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CHAPITRE XXXV

AURELÏEN.

( An de Rome 102.2. — De Jésus-Christ 270. )

Quintilius, frère de Claude, esl nommé Auguste par le sénat. — Élection d'Aurélien par l'armée. — Abdication et mort de Quintilius. —Le sénat confirme l'élection d'Aurélien. — Origine et portrait d'Aurélien. — Ses premiers exploits. — Sa défaite et sa fuite. — Sédition à Rome. — Nouvelle victoire d'Aurélien. — Paix avec les Vandales. — Hetour et triomphe d'Aurélien ù Rome. — Punition des séditieux. — Travaux d'Aurélien. — Son départ de Rome pour combattre Zénobie. — Portrait de Zénobie. — Bataille entre Aurélien et Zénobie. — Défaite de Zénobie. — Siège de Palmyre. — Proposition de paix d'Aurélien à Zénobie. — Fuite et captivité de Zénobie. — Prise de Palmyre. — Abdication de Tétricus. — "Victoire d'Aurélien sur les Gaulois. — Son entrée triomphale dans Rome — Départ d'Aurélien. — Perfidie de Mneslée. — Mort d'Aurélien.

Claude laissait après lui deux frères, Quintilius, qui fui succéda, et Crispos, dont Constantin se faisait honneur de descendre. Dès qu'on sut, en Italie, la mort de l'empereur, l'affection qu'on lui portait décida le sénat à décerner le titre d'Auguste à Quintilius.

Dans ce même temps l'armée, qui se trouvait à Sirmium, proclamait empereur Aurélien, général de cavalerie, et l'un des plus grands capitaines de son siècle. Quintilius, informé de ce choix, peu sûr de ses soldats qui n'aimaient pas

sa sévérité, ou déterminé par un motif plus honorable, par la crainte de favoriser les armes des Barbares en excitant une guerre civile, ou d'affaiblir l'autorité du sénat en abdiquant, se fit ouvrir les veines, et mourut après dix-sept jours de règne.

Le sénat et le peuple confirmèrent l'élection d'Aurélien. Ce prince devait 1% jour à une famille obscure qui habitait un bourg dans la Pannonie; sa mère était prêtresse du Soleil; et, toute sa vie, Aurélien marqua une prédilection particulière pour le culte de cette divinité. Enrôlé très-jeune dans les troupes romaines, sa bravoure commença sa fortune, son habileté lui valut l'empire. II aimait avec tant de passion les combats et les exercices, que les compagnons de sa jeunesse pour le distinguer d'autres soldats qui portaient le môme nom, l'appelaient Aurélien glaive enmain. Élevé au rang de tribun, il se distingua par une extrême sévérité dans la discipline : apprenant qu'un de ses soldats avait outragé une femme, il le fit écarteler. On a conservé une de ses instructions, adressée à son lieutenant : « Nul, dit-il, ne doit être avancé, s'il ne montre pas » autant de retenue et d'obéissance que de courage. Punissez sans pitié celui » qui dérobe une grappe de raisin; que le plus léger vol soit châtié comme un » crime; les soldats doivent s'enrichir des dépouilles de l'ennemi, et non des » larmes de leurs concitoyens. »

Son premier exploit fut de vaincre les Francs près de Mayence; par lui la Gaule fut délivrée des Barbares. Valérien le comparait aux Scipions; et Claude, voulant rétablir la discipline dans la cavalerie, lui en confia le commandement.

Dans le cours de sa vie militaire, soldat aussi brave que général expérimenté, on prétend qu'il tua de sa main plus de neuf cents ennemis.

On le compara, pour l'activité, à César; mais il n'imita pas sa clémence; et, si l'on ne peut l'accuser d'avoir été sanguinaire comme les tyrans, on doit lui reprocher de s'être montré dur et inflexible contre ceux qui l'avaient offensé. Il semblait plus fait pour commander que pour gouverner.

Dès qu'il eut pris les rênes de l'empire, il marcha contre les Goths, les força de repasser le Danube et de lui demander la paix; mais, convaincu qu'on ne pourrait jamais défendre la Dacie de leurs incursions, il l'abandonna et prit le Danube pour frontière.

Les Allemands, les Juthonges et les Marcomans se disposaient à envahir l'Italie; l'empereur les attaqua et les défit dans la Bavière et dans laSouabe. Les Barbares, dont ce revers n'avait.point abattu la fierté, lui envoyèrent des ambassadeurs, et lui promirent de se retirer, si Rome voulait leur payer un tribut. Il les reçut a\ec pompe, et leur parla avec hauteur : « Vous n'êtes » gouvernés, leur dit-il, que par vos passions; la raison seule dirige Rome : »> elle est accoutumée à recevoir, et non à payer des tributs; elle vous accor- »» dera son alliance, si vous la méritez par votre soumission et par vos servi- » ces. Avant de l'attaquer témérairement, parcourez les champs de Nyssa; » les ossements de trois cents mille Goths vous apprendront le sort que la »> guerre vous réserve. »

Les Barbares, irrités do ses menaces et de ses refus, tentèrent de nouveau \a n?rtune des armes. Aurélien, qui, peu content de les battre, voulait les détruire, les tourna et se plaça entre eux et leur pays; mais, sans s'étonner de cette manœuvre, ils continuèrent audacieusement leur marche, trouvèrent les Alpes mal gardées, les franchirent, pénétrèrent en Italie et ravagèrent tout le Milanais. L'empereur, qui les suivait avec trop d'ardeur, les ayant attaqués sans attendre la réunion de toutes ses forces, fit en vain des prodiges de valeur; il perdit la bataille et se vit contraint de fuir.

La terreur se répandit dans Rome. Comme l'autorité est rarement respectée lorsqu'elle éprouve des revers, ce désastre fit naître des mouvements séditieux auxquels plusieurs sénateurs furent accusés d'avoir pris part. Aurélien, effrayé lui-môme des conséquences de sa défaite, ordonna de consulter les livres des sybilles; et toutes les cérémonies pratiquées par les anciennes superstitions furent renouvelées, soit pour apaiser les dieux, soit pour rassurer les peuples.

Cependant l'empereur, ayant rallié ses troupes, et profitant avec rapidité du désordre que l'ardeur du pillage répandait parmi les Barbares, les attaqua près de Tano, les battit complètement, les poursuivit sans relâche, et en extermina une grande partie. Les Vandales lui demandèrent la paix; et ce qui prouve à quel point l'infiuence des armées était alors parvenue, c'est que l'empereur se crut obligé de faire délibérer la sienne, pour savoir s'il accepterait ou non le traité qu'on lui offrait. Les soldats, las de la guerre, y consentirent; la paix fut conclue, et on fournit des vivres aux Vandales pour retourner dans leur pays.

Aurélien entra ensuite triomphant dans Rome, et punit de mort plusieurs sénateurs qui, l'abandonnant avec la fortune, s'étaient soulevés contre lui. Un d'eux, nommé Domitien, ne put se plaindre de son sort. Dans les premiers jours de l'avènement d'Aurélien, voulant lui donner un conseil qu'il croyait analogue à la sévérité de son caractère, il lui avait écrit : « Vous avez deux « moyens d'affermir votre pouvoir, l'or et le fer : employez l'un pour ceux •> qui vous serviront, employez l'autre contre ceux qui vous résisteront : » Ce lâche flatteur, voyant l'empereur vaincu, avai*. aspiré à l'empire : il périt, première victime du conseil qu'il avait donné.

L'empereur employa son séjour dans la capitale à faire des règlements utiles et sages, mais qui tous portaient l'empreinte de sa sévérité. L'invasion des Barbares avait fait trembler Rome; il releva ses murs abattus, fortifia la ville, et agrandit son enceinte. Libre enfin d'exécuter ses grands desseins et de réunir les parties de l'empire démembré, il partit de Rome pour combattre Zénobie.

Cette reine, que ses talents, que son audace, que sa fortune, sa gloire et ses malheurs rendirent immortelle, joignait tous les charmes d'un sexe à la force de l'autre; sa taille était majestueuse, ses traits réguliers, son regard doux et plein de feu; la perle orientale n'avait pas plus d'éclat que ses dents; son teint était brun, mais animé : la magnificence de sa parure rehaussait sa

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beauté. Elle aimait le faste, et voulait que sa cour égalât en splendeur celle des rois de Perse.

La singularité de son habillement répondait à celle de son caractère; elle mêlait aux ornements d'une femme le luxe d'un guerrier; sa robe était couverte d'une cotte d'armes enrichie de pierreries; son diadème entourait un casque; elle combattait avec les soldats, le bras nu et le glaive en main; souvent on la vit soutenir à cheval les plus longues fatigues, et marcher à pied pendant plusieurs milles à la tête des troupes. Didon, Sémiramis et Cléopàtre étaient ses modèles : fermeté dans le commandement, courage dans les revers, élévation dans les sentiments, assiduité au travail, dissimulation dans la politique, audace sans frein, ambition sans bornes, tels étaient les défauts et les qualités de cette femme célèbre, qui réunit en elle toutes les vertus et tous les vices des héros, sans montrer une des faiblesses de son sexe. On vantait sa chasteté comme son courage, et elle ne connut d'amour que celui de la gloire. Elle avait eu de son époux Odénat trois fils, Hérennianus, Timolaiïs et Vaballath :1e nom du premier était latin; le second, grec; le troisième, syrien. Fière du titre d'Auguste, aveuglée par ses succès et trompée par sa fortune, elle espérait que l'un de ses enfants régnerait dans Rome, l'autre en Grèce, et le dernier en Asie.

Mêlant à propos la douceur à la sévérité, prodigue d'or et d'honneurs pour ceux qui servaient ses desseins, elle égala en habileté les plus grands rois. Amie des lettres, elle honora de sa confiance et combla de faveurs le célèbre Longin, qui trouva souvent dans le génie de cette reine le modèle du sublime qu'il nous apprit à connaître et à définir.

Zénobie, instruite par ses leçons, s'exprimait avec éloquence dans les langues grecque, égyptienne et syrienne. Elle entendait le latin, mais ne le partait pas. Appliquée particulièrement à l'étude de l'histoire, elle la regardait comme la science des princes; et on prétend qu'elle écrivit elle-même cel'o de l'Egypte sous les règnes des Ptolémées, dont elle prétendait descendre. Les auteurs de ce temps placent, sans raison, Zénobie au nombre des trente tyrans qui démembrèrent le colosse romain. Odénat avait été associé à l'empire par Gallien : elle-même reçut le titre d'Auguste; l'Orient l'élut librement; et, sans doute, elle pouvait prétendre, avec quelque droit, pour ses enfants, au gouvernement d'un empire que les Perses allaient renverser, et qui ne fut lauvé dans l'Orient que par son bras et par son génie. •

Tandis que Claude, occupé de la guerre des Goths, s'était vu forcé de laisser i'Asie sous les lois de la reine de Palmyre, Zénobie, qui s'était formé un parti en Egypte par les intrigues d'un habitant d'Alexandrie nommé Timagène, envoya dans cette contrée une armée de soixante-dix mille hommes, sous les ordres de Zabdas, général habile. Les Égyptiens furent promptement vaincus par lui; mais Probatus, qui commandait une des Hottes de Claude, informé de cet événement, débarqua des troupes qui remportèrent d'abord quelques avantages sur les Palmyréniens. Ce succès ne fut pas de longue durée : Zabdas rallia son armée, livra bataille à Probatus, le délit, le tua; et, depuis cette

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victoire jusqu'au règne d'Aurélien, toute L'Egypte reconnut les lois de Zénobie, qu'on appelait la reine d'Orient, et qui faisait porter à ses fils la couronne et le titre d'empereurs romains.

Aurélien, triomphant des obstacles que les Barbares opposaient à sa marche, traversa, en les combattant, rEsclavonie, la Thrace, s'arrêta quelques jours à Byzanee, et descendit dans l'Asie-Mineure à la tête d'une forte armée. 11 se rendit facilement maître de toute la Bithynie, où les efforts de Zénobie n'avaient pu réunir qu'un faible parti. En Cappadoce tout se soumit à lui. La ville de Tyane seule refusait de lui ouvrir ses portes, et il avait juré de la détruire. Un des habitants de cette ville trahit ses concitoyens, et introduisit l'empereur dans ses murs. Profitant de la trahison, mais détestant le traître, il l'envoya au supplice. La consternation régnait dans Tyane; malgré son serment, Aurélien l'épargna. La superstition du temps fit croire et écrire que) l'ombre d'Apollonius lui était apparue et avait désarmé son courroux.

L'empereur rencontra près d'Antioche, sur les bords de l'Oronte, l'armée de Zénobie. Une cavalerie pesamment armée composait la principale force de la reine; elle passait pour être très-supérieure à celle des Romains. L'empereur, pour la vaincre, usa de stratagème : il ordonna aux siens de fuir devant cette cavalerie, qui, trompée par cette ruse, les poursuivit avec une ardeur imprudente. Lorsqu'il la vit fatiguée par une longue course et par le poids de ses armes, il la fit charger par des troupes fraîches; elle fut promptement enfoncée et mise en déroute.

Ce premier succès intimida les Palmyréniens, qui évacuèrent Antioche, et se retirèrent sous Émèse. Zénobie y attendait les Romains, à la tète d'une armée de soixante-dix mille hommes, commandée, sous ses ordres, par Zabdas, dont la victoire avait jusque là toujours suivi les drapeaux. Le sort de l'empire semblait dépendre du succès d'une bataille. Elle fut longue, sanglante et terrible : des deux côtés les chefs avaient une grande gloire à soutenir; ils s'en montrèrent dignes. Aurélien, indigné de voir une femme lui disputer l'empire, l'attaquait avec fureur. Zénobie, encourageant ses troupes par sa présence, étonnait ses ennemis par son courage, et leur faisait oublier son sexe. La fortune parut d'abord se prononcer pour elle : sa cavalerie mit en déroute celle d'Aurélien; mais trop ardente dans la poursuite de cet avantage, elle dégarnit les flancs de l'infanterie syrienne. Les légions romaines, profitant de cette; faute, enfoncèrent les Palmyréniens; en vain Zénobie et Zabdas, combattant eux-mêmes comme des soldats, voulurent retarder leur défaite : jamais l'infanterie asiatique n'avait résisté avec succès aux légions belliqueuses d'Europe. La reine, vaincue, perdit la plus grande partie de ses troupes; et se renferma dans Palmyre.

L'empereur, attaché depuis son enfance au culte du soleil, attribua sa victoire à la protection de ce dieu; il lui offrit des sacrifices dans Émèse, et ridule du lâche Héliogabale reçut l'encens d'Aurélien.

Les rigueurs exercées à Rome par l'empereur avaient répandu dans l'Asie, l'effroi de son nom. Sa douceur surprit d'autant plus qu'elle était moins alten- 11. M

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duc. Son intérêt l'emporta sur son caractère; il ne punit aucun des partisans de Zénobie dans Antioche, attribua leur défection à la nécessité, et affermit son pouvoir par la clémence.

L'empereur, qui devait la plupart de ses succès à sa rapidité, ne voulut pas laisser à la reine d'Orient le temps de se relever de sa chute, et de rassembler contre lui de nouvelles ferces. 11 la poursuivit sans relâche; mais sa marche fut souvent arrêtée par les Arabes-Bédouins, également prompts dans l'attaque et dans la retraite. Ils le harcelaient sans cesse, enlevaient ses corps détachésv s'emparaient de ses vivres, pillaient ses bagages, et disparaissaient avant qu'on pût se rallier pour les repousser et les punir.

Aurélien, infatigable, continua sa route en combattant chaque jour ces essaims de Barbares; et, malgré les obstacles que lui opposaient leur nombre, -la chaleur du climat, l'aridité des déserts et la difficulté des subsistances, il arriva sous les murs de Palmyre, et l'assiégea.

Palmyre, appelée Tadmor dans l'Orient, avait été bâtie par Salomon sur un terrain fertile qui se trouvait isolé dans les déserts de Syrie, comme une île ombragée, verte et fleurie, au milieu d'un océan de sables. Elle avait reçu son nom du grand nombre de palmiers qui la rafraîchissaient par leur ombre et rendaient son climat tempéré. Le sol qui l'entourait, arrosé par plusieurs sources, produisait en abondance du blé et des fruits.

Palmyre, située entre l'empire romain et l'empire des Perses, séparée d'eux par des déserts, s'en rapprochait par les liens du commerce. Sa situation assurant son indépendance et bornant son ambition, elle fut longtemps libre, heureuse et riche. La neutralité que lui permirent les Parthes et les Bomains augmenta sa population et son opulence ; la paix et la richesse y introduisirent les arts qui la décorèrent de palais élégants, de nobles portiques, de temples magnifiques : ses ruines attirent encore les voyageurs.

Trajan, dont l'ambition ne pouvait être arrêtée que par les bornes du monde, soumit cette contrée à son pouvoir; Odénat, à la tête d'un corps de Sarrasins, s'en empara et l'illustra par ses armes; enfin le génie de Zénobie porta au plus haut degré la gloire et le malheur de sa patrie.

Palmyre, élevée par ses conquêtes au rang de capitale de l'Orient, devint la rivale de Rome; mais elle paya cher cette gloire trompeuse. Un instant de grandeur effaça plusieurs siècles de prospérité; et, en peu d'années, il ne resta de sa puissance passagère qu'un nom et des débris.

Cette ville, dernier asile d'une grande reine, résista longtemps aux efforts des maîtres du monde : tout l'or de Zénobie semblait s'être changé en fer pour la défendre. Elle inspirait aux habitants son courage opiniâtre. Dans les premières attaques, l'empereur fut blesse d'un coup de flèche; il écrivait au sénat : « Le peuple romain ne parle qu'avec mépris de la guerre que je sou- » tiens contre une femme; il ne connaît ni le caractère ni les ressources de » Zénobie: les moyens rassemblés par elle pour se défendre sont immenses; » Palmyre tout entière n'est plus qu'un arsenal de glaives, de dards, de pier- » res et d'armes de tout genre. Ses murs so*U garnis de batistes et de cata-

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» pultes; d'autres machines de guerre nous lancent continuellement des feux.

» Le désespoir de Zénobie augmente son courage, et je n'espère en triompher

» que par la protection des divinités lutélaires de Rome, qui jusqu'à présent

» ont favorisé nos armes. »

1! parait même qu'Aurélien n'était pas pleinement rassuré par cette faveur des dieux. Peu certain de la victoire, il essaya la négociation, et offrit à la reine de Palmyre des conditions honorables, si elle voulait se soumettre et renoncer à toute prétention à l'empire. Il lui proposait une retraite paisible, ime riche indépendance, et assurait aux habitants de Palmyre la conservation de leurs privilèges.

La fière Zénobie lui répondit en ces termes : « Zénobie, reine d'Orient, à » Aurélien Auguste. Ce n'est point par des écrits, ce n'est que par les armes » que l'on peut obtenir la soumission que vous exigez : vous osez me proposer " de me rendre à vous ! N'oubliez pas qu'autrefois Cléopâtre a préféré la mort » à la servitude. Les Sarrasins, les Perses, les Arméniens marchent à mon » secours; que ferez-vous contre leurs forces et les miennes réunies, vous » que des voleurs arabes ont plus d'une fois effrayé? Lorsque vous me verrez » marcher à la tête de mes alliés pour vous combattre, vous cesserez sans « doute de m'envoyer des ordres insolents, comme si vous étiez déjà mon » vainqueur et mon maître. »

Cette réponse enlevant à l'empereur tout espoir d'engager la reine à capituler, il pressa vivement le siège, et ne put cependant par la force triompher du courage de la garnison. Informé de l'approche des Perses, il marcha contre eux et les défit en bataille rangée; ses trésors, prodigués à propos, séduisirent les Sarrasins, les Arméniens, et les rangèrent dans son parti. Palmyre, privée de secours, se défendit encore longtemps; mais une affreuse disette mit enfin un terme à la résistance de Zénobie. Ne pouvant plus défendre sa capitale, elle voulut au moins échapper à la captivité : chargée de ses pierreries, montée sur un chameau rapide, elle sortit de Palmyre, favorisée par les ombres de la nuit, trompa la vigilance des postes romains et gagna l'Euphrate,. espérant trouver un asile en Perse; mais Aurélien, informé de sa fuite, la fit poursuivre par un corps de cavalerie qui l'atteignit au moment où elle s'embarquait pour traverser le fleuve. Lorsque cette illustre captive parut devant son vainqueur, il lui reprocha d'avoir bravé témérairement la puissance des empereurs romains. « Je vous reconnais pour empereur, lui dit- » elle; mais Gallien et ses pareils ne m'ont jamais paru dignes du trône qu'ils » laissaient renverser et que j'ai soutenu. »

Aurélien, maître de Palmyre qui implorait sa clémence, accorda la vie aux habitants ; mais il les dépouilla de leurs richesses. Revenu à Lmèse, il soumit au jugement d'un tribunal le sort de Zénobie et de ses partisans. Les soldats romains demandaient avec fureur la mort de cette reine. Zozime prétend que, cédant alors à l'excès de ses malheurs, et démentant sa grandeur passée, elle acheta la vie par une lâcheté, rejeta sur ses ministres les fautes de son ambition, et livra même Longin à la mort, en l'accusant d'avoir dicté

la lettre dont la hauteur irritait Aurélien. Yopiscus croit, avec plus de probabilité, qu'elle dut la conservation de ses jours à la générosité de l'empereur, qui résista aux clameurs de ses soldats féroces, trouvant honteux de ternir son triomphe par la mort d'une femme vaincue. Ce qui est certain, c'est que Longin périt, et que Zénobie, perdant son courage avec le trône, ne soutint pas la fierté de ses résolutions, consentit à vivre, et orna le triomphe d'Aurélien. Son fils Vaballath partagea sa captivité; les deux autres périrent : on ignore si leur mort fut naturelle ou violente.

Lorsque l'empereur fut revenu à Antioche, il apprit que les Palmyréniens, soulevés par un parent de Zénobie, reprenaient de nouveau les armes. Obligé de les vaincre encore, il se livra contre eux à toute la violence de son caractère; et, après avoir pris d'assaut cette malheureuse ville, il en fit passer tous les habitants au fil de l'épée, sans épargner l'enfance ni la vieillesse.

Un ami de Zénobie, nommé Firmus, qui avait acquis d'immenses richesses en Egypte par le commerce, venait d'exciter les Égyptiens à la révolte, de lever des troupes, et de prendre le titre d'Auguste. Aurélien conduisit son armée contre lui, le vainquit, l'assiégea dans Alexandrie, le prit et le fit périr dans d'affreux tourments. La lettre qu'il jerivit au sénat pour l'informer du succès de cette expédition, prouve à quel point le peuple romain, amolli, déchu de sa gloire, avait perdu sa dignité : « Pères conscrits, disait Aurélien, «je me charge de délivrer Rome de toute inquiétude; occupez- vous des jeux, » des spectacles, des courses de chars et des combats du cirque. L'intérêt pu- » blic est mon affaire; les vôtres, ce sont les plaisirs. »

L'empereur, maître de l'Orient, n'avait plus à combattre que Tétricus qui gouvernait depuis plusieurs années la Bretagne, la Gaule et l'Espagne. Cette guerre contre des peuples plus belliqueux que les Asiatiques le menaçait de plus grands périls, et lui offrait plus d'obstacles à vaincre; mais la fortune, qui secondait son habileté, le délivra promptement d'un concurrent redoutable. Tétricus, parvenu au pouvoir suprême, s'en était dégoûté: l'humeur inconstante des Gaulois, leur turbulence, leurs révoltes continuelles, leurs conspirations fréquentes, les invasions sans cesse renouvelées des Barbares, les fatigues de la guerre, les ennuis du trône lui faisaient regretter les douceurs delà vie privée. Regardant Aurélien plutôt comme son libérateur que comme son rival, il lui écrivit pour l'inviter à rompre les chaînes brillantes qui le retenaient malgré lui sur un trône dont il aspirait à descendre". En effet, il voulait éviter les malheurs d'une guerre civile, et rendre à l'empire, en abdiquant, l'unité, la force et la paix. Mais les grands, les peuples et les légions refusaient d'y consentir, et le forçaient, contre ses penchants, à régner et à combattre.

Après quelques succès divers et balancés, les deux armées se trouvèrent en présence dans les plaines de Châlons-sur-Marne. Tétricus, ayant fait de vains efforts pour déterminer la sienne à un accommodement, la quitta au milieu de ia nuit : fuyant les grandeurs avec plus d'empressement qu'il ne les avait poursuivies, il vint se rendre à Aurélien, et lui remettre un pouvoir

qu'il avait trop glorieusement exercé pour qu'on pût l'accuser de faiblesse lorsqu'il s'en dépouillait.

Son départ n'ébranla point l'opiniâtre résolution de ses troupes -, et les Gaulois, dans l'espoir de se rendre indépendants de Rome, combattirent avec acharnement : mais le génie d'Aurélien triompha de leur résistance; ils furent vaincus et forcés de se soumettre. Les Bretons et les Espagnols déposèrent leurs armes; et l'empereur, après avoir conquis l'Orient et pacifié l'Occident, rentra triomphant dans Rome.

Une foule de captifs, Bactriens, Sarrasins, Goths, Alains, Francs, Vandales et Perses, ornaient son triomphe. On y voyait les chars de Sapor, d'Odénat et du roi des Goths; celui d'Aurélien était traîné par quatre cerfs. Tétricus et son fils, revêtus des ornements impériaux, le suivaient à pied; enfin tous les regards se tournaient avec un sentiment d'admiration et de pitié sur l'illustre et infortunée -Zénobie : sa tête était ornée d'un diadème; une chaîne d'or liait ses mains; un grand nombre d'esclaves soutenaient sa robe, tellement chargée de pierreries, qu'elle pouvait à peine marcher. Après avoir subi ce supplice, plus cruel pour une reine que la perte do la vie, Zénobie se retira dans une terre en Italie, que l'empereur lui donna en apanage. Dans la suite, elle vécut à Rome en dame romaine; on prétend même qu'elle épousa un sénateur. Saint Jérôme, dans le quatrième siècle, vit encore ses descendants. Son fils Vaballath obtint une principauté en Arménie; l'empereur confia à Tétricus l'administration d'une province de l'Italie : « Convenez, mon collègue, » lui dit-il un jour en riant, qu'il est plus doux de gouverner une partie de » l'Italie que de régner dans les Gaules. »

Vainqueur de tous ses rivaux, triomphant des Barbares, restaurateur de l'empire, dont il avait réuni les membres épars, Aurélien, toujours actif dans la paix comme dans la guerre, employa ses loisirs à corriger la lenteur des procédures, à punir les concussionnaires, à réprimer le scandale des débauches publiques. Les faux monnayeurs étaient alors si nombreux, que, poursuivis par les lois de l'empereur, ils réunirent en corps d'armée leurs agents et leurs complices, et, sous les ordres de Félicissime, leur chef, opposèrent une telle résistance, que leur défaite coûta la vie à plus de mille soldats.

Aurélien, attaché au culte superstitieux des idoles, persécuta les chrétiens.

Dans le commencement de son règne, on avait admiré la tempérance et la simplicité de ses mœurs : son palais n'avait pas plus de faste que son camp; mais, enivré d'orgueil, après ses conquêtes, et vaincu par les voluptés do cet Orient qui corrompit tant de grands hommes, il étala dans Rome tout le luxe asiatique; et, bravant les antiques préjugés du peuple romain, il ceignit le premier sa tête du diadème. Sa justice imprimait le respect, ses talents attiraient l'estime, sa rigueur inspirait la crainte. On l'admirait, mais on ne l'aimait pas, et la vie d'un prince est moins sûrement défendue par la force de sa garde que par l'amour de ses peuples; Aurélien ne tarda pas à l'éprouver.

Un nouvel armement des Perses le décida à marcher contre eux. Arrivé en Thrace, il apprit que son affranchi Mnesthée, abusant de sa confiance,

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s'était permis des excès répréhensibles. Irrité contre lui, ii le menaça d'un juste châtiment : Mnesthée, connaissant trop l'empereur pour ne pas savoir qu'avec lui l'effet suivait toujours la menace, résolut de le perdre pour se sauver. 11 contrefit sa signature, et la mit au bas d'une liste de proscription où. il plaça les noms des principaux officiers de l'armée. Ces officiers, auxquels le perfide la montra, conspirèrent contre l'empereur, profitèrent d'un moment où. il marchait peu escorté près de Byzance, se jetèrent sur lui et l'assassinèrent (1). Il était âgé de soixante-trois ans, et en avait régné cinq. Politique habile, soldat intrépide, grand capitaine, administrateur rigide, il mérita plus d'éloges que d'affection. Les auteurs satiriques du temps disaient qu'on ne pouvait pas choisir un plus grand médecin pour les maux de l'État, mais qu'il ordonnait trop fréquemment la saignée.

Au reste, dans un temps de corruption, au milieu des calamités d'une anarchie militaire, on ne pouvait peut-être contenir que par la crainte cette foule d'hommes ambitieux et cupides que n'arrêtaient plus les lois ni la vertu.

Rigoureux pour les grands, il fut doux et clément pour les peuples, pourvut largement à leurs besoins; et, aux distributions accoutumées d'argent et de farine, il ajouta souvent des dons magnifiques en vin, en viandes et en étoffes. « Le peuple, bien nourri et bien vêtu, disait-il, est toujours gai et facile â » gouverner. »

Ses bienfaits s'étendirent dans les provinces; il répara leurs pertes, embellit leurs villes : Dijon fut bâtie par lui, et l'antique Genabum dont ii releva les murs porta son nom; on reconnaît encore son origine dans celui d'Orléans. Enfin quelques taches d'orgueil ne peuvent ternir la gloire d'un homme qui sauva sa patrie. L'empire renversé était déchiré par trente tyrans; les Barbares pillaient et ravageaient ses provinces; Aurélien parut, et le colosse romain, rassemblant ses membres dispersés, se releva sur sa base antique, épouvantant encore l'univers, étonné de sa grandeur et de sa force,

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