‹ Histoire universelleChapitre 65 sur 129 · A OUI EN · texte numérisé non relu

A OUI EN

• marques terribles de la colère de Dieu. Tandis que la croix brille sur le Cal- ■ vaire, ce peuple aveugle ne déplore que la ruine de son temple. Un farouche » soldat vient interrompre leurs cris, les menace, les frappe, et leur demande » un nouveau salaire, s'ils veulent obtenir la permission de verser plus long- » temps des larmes stériles. »

Par les ordres d'Adrien, Jupiter remplaça l'arche sainte; la statue d'Adonis occupa la grotte de Bethléem; un pourceau, sculpté en marbre sur la porto de Jérusalem, offensa constamment les regards, l'orgueil et la religion des Juifs. Ils ne se relevèrent plus de cette chute, et, quoique unis par les mêmes erreurs, par la même loi, par le même culte, ils ont toujours vécu, depuis cette époque, dispersés sur toute la terre, formant au milieu de toutes les nations un peuple à part, et qui ne peut Se rallier ni se confondre avec les autres peuples.

La dispersion des Juifs fut le plus grand et le dernier événement du règne d'Adrien (1). Ce prince, dont les passions avaient altéré la santé, après de longues hémorragies qui l'affaiblirent, fut attaqué d'hydropisie. H n'avait point d'enfants; incertain quelque temps sur le choix de son successeur, son caprice plutôt que sa raison lui fit adopter Lucius Céionius Commodus, gendre du consulaire Nigrinus, qui avait autrefois conspiré contre lui. Il lui donna le nom de Vérus. Ce jeune prince descendait d'une illustre famille d'Étrurie; son seul mérite était une rare beauté; la conformité de ses défauts avec ceux d'Adrien fut la source de son crédit. Souillé des mêmes vices que l'empereur, il ne possédait aucune de ses grandes qualités. La molle Sybaris ne produisit jamais un homme plus efféminé : son lit et sa table étaient couverts de roses et de lis; il passait sa vie au milieu d'une foule de concubines et d'eunuques; les œuvres licencieuses d'Ovide et de Martial étaient sa seule lecture. Ses coureurs portaient des ailes; il appelait l'un Borée et l'autre Zéphire.

Un choix si ridicule excita le mécontentement de Servianus, beau-frère de l'empereur, de Fustus, et d'autres illustres personnages dignes de gouverner les Romains. Les souffrances d'Adrien aigrissaient son caractère; il regarda les murmures des mécontents comme des projets de conspiration; il ordonna leur supplice. Servianus, âgé de quatre-vingt-dix ans, offrit un sacrifice aux dieux avant de mourir, et leur adressa cette prière : « Vous savez, dit-il, que ■ je meurs innocent; je ne vous demande qu'une vengeance, c'est qu'Adrien » soit réduit à désirer longtemps la mort sans pouvoir l'obtenir. » Le sort parut bientôt accomplir ce vœu.

Cependant l'empereur ayant appris que. les Barbares faisaient quelques mouvements sur les frontières de Pannonie, il y envoya Vérus, qui, réveillé de s; mollesse par le désir de soutenir le nom pesant de César, se conduisit avec plus de vigueur qu'on ne l'aurait cru, et fit rentrer les rebelles dans le devoir. Mais cet effort épuisa son corps énervé par les voluptés; il revint malade à Rome; de fréquents vomissements de sang annoncèrent sa mort, qui eut lieu

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peu de temps après. Adrien, en ordonnant son apothéose, dit : « J'ai cru me .. donner un fils, et c'est un nouveau dieu que j'ajoute à l'Olympe. » Les Romains méritaient-ils le nom d'hommes lorsqu'ils avaient la bassesse de reconnaître de pareils dieux?

Vérus n'avait joui que trois ans du titre de César. II laissa un fils qui régna <3ans la suite avec Marc-Aurèle.

Obligé de se donner un nouveau successeur, l'empereur consulta plus cette fois sa politique que son caractère, et ses devoirs que ses penchants. Pour le bonheur du monde, il adopta Antonin. Titus Aurélius Fulvius Bojonius Antoninus était issu d'une famille gauloise, originaire de Nîmes. Ses aïeux paternels et maternels étaient parvenus au consulat. La nature avait réuni en lui la beauté de l'âme et celle du corps : sa taille était haute, son regard majestueux, son esprit orné, son éloquence douce comme ses mœurs. Exempt d'ambition, adonné comme les anciens Romains aux travaux de l'agriculture, modéré dans ses goûts, libéral, clément, il aimait la vertu pour elle-même, et sans lui désirer l'attrait de la gloire.

L'Italie avait déjà joui de sa sagesse; il était un des quatre personnages Consulaires qui l'administraient. Envoyé depuis comme proconsul en Asie, il y fit chérir sa douceur et respecter sa justice. Adrien, en déclarant son adoption au sénat, fit un juste éloge de l'expérience et des talents du nouveau César : « J'espère, dit-il, qu'il ne refusera pas cette élévation imprévue, malgré sa » modestie, et qu'il se soumettra au fardeau que lui impose l'intérêt public. »

Conformément au vœu de l'empereur, qui voulait assurer pour longtemps la tranquillité générale, Antonin adopta le fils de Vérus, et Marc-Aurèle, parent d'Adrien.

Marc-Aurèle était d'une famille espagnole. Passionné pour la philosophie stoïque, il en prit le manteau à l'âge de douze ans, et se montra toute sa vie fidèle aux principes sévères de cette secte; mais il en évita la morgue, et fut toujours vertueux sans orgueil, doux sans timidité et grave sans sécheresse. Aux yeux d'un tel homme, le trône ne devait paraître qu'un écueil. Il reçut avec chagrin la nouvelle de son élévation; elle fut un vrai sacrifice de ses penchants à l'amour de sa patrie.

La maladie d'Adrien s'aggravait chaque jour; ses souffrances devenaient insoutenables; tous les remèdes étant impuissants, il n'espérait trouver de, repos que dans la mort qu'il appelait à grands cris; il chercha même plusieurs fois à se la donner; mais la vigilante piété d'Antonin lui en ôtait les moyens, et le défendait malgré lui contre son désespoir. Un jour cependant l'empereur, à force d'or, avait engagé un esclave à lui percer le sein : déjà il se croyait affranchi des tourments de la vie; mais, au moment de l'exécution, le barbare effrayé renonça au crime, à la récompense, et prit la fuite.

Antonin, profitant habilement de la crédulité de l'empereur pour l'empêcher d'attenter à se3 jours, fit paraître devant lui des personnes qui lui persuadèrent qu'elles avaient appris par des oracles et par des songes que la santé lui serait bientôt rendue. Il les crut et souffrit plus patiemment. Mais son âme,

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affaiblie par la douleur, ne pouvait plus réprimer la violence de son caractère; s'abandonnant à ses soupçons, à sa haine, à sa colère, il ordonna la mort d'un grand nombre de sénateurs. Anlonin feignit d'obéir et les sauva.

Adrien, cédant enfin au poids de ses maux, abandonna à son successeur les rênes du gouvernement, se relira à Baies, refusa tous les remèdes, s'affranchit de tout régime, hàla sa mort, et expira en prononçant ces mots : « La »• multitude des médecins a fait mourir l'empereur. •

Sa vie avait duré soixante-deux ans, et son règne vingt et un.

Il méritait tout le bien et tout le mal qu'on a dit de lui, parce qu'il existait un contraste perpétuel entre les lumières de son esprit et les vices de son cœur : aussi, tour à tour, on le vit doux et violent, juste et arbitraire, orgueilleux et modeste, clément et vindicatif, philosophe et débauché, affable et vain, avare et prodigue, protecteur des lettres, jaloux des talents, superstitieux, et cependant quelquefois impie, comme on peut en juger par ces vers que son esprit léger adressa à son âme au moment où elle allait se séparer de son corps :

0 ma chère âme! ô toi, ma compagne légère I

Toi, de mon corps hôtesse passagère, Où vas-tu maintenant? Que deviendront, dis-moi» Ame pale, glacée, incertaine, éphémère,

Tous les plaisirs que j'ai sentis par loi?

Adrien fit jouir l'empire d'une longue paix, rendit les peuples heureux par une administration habile et juste, n'inspira de terreur qu'aux grands, et ne se montra injuste que pour ses amis. Ses premières années le firent comparer à Auguste, ses dernières à Néron. Mais le monde entier lui dut une éternelle reconnaissance, puisque, avant de mourir, adoptant Antonin et Marc-Aurèle, il remplit le vœu formé pour le bonheur des hommes par un ancien sage de la Grèce, et plaça la philosophie sur le trône.

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