‹ Histoire universelle [microforme] (volume 3)Chapitre 75 sur 79 · D D OA · texte numérisé non relu

D D OA

étaient embaumés avec de la myrrhe par leurs amis ; à défaut d'aromates, quelques-uns employaient le sel, et enterraient les cadavres en pleurant, ou les conduisaient en France.

Les cimetières d’Arles et de Bordeaux donnèrent la sépulture aux preux, et Charles fit de grandes largesses pour que l’on continuât à dire des messes pour leurs âmes.Turpin accompagna Charles jusqu’à Vienne, où il demeura presque mourant des coups qu’il avait reçus ; tandis que le roi, de retour à Paris, réunit en concile, dans Saint-Denis, les évèques et les prélats, remercia Dieu de ce qu’il lui avait donné la force de subjuguer les infidèles, conféra à cette église la juridiction sur toute la France, ajoutant à cela de grands priviléges, de grands dons, avec l'obligation pour tout propriétaire de payer quatre deniers par an pour la construction de l’église, et déclarant libres les serfs qui les payeraient volontairement.

Il pria ensuite sur le corps du saint, pour le salut de ceux qui concourraient de bon cœur à l'œuvre pieuse, et de ceux qui avaient péri en Espagne pour conquérir la couronne du martyr. Durant la nuit, saint Denis apparut au roi en songe, lui annonçant qu'il avait obtenu pardon pour quiconque irait, à son exemple, combattre les Sarrasins, et guérison de leurs blessures ur ceux qui contribucraient de leurs deniers à l'érection de l’église. Quand cela fut su, on courut en foule à l’offerte, et ceux qui s’éxécutaient spontanément étaient appelés Francs de Saint- Denis, parce que, selon le roi, ils étaient affranchis de toute servitude. De là vint que la terre de l'Église changea son nom de Gaule en celui de France, c’est-à-dire libre du servage d’autres nations,

Alors Charlemagne, s’étant rendu à Aix-la-Chapelle, fit disposer dans un palais des bains tièdes; il décora d’or et d'argent la basilique de Notre-Dame, élevée en cet endroit, et lui fit don de vases et d’ornements; il y fit représenter l’Ancien et le Nouveau Testament, et fit peindre aussi le palais voisin.

Un jour que Turpin récitait dans Vienne le psaume Deus in adjutorium, il fut ravi en extase ; il vit des soldats innombrables et horribles passer devant lui, se dirigeant vers la Lorraine. Quand tous furent passés, Turpin demanda à l’un d’eux, noir comme un Éthiopien, qui fermaitla marche, où ils se dirigeaient ;ilapprit de lui qu’ils se rendaient à Aix-la.Chapelle pour assister à la mort de Charlemagne, et pour emporter son Âme dans les abimes. Turpin le conjura par le nom du Christ de venir à lui lorsqu'il retournerait. Et, avant que lé psaume fût teriminé, voilà que les démons repassent par milliers dans le même ordre que précédemment. Le dernier lui raconta alors que Michel avait mis dans la balance toutes les pierres et tout le bois des église bâties par Charles, que les bonnes œuvres l’avaient emporté ainsi sur les mauvaises, ce qui fit que son âme leur avait été enlevée.

Turpin apprit que Ch aries était mort ce jour-là même, et que, par l'intercession du bienheureux saint Jacques, en l'honneur duquel il avait élevé tant d'églises, il avait été admis au ciel, Dans les six jours qui précédèrent son trépas, le soleil et la lune s’obscurcirent ; le nom

NOTES ADDITIONNELLES. 519 fl ar o= du roi Charles, inscrit dans Sainte-Marie d’Aix-la-Chapelle, s’effaça de s en lui-même; le portique qui s’élevait entre cette basilique et le palais +

s’écroula ; le pont de bois qu’il avait fait construire, en six ans, avec aux - beaucoup de travail, brûla. Comme Charles se rendait d’un lieu à un dire autre, le jour s’assombrit tout à coup, et une grande flamme lui passa ane, de droite à gauche devant les yeux : effrayé de ce prodige, il tomba de que cheval, évê- il est à croire que le pieux ñonarque a reçu la couronne de ces marprce tyrs avec lesquels il endura tant de fatigues. Son exemple prouve que Jute celui qui bâtit des églises se prépare le royaume de Dieu, qu’il est comme \vec Charles arraché aux griffes redoutables de l'esprit de l’abime, et qu'ajour vec l'intercession des saints en l’honneur desquels il éleva des basiliient ques, il est placé au nombre des élus.

Tout le monde connaît plus ou moins les différentes traditions inon- troduites dans les poëmes de chevalerie relativement à ce héros; mais ien on en trouve une entièrement neuve dans un poëme hollandais du aint treizième siècle, intitulé He/gast et Charlemagne, et publié récemment don par Hoffman de Fallersleben, dans les Æoræ belgicæ. Charles fait le ué= voleur de grand chemin. Une nuit ilest réveillé par la voix d’un ange, iers qui lui dit : « Lève-toi, noble Charles; Dieu te l’ordonne par ma bourte, « che; prends tes vêtements et tes armes, et-va voler cette nuit, ou tu nt- «es mort, — Quel songe étrange! » s’écrie l'empereur, et il se rende. dort; mais l'ange revient à la charge, et, le réveillant avec plus de de force, lui commande de se lever pour aller voler. « Moi voler! » répond Charles ; « mais il n’existe pas sur la terre ou ser « comte ou roi plus riche que moi. De Cologne à Rome tout appartient | que « à l’empereur; je règne sur les rives du Danube, sur la Galice et sur | e- « l'Espagne. Qu'ai-je donc fait, malheureux, pour que Dieu me comfit « mande de voler? » { essaye de se rendormir encore; mais l'ange ne lui laisse pas de u= %:5;* si bien que Charlemagne s'écrie, désespéré : « Soit, je ferai les « «mme Dieu l’ordonne ; je me ferai voleur. dussé-je être pendu par | nt «la gorge! »

ui S'étant levé et vêtu, il prend ses armes, toujours à sa portée auprès | nt de son lit, passe à travers ses gens qui dorment, descend à l'écurie, e | in selle un cheval et se dirige vers la forêt, désolé de cet ordre fatal. Tout | ist en chevauchant, il se rappelle qu’il avait banni pour une faute légère | ir le chevalier Helgast, et il en éprouve du regret. Enfin il se met àatten- ! re dre sur la route les voyageurs, respectant le pèlerin et le marchand, | is mais dévalisant sans pitié évèques, chanoines et abbés, ar Touten rèvant, Charles s'enfonce dans la forêt, jusqu’au moment où j- | il aperçoit un chevalier vêtu de noir, portant un écu noir, et montant un cheval également noir, Ce guerrier l’arrète, et lui dit : « Qui es-tu? r « Où vas-tu ? Comment s'appelle ton père ? » Charles reprendavec fierté : il « Jamais personne ne m'a contraint à faire une chose contre ma vo-

« lonté. Je ne te dirai pas qui je suis; mais nous combattrons l’un « contre l'autre, et le vainqueur dictera ses conditions au vaincu, » Le

défi est accepté; les deux champions courent lun sur l’autre, et le chevalier noir, vaincu, avoué qu’il est Helgast et fait le métier de voleur; puis il demande à son adversaire qui il est, et celui-ci luirépond: « Moi « aussi j'ai pour habitude de voler ; je dépouille les églises, les cloîtres, « les grands et les petits; il n’est de pauvre diable dont je ne tire quel- « que chose; mais à présent, si cela vous convient, nous irons ensem- « ble nous emparer du plus gros trésor qu’il y ait. — Lequel ?— Celui de « l’empereur. — Non, jamais, répond le voleur généreux; quoique « l’empereur m’ait pris tout ce que je possédais, qu’il ait été injuste et « cruel envers moi, je n’en suis pas moins son serviteur fidèle, et je « rougirais de lui faire tort. Allons iutôt au logis d’Heggerich, son « beau-frère, méchant homme et traître, qui ne mérite pas de vivre, et « nous lui enlèverons sans scrupule son trésor. »

Charles accepte, et suit son étrange compagnon, touché qu’il est de sa fidélité, et plaignant son sort. Ils arrivent de nuit à la porte d’Heggerich, où Helgast place Charlemagne en sentinelle, tandis qu’il pénètre dans l'intérieur. En passant, il arrache une feuille, qu’il met dans sa bouche ; or cette feuille fait comprendre le langage des animaux. Voilà donc qu’il entend les coqs chanter, les chiens aboyer, tous disant à leur maniere que Charlemagne est à la porte. Épouvanté, il revient annoncer le fait à son compagnon, qui le rassure et le décide à rentrer. Helgast arrive alors dans la chambre d’Heggerich, et entend le traître raconter à sa femme son projet d’assassiner l’empereur, et les signes de reconnaissance des conjurés. Elle pousse un cri d'horreur, et Heggerigh la frappe au visage avec tant de brutalité que le sang jaillit jusque sur les mains d’'Helgast.

Le chevalier sort, emportant la selle et l’épée du perfide Heggerich, C et revient raconter ce qu’il a découvert à son compagnon, qui lui dit d'aller en inforiner Charlemagne. 1! suit son conseil ; puis il défie Heggerich, le renverse et lui coupe la tête. Rentré ainsi en faveur, il épouse la veuve de celui dont il a déjoué le complot.

Page 1