‹ Histoire universelle [microforme] (volume 3)Chapitre 68 sur 79 · MR AE EME · texte numérisé non relu

MR AE EME

et la Mésopotamie, Bagdad voit chaque mois se mettre en marche quelques petites caravancs de chameaux, d’ânes, de mulets, au nombre de six cents environ, qui se répandent dans le Kurdistan, l'Arménie, la Syrie, la Caramanie, la Natolie, et qui poussent jusqu’à Ispahan et Constantinople. Cette dernière reste en voyage plus de quatre mois, Qp a vu quelquefois arriver à Brusa des caravanes dont les bêtes de somme, presque tous chameaux, s’élevaient au nombre de cinq mille. Les propriétaires de celles qui viennent de l’Arabie pat la voie de Damas et d'Alep vendent leurs chameaux, ne se réservant ordinairement que le nombre absolument nécessaire au transport du peu de marchandises qu’ils trouvent pour leur retour, à moins que leur arrivée ne coïncide avec le prochain départ des pèlerins pour la Mecque.

Les caravanes ne passent pas toujours là nuit en plein air ; hatelants de chaleur et de soif, abattus par la fatigue, parfois après avoir traversé une mer de sable que le vent agite et bouleverse, parcouru une région déserte, sans arbre, sans culture, sans lieu de relâche et de rafraichissement, les voyageurs ont la satisfaction de se trouver réunis dans un de ces grands édifices, Æan ou Æam, et aussi £ervan, que les Persans et les Turcs appellent kervan séraï, et auxquels on donne vulgairement le nom de caravansérails. Ces édifices sont, après les mosquées, les plus somptueux que l’on voie dans les pays musulmans. Construits par des personnes pieuses, et quelquefois aussi par les gouvernements, ils sont toujours ouverts: les voyageurs et les caravanes y entrent librement, sans demander permission, y séjournent tant qu’il leur plaît, et s’en vont sans rie: peyer. Cette institution est due au principe de morale religieuse qui oblige tous les musulmans à exercer l'hospitalité envers le pélerin ou le voyageur, à quelque nat; vil appartienne et quel que soit son culte. En vertu de ce pri ilya des kan dans tous les lieux habités, et parfois dans les campagnes où l’on présume que les voyageurs pourront être contraints de s'arrêter.

Dans les villes, le nombre des caravansérails est en proportion du commerce et des marchandises qui doivent y passer. Tous sont bâtis sur des routes fréquentées, à vingt ou vingt-cinq milles l’un de l'autre, et, autant que possible, dans le voisinage d'eaux limpides ou de sources. Dans cette espèce d’hôtellerie, il n’y a point de meubles; le voyageur ést obligé d’apporter son lit et ce qu’il faut pour sa cuisine. Dans tous, néanmoins, on peut avoir de la paille et de l'orge pour les chevaux, du pain, du riz, du lait, de la viande, des fruits, pour les hommes, à un prix modique et tarifé. Le voyageur ne trouve que dans certains districts de l’Arabie, c’est-à-dire chez les peuples les plus hospitaliers du monde, des établissements où il est logé et nourri sans avoir la moindre chose à payer, On rencontre, surtout dans le Téhama et dans les Etats de l’iman de Sana, c’est-à-dire dans l’Yémen, de ces établissements pieux, qui portent le nom de sémséré ou mansal. Le voyageur y est traité, lorsqu'il veut s'en contenter, selon l'usage du

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pays, et celui qui a traversé ces heureuses contrées a souvent éprouvé combien était généreuse l’hospitalité arabe. 11 faut toutefois que les Européens portent leur vin avec eux. Voici comment s'exprime le Danois Véebukr, en parlant du village de Ménégré, par lequel il passa en traversant le Téhama : « Ménégré devint remarquable pour nous, en « ce que nous y rencontrâmes le premier mansal. C’est une maison « dans laquelle les voyageurs sont reçus gratuitement; la salle ou ca « bane dans laquelle ils sont logés est meublée d’un sérir (sorte de « siége); il leur est donné du #ischer, du pain de millet chaud, du lait « de chameau, du beurre et du café, Quand le maître de cet établisse - « ment bienfaisant fut informé qu’il était arrivé quelques hôtes euro- « péens, il accourut aussitôt pour voir si ses serviteurs nous traitaient « biens; si nous fussions restés plus longtemps, il voulait faire tuer un « mouton. 11 nous fit cuire du pain de froment, qui est rare dans cetté « province, et apporter du lait de vache quand il vit que celui de cha « melle ne nous plaisait pas à cause de sa viscosité. Nos serviteurs « arabes nous détournèrent d'offrir un cadeau au maître de cette mai- « son, de crainte de le fâcher; mais un de ses gens vint à nous « sans être vu, et accepta la petite récompense que nous lui don « nâmes, » 3

On trouve aussi dans la Syrie et dans l’Irack de ces établissements hospitaliers. Il y a à Kkoug, ville de Syrie sur l'Oronte, appelée Shogle par quelques-uns, un très-beau caravansérail dans lequel les voyageurs, sans aucune distinction, sont reçus et nourris gratuitement une journée entière.

Les caravansérails ont à peu près la même forme. Ils sont construits en carré, avec une grande cour au milieu, et parfois avec deux cours, autour desquelles sont les écuries, et au-dessus, des chambres ; au qilieu est une petite mosquée ou une simple chapelle pour les prières, On y entre par une grande porte, que l’on ferme durant la nuit. Les chambres forment un carré de douze à quinze pieds, on les donne à choisir, et toujours sans distinction, au premier arrivant, Les écuries reçoivent la lumière par de petites fenêtres très-élevées; les chambres ne sont éclairées d'ordinaire que par la porte d'entrée. En hiver, la plus grande partie des voyageurs se placent dans ies écuries, qui sont très-propres , pour y être plus chaudement que dans les chambres, et aussi pour veiller sur leurs chevaux et chameaux, Les serviteurs des caravanes restent toujours auprès des bêtes et des marchandises qui leur sont confiées. Le long du mur de ces écuries règne une espèce de lit de camp de cinq ou six pieds de large, sur lequel les voyageurs s'étendent en face de leurs chevaux ; il y a dans les cours un plancher pareil, qui, dans l'été, sert au mème usage que celui de l'écurie. Dans la belle saison, ilest rare que les caravanes se rendent dans un caravansérail ; elles préfèrent camper quand elles n'ont point à craindre les voleurs,

La garde de ces vastes et majestueux édifices est confiée à des personnes responsables de tout vol de marchandises, de chevaux et de

bêtes de somme. Le gardien habite à côté de la porte, et doit entretenir quelqu'un pour balayer ; il remet à l’arrivant la clef de sa chambre, et une natte si on la lui demande. Dans ces cellules gratuites, il n’y a, comme nous l’avons dit, que les quatre murs, et le voyageur doit apporter avec lui tout ce qui peut lui rendre le séjour commode. C’est ce qui fait qué les Orientaux mettent à leur bagage de route la plus grande simplicité, et lui donnent la forme la plus portative. Celui d’un voyageur à qui rien ne manque consiste en tapis ou une natte, un matelas, une couverture, deux casseroles avec leur couvercle, s’emboitant l’une dans l’autre, six assiettes, une cafetière, une salière-poivrière en bois, deux tasses à café sans anses dans une peau, une table ronde en cuir qui s'attache à la selle du cheval, quelques petites outres ou sacs de cuir pour l’hrie, le beurre fondu, l’eau, et l’eau-de-vie s’il n’est pas musulman; enfin une pipe, un briquet, une tasse de coco, du riz, des raisins secs, des dattes, du fromage, et surtout du café en grains, avec la brûloire et le moulin.

Les négociants et les voyageurs européens ne s'arrangent pas facilement de tant de simplicite, ce qui rend leurs voyages très-dispendieux, et par suite très-rares; mais les Asiatiques, même les plus riches, ne font nulle difficulté de passer une partie de leur vie de cette manière, sur les routes de Constantinople à Damas, d'Ispahan à Pékin, du Caire

à Maroc, et de cette ville à Tombouctou et aux régions intérieures du { Soudan. Les voyages constituent leur éducation et leur science. Dire à qu'un individu est négociant, c'est indiquer un voyageur. Ils ont . ausäi l'avantage d’acheter les marchandises au lieu de produire, de se k les procurer à meilleur marché, de veiller à leur sûreté durant le ’

voyage, et d'obtenir mème des rabais sur les droits de péage muitipliés ; enfin ils apprennent à connaître les poids et les mesures, dont la grande diversité complique tant les affaires commerciales. Chaque ville a ses poids propres, portant souvent le même nom, mais d’une valeur differente.

Grâce au système des caravanes , les voyages dans l'Orient sont peu dispendieux. Les frais de transport sont extrèmement faibles; la nourriture des bètes de somme ne coûte presque rien, puisqu'elles paissent sans rétribution dans les champs incultes auprès desquels s’arrète la caravane, et ne mangent dans les caravansérails que de la paille et de l'orge, qui partout est à très-bon marché ; le logement est toujours gratuit. |

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