‹ Histoire universelle [microforme] (volume 3)Chapitre 69 sur 79 · ANCIENNE LITTÉRATURE ARABE · texte numérisé non relu

ANCIENNE LITTÉRATURE ARABE

Avant Mahomet, les Arabes écrivaient fort peu; ils faisaient cas cependant de l’éloquence et de la poésie, et se réunissaient en assemblées solennelles à la foire d’Occad, pour lire leurs compositions et se disputer le

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Dans leurs histoires, les Arabes ont inséré fréquemment des frag-

ments de poésie comme empruntés à d'anciens auteurs, et plusieurs paraissent authentiques. Ainsi, Abou Adina, vers 460 de l’hégire, voulant dissuader Asvad, son cousin, fils de Mendar, roi de Hira, de faire grâce de la vie au géneral prisonnier de l'armée de Gassan, lui adresse la parole en ces mots : « L'homme n'obtient pas tous les jaurs ce qu’il « désire ; le destin n’est pas tous les jours à son égard si libéral de ses « faveurs. Celui-la est prudent qui n’attend pas, quand l’occasion se « présente, que la corde à laquelle il peut s’attacher vienne à se briser; « chez tous les habitants de la terre, le titre de juste convient à celui « qui fait avaler à ses ennemis la coupe où ils lui ont fait boire le pre- «mier, Il n’y a pas d’injustice à frapper du tranchant de l'épée celui « dont on a d’abord reçu les coups. L’indulgence est une vertu, mais «non envers ses égaux; celui-là ment qui dit le contraire. Tu as fait «périr Amrou, et tu voudrais épargner Yézid. Si tu le fais, ce sera «une source féconde de guerres et de calamités. Gardeoi de laisser «aller une vipère après lui avoir tranché la queue. Si tu es sage, tu « feras subir le mème sort à la queue et à la tête. Ils ont tiré l'épée, « que l’épée les taille en pièces; ils ont allumé le feu, qu’ils lui servent « d’aliment. Si tu pardonnes à ceux-là, tu ne paraîtras pas clément, « mais pusillanime. Au lieu de leur accorder pareille Impunité, mieux «aurait valu que la fuite les eût soustraits à ton pouvoir ; mais ils au- « raient eu honte de fuir devant toi. Ils sont la fleur de Gassan, les re- « jetons d’une illustre race; qu’y a-t-il d'étonnant à ce qu’ils aient « aspiré à l'empire? Lis nous offrent une rançon, ils vantent leurs che- « vaux et leurs chameaux, dignes d’être admirés des Arabes et des bar- « bares. Eh quoi! ils auront sucé le plus pur de notre sang, et tu ne « suceras d'eux que des flots de lait? Certes leur fait n’est pas compa- « rable au nôtre. Pourquoi accepterais-tu d’eux une rançon ? Ils n’ont « accepté de nous ni or ni argent (1).»

Les monuments les plus remarquables du siècle où parut Mahomet sont les Moallakah, poëmes qui offrent une peinture des mœurs, de la nature, du caractère des Arabes, peu avant la révolution qui les rendit conquérants. Quelques-uns parlent de sanglantes batailles où

(1) Nous suivons Sylvestre de Sacy.

Voyez aussi : .

THaRAbHÆ Moallakah cum scholiis Nahas, e mss. leidensibus arabice edidit, vertit, illustravit So. Ja Reiske; Leyden, 1745. Tous les sept ont été traduits en anglais par Jones, 1782.

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sont mèlées la férocité et la noblesse, la générosité et les actes de bare barie. On les appelle suspendus, dorés ou longs. Les trois premiers sont attribués à Amrou-ben-Keltoum, Aret-ben-Illiza, Tarapha-ben- Abd.

Tarapha vivait en débauché', se moquant de ceux qui le blâmaient, Après avoir décrit le chameau, les plaisirs que procurent les belles et les jeunes garçons échevelés, il s'écrie: « C’est pour cela que je n'ai « jamais cessé de boire et de me livrer aux délices, de vendre tout ce « que je possédais, de dissiper, pour me procurer des jouissances , et « les biens acquis et ceux dont j'avais hérité; si bien que tous mes pa- «rents, évitant ma société, s’éloignèrent de moi, et que je me suis vu «abandonné comme un chameau atteint d’une maladie contagieuse. « Toi qui me reproches amèrement mon goût pour les querelles, pour « les plaisirs et la joie, pourrais-tu m’assurer l’immortalité ici-bas ? Si « tu ne sais éloigner le terme de mon destin, laisse-moi aller gaiement « au-devant de la mort, en jouissant des biens que: je possède. Certes, « je ne me soucierai guère de savoir l'heure où les consolations de mes « amis viendront entourer le lit sur lequel je lutterai avec la mort, si «trois choses n’adoucissent ma vie humaine : prévenir les reproches « des femmes austères, en avalant le suc de la vigne qui écume lors- « que l'eau vient Paffaiblir; voler en aide à celui qui réclame mon « assistance, sur un coursier dont l’agilité impétueuse égale celle du « loup habitant des forêts épaisses et se réveillant à l'improviste quand «il entend les pas du voyageur qui cherche une citerne; passer rapi- « dement sous une tente, auprès d’une jeune et belle amie, les heures «trop fugitives d’une journée pluvieuse, qui réjouit l’âme comme une « douce espérance...

« Celui qui soutient, par une manière d'agir généreuse, la noblesse « de son origine, abandonne son âme à l'ivresse des plaisirs et jouit de « la vie. Si la mort nous tue demain, tu sauras alors lequel de nous deux « éprouvera du regret de ne pasavoirétanchéaujourd’hui sasoif ardentc, « Je ne vois pas de différence entre la sépulture de l’avare, follement « économe de ses richesses, et celle du libertin qui les prodigua en «s'amusant. Une motte de terre couvre l’un et l’autre, et de larges « pierres forment leur tombeau.

« La vie est à mes yeux un trésor dont c'iaque nuit nous dérobe une « partie, un trésor que les jours diminuent sans cesse, et qui bientôt « sera réduit à rien. Les délais que la mort accorde à l’homme jusqu’à « ce qu’elle le frappe du coup fatal, sont comme la longe qui tient le « chameau à la pâture; si la mort laisse une ombre de liberté aux « hommes en leur lâchant la corde qui les lie, elle n’en laisse pas pour « cela échapper les bouts de sa main. »

Tarapha était convenu avec son frère Mabed de faire paître leurs chameaux un jour; mais, ne songeant qu’à la poésie, il les laissait à l'abandon, et répondait à Mabed, quandil lui en adressait des reproches, que, si on les lui dérobait, il les recouvrerait à l’aide de ses vers. On les lui prit en effet; or il avait dit dans sa Moallaka, en par-

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lant d’Amrou-ben-Morfed : « S'il avait plu à mon Seigneur, je serais «semblable à Kaïs, fils de Kaled ; j'aurais joui d'une riche fortune, «et les plus nobles fils des plus nobles pères seraient venus me vi- « siter. »

Amrou-ben-Morfed, qui était cousin germain de Tarapha, en ayant été instruit, lui fit dire: « Dieu seul peut te donner autant de fils que « j'en ai; mais, quant aux richesses, je veux te rendre égal à moi. » Ayant donc appelé ses sept fils, il leur ordonna de donner chacun sept chevaux à Tarapha; il fit la même injonction à trois de ses petit-fils, qui, fiers de cet honneur, s'en allaient disant : « Notre aïeul nous a « mis aujourd’hui au nombre de ses fils, »

Quant à Amrou-ben-Keltoum et à Aret-ben-Illiza, leurs deux Moallaka peuvent être considérées comme deux harangues récitées devant l'arbitre chargé de terminer les différends qui, depuis quarante ans, divisaient les tribus descendant de Bekr et de Tagleb, fils de Vaïelben- Kaset. De la tribu de Tagleb était né Rebia-ben-Aret, qui s'était acquis un nom dans les guerres soutenues par les descendants de Maad contre les tribus confédérées de l'Yémen. Rebia avait été élu, d'une voix unanime, chef des troupes de Maad, et il fut vainqueur des Arabes de Yémen. Koléib, son fils, put aussi commander les forces des deseendants de Maab, et il défit de nouveau les Arabes de l'Yémen. Après cette victoire, les différents cheiks se soumirent à lui et l’élurent pour roi. Alors Koléib se livra à une tyrannie odieuse, s’arrogeant les pâturages les plus fertiles et les mieux arrosés, dont il excluait tout autre troupeau que les siens; il défendait de chasser sur les territoires qu’il se réservait, d'abreuver les chameaux à ses puits, ou de prendre du fau à ses foyers.

Koléib avait épousé Olaïlah, fille de Morrah, de la race de Schéiban, qui habitait le même territoire, et descendait aussi de Bekr. Djassa, frère d'Olaïlah, avait pris sous sa protection une femme du nom de Bassou, qui avait une chamelle chérie appelée Sérab ; cette c': melle était liée par une bride à l'entrée de la tente de Bassou. Les chameaux de Koléib ayant passé, elle rompit sa longe et se mêla au troupeau. Koléib se trouvait alors près de la citerne, avec son are et son carquois. A la vue d’un animal étranger parmi les siens, il perça la chamelle, qui s'enfuit en gémissant. Alors Bassou jeta le voile

qui couvrait sa tête, et se mit à crier : « Au secours, voisins, au secours! »

Djassa en conçut une grande colère, et, montant sur un de ses chevaux sans le seller, et suivi par Amrou-ben-Aret, armé aussi de sa lance, il entra avec lui dans le camp réservé de Koléib. D'un coup Djassa lui brisa l’épine dorsale ; Amrou le blessa entre les deux cuisses d’un autre coup. Koléib, renversé, dit à Djassa : « Fais-moi grâce, donne-moi une « goutte d’eau, » Mais Djassa lui répondit : « Tu as dépassé en tyrannie « Schabib et Alakass. »

Quand Koléib fut tué, les fils de Schéiban se retirèrent auprès d’une eau appelée Nahi. Moalel, frère du mort, ainsi nommé pour avoir le

premier introduit une poésie plus légère, se disposa à tirer vengcance des fils de Bekr, et, renonçant aux femmes, à l'amour, aux jeux de dés, aux plaisirs de la table, il réunit autour de lui les guerriers de sa tribu, et envoya quelques-uns de ses fils à ceux de Schéiban, pour leur proposer les moyens de réparer le mal qui s'était fait. Les envoyés, ayant trouvé Morrah entouré de ceux de satribu , lui dirent: « Vous avez commis une grave injustice en «tuant Koléib pour venger une vieille chamelle ; vous avez rompu «les liens du sang et manqué à tous les égards. Nous ne voulons pas « cependant user de surprise ni vous attaquer, avant de vous avoir «offert un moyen de coneiliation. Choisissez entre quatre satisfactions « qui vous rendront votre tranquillité, et dont nous nous tiendrons « contents. :

— « Et quelles sont vos propositions? demanda Morrah.

— « Rendez la vie à Koléib, reprirent les envoyés, ou livrez-nous « Djassa, son meurtrier, afin que son sang expie le meurtre de Koléib ; «ou, si vous l’aimez mieux, donnez-nous à sa place Amam (frère de « Djassa), ou livrez-vous vous-même entre nos mains, pour que votre « sang tienne lieu de celui du coupable, »

Morrah répondit : — « Rendre la vie à Koléib est impossible; Djassa «a porté dans sa fureur un coup mortel: son coursier a disparu de « nos yeux, et j'ignore où il s’est caché. Amam est entouré de dix fils « et d'autant de frères et de neveux, les cavaliers les plus vaillants de «leur tribu; ils ne voudraient jamais que je vous le livrasse pour «expier par son sang la faute d’un autre, Quant à moi, je n’ignore « pas que les premiers ravages de la guerre tomberont sur moi, et « que j'en serai la première victime; mais je ne veux pas prévenir « l'heure de ma mort. Je vous donne, en conséquence, le choix de « ces deux partis. Vous voyez ces fils qui me restent, et qui tous sont « suspendus au cou de leur père ; emmenez ce jeune Tisa, si cela vous « convient, et égorgez-le comme un agneau; ou bien acceptez mille « chameaux aux yeux noirs, en expiation du crime des fils de Bekr. »

Les envoyés montrèrent un grand courroux, disant : « Tu nous insul- «tes en nous offrant parmi tes fils le plus jeune; tu nous donnes tout, « mais non le sang de Koléib ! »

La guerre fut donc résolue. Cependant, Olaïlah, veuve de Koléib, vint rejoindre son père et sa famill:; mais la plupart des familles descendues de Bekr trouvèrent si blâmable l’assassinat de Koléib, tué pour. venger une chamelle, qu’elles refusèrent de joindre leurs armes à celles des fils de Schéiban. Aret-ben-Abad, un des plus illustres guerriers de cette tribu, ne voulut pas non plus prendre part à la querelle; dès lors, abandonnés par le plus grand nombre de leurs proches, les fils de Srhéiban furent défaits dans plusieurs rencontres sanglantes. Dans unes d’elles péri Amani, frère de Djassa, et Molael, qui commandait les Arabes de Tagleb, s’écria, en passant auprès de lui: « Depuis la mort « de Koléib, i! n’est pas tombé de brave que j'aie regretté autant que «toi! »

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Molael, fier des victoires qu’il chantait lui-mème, et poussé par un désir insatiable de vengeance, attaquait sans distinction toutes les familles du sang de Bekr, quoique la plupart n’eussent pas voulu prendre part à la guerre souteuue par les fils de Schéiban. Le fils d’Aret-ben-Abad lui-même fut tué ausst; alors le père s'écria : « Heu- «reuse mort, puisqu'elle mettra un terme aux hostilités, et sera «un gage de réconciliation sincère entre les tribus descendues de « Vaïel ! » /

Il s’imaginait que Moalel considérait ce sang comme équivalent à celui de Koléib, et que son courroux en serait satisfait; mais, quand il eut entendu dire que ce sang ne valait pas un cordon des chaussures de Koléib, il fut saisi de fureur, et se mit à la vèête des hommes armés de Bekr, pour assaillir ceux de Tagleb. Dès lors la chance tourna,

‘et Mualel fut mis en fuite avec les siens. Aret montait urfe cavale ap-

pelée Noama, et, dans un poëme où il chante ses victoires, on lit ces vers :

« Pendant que mes mains tiennent la bride de Noama, la guerre des « fils de Vaïel a consumé mes forces, et j'ai vu mon corpss’affaiblir par « les années. |

« Tandis que mes mains tiennent la bride de Noama, mes cheveux « ont blanchi, et ceux de ma maison ne me reconnaissent plus.

« Je ne fus pas, Dieu le sait, au nombre des coupables dont le méfait «a suscité cette guerre funeste; cependant l'incendie qu’ils ont sé « lumé me consume à cette heure. »

Cinquante vers ramènent ce refrain : Pendant que mes mains tiennent la bride de Noama.

En se mettant à la tête des troupes de Bekr, Aret-ben-Abad dit à ses gens : « Prenez les femmes avec vous, et qu’elles se tiennent derrière. « Quand elles trouveront quelque ennemi blessé, qu'elles l’achèvent; si « c’est au contraire un des nôtres, qu’elles l’assistent, le pansent, et lui « donnent des aliments.

— « Mais comment les distinguer ? » lui demandèrent-elles.

Aret ordonna à ses guerriers de se raser les cheveux, ce qui fit appeler cette journée la journée des cheveux ras. Djabur-ben-Dobaïa ne voulut pas se laisser couper les cheveux, et promitdetuer de sa main le premier cavalier qui s’avancerait à la tête des ennemis. Il tua en effet Amrou et Amer , l’un avec le fer de sa lance, l’autre avec l’extrémité opposée : puis, ayant été lui-même abattu, il fut trouvé par les femmes de Bekr, qui se jeterent sur lui en voyant sa chevelure entière. Le mème jour, Aret fit prisonnier Molaël sans le connaître, et lui dit : « Montre-moi Molaël, et je te laisserai en liberté.

— «Me promets-tu vraiment de me laisser aller, si je te le montre? » lui demanda le prisonnier.

Et Aret ayant promis, Molaël lui dit : « Eh bien ! c’est moi-même! » Aret se contenta de lui couper les cheveux du front et le laissa partir, en s'écriant « Malheureux que je fus, Mualel était entre mes mains, et « je ne l’ai pas reconnu quand je l’avaisen mon pouvoir ! »

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Aret avait fait vœu de ne pas consentir à traiter avec les filsde Tagleb, et de ne pas déposer les armes, à moëns que la terre ne le lutordonndt. Quand les fils de Tagleb, mis en déroute dans un grand nombre de rencontres, virent qu'ils ne pouvaient résister, ils eurent recours à un stratagème pour éluder son serment. Is firent cacher dans un trou un des leurs, qui s’écria, au moment où Aret passait : « Abou-Mondar, tu nous «as exterminés. Conserve quelques restes de notre famille, et que ta « vengeance fasse place à la pitié. Parmi beaucoup de maux, il yen a « de moindres! »

Cet expédient obtint l'effet désiré, et la paix fut conclue. Alors Moalel s'enfuit, et fixa sa résidence sur le territoire de Modaadi, où il ne voulut pas donner sa sœur à l'un des Arabes au milieu desquels il vivait. 11 acheta ensuite deux esclaves pour l'accompagner dans ses expéditions; mais ceux-ci, ennuyés de ce genre de vie, résolurent de le tuer. Assailli par eux dans un lieu désert, et ne voyant pas de moyen de leur échapper, il les chargea de porter à sa famille ces vers: « Vous à quiil « sera rapporté de ma part que Moalel... que Dieu vous soit propice et « vous comble de faveurs ! »

Les esclaves, dont le crime fut ainsi découvert, subirent la mort.

Peu de temps après la guerre de Bassou, il s’en éleva une autre entre les tribus de Tagleb et de Bekr, pour cause d’un refus d’eau, et Amrou, roi d’Hira, fut pris pour arbitre. Ce fut alors que Amrouben-Keltoum et Aret-ben-Illiza récitèrent devant lui leurs Moallakas, Il est rapporté qu’Aret, étant lépreux, avait chargé d’autres Arabes de réciter son poëme en présence du roi, mais que, voyant combien ils s’en acquittaient mal, il s'écria : « Bien qu’il me soit pénible d’avoir à « parler devant un cheik qui ne m’adressera la parole que derrière sept «rideaux, et fera purifier et laver les traces de mes pas quand je me « serai retiré, je me résignerai à tout pour que votre cause aille bien. »

Aret débita donc le commencement de sa Moallaka, séparé du lieu où se tenait le roi par sept draperies. A peine la reine l'eut-elle entendu qu’elle s’écria : « Jamais homme aussi éloquent ne porta la parole der- « rière sept portières. » Le roi, ému, en fit lever une. La reine répéta sept fois la même exclamation, et chaque fois un voile fut enlevé ; si bien qu’Aret se trouva en présence du roi sur le même tapis, mangea dans la mème assiette, et, lorsqu'il se retira, le roi ne fit pas purifier ses traces avec de l'eau.

Le roi d'Hira n’avait accepté l'arbitrage entre les deux tribus qu’à la condition que celle de Bekr lui donnerait, comme otages, soixantedix des plus nobles parmi les siens ; que, si elle gagnait sa cause, les otages lui seraient rendus; qu’au cas contraire, il les remettrait aux mains des fils de Tagleb. Quand Aret eut fini de parler, le roi fit tailler les cheveux du front aux soixante-dix otages de Bekr, et remit ces chevelures à Aret, qui les conserva toujours, Le roi en leur faisant tailler les cheveux, exprimait qu'il les regardait comme adjugés aux fils de Tagleb, mais rendus spontanément à la liberté, et, en donnant ces cheveux à Aret, qu'il en agissait ainsi à sa considération.

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Chacun des deux poëtes, dans sa Moallaka, a pour objet d’exalter sa tribu, et de reprocher à la tribu adverse ses violences et ses injustices, Amrou, qui parlait pour celle de Tagleb, rappelle la valeur et la générosité de ses ancêtres, l’indépendance qu’elle conserva toujours, tandis que ses rivaux subirent une domination étrangère,

« O fils de Djoud (Amrou, roi d’Hira) ! ne te hâte pas de juger contre « nous ; diffère quelque peu, et nous te prouverons que nos étendards, « d’une blancheur éclatante quand nous partions pour le combat, ne « rentraient dans notre camp que baignés de sang. Nous te rappellerons « des jours illustres, les jours de notre gloire, quand nous résistâmes « à la puissance d’un roi et refusâmes de plier sous le joug. Nous invo- « querons le souvenir de ces princes dont le front était ceint du dia- « dèuie, dont la vaillance et l’intrépidité étaient le refuge des faibles, « l'espoir des opprimés, Nous les avons étendus dans la poussière, et « nos chevaux sont restés tranquilles auprès de leurs cadavres, la bride « sur le cou et le pied dans les entraves.... Quand nous portons dans « habitation d’une tribu la meule de la guerre, à peine s’est-elle « mise en jeu que nos ennemis sont broyés et réduits en poussière, « Les contrées orientales des montagnes de Nedjid sont le blutoir « par lequels ils doivent passer, et la trémie est remplie des fils de « Codla. »

Il dit ailleurs : « 11 n’est pas de nation qui puisse se souvenir de nous « avoir vu donner signe de faiblesse, ou céder aux efforts de nos rivaux: « que personne n’ose s'élever follement contre nous, car nous punirions « sa fureur avec une fureur plus grande. Sous quel prétexte, à Amrou, « prétendrais-tu que nous dussions reconnaître l'autorité de ceux qu'il « te plairait de nous donner pour maitres? Pourquoi, Amrou, prêterais- « tu l’oreille aux calomnies de nos ennemis? Pourquoi nous traiterais-tu « avec mépris? Tu nous menaces et prétends nous épouvanter, Va plus « doucement; dis-moi ; Quand est-ce que nous fümes esclaves de ta « mère ?

« Avant toi, Amrou, nos lances refusèrent de s’incliner devant « les ennemis qui nous attaquèrent ; elles se tournent coutre quicon- «que veut les redresser, Inflexibles, intraitables, elles repoussent « tout eflort. S’arrachant durement aux mains ennemies, elles font « résonner l'air de sifflements aigus, et blessent ceux qui voulaient «les violenter, en leur imprimant sur le front et la nuque un sillon « sanglant. Aurais-tu oui dire que, dans les siècles passés, Djoscham « eût jamais éprouvé une défaite ! Nous avons hérité de la gloire d’Al- « kama, fils de Séif, qui a soumis à notre empire les forteresses de la « gloire.

« Et moi j'ai hérité de Moalel et de Zoëir, plus illustre que Moalel ; « trésor précieux et sans pareil, Nous sommes les héritiers d’Atab, de « Keltoum et d'Amrou; nous avons recueilli d’eux le patrimoine d'une « noblesse illustre. Nous avons une sûre protection dans le nom de « Doulborra, dont tu as entendu raconter les exploits, et, à l’abri de sa « gloire, nous défendons celui qui recourt à notre protection, Avant

476 NOTES ADDITINNNELLES.

« lui, c’est de nous que sortit Koléib. Quelle est la gloire dont nous ne « puissions revendiquer la possession?

« Toutes les tribus descendues.de Maad savent que, quand leurs pa- « villons sont dressés dans les vallées, nous répandons autant de bien- « faits que nous pouvons, en exterminant celui qui provoque notre « vengeance. Nous interdisons aux autres tribus les lieux dont nous « nous réservons la jouissance, et fixons notre demeure où il nous « plaît. Nous témoignons notre colère en refusant les présents qui nous « sont offerts; nous agréons les dons de ceux que nous honorons de « notre bienveillance. Celui qui nous obéit trouve en nous une protec- «tion solide, mais les rebelles éprouvent notre vengeance. Les eaux « pures des citernes nous servent de boisson, et quand nous les avons «troublées, les autres hommes s’y désaltèrent. Nous remplissons la «terre; elle est même petite pour nous. Nos vaisseaux co” vrent la face « des mers (1). Le monde est à nous; tout ce qui l’habite est à nous, et « aucune force n’égale celle de nos attaques. A peine chez nous les en- « fants ont-ils oublié de s'attacher à la mamelle, que les héros les plus « puissants se prosternent respectueusement à leur aspect! »

Aret met moins de feu à vanter la gloire et les vertus de Mondar, fils de Ma-Asséma, roi d’Hira, un des ancètres de l’arbitre auquel il parle. Il rappelle que les descendants de Bekr ont vengé la mort de Mondar sur les troupes du roï de Gassan, qui avaient causé sa perte. Il fait mention d’une guerre entre les Arabes de l’Yémen et toutes les tribus descendues d’Adnan, dans laquelle ses aïeux se signalèrent par leur valeur. Enfin il repousse les inculpations injurieuses d’Amrou-ben -Keltoun, avec moins d’emphase et plus de dignité.

« Le malheur et les revers tombèrent sur nous, répandant l’amertume « et le chagrin sur notre vie. Nos frères, famille d’Arakem, descendants « de Tagleb, nous imputèrent des méfaits dont nous étions purs; ils « confondirent l’innocent avec le coupable, et la pureté de notre con- « duite ne nous servit à rien. Ils prétendirent que tous ceux qui habi- « taient sous nos tentes étaient unis d’intérèts, et avaient participé à « l’offense, Au coucher du soleil, ils prirent la résolution de nous at- « taquer, et à l’aube un horrible fracas retentit dans le camp. On en- « tendit les guerriers s'exciter l’un l’autre au combat, et leurs voix tu- « multueuses se mélèrent aux hennissements des coursiers et aux cris « des chameaux. Toi qui cherchas à nous rendre odieux aux yeux « d’Amrou par des discours étudiés et trompeurs, crois-tu que tes im- « postures puissent subsister longtemps? Ne pense pas que tes cen- « sures inju-tes altèrent notre gloire. Avant toi, nous avons été en « butte aux calomnies de nos ennemis. Malgré leur rage jalouse, notre « mérite et nos vertus nous furent toujours un rempart plus assuré. « Plus d’une fois nos rivaux envieux furent éblouis par l'éclat de notre « gloire; plus d’une fois elle excita dans leur cœur la colère et le dépit.»

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Les poëmes d’Antar-ben-Sceddad et de Zoëir-ben-Abi-Soma, qui chantent la Guerre de Daës et de Gabra, paraissent postérieurs à “eux dont nous venons de parler. Abs et Dobyan, chefs de deux tribus ii même nom, étaient fils de Baghid, fils de Réik. Le cheval de Kaïs, fils de Zoëir, de la tribu d’Abs, s'appelait Daës, et une cavale d’Amal, fils de Bedr, de la tribu de Dobyan, avait nom Gabra. Les deux maitres s’entendirent pour faire faire à leurs chevaux une course de cent gal/wa ou stades ; ils durent les préparer durant quarante jours au moyen d’une nourriture convenable, et le prix du vainqueur fut fixé à cent chameaux. Au jour déterminé, ils se trouvèrent au rendez-vous; mais Amal avait posté près du but, où se trouvaient des rochers, de jeunes garçons qui avaient ordre de s’élancer soudain au-devant de Daës, si le hasard voulait qu’il devançât Gabra, et de lui faire rebrousser chemin; ce qui fut fait. Alors Kaïs composa ces vers :

« Voici ce que j'ai souffert d'Amal, fils de Bedr, et de ses frères au « lieu dit Dat-Alasad :

« Ils se sont vantés de l'emporter sur m‘i, sans en avoir le droit. « Ils ont repoussé mon coursier pour m'empêcher d'atteindre le but, »

De là une guerre de quarante ans, sans que cavale ou chamelle eussent le temps d’engendrer. Odaïfa , fils de Bedr, envoie son fils Malek pour demander à Kaïs le prix de la course; mais celui-ci, non content de refuser, lui porte dans les reins un coup mortel. Le cheval de Malek retourne seul. Les parents de Kaïs se réunirent et donnèrent cent chae meaux en expiation du meurtre de Malek. Odaïfa accepta la réparation; mais il surprit ensuite Malek, fils de Djoëir, et le tua, Les Arabes de la tribu d’Abs exigèrent alors qu’on rendit l'amende, et la guerre fut déclarée,

Après des chances diverses, les fils d’ALs donnèrent pour otages, durant les pourparlers pour en venir à un accommodement, huit enfants des plus illustres familles, qu'ils consignèrent à Sémi-ben-Amrou ; celui-ci, sentant les approches de la mort, dit à Malek, son fils : « Je te « laisse une position insigne, une gloire qui ne périra jamais, si tu « prends soin de la conserver ; ce sont ces jeunes otages. 11 me semble « voir ton oncle Odaïfa venir te trouver des que mes yeux seront fer- « més, verser des larmes hypocrites, et te dire en soupirant : Notre « seigneur est donc mort ! puis te séduire au point de t'amener à les « lui livrer, pour qu'il ies fasse mourir, Si tu le faisais, tu ne pourrais « plus prétendre à aucune gloire. »

En effet, Sémi étant mort, Odaïfa fit tant qu'il obtint de Malek les huit otages. Chaque jour il en prenait un, le plaçait comme point de mire, puis lui disait : 4ppelle ton pére, et, quand le jeune homme l'avait fait, il le tuait,

A la nouvelle de ces horreurs, les fils d’Abs accoururent à Kamaria, et vainquirent ceux d'Odaïfa, en donnant aussi la mort à Malek; peu après ils tuèrent Odaïfa lur-mème, Rébi-ben-Ziad et Hankas-ben-Bedr. La mort de ce dernier fut dépioree, dans ies vers suivants, par Kaïs-ben Zoëir :

« Nous savons que l’homme le plus noble gît sans vie sur la margelle « de la citerne d’Abat; il n’est plus d'espérance.

« N'était l'énorme injustice dont il se rendit coupable, sa perte me « donnerait à pleurer tant que les astres brilleraient à la voûte des cieux.

« Mais Amal-ben-Bedr commit une injustice; il dressa ses tentes au « milieu de la tyrannie et de l'oppression,

« La douceur, je le crois, aurait été un opprobre pour la tribu à la- « quelle j'appartiens, car l'homme doux et patient passe pour insensé.

« J'ai donc pris les armes contre les hommes qui employèrent les « armes contre moi; mais, des deux partis ennemis, l’un se conduit « tortueusement, l'autre a de son côté la justice. »

Les vainqueurs traitèrent Odaïfa, fils de Bedr, comme il avait traité leurs otages, lui arrachant la langue et les parties viriles, puis mettant celles-ci à la place de l’autre.

Les fils d’Abs cherchèrent ensuite leur sécurité dans le pays de Galfan, mais ne purent mème l’habiter tranquillement; ils finirent par demander la paix, qu’ils obtinrent. Lorsqu'elle eut été conclue, Hosaïn, de la tribu de Dobyan , égorgea par vengeance un fils des Maksoume ben-Malek, ce qui fit de nouveau reprendre les armes; puis on les déposa encore.

Ces événements furent chantés par Zoéir et par Antar. Le style du second se rapproche, pour la fierté des sentiments et de l'expression, de celui d’Amrou-ben-Keltoum.

« O fille de Malek! si tu ignores quelles preuves j'ai données de ma « valeur, interroge-les braves qui en furent témoins; ils te diront com « ment je reste intrépide sur le dos d’un coursier impétueux, quand, « assailli de toutes parts, il est déjà couvert de blessures. Tantôt il « avance seul au combat et renverse l’ennemi; tantôt il chemine au « milieu d’une troupe de généreux archers. Ils te diront que je me pré- « cipite au fort de la mêlée et dédaigne les dépouilles de l’ennemi « vaincu. Souvent un vaillant guérrier couvert d’une armure de fer, se « piquant de générosité, ne cherchant pas son salut dans la fuite ou « dans une humble soumission, un guerrier, la terreur de tous les com- & battants, tomba sous les coups de ma main. Ma lance solide et in- « flexible l’atteignit d’une large et profonde blessure. Au milieu du si- « lence de la nuit, le bouillonnement du sang qui coulait abondam- « ment üe la plaie rassembla autour de son cadavre les loups affamés ; « l'armure dont il était couvert n’avait pu résister à ma lance. Gloire et « noblesse ne préservent pas de ses coups. »

Il dit ailleurs : « Plus d’une fois mon épée rompit les mailles d’une « ample cuirasse éouvrant la poitrine d’un brave armé pour la défense « de ses droits, signalé dans les combats, mais qui, au fort de l'hiver, « mettait généreusement son avoir au hasard des jeux, et s’abandonnait « aux caprices de la fortune; insensible aux reproches d’une censure « austère, il prodiguait ses richesses en amours, et vidait les caves des « vendeurs de vin. Quand il me vit mettre pied à terre et m'avancer

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« contre lui, il ouvrit la bouche et montra ses dents, mais non pour

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« laisser voir un sourire gracieux, Tout le jour, à l'aspect de son corps «ensanglanté, on aurait dit que sa tête et ses doigts avaient été teints «de suc d’idlam. Je le renversai enfin d’un coup de lance, et je levai « sur lui le tranchant de mon épée. C'était pourtant un géant terrible;

« on aurait dit que ses vêtements enveloppaient le tronc d’un grand ‘

« arbre, et un cuir entier formait sa chaussure. Il n’avait pas partagé le « lait de sa mère avec un frère jumeau qui lui eût enlevé une portion « de sa nourriture, pour diminuer la vigueur de son tempérament, »

La Moallaka de Zoëir (1), consacrée à célébrer la générosité des princes arabes qui réconcilièrent deux tribus unies par le sang et épuisées par une guerre meurtrière, se distingue par les nombreuses sentences et par les réflexions philosophiques dont elle est semée. Il dépeint les maux de la guerre, et maudit la perfidie d’Osaïn , fils de Demden, qui, en pleine paix, avait tué un Arabe de la tribu d’Abs, en protestant que sa tribu n’a pris aucune part à ce parjure :

« Salut à l’illustre tribu dont l’honneur fut injustement obscurci par «le crime de celui qui refusa tout accord, par le crime d’Osaïn, fils de « Demden. Il cacha dans les replis de son cœur une pensée secrète, « qu’il ne mit pas en lumière, et dont il ne hâta point l’exécution. 11 se « dit : J’accomplirai mon dessein; les bras de mille cavaliers ,ar- « és pour ma défense me couvriront contre la vengeance de l'en- « nemi, Sans redouter les tentes nombreuses, il s’approcha auducieu- « sement du lieu où la mort s’était arrètée, où elle avait déposée ses « bagages, où reposait un lion couvert de ses armés, accoutumé au «combat, voilé d’une riche draperie, dont les ongles terribles n’a « vaient pas été rognés, plein d’une vaillance audacieuse, prompt à se « venger et à repousser les attaques, toujours prêt à se faire agresseur, »

Le poëme se termine par plusieurs sentences n’ayant que peu de liaison entre elles, ce qui fait qu’elles varient dans les différents manuscrits.

« Celui qui, par ses exploits, met sa réputation à l’abri des censu- « res, accroît sa renommée, et celui qui ne les craint pas en deviendra « l’objet

« Il verra sa gloire couverte en ignominie, et celui-là se repentira de « ses bienfaits qui les aura répandus sur des gens indignes.

« Celui qui n’a pas les armes à la main pour défendre sa citerne en « verra les bords renversés , et celui qui s’abstient de toute violence « sera victime de l'injustice.

« La langue de l’homme est la moitié de son être, l’autre moitié est « le cœur; sans eux il n’a que l'aspect de l’homme; il est composé « seulement de chair et de sang.

« Le délire de la vieillesse n’est pas suivi d’un âge plus raisonnas « ble, comme l'enfance, dont la folie fait place à l'adolescence, »

ves des

n pour

(1) Zonamr Carmen, templi Meccani foribus appensum, nunc primum ex

codice Leidensi arabice éaium, (atine conversum eê nolis illustr'atum, etc, F. Rosenmüller ; Leipzig, 1702,

Enfin viennent les Moallakas d’Amria’l Kaïs et de Lébid. Lébid, qui composait au temps d’Amrou-ben-Djoud, était surnommé le Sage, ct l'on venait le trouver pour s'instruire dans son entretien. Sa Moallak1 était suspendue au milieu des rideaux de la Kaaba; au temps du paganisme, les Arabes la chantaient après avoir tourné sept fois autour du sanctuaire, exercice de dévotion qui continua jusqu’à l’établissement de l'Islam. Lébid se convertit à ce nouveau culte, après avoir lu la seconde Soura du Coran.

« J'existais, dit-il, longtemps avant la course de Daës; si la vie peut « paraître longue à l'âme, dont les désirs sont insatiables et toujours « renaissants, l’existence m’est à charge, et je m'ennuie d'entendre tou- « jours les hommes se demander comment va Lébid. »

Le poëme de Lébid dépeint admirablement l’Arabe dans le désert, « qui, sans demeure fixe, erre parmi des solitudes incultes, selon le « besoin de ses troupeaux. Le poëte compare ensuite la rapidité de son « chameau à celle de l’onagre ou d’une gazelle :

« La femelle de l’onagre, qui porte déjà dans ses flancs le fruit de

« ses amours, garde le silence; elle s’est retirée à Fécart avec le mâle « vainqueur de ses rivaux. Epuisé par les combats qu’il a livrés contre « eux, couvert du sang de ses blessures, il est monté avec elle au som- « met des collines; il l’a vue avec étonnement se soustraire à ses ca- « resses, auxquelles elle s’abandonnait naguère avec ardeur. Du haut « des collines de Taibout, il a jeté ses regards sur toute la plaine; il « craint que quelque chasseur ne se soit mis aux aguets derrière les « pierres qui dirigent le voyageur le long du sentier. Ils ont habité « six mois entiers dans ces lieux solitaires. Là, aucun ruisseau n’étan- «cha leur soif; ils n’eurent pour se désaltérer que la fraîcheur des « herbes dont is se nourrissaient. Apres une si longue privation, ils « prennent l’audacieux parti d'abandonner l’aride séjour. Un heureux « succès ne peut faillir à une résolution ferme et généreuse. Ils cou- « rurent au milieu des arbustes épineux, dont les dards déchirent leurs « jambes, et malgré les vents d’été qui commencent à faire sentir leur « souffle embrasé. Sur leurs traces se soulève un nuage de poussière, « dont l'ombre immense s'étend et vole. Elle vole , semblable à la fu- « mée qui monte d’une pile de bois allumée, quand la flamme, agitée « par le souffle des aquilons, consume les branchages encore verts, ou « comme la sombre colonne qui s’élance d'un bûcher dont la flamme « jaillit dans l’air. Amant jaloux, l’onagre, dans sa course rapide, se «net devant sa femelle, et, craignant qu'elle ne s’arrète, se tient in- « quiet derrière elle. Arrivés sur le bord d’un ruisseau, ils s’élancent « et fendent les eaux d'une source abondante, cachée sous l’ombre de « roseaux épais et entrelacés.

« Comparerai-je à l’agilité de cette Anesse sauvage la course préci- « pitée de mon chameau, ou plutôt à l’impétuosité d’une gazelle qui « « perdu son petit, devoré loin d’elle par une bête féroce, au moment « où elle l’avait confié au soin du mâle qui marche à la tète du trou- « peau ? Privée de l'objet de sa tendresse, la gazelle a franchi sans

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« repos les collines sablonneuses, redemandant avec des hurlements « épouvantables le petit qu’elle a perdu. Son petit au poiltout blanc,

« renversé dans la poussière, a servi de pâture aux loups affamés, qui -

« l'ont dechiré en morceaux, sans qu'une alerte subite interrompit leur « funeste repas. Les cruels ravisseurs saisirent l'instant où sa mère « était absente, pour l’immoler à leur fureur : c’est ainsi qu’on ne peut « fuir le destin.

« Exposee à la violence d’une tempête furieuse qui inonde les ter- « rains les plus arides, elle a passé toute la nuit sans autre abri que le a tronc d'un arbre isole et tordu , au pied d’une colline dont le sable « mobile fuyait sous ses pas. Tandis qu’elle s’agitait dans l'obscurité, « la blancheur de son poil reluisait au milieu des ténebres, comme une « grosse perle qui tremble sur la soie à laquelle elle est enfilée. A « peine aperçut-elle les premiers rayons de l'aurore, qu'elle reprit sa « course; ses pieds glissaient sur la terre inondée par l'orage. Dans l'i- « vresse de sa douleur, elle erra six jours, elle erra six nuits entières « dans les marais de Soaïd. Enfin elie perdit tout espoir ; ses mame les, « gonflées de lait, devinrent flasques et arides; hélas! helas! elles ne «se desséchèrent pas en allaitant le fruit de ses amours. Un effroi « subit vient la saisir : ele a entendu la voix des chasseurs; elle ne « peut les découvrir, mais leur voisinage la remplit de terreur. Elie « craint que le péril menaçant ne soit prèt à tomber sur elle et à l’en- « velopper de toutes parts. Elle fuit; les chasseurs désespèrent de lat- «teindre de leurs traits, et ils lancent contre elle leurs chiens aux « oreilles pendantes, aux flancs décharnés, dociles à la voix du maître. « Ils courent sur ses traces, déjà ils l'ont rejointe. Serrée de près, elle « leur oppose ses cornes pointues comme une lance longue, intlexible, « armée d’un fer aigu. Elle sait que, si elle ne repousse pas vigoureu- « sement leurs assauts, elle ne peut échapper à une mort imminente. « Cosab, teint de son propre sang, tombe sous les coups dont elle l’a « frappe, et, au mème instant, elle se tourne contre Gokam, et le « laisse étendu dans la poussière. »

A la fiu du poëme, Lebid chante les plaisirs qu’il goûte , et termine en céiébrant ses vertus, sa générosité, la noblesse de sa famille :

« Combien de fois le voyageur a trouvé sous ma tente un asile contre « la rigueur du matin, quand l’aquilon tenait entre ses mains les rènes « des veuts et dirigeait leur souffle! Je veille à la défense de ma tribu ; «un agile coursier porte mes armes; sa bride, méme lorsque je suis « descendu à terre, entoure mes reins et me sert de ceinture. Je munte « sur une colline pour découvrir les mouvements de l'ennemi ; un court « intervalle me sépare de leurs bandes, et la poussiere qui s'éleve au- « tour de moi atteint leurs etendards, Je reste à ce poste périlleux jus- « qu à ce que le suleil rejoigne et prenne par la main la sombre nuit, « jusqu'à ce qu’elle env: loppe de son voile tenebreux Les lieux par où « les ennemis pourraient nous atiaquer avec avautage, Alors je ramène «mon cheval dans la plaine. I chemine la tête haute, semulable au « paimier dont ies rameaux, s'élançaut d'un tronc élevé, ravissent ses MUST, UNIV, — 7, VIII, gi

« fruits à l’avidité de ceux qui voudraient les cueillir. Je le fais mar- « cher avec une rapidité qui égale et dépasse même celle de l’autru- « che. Quand la chaleur est grande, et qu’il vole avec une extrême « légèreté, la selle s’agite sur ses reins, un torrent d’eau coule sur son « poitrail, et les courroies sont baignées de la sueur écumante dont il « est couvert. 1l dresse la tête, et semble vouloir se soustraire à la bride «qui modère son ardeur; il poursuit sa course avec la rapidité d’une « colombe qui, dévorée de soif, précipite son vol du milieu de ses com- « pagnes vers le ruisseau où elle va s’abreuver.

« Quand l'étranger vient chercher asile chez moi, il se croit trans- « porté au milieu de la fertile vallée de Tebala (1). La mère réduite à «la mendicité par des revers fixe sa demeure auprès des cordes qui « soutiennent mon pavillon. Couverte de haillons, elle ressemble au « cheval voué à la mémoire d’un mort et attaché auprès de son tom- « beau (2). Quand l'ouragan d’hiver rugit dans la plaine , les orphelins «entourent ma table couverte de viandes abondantes, et se plongent à « l’envi dans les canaux de ma bienfaisance. Quand un même lieu « réunit les familles assemblées, on voit souvent surgir parmi elles « quelque illustre rejeton de notre sang, dont le courage et la force « triomphent de tout obstacle, dont la justice rend à chacun ce qui lui « est dû avec une exacte intégrité; il peut renoncer à ses propres droits, « mais ne peut souffrir que d’autres éprouvent le moindre tort. Parmi { nous, on trouve toujours des hommes généreux qui se plaisent à ré- « pandre les bienfaits et à signaler leur libéralité, qui regardent les « actions nobles et généreuses comme le seul gain digne d’eux et de « leur ambition. Chaque peuple reconnaît un législateur et des lois; « quant à eux, l'exemple de leurs aïeux est l’unique règle de leur con- « duite. Aucune tache ne ternira la splendeur de leur gloire ; leur vertu « méprouvera jamais aucun revers, car les passions ne corrompent pas « leur jeunesse. »

Amria’l Kaïs-ben-Odjir écrivit des satires contre Mahomet. Son père, tyran de la tribu des Benou Asad, n’aimant point la poésie, le chassa ; alors il s’en alla fugitif de tribu en tribu, et finit par expirer près du tombeau de la fille d’un Grec. Les mahométans disent qu’au jour de la résurrection, il portera l’étendard des poëtes du paganisme, qu'il conduira à sa suite dans les brasiers de l'enfer.

La Moallaka d'Amria’l Kaïs ne traite d'aucun fait historique, ce en quoi elle differe des précédentes; c’est une série de tableaux dans lesquels le poëte peint successivement les plaisirs qu’il a goûtés dans la société des belles, Les charmes de celles qu’il a aimées, son intrépidité au milieu des dangers ou dans les ténébres d'une nuit obscure, Les coursiers, les orages , les riants jardins , lui fournissent des sujets de descriptions. Nous en choisirons une, comme échantillon de son style :

« Avant que les viseaux ne soient encore sortis de leur nid, je m’é-

(1) Entre l’Hedjaz et l'Yémen.

(2) Les Arabes païens étaient dans l'usage de laisser mourir de faim un chameau près de la tombe de son maitre

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« lance sur un coursier agile et de grande taille, au poi. ras et luisant, « qui devance les animaux les plus légers et les arrête dans leur fuite, « Plein de force et de vigueur, il se détourne, fuit, avance et recule en « un moment avec la rapidité du bloc qu’un torrent impétueux détache «et précipite du haut d’un rocher. Son poil bai et brillant repousse la « sueur qui coule sur son dos comme des gouttes d’eau tombant sur un « marbre poli. Ses flancs sont minces et allongés. Il brûle d’une noble « impatience, et, dans l'ardeur qui l’anime, sa voix entrecoupée imite « le frémissement de l’eau qui bouillonne dans un vase d’airain. Quand « les coursiers les plus généreux, une fois fatigués, impriment profon- « dément dans la poussière la trace de leurs pas, celui-ci précipite en- « core sa marche rapide. Le cavalier jeune et léger est bientôt renversé «par la violence de son essor, et il fait voltiger au gré de ses mouve- « ments impétueux les vêtements du vieillard que l’âge appesantit, Lui- « même ressemble à cette rondelle que l'enfant fait tournoyer enfilée à « une corde, Il a les reins d’une gazelle, les jambes d’une autruche ; « il trotte comme un loup, galope comme un renard. Ses hanches sont « larges et robustes ; si vous le regardez par derrière, sa queue touffue, «Ctraînant jusqu’à terre, remplit tout l'intervalle entre les jambes, sans «incliner plus d’un côté que de l’autre. Quand il se tient près de ma «tente, le brillant de son dos est pareil à celui du marbre sur lequel on « broie des parfums pour la jeune épouse le jour de ses noces, ou à la « pierre avec laquelle on pulvérise la coluquinte imprégnée de l'huile « qui en jaillit. Le sang des bêtes sauvages qu’il a prises à la chasse, et « dont son cou est taché, imite la couleur d’une chevelure blanchie « par l’âge et teinte du suc de l’inna. »

Aria’! Kaïs se peint lui-même dans un seul vers : « Les insensés se « dégoûtent des plaisirs de la jeunesse et de Pamour; mais mon cœur, « esclave de leurs charmes, ne cherche pas à s’en affranchir. »

Nous avons une Vie de cet Amria’l Kaïs, qui nous révèle beaucoup de détails de mœurs arabes (1). Odijir, son père, en outrageant les hommes et les femmes, s'attira le courroux des Benou Asad, auxquels il commandait. Percé mortellement , il dit à un messager, au moment d’expirer : « Va trouver Nafé, mon fils aîné, et, s’il pleure et se désole, « laisse-lc pour trouver successivement les autres, jusqu’à ce que tu « sois arrivé à Amria’l Kaïs (le plus jeune), et donne mes armes, mes « chevaux, ma vaisselle x celui qui ne se montrera pas affligé. » Il lui remit en mème temps le récit de la manière dont il avait été blessé, avec le nom de son assassin.

Le messager obéit à l'ordre qu'il a reçu; mais, à la nouvelle qu’il ap-. porte, chacun des fils d'Odjir s'abandonne aux pleurs et couvre sa tête de cendres, à l'exception toutefois d’Amria’! Kaïs. Le messager le trouva buvant du vin et jouant au nard avec un compagnon de débauche; lorsqu'il lui eut appris la mort de son père, il ne parut pas en tenir

(1) Voyez le Diwan d’ Amro'l Kaïs, précédé de La vie de ce poète, par l'auteur de Kilab et Aghani, accompagné d’une traduction et de notes, par le

baron MAC GUCKIN DE SLANE, Paris, 1837. D

compte, car, son compagnon ayant suspendu la partie, il l’invita à continuer. Quand elle fut finie, il dit à son camarade : « Je ne voulais pas « remettre indéfiniment ta partie. » Puis, s'étant fait raconter la fin tragique de son père, il s’écria : « Ta sévérité m’a perdu enfant; « adulte, élle m’impose de venger ton sang. Point de tempérance au - «jourd’hui, mais demain plus d'ivresse ; aujourd’hui le vin, demain «les autels. » Il jura, en conséquence, de s'abstenir du vin et des femmes jusqu’à ce qu’il eût immolé à sa vengeance cent des Benou- Asad, et coupé à cent d’entre eux les cheveux du front, cérémonie que l’on pratiquait à l'égard des prisonniers auxquels on rendait la liberté.

Amria’l Kaïs, chassé de la maison paternelle, comme nous l’avons dit, parce qu’il faisait des vers, occupation considérée comme indigne de son rang, s'était mis à errer de tribu en tribu avec une troupe de gens de toute espèce. Lorsqu'il trouvait une citerne, une prairie, un lieu fuvorable à la chasse, il s’arrêtait, et tuait chaque jour des chameaux pour ceux qui le suivaient. 1l allait chasser, et, à son retour, se mettait à manger avec ses camarades, à boire du vin et à leur en verser au milieu des chants des musiciens; il ne quittait cette halte que lorsque la citerne était tarie.

Changeant alors de manière de vivre, il se consacra tout entier à venger son pere, sans pouvoir jamais y réussir entièrement, et punissant par erreur une tribu innocente. Mondar, roi d’Hira, ayant obtenu des chevaux du roi de Perse, le poursuivit si vivement qu’il le furça à s’exiler. Il reçut alors l'hospitalité de Samuel, fils d’Adia, juif génereux, à qui Amria’l Kaïs demanda des lettres de recommandation pour se présenter à l’empereur grec. Il partit, lui laissant en dépôt sa fille Hind et tout ce qu’il possédait, notamment cinq cuirasses celebres dans l’nistoire héroïque des Arabes.

L'empereur grec lui donna une troupe d'hommes pour l'aider à rentrer en Arabie; mais, averti secrètement qu’il entretenait des intrigues avec sa fille, il lui envoya un vêtement empoisonné. Amria L Kaïs, bientôt couvert d'ulceres par son contact vénéneux , rendit le dernier soupir auprès du tombeau de celle qu’il aimait,

Voici une autre de ses Moallakas :

« J'arrivai au milieu des habitations des tribus voisines de Bikérat, « d’Aharama et du désert des onagres.

« De là on voit Gavul, et Hillit, ex Néphi, et Manidji, et le mont Aakil, «et le Djobb, où sont les signaux qui indiquent la route.

« Je restai un jour assis, le manteau sur la tête, comptant les pier- « res, sans cesser de pleurer,

« Aide-moi, ami, à supporter les chagrins et les souvenirs qui pas- « sent les nuits avec moi, misérable, en in’assaillant en foule,

« Chaque nuit est plus longue que l’année; elle est suivie d’une nuit « semblable et de jours non moins douloureux.

« Quand je fus monte à cheval, on aurait dit que moi et celui que « j'avais eu croupe, et le fourreau de épée et le coussin, nous fussions

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« portés sur le dos d’un onagre qui court se désaltérer aux lieux où « croissent les jones,

« Excitant les jeunes onagresses qui n’ont pas encore conçu et sont « mû es po: r le mäle, semblables à une bande de quatre chameaux « indociles à leur guide,

«Il vient à elles rudement, comme la pointe d’une lance, criant sou- « vent sur elles, ”

« Tandis qu’elles rongent l’herbe que sa vigueur rend noire, et boi- « vent l’eau glacée par le froid matinal.

« 11 les conduit vers l’eau que les hommes visitent rarement, pour «être en sûreté contre le chasseur Amr, terrible du fond des cachettes « où il a coutume de se mettre aux aguets,

« Tandis qu’elles brisent le gravier de leurs pieds noirâtres, pesants «et durs, qui ne sont ni couts ni dépouillés de poils,

« Trainant leurs queues, dunt les crins ressemblent au Danone de « étui, peints et repliés.

« D’autres fois, assis sur une robuste chamelle, solide comme les « planches d'un cercueil, je l'ai poussée sur une route variée comme « une étoffe de l’Yémen,

« Et je la laissai, de grasse qu’elle était, devenue maigre, mais bonne « coureuse, appuyée sur des jambes encore charnues.

« D’autres fois j'essayai le tranchant d’une épée légère comme le bâ- « ton qui sert aux jeux, et je vis jusqu’à quel point “elle était bonne à « tailler jambes et cous. »

Nous avons déjà parlé dans le texte du poëme national d’Antar. Ceux qui voudront en p'endre connaissance peuvent lire les.deux fragments que M. de Lamartine a insérés dans son Voyage en Orient.

Nous ajouterons quelques pièces de vers tirées de la Chrestomathie arabe de J. G. L. KoseGARTEN ; Leipzig, 1828.

« Tournez-vous, amis, pour offrir un salut à celle qui est signalée « pour la blancheur de ses dents et pour la fraicheur parfumée de son « vêtement. Si pour l'amour de moi vous sortez une heure seulement de « votre route, je vous en saurai gré jusqu’à ce que la tombe me dérobe « à tous les regards; mais, si vous rejetez ma prière, je porteraiailleurs « mon amitié, et dès lors recevez de moi un éternel adieu. Quand le «ramier fait entendre dans la forêt ses gémissements, pourquoi étouf- « ferais-je mes lamentations, puisque la fortune m'a séparé de celle « dont la personne était si élégante et délicate ? Le tourtereau habitant « des bois répétera ses gémissements pour la perte de sa compagne, et « moi je devrai supporter en paix l’absence de la mienne? Non, l’ab- « sence de Botéina n’est pas un mal que je puisse endurer en paix. On «dit: Il est donc fasciné, puisque le nom seul de son amante le fait « tomber dans des accès de folie? —11 n’y a pour moi ni folic ni fasci- « nation, je le jure, oui je le jure ; mais je ne t'oublit rai pas tant que « lorient étinceliera «des feux du soleil à son lever, et que la trompeuse « vapeur s’agitera dans les vastes espaces du désert; tant qu’un astre « briliera suspendu à la voûte céleste, et que les tiges des lotus se cou-

« vriront d’un nouveau feuillage. Ta pensée, Ô Botéina, s'est emparée « de mon âme comme le vin soumet à son pouvoir celui qui s’y aban- « donne sans mesure. Je me rappelle cette nuit passée auprès du saule, « quand je pressais la main d’une beauté aux yeux noirs, rivale de « l’astre de la nuit; quand, hors de moi-même par la force de l'amour « qu’elle m’inspirait, je sentis ma raison prête à s'égarer, tandis qu’un «torrent de larmes inondait ma poitrine. Oh! qui me dira si je goûte- « rai jamais encore les douceurs d’une nuit pareille à celle que nous « passâmes près du saule, jusqu’à l'instant où les clartés de l'aurore « vinrent jaillir à nos regards? Tantôt je lui prodiguais des mots « d'amour qui s’épanchaient de mon cœur ouvert; tantôt elle m’accor- « dait généreusement quelques gouttes d’eau pour me maintenir les lè- « vres fraiches. Plût à Dieu que je fusse réservé à jouir encore de tnt de « félicité ! Le Seigneur que je sers sait quelle serait ma reconnaissante. «Si Botéina me demandait le sacrifice de ma vie, je la donnerais vo- « lontiers ; je l’abandonnerais généreusement, si un tel sacrifice pou- «ait m'être accordé, »

Cette élégie est de Gémil, Il mourut en Égypte, et Botéina, en apptenant sa fin, composa ces vers :

« L'heure où je perdis le souvenir de Gémik n’a jimais été amenée par «le temps; puisse-t-il ne l’amener jamais! O Gémil, à fils de Mamar, « sila mort ’a frappé, que m'importe de souffrir les tourments de la « vie ou d'en goûter les douceurs? »

Saïd, fils d'Hamid, fit cette réponse aux reproches que lui adressait un ami :

« Épargne-moi tes reproches, car l'existence dure peu ; tantôt le «temps nous est propice, et tantôt contraire. Jamais un revers ne m’a

"« fait verser des larmes, que je n’aie eu plus tard à regretter amère- «ment le temps qui m'avait paru si malheureux. Tous les malheurs «que nous éprotivons n’ont qu’ud temps; tous les états par les- « quels nous passons sont sujets au changement, Bien des personnes «se revèêtent des couleurs uüc l'amitié; mais à peine a-t-on acquis « leur affection que déjà l’on commence à la perdre. Peut-être un « jour les coups du temps et la mort viendront nous séparer et briser « les liens qui nous unissent. Si je meurs le premier, tu verseras des « larmes sur moi, et tu exhaleras ta douleur en cris répétés ; tu rece- « vras une blessure cruelle de la perte d’un ami affectueux et sincère, « d’un ami auquel tu étais attaché par des nœuds que rien ne pouvait « rompre: »

D, — PAGE 62; LE CORAN, Le mot Kour’ann dérive de karaa, lire, et signifie lecture ou ce qui

doit être lu. Sous ce nom les musulmans désignent non-sculement le

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