‹ Histoire universelleChapitre 78 sur 129 · CARACALLA · texte numérisé non relu

CARACALLA

Ses ministres furent dignes de lui; il donna le gouvernement de Rome à l'eunuque Sempronius, médecin et empoisonneur de profession, que Sévère avait exilé dans une île déserte. Théocrite, d'abord esclave, ensuite maître à danser et histrion, commandait sa garde; un autre affranchi, Épagate, gouvernait avec eux l'empereur et l'empire, et vendait sans pudeur la justice et le sang de l'innocence. Us avilirent le titre de citoyen romain en le prodiguant aux Barbares, et en l'accordant, par une loi, à tous les sujets libres de l'empire.

Caracalla disait hautement que l'on ne pouvait gouverner les hommes que par la crainte; il n'estimait que Tibère et Syïla : sa mère Julie lui représentant un jour que le peuple épuisé ne pourrait payer les impôts qu'il exigeait : «« Apprenez, dit-il, que j'aurai tout l'argent que je voudrai, tant quejepor- » terai ce glaive. »

Abandonnant le soin des affaires de l'État à ses indignes favoris, il passait ses journées aux jeux publics, dans les lieux de débauche, avec des histrions et des cochers. Fier de la force corporelle dont la nature l'avait doué, il descendait souvent sur l'arène pour combattre les lions et les tigres, dont il paraissait plus l'émule que l'ennemi.

Objet de la crainte et de la haine universelles, Caracalla était lui-même poursuivi par la terreur qu'il inspirait. Un ennemi qu'aucune garde n'arrête, le remords, pénétrait la nuit dans son palais, et troublait son esprit par des rêves effrayants : souvent il croyait voir apparaître l'ombre de son père, et entendre ces mots terribles : « Je te tuerai comme tu as tué ton frère. »

Par une étrange et cependant commune contradiction, ce prince, si méprisable dans ses mœurs, si vil dans ses goûts, ambitionnait la gloire militaire. 11 sortit de Rome, parcourut l'Italie et les Gaules comme un torrent dévastateur, et répandit plus de calamités sur son passage que les Barbares dans leurs invasions.

Les Allemands, peuple dont on parlait alors pour la première fois, venaient de franchir le Rhin pour faire une incursion dans les Gaules. On voit parce nom d'allemand, qui voulait dire en celtique tous les hommes, que ce nouveau peuple n'était qu'un mélange formé de plusieurs nations différentes. L'empereur combattit dans cette guerre en brave soldat, mais il n'avait aucun des talents qu'exige le commandement des armées. On ne voyait aucune prévoyance dans ses mesures, aucune sagesse dans ses dispositions, aucune suite dans ses desseins. Accoutumé à l'obéissance servile d'une nation corrompue, il vit avec surprise l'esprit public des Barbares résister à sa tyrannie; et comme il donnait à plusieurs femmes allemandes prisonnières le choix de la mort ou de la captivité, toutes préférèrent la mort et se tuèrent à ses yeux. Les esclaves des Césars auraient pu, dès ce moment, prévoir que les habitants des forêts de la Germanie devaient prochainement triompher de l'empire romain.

Caracalla, ennuyé de la guerre et satisfait d'avoir montré sa force dans qnelques combats particuliers, paya un tribut aux Allemands, acheta d'eux

ET g et a. co>

la paix, en plaça un grand nombre dans sa garde, adopta leurs vêtements, eouvrit sa tête d'une perruque blonde pour imiter leur blonde chevelure, et se vanta dans ses lettres au sénat de les avoir vaincus et mis en fuite.

Encouragés par sa faiblesse, d'autres peuples le menacèrent de leurs armes pour lui arracher des tributs. H courut ensuite en Dacie; les Coths et les Gèles vinrent l'attaquer, et furent défaits, non par lui, mais par ses généraux. Helvius, fils de l'empereur Pcrtinax, faisant alors allusion au meurtre de Géta et à la retraite des Gètes, se permit de dire que l'empereur méritait doublement le surnom de Géliquc. Ce bon mot fut son arrêt de mort.

Caracalla, peu de temps après, traversa la Macédoine; là, sa vanité le rendit enthousiaste d'Alexandre-le-Grand. Ne pouvant imiter son génie, il copia sa démarche, son attitude, son maintien, pencha la tête comme lui sur son épaule gauche, se revêtit d'une armure qu'il avait portée, prit audacieusement son nom, et donna celui de phalange à un corps de son armée. Étant ensuite débarqué en Asie, il visita les ruines de Troie, s'enflamma pour la gloire d'Achille, et, croyant jouer son rôle, célébra pour son affranchi Festus des funérailles semblables à celles de Patrocle.

Suivant le cours de ses voyages, il arriva en Egypte, et se vit avec fureur l'objet du mépris et des railleries des Alexandrins. Sa vengeance fut aussi atroce que sa vanité était puérile. Ayant rassemblé pour une fête tous les habitants d'Alexandrie, il ordonna à ses troupes de fondre sur eux. Le grand nombre des victimes rendit la résistance longue et le carnage affreux.

L'empereur écrivait lui-même au sénat que, pendant ce massacre, il était paisiblement assis dans le temple de Sérapis, et consacrait à ce dieu le glaive dont il s'était servi pour immoler son frère.

Avant de partir d'Alexandrie, il en chassa tous les hommes de lettres et les savants, comme si le crime pouvait espérer d'être caché en éloignant les Jumières.

Arrivé en Syrie, il voulut triompher des Parthes, non par le courage, mais par la plus vile des fourberies. Ses ambassadeurs ayant demandé à Artaban, roi des Parthes, la main de sa fille, les deux monarques fixèrent un jour pour conférer ensemble sur cette union. Le lieu indiqué était une vaste plaine : Artaban s'y rendit avec confiance, sans armes, et suivi des grands de sa cour. Caracalla s'avance, se jette avec ses soldats sur cette troupe désarmée, et en Cait périr la plus grande partie sous ses coups. Artaban ne dut son salut qu'à la vitesse de son coursier. Caracalla, profitant du trouble répandu dans le pays par sa lâche trahison, dévasta la Médie, démolit les tombeaux des rois des Parthes, et prit insolemment le nom de Varthique, comme si l'assassinat méritait les honneurs de la victoire.

Cependant les Parthes indignés se rassemblèrent, s'armèrent à la hâte, vinrent en foule attaquer les Romains. Jamais peuple ne fut animé par un plus iuste motif de vengeance.

Jusque là l'empereur, en butte à la haine du monde entier, n'avait été soutenu que par ses légions, dont il nrotégeait la licence; mais la faveur et les 11. 39

010 CARACALLA ET CfiTA.

préférences qu'il prodiguait à la garde allemande le privèrent bientôt de leur appui.

Soupçonneux comme tous les tyrans, il avait chargé, pendant son absence, Maternianus, commandant des milices de Rome, de l'informer de tout ce qui pourrait intéresser sa sûreté. Cet officier lui écrivit qu'un devin, en Afrique, venait de désigner Macrin, préfet du prétoire, comme destiné par les dieux à monter sur le trône. Caracalla, toujours plus occupé de ses débauches que de ses affaires, confie, sans les lire, ses dépêches à Macrin. Celui-ci les ouvre; il connaissait trop l'empereur pour douter du sort qu'une semblable nouvelle lui préparait, si par d'autres voies elle parvenait à ce prince. Décidé à le prévenir, et certain des dispositions de l'armée, il gagne par ses largesses deux tribuns, et Martial, exempt des gardes, et jure avec eux la mort du tyran.

Caracalla sortait alors d'Édesse pour se rendre à Carrhes; les conjurés l'épiaient; ils le voient s'écarter du chemin, suivi d'un seul esclave, et descendu de cheval. Martial, saisissant cet instant favorable, quitte son-rang, s'approche de lui sous prétexte de l'aidera monter sur son coursier, et lui enfonce son poignard dans la gorge. A ses cris les soldats accourent, le trouvent expirant, et vengent sa mort en massacrant Martial. Caracalla périt l'an 969 de Rome, âgé de vingt-neuf ans, Tan de Jésus-Christ 217. Son règne, qui dura six années, dut faire croire aux Romains que les dieux, pour les punir de leurs mœurs barbares, et pour venger leurs nombreuses victimes, les condamnajenE à ieur tour à devenir la proie des monstres.

Page 1