur en se déclarant doué du don de prophétie, et en annonçant à Vespasien qu'il parviendrait itôt à l'empire.

- Romains prirent la ville de Tibérias, dont les prières du roi Agrippa obtinrent la conservation. Tarichée fut rasée ; on massacra une partie de ses habitants, et on en vendit trente mille. Vespasien s'empara ensuite de Gamala, de Giscaîa; il défit complètement les ennemis retranchés sur la montagne d'Isaburium. Après ces nombreux et rapides succès qui lui avaient coûté beaucoup de sang. Vespasien sortit de Galilée et revint à Césarée.

Le nombre des victimes de la tyrannie augmentait sans cesse. Non-seulement les riches et les grands étaient immolés aux fureurs de Néron, l'obs-

/iSS NERON.

curilé même n'offrait pas de refuge assuré contre ses caprices. Bientôt la haine et le mépris étant au comble, on ne vit p!us d'espoir de salut que dans Ja révolte; son feu, longtemps couvert, éclata d'abord dans les Gaules.

Vindex, né Gaulois, descendant des rois d'Aquifaine, était parvenu au rang de sénateur et commandait comme propréteur en Celtique. Il aimait la gloire et détestait la servitude; affrontant le premier les périls auxquels on est exposé dans de semblables entreprises par la force et par la trahison, il lève l'étendard de la révolte, et se trouve bientôt à la tète de cent mille bommes aussi impatients que lui de délivrer la terre d'un monstre.

Néron exerçait alors son dernier consulat; il s'était donné pour collègue Silius Italicus, délateur dans sa jeunesse, poète médiocre dans son âge mûr, et qui avait composé un poème sur la première guerre punique.

L'empereur, informé du soulèvement des Gaules, met à prix la tète de Vindex pour dix millions. Vindex, après avoir lu ce décret, dit publiquement : « Quiconque m'apportera la tète de Néron, recevra, s'il le veut, la mienne en » échange. »

Piufin , Asiaticus , Flavius et tous les commandants des troupes dans les Gaules embrassèrent la cause de Vindex, et lui offrirent la couronne; mais il était ambitieux d'honneur et non de pouvoir. Il refusa le sceptre, et fit proclamer empereur Galba, gouverneur d'Espagne, personnage illustre par sa naissance, et dont l'expérience militaire et les grandes qualités méritaient l'estime générale.

Galba, en recevant ces nouvelles, apprit en môme temps que Néron avait résolu sa mort. Il choisit, pour rassembler le peuple et les soldats, un jour consacré par l'usage à l'affranchissement des esclaves.

« Amis, leur dit-il, nous allons rendre à des captifs un bien que nous avait » donné la nature, et dont la tyrannie ne nous permet pas de jouir.^ Jamais es- » clave n'a plus souffert sous le joug de son maître que les Romains sous celui » de Néron. Quelle propriété échappe à son avarice? quelle tête peut se croire à » l'abri de sa cruauté? Ses mains fument encore du sang de son frère, de sa » mère, de sa femme, de son instituteur; on a vu tomber sous ses coups les » plus illustres soutiens de l'empire. Toutes ces victimes nous demandent ven- » geance, non contre un prince, mais contre un incendiaire, contre un bour- » reau, contre un vil histrion, contre un méprisable cocher, contre un monstre » déshonoré par d'infâmes noces qui font frémir la nature.

-> Déjà Vindex l'attaque dans les Gaules, et ses légions jettent les yeux sur » moi pour consommer la ruine du tyran. J'attends votre consentement, non » pour aspirer à la dignité impériale, que je révère sans y prétendre, mais pour » consacrer la fin de mes jours et de mes forces à la délivrance de ma patrie : et » comme » 11 voulait poursuivre; un cri général et les acclamations universelles des soldats et du peuple le saluent empereur.

11 refusa modestement ce titre, et prit seulement celui de lieutenant du sénat et du peuple romain.

Othon, gouverneur de Lusitanie , se déclara pour Galba, et lui envoya même, pour subvenir aux frais de son entreprise, son argent et sa vaisselle.

Tandis que ce redoutable orage se formait contre Néron, ce prince insensé entrait en triomphe à Naples, et s'y plongeait dans les excès de la débauche. La première nouvelle de la défection des Gaules lui donna plus de joie que d'inquiétude; il n'y vit que de nouveaux prétextes pour grossir ses trésors et satisfaire sa cruauté (f). C'était sur l'oracle de Delphes qu'il fondait sa superstitieuse confiance. Apollon l'avait, disait-on, averti de craindre le nombre 73; et comme il était à la fleur de son âge, il redoutait peu une niort qui semblait ne devoir le frapper qu'à un âge si avancé. Mais, lorsque d'autres courriers, apportant les nouvelles des progrès de la rébellion, lui apprirent que les armées des Gaules et d'Espagne avaient proclamé Galba empereur, et que ce général était alors âgé de soixante-treize ans, perdant à la fois le courage et l'espérance, il tomba dans la plus profonde consternation. Lâche autant que cruel, il ne (enta aucun effort pour se défendre, et demeura huit jours enfermé dans son palais, sans donner aucun ordre. 11 dénonça seulement au sénat le manifeste de Yindex, et prétexta une grave incommodité pour excuser son éloignement de Rome dans un moment si critique.

Les lâches terreurs de cet insensé, en absorbant toutes ses facultés, n'abattaient point cependant encore la vanité puérile que lui inspirait l'opinion de ses talents comme artiste; et ce qui l'irrita le plus dans le manifeste de l'armée des Gaules, ce fut de voir que Vindex l'y traitait de méchant poète et d'ignorant musicien. « Qu'il prouve donc ce qu'il avance! s'écriait-il indigné, et qu'il » cherche dans tout l'univers un homme plus habile dans ma profession ! »

Ce qui caractérise souvent la faiblesse, c'est l'extrême mobilité avec laquelle on la voit passer successivement de la peur à l'espérance, et de l'espoir au découragement.

Le sénat déclara par un décret Vindex ennemi de l'État; dès ce moment, Néron, rassuré, ne croit plus avoir à craindre d'ennemis, et revient à Rome. Les consuls se rendent chez lui ; il ne les entretient que de l'invention d'une machine hydraulique qui rendait des sons harmonieux, et qu'il voulait, disait-il, montrer au peuple sur le théâtre, si Vindex lui en laissait le temps.

De nouveaux courriers font renaître ses terreurs; le sénat les dissipe en proscrivant Galba. Néron porte alors jusqu'à la démence ses orgies et ses projets de vengeance. 11 ordonne le massacre de tous les gouverneurs de province, la mort de tous les bannis, le pillage de l'Espagne et des Gaules : on dit même qu'il conçut le dessein d'empoisonner tous les sénateurs dans un festin, de livrer Rome aux flammes une seconde fois, et de lâcher dans les rues les bêles féroces du cirque, afin d'empêcher le peuple d'éleindre le feu. En même temps il annonce qu'il va marcher contre ses ennemis, et se forme une garde de femmes prostituées qu'il habille et arme comme des amazones.

Le sénat, les patriciens, les chevaliers, le peuple, les soldats, tous se révoltent enfin, et jurent la mort de ce monstre. Il apprend à table ce soulèvement général ; il brise dans sa fureur deux vases de cristal, et demande à ses enclaves

(1) An de Jcàus-ClniàtCT.

une boîte d'or qui renfermait un poison subtil. Un moment après, il dépêche des courriers à Ostie pour ordonner à sa flotte de se tenir prête à le recevoir.

On lui annonce que les prétoriens refusent de le suivre : tremblant, incertain, il ne sait s'il doit prendre la fuite et demander asile aux Parthes ; s'il ne vaudrait pas mieux implorer la clémence de Galba; ou si, vêtu Me deuil, il n'essaiera pas de fléchir le peuple romain, en le suppliant de lui laisser le gouvernement de l'Egypte. 11 se décide enfin à suivre ce dernier parti.

Au milieu de la nuit, il s'aperçoit que sa garde l'a abandonné, et que son paîais est livré au pillage; il sort précipitamment du lit, appelle ses indignes minisires, ses lâches favoris; nul ne lui répond : il se trouve au milieu de la capitale du monde, comme un esclave fugitif dans un désert.

Il veut avoir recours au poison; on le lui avait enlevé : il appelle vainement à grands cris le gladiateur Spicilius. « Ne trouverai-je donc pas, s'é- » criait-il, d'amis pour me défendre, ou d'ennemis pour me tuer? » Furieux, il s'éloigne du palais, et court pour se précipiter dans le Tibre.

Phaon, un de ses affranchis, l'arrête et lui offre un asile dans sa maison de campagne, à quatre milles de Rome : il l'accepte, et fuit enveloppé dans un manteau grossier. L'infâme Sporus et trois esclaves composaient sa seule escorte.

Pendant sa route, une violente secousse de tremblement de terre , et la lueur des éclairs qui sillonnaient les sombres nuages, augmentent ses terreurs. Il se croit poursuivi par les dieux comme par les hommes, et prend chaque objet et chaque bruit pour l'ombre et pour le cri d'une de ses victimes.

En passant près du camp des prétoriens, il entend les soldats qui l'accablent d'imprécations, et il rencontre des voyageurs qui disent en le voyant : « Voilà » sûrement des hommes qui cherchent l'infâme Néron pour le tuer. » Saisi d'horreur et d'effroi, il s'éloigne précipitamment de la route, s'enfonce dans des sentiers remplis de ronces ; il arrive enfin derrière la basse-cour de Phaon, se jette, accablé de lassitude, sur des roseaux, et prenant dans ses mains l'eau d'une mare : « Voilà donc , dit-il, la liqueur réservée désormais à Né- » ron ! » Ses esclaves percent un trou sous la muraille ; et l'empereur, se traînant comme un vil serpent, entre dans la cour par cette ouverture, et parvient à une chambre retirée, où il reste vingt-quatre heures enfermé.

Pendant ce temps, le sénat rassemblé, l'ayant déclaré ennemi de la patrie, l'avait condamné à subir la rigueur des anciennes lois. Phaon lui apporta ce décret; et, comme il en demandait l'explication, on lui apprit que, suivant les anciennes coutumes, comme ennemi de l'État, il devait être attaché à un poteau sur la place publique, frappé de verges jusqu'à la mort, et jeté dans le Tibre. « Hélas! répondit ce monstre insensé, faut-il donc qu'un si bon musi- » cien périsse? »

La crainte du supplice dont il était menacé parut d'abord lui donner un peu de fermeté; tirant de sa ceinture un poignard, il en approcha la pointe de son sein; mais, sa lâcheté l'empêchant de frapper, il fondit en larmes, et pria ceux

qui l'entouraient de lui donner l'exemple du courage. Tout à coup un grand bruit de chevaux fait retentir la cour; il entend la voix des officiers qui le cherchent; alors, fortifié parle désespoir, il fait soutenir son bras par Épaphrodite, et s'enfonce le poignard dans la gorge. Il respirait encore; le centurion chargé de l'arrêter cuire dans l'appartement, veut panser sa blessure, et lui dit qu'il vient le secourir. « Tu arrives trop tard, répondit Néron : est-ce là « celte fidélité que tu m'as jurée î » A ces mots, il expira, en menaçant encore le ciel par ses affreux regards.

Néron était âgé de trente-deux ans , et en avait régné treize. Il mourut l'an 821 de la fondation de Rome, 69 depuis la naissance de Jésus-Christ, 112 depuis le renversement de la république par Jules César, et 94 depuis l'entier rétablissement de la monarchie d'Auguste. Le peuple en. fureur renversa ses statues et massacra quelques-uns de ses ministres. On voulait jeter son corps dans le Tibre; deux femmes qui avaient élevé son enfance, et Acte, sa première maîtresse, recueillirent ses restes, et les placèrent dans le tombeau deDomitius.

Page 1