LES ARABES EN ESPAGNE, => CALIFAT DE CORDOLE
L'Esnagne, à cette époque, siége d’un gouvernement arabe indépendant, et théâtre, d’une lutte généreuse qui ne finit qu'avec le moyén âge, appartient plus à l’histoire de l’Asie qu’à celle de l’Europe (1). Nous avons laissé cette péninsule sous les rois goths, qui la réunissaient tout entière sous leur domiation et possédaient en outre les forteresses de Tanger, d’Azillah et de Ceuta. Bien que les Goths fussent depuis longtemps établis en Espagne, ils ne s’y étaient pas fondus avec les habitants primitifs. Un grand nombre de juifs, fixés dans le pays depuis une époque très-ancienne, commençaient à se plaindre de l'intolérance des conciles; comme on traitait dans ces assemblées les affaires politiques et religieuses, le clergé acquit une puissance qui, utile d’abord pour adoucir les vainqueurs, permit ensuite aux prêtres de s’abandonner impunément à leurs vices, et d’aspirer à la domination temporelle. Les rois se trouvaient entravés par l’autocratie cléricale, et chaque nouvelle élection dans ce pays, où aucun ordre n'était établi, occasionnait des troubles et parfois une guerre ; les priviléges de la royauté allaient en diminuant, et les mécontentements se multipliaient. .
(1) Conve, Historia de la dominacion de los Arabos eh España; Madrid, 1820. ManLès en a fait un résumé que nous avons traduit pour la Galleria storica ; Milan, 1834.
ViarpoT, Histoire des Arabes et des Maures en Espagne, 1840.
LEMBKE, Geschichte von Spanien.
CARDONNE, Histoire de l'Afrique et de l'Espagne.
Munpuy, History of the Mahometan empire in Spain; Londres, 1816.
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711, 80avril.
Après le rêgne cruel de Witiza, Rodrigue, duc de Cordoue, l’emporta sur ses rivaux et obtint le trône ; maïs les fils de Witiza, craignant qu'il ne vengeât sur eux les iniquités paternelles, se sauvèrent à Ceuta. Le gouverneur de cette ville était le comte Julien, beau-frère de Witiza, et frère d’un Oppas, à qui Rodrigue avait enlevé l'espérance de parvenir à l’archevêché de Tolède. Tous deux accueillirent favorablement les orphelins, et, sous prétexie de les rétablir sur le trône, ils cherchèrent à recruter des partisans en Espagne. Les ayant réunis sur le mont Calderino, près de Consuegra, ils délibérèrent sur les moyens
de mener à bien le soulèvement médité; or, comme il arrive :
d'ordinaire au rilieu de l’aveuglement des factions, le parti le plus désespéré parut le meilleur, et l’on résolut de réclamer l'assistance des Arabes (1).
Julien alla trouver Mouza, émir de l’Afrique, en lui offrant de lui livrer Tanger et de l’aider avec ses amis à conquérir l'Espagne. On conçoit combien dut sourire à l'ambition de Mouza une semblable conquête ; à sa foi, la perspective de propager l’islamisme en Europe ; à son avidité, l’acquisition d’un pays déjà attaqué en vain par les siens (2). Car, ainsi ue le disent les poëtes arabes, «il l'emporte de beaucoup sur toutes « les régions connues : c’est la Syrie pour la douceur du cli- « mat et la pureté de l’air; c’est l’Yémen pour la fécondité du «sol; c’est l'Inde pour les fleurs et les aromates; c’est l’Hedjaz « pour les productions de la terre; c’est le Cathay pour les « métaux précieux; c’est l’Aden pour les ports et les côtes. »
Le calife ayant autorisé l'expédition, Mouza confia à Taric ben-Zeyab, qui s’était signalé par sa valeur dans la conquête du Magreb, douze mille guerriers intrépides, avec lesquels il débarqua à l'ile Verte. Après avoir triomphé de la première ré-
(1) L'amour de Rodrigue pour Cava, fille du comte Julien, la violence qu’il lui äufait faite, et la rébellion du comte, qui en fut la conséquence, est une tradition d’origine arabe probablement, qui s’est conservée ensuite dans les romances espagnoles, où se trouvent racontés les prodiges qui avertirent Rodrigue de sa ruine imminente. 11 y avait à Tolède un vieil édifice barricadé de temps immémorial, et dont l’ouverture, disait-on, présagerait un grand bouleversement en Espagne, Rodrigue, supposant y trouver des trésors, fit renverser la clôture; mais il ne trouva qu'un tombeau avec des peintures représentant des gens inconnus jusqu'alors, et une inscription qui les annonçait comme les conquérants futurs de l’Espagne.
(2) Un écrivain du dixième siècle (SépAsT. SALMANT., Ch. III) rapporte que les Arabes tentèrent, sous Wamba, un débarquement à Algésiras ; mais les marins goths étant plus aguerris que les leurs, ils perdirent deux cent soixantedouze bâtiments avec tous les hommes qui les montaient,
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sistance des Goths, il se fortifia dans cette position importante sur la roche de Calpé, qui, de son nom, fut appelés Gibralter (Gebel-al-Taric) (1).
Le Goth Théodemir, chargé de garder cette côte avec la flotte, demanda de prompts secours à Rodrigue, qui fit partir l'élite de sa cavalerie. L'Arabe mit le feu à ses vaisseaux, ct conträaignit les siens à la victoire par l'impossibilité de fuir. Théodemir fut défait chaque fois qu'il revint à la charge, et les coureurs de l'ennemi répandirent l’épouvante dans tout le pays, tandis que le gros de l’armée occupait les environs dé Sidonia et menaçait Séville.
Rodrigue, qui combattait alors les Gascons révoltés, accourut avec tout ce qu'il put réunir de troupes ; 4yant rencontré les Arabes sur les rives du Guadalète, il leur livra bataille huit jours de suite, et finit par être tué dans la mélée. Les siens furent mis en déroute, et le règne des Goths cessa.
Mouza vit avec joie la tête du roi d'Espagne, qui lui fut envoyée; mais, jaloux de la gloire de Taric, il lui transmit l’ordre de s'arrêter jusqu'à ce qu'il eût reçu des renforts. Taric, sentant combien il était important de profiter du découragement des Goths et de la confiance des siens, préféra aux ordres de lPémir les conseils de la prudence et l’avis de ses officiers ; il partagea donc son armée en trois corps, dont l’un fut dirigé sur Cordoue, l’autre sur Malaga, le troisième sur Tolède. Les juifs, pour se venger de la plus dure des oppressions, sécondaient le progrès des Arabes, tandis que la population indigène, qui avait perdu l'habitude des armes, se soumetiait sans résistance. Cordoue fut prise ; Écija, Malaga, Elvira, se soumirent à payer le tribut du sang, c’est-à-dire la rançon de leurs vies; Tolède obtint de conserver ses lois et ses juges avec le libre exercice du culte, mais sans publicité (2).
(1) Mont de Taric. Quelques-uns distinguent Taric de Tarif, qui dirigea une première expédition.
(2) On donna aux habitants de Tolède, soumis aux Arabes, le nom de Muzarabes, qui paraît être dérivé de Mixti Arabibus. Ils conservèreut la liturgie introduite au sixième siècle-par Isidore, et qui est un peu différente de celle de Rome. Plusieurs autres villes d’Espagne adoptèrent le rit mozarabe, qu'elles suivirent jusqu’en 1064, époque où il fut aboli par les cortès de Barcelone. Les rois de Castille voulwrent en faire autant, mais le clergé mozarabe s'y opposa vivement; la chose fut, en conséquence, remise au jugement de Dieu. Deux champions se battirent en champ clos, et celui des Mozaräbes resta vainqueur. Cependant la liturgie romaine prévalut peu à peu partout, à l'exception de Toiède et de Salamanque, où les Mozarabes conservèrent quelques églises.
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Türic trouva; dans le palais des rois goths, d'immenses trésors, les vingt-cinq couronnes enrichies de pierreries des princes qui avaient dominé sur l'Espagne depuis Alaric jusqu’à Rodrigue, plus une célèbre table d'émeraude : c’est tout ce que savent vanter les traditions arabes.
Mouza ne voulut pas laisser plus longtemps à un autee tie lauriers et les profits de la conquête; débarquant avec un gros d’Arabes, de Berbers et de chefs exilés, il força Séville à capituler, puis Carmona et d’autres villes; après avoir pénétré dans la Lusitanie et dans le pays occidental (4/garve), il' arriva devant Mérida, et, campé sous ses remparts orgueilleux, il s'écriait : Heureux celui qui triomphera de cette ville, monument immense. de l'industrie humaine / Après un long blocus, elle se rendit à la condition que: chacun de ses habitants pourrait s’éloigner en laissant dans la ville armes, chevaux et biens; que les richesses des églises appartiendraient aux vainqueurs, et que ceux qui resteraient obtiendraient protection.
Mouza, ayant rejoint Taric dans Tolède, lui reprocha sa désobéissance, le destitua du commandement, et le fit charger de fers.
Abd el-Aziz, fils de Mouza, arrivé d'Afrique avec des renforts, soumit l’Andalousie, et entra sur le territoire de Murcie, où régnait, comme prince des Goths, Théodemir, celui qui s'était opposé au débarquement des Arabes. La valeur enthousiaste des Arabes lui enleva la victoire, mais non le courage; s'étant réfugié dans Orihuela, il fit vêtir en soldats jusqu'aux femmes, et garnit ainsi les remparts, où il passa des revues. Abd el-Aziz, croyant alors la garnison plus nombreuse qu’elle ne l'était réellement, offrit des conditions avantageuses, et Théodemir se rendit lui-même, sans être connu, dans le camp ennemi, pour négocier. La convention arrêtée, il se fit connaître, et non-seulement il fut traité généreusement, mais encore applaudi quand il révéla le stratagème dont il avait usé (1).
(1) Voilà, selon les auteurs arabes, quelles furent les conditions de la paix :
« Convention et traité de paix entre Abd el-Aziz-Mouza-ben-Nozéir et Tadmir ben-Gobdos, roi du pays de Tadmir.
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux, Abd el-Aziz et Tadmir font le traité de paix suivant, priant Dieu de le sanctionner et d'en assurer l’exécution.
« Tadmir conservera ses États, et personne que lui ne commandera sur les chrétiens qui les habitent. Toute guerre cesse entre les naturels et les Arabes. Ni les femmes ni les enfants ne seront pris comme esclaves, mais tous conserferont leur religion et leurs temples. Tous les devoirs et les obligations envers