CHAPITRE XIII
Le règne de Trajan avait été une guerre incessante, celui d’A--
drien un mouvement continuel; Antonin vécut dans une tranquillité non interrompue, et , en vingt-trois années , il ne dépassa point Lanuvium , où il avait sa maison de plaisance. Il était né à Nîmes en 98 ; sa douceur naturelle le rendit cher à ses parents et à ses amis. Il s’adonna de préférence au service militaire, ce qui ne l’empêcha pas d’exercer plusieurs magistratures, jusqu'à ce qu’il devint un des meilleurs princes dont l’histoire fasse mention. Toujours prêt à accueillir les plus humbles citoyens, il écoutait les plaintes portées contre les officiers et les magistrats; il gagna la faveur du peuple sans la briguer. Dédaignant les appläudissements bruyants, délices de ses prédécesseurs, il né’ voulait ni flatter ni être flatté ; magnifique sans luxe , économe sans mesquinerie , il se plaisait à se conformer aux anciens usages sans «y as“ servir. Respectueux envers les dieux de la patrie, il intervenait dans les cérémonies publiques du culte , et célébrait, commé pontife suprême, lés sacrifices que les prêtres inférieurs offraient auparavant au nom de l’empereur. Cependant, loin de persécuter les chrétiens , il accepta leur apolôgie faite par Justin, martyr, et défendit qu'ils fussent inquiétés. Il écrivit à cet effet aux villes d'Athènes, de Thessalonique , de Lorisse et à tous les Grecs (1),
(t) Eusies, IV, 13, 26;
Juues Carir., p. 20;
CGaisnon, qui coninence son histoire ( Decline and .fall af the roman empire) aux Antonins. Nous nous servons de l'édition annotée par Gurzor ; Paris,
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LES ANTONINS. : 107 en louant la vertu ue ces hommes, leur vie toute spirituelle, leurs mœurs, leur courage; et, bien qu'il n'en jugeât que par compa-
s raison avec les vertus antiques , la tradition- philcesphique lui pert mit de respecter en eux la foi et la grandeur.
ji Il avait une entière confiance dans ses amis, et, comme il les $ avait choisis à l’épreuve, il n’eut pas besoin d'en changer; il ne > se décidait que difficilement à renvoyer ses officiers, à moins qu’ils
ne le demandassent , et tant qu’il régna, il laissa Gavius Maximus
exercer les fonctions de préfet des prétoriens. Ennemi clément, * il endurait la franchise et même l’injure ; il diminua les supplices, se contentant de réduire les coupables à l'impossibilité de nuire ; il promit de ne punir de mort aucun sénateur, et il tint si fidèlement sa promesse, que, sur l’aveu de l’un d’eux, coupable de parricide, il se contenta de le reléguer dans une île inhabitée, Deux furent accusés de conspiration; l’un se tua, et l’autre fut proscrit par décret du sénat, auquel l’empereur défendit de conti-
: nuer les investigations , en disant : Je me soucie peu de faire sa- " voir combien de gens me haissent. Il répétait souvent : Mieux à vaul sauver.un ciluyen qu'exterminer mille ennemis.
ot Certaines colonnes de porphyre qu’il voyait chez Valérius Houl mulus , excitant son admiration , il demanda au maître de la mai- Le son où illes avait achetées : Z/ ne faut avoir ni yeux ni creilles
dans la demeure des autres, lui répondit son hôte , et l’empereur : trouva qu’il avaitraison. A son arrivée en Asie comme proconsul, it nie ie , à il s'était logé le premier soir chez Polémon, le plus célèbre s0-
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7 phiste de Smyrne; celui-ci, en rentrant fort tard chez lui, se : plaignit qu’on se füt emparé de sa maison, et Antonin, malgré ÊA l'heure avancée de la nuit, sortit pour se mettre en quête d’un / se autre gîte. Lorsqu'il fut empereur, Polémon vint à Rome lui faire
it sa cour, et Antonin l’accueillit avec les plus grands honneurs; seulement , pour lui rappeler sa dureté, il recommanda que personne n’osât, même de jour, le renvoyer de son appartement. Un }/ comédien étant venu se plaindre à lui que Polémon l'avait expulsé !
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er dis © + N à . ÿ LE tt. du théâtre en plein midi, il lui répondit : Z£ m'a bien chassé à ! w minuil, moi, et pourtantje ne m'en suis pas plaint. / Il fit venir de Chalcis en Syrie l'historien Apollonius, pour le
charger de l'éducation de Marc-Aurèle. Arrivé à Rome avec une
foule de disciples que Lucius compare aux Argonautes allant à la
conquête de la Toison d’or, Antonin le fit inviter à se rendre au
L- à palais ; mais l’orgueilleux philosophe répondit : C'est au disciple , à venir trouver le mattre, L'empereur releva la sotte arrogance du stoïcien par ces mots : Après étre venu de Chalcis à Rome, trouve-
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t-il donc qu'il y ait trop loin de son hôtellerie au palats ? puis, il ordonna à Marc-Aurèle de se rendre près de lui.
” Antonin se tenait lui-même en gardé contre touté ostentation philosophique; quand ses courtisans désapprouvaient les larines que Marc-Aurèle versait sur là mort dé son aïeul : Lutssez-le faire, dit-il, el souffres qu'il soit homme; car ni la philosophié nt la dignilé impériale ne doivent éleindre en nous les sentiments de la nature. Il se montra donc homme, toujours plein d’affection pour Adrien, après sa mort comme durant sa vie, et il mérita aïnsi le surnom glorieux et nouveau de Pieux. Ta
Il est à regretter que l’on sache peu de chose de son règne (1), et qu'il faille glaner çà et là quelques renseignements sans pouvoir suivre l’ordre des temps. Plein de déférence pour les sénateurs et les chevaliers, il leur rendait compte de son administration, permettait au pruple d'élire les magistrats, et demandait, comme un simple particulier, la nomination aux chargés pour lui et ses fils. Il supprima les pensions assignées par Adrien à des flatteurs, mais ce ne fut pas par avarice; en effet, il refusait l'héritage de ceux qui laissaient des descendants, et restituait aux enfants les biens confisqués au père, sauf les réparations envers les provirices qui avaient eu à souffrir. Il fit remise entière aux villes italiennes, et pour moitié aux autres, du don qu’il était d’usage d’offrir au nouvel empereur (aurum coronarium ); il allégea les impôts, ét veilla à ce qu’ils fussent perçus avec humanité. S’il arrivait quelque désastre, son premier soin était d'accorder décharge de l’impôt aux pays qui en avaient été victimes. Il entretenait beaucoup d’enfants pauvres, récompensait ceux qui s’occupaient de les élever, aidait les sénateurs peu aisés à soutenir l’honneur de leur rang, ét dépensait beaucoup en spectacles , ces délices du peuple; comme Faustine, sa femme, se plaignait qu’il eût disposé de la plus grande partie de ses biens propres en faveur des nécéssiteux, il lui répondit: La richesse d'un prince est la félicité publique.
Il ne négligea pas les travaux d’utilité générale. Déjà, du vivant d’Adrien, il avait contribué par ses conseils et de son argéht aux constructions, pour lesquelles son père adoptif avait un goût passionné. [l ouvrit ensuite le port de Gaëte et celui de Terracine, termina le môle d’Adrien, et fit construire à Loria en Toscane, où il avait été élevé, un palais admirable. Dans la Grèce , l’Ionie, la Syrie et l'Afrique, beaucoup de monuments furent restaurés par
(1) Capitolin adressa à Dioclétien une vie d'Antonin, mais d’une rédaction confuse. Les livres de Dion Cassius relatifs à ce prince sont perdus.
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ses ordres; iléleva au rang de cité le bourg de Pallantium en Arcadie, en lui accordant l’immunité de toutes charges , par respect pour la tradition qui faisait partir de là Évandre pour se rendre dans le Latium.
Ilétait naturel qu’il fût aimé de ses sujets ; maïs les étrangers euxmêmes soumettaient leurs différends à son équité. Une lettre de sa main suffit pour décider les Parthes à sortir de l'Arménie: Les Lazes, les Arméniens, les Quades et d’autres péuples acceptèrent les rois qu'il leur donna ; ceux de l’Hyrcanie , de la Bactriane, des Indes, de l’Ibérie, lui rendirent hommage. Les Brigantes, qui s’étaient soulevés dans la Bretagne, furent domptés ; les Maures se révoltèrent aussi, pour être vaincus à leur tour et repoussés au delà de l’Atlas ; telle était donc la gründetr de l’empiré; qu’il pouvait se maintenir sans guerrès.
Sa vie intérieure füt troubléé par les déportements de limpudique Faustine, sa férnme, divinisée pourtant après sä mort. Nous ävons dit que, par l’ordre d’Adtien, il avait dû adopter Marc-Aurèle et Lucius Commode, fils de Lucius Vérüs César. Il donna sa fille au prémier, dont il appréciait les belles qualités, tandis qu’il devinait l’âme perverse du second. Atteint de fièvre à Loria , il confirma l'adoption de Marc-Aurèle, lui recommanda l'empire, et le désigna pour son successeur en faisant porter dans son appartement la statue d’or de la Fortune, qui, selon l'usage, était toujours dans celui de l’empereur; il mourut à l’âge de soixante-trois ans, regretté sincèrement de tous, et fut mis au rang des dieux comme les plus méchants princes.
Son plus bel éloge fut fait par son successeur, et si nous le rapportons ici, c’est moins comme portrait fidèle que comme un monuinent à la louange de celui qui Pécrivit : & Voici, dit-il, ce « que me recommandait mon pète adoptif : d’être doux, ét pour- « tant inflexible dans les résolutions prises après ün mûr examen ; « de ne pas m’enotgueillir dé ce qu’on appellé honneurs: d’être « assidu au travail et toujours disposé à écouter des avis utiles à « tous; de rendre au mérite ce qui lui ést dû, de savoir où il faut « tendre les rênes ou les laisser flotter, dé renoncer aux folies de « la jeunesse et de n’avoir én vue que le bien général. I n’exigeait « pas que ses amis vinssent chaque jour souper avec lui, ni qu’ils « l’accompagnassent dans tous ses voyages ; célui qui n'avait pu « venir n’était pas moins bien accueilli quand il se présentait. « Dans les conseils , il récherchait avec soin lé parti le meilleur, « et il délibérait longtemps , sans s’arrêter aux premières inspira- « tions, Il ne prenait jamais ses amis en dégoût, et ne ponssait à
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