‹ Histoire universelle [microforme] (volume 3)Chapitre 74 sur 79 · LS PE · texte numérisé non relu

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plus que d'hommes de guerre; mais le cathéchisme produisant peu d'effet sur le mécréant, les deux champions en revinrent à leurs premiers arguments, ceux du glaive. La bataille fut rude, et Roland allait succomber, s’il n’eût invoqué la sainte Vierge, Alors, se relevant soudain, il perça Ferragus au nombril, et celui-ci se mit à crier en appelant Mahomet à son aide, Les Sarrasins, accourus à sa voix, l’emportèrent dans le château ; mais les chrétiens, prompts à les assaillir, s’emparèrent de la place et tuèrent le géant blessé par Roland.

Charles réussit enfin à purger l'Espagne des infidèles, et la distribua entre les siens. Il rétablit les évêques dans leurs siéges, puis il réunit un concile à Compostelle, fit consacrer par Turpin la basilique de Saint- Jacques, et voulut que tout individu, possédant une maison en Espagne ou en Galice, payât à ce bienheureux quatre deniers par an, moyennant quoi il serait libre de toute autre redevance.

Le roi Charles avait le teint brun, et était beau de sa personne ; mais il avait le visage fier. Sa taille était de huit pieds, de la mesure des siens, qui étaient très-longs. Il avait les épaules larges, les reins bien pris, le ventre convenable, les bras gros, ainsi que les jambes, les jointures très-belles. 11 était très-fort dans la bataille et soldat terrible. Ses yeux brillaient comme des escarboucles, comme ceux d’un lion. Ses sourcils étaient longs, et ceux sur qui il fixait ses yeux, quand i! était en colère, tremblaient de frayeur. Sa ceinture avait huit palmes de largeur, sans les courroies qui en descendaient. A dîner, il mangeait peu de pain, mais le quart d’un mouton ou deux poules, ou une oie, ou les côtes d’un porc, ou un paon, ou une grue, ou un lièvre entier. Il buvait peu de vin, et le trempait d’eau. D’un seul coup de son épée il tranchait en deux, de la tête aux pieds, un soldat armé, avec son cheval. Il redressait avec ses mains quatre fers de cheval, et levait de terre jusqu’à hauteur de sa tète un soldat armé de toutes pièces, debout sur la paume de sa main. Lorsqu'il tenait sa cour en Espagne, surtout les jours de Noël, de Pâques, de Pentecôte et de Saint-Jacques, il se montrait avec le sceptre et la couronne royale, et l’on portait l'épée nue devant son tribunal. Durant la nuit, cent vingt preux se tenaient continuellement autour de son lit pour le garder. Quarante faisaient la première veille, c’est-à-dire dix à la tête, dix aux pieds, dix d’un côté, dix de l’autre, avec l'épée nue dans. la main droite et un flambeau allumé dans la gauche. Quarante autres faisaient de même la seconde veille ; puis les quarante derniers la troisième jusqu’au jour ; les autres dormaient.

. Nous ne rapporterons pas ici plusieurs autres exploits glorieux du grand monarque : comment, par exemple, Galafron, émir de Tolède, décora dans son palais, du baudrier militaire, le jeune Charles, alors exilé; comment celui-ci, par amour pour ce même Galafron, tua dans une bataille Braïmar, grand et orgueilleux roi des Sarrasins, ennemi de l’émir; comment il acquit par sa loyauté différentes villes et châteaux, et les assujettit à la foi de Jésus-Christ; comment il! fonda beaucoup d’abbayes dans le monde, exhuma nombre de reliques et de corps de saints, qu’il enchâssa dans l'or et l’argent ; comment il fut inauguré em-

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pereur de Rome, et s’en alla visiter le saint sépulcre, rapporta le bois de la croix, et dota ensuite plusieurs églises.

# Après avoir conquis toute l'Espagne en l'honneur de Dieu et de saint Jacques; Charles, revenant en France, campa près de Pampelune. Il y avait alors à Saragosse deux rois maures, Marsile et Belvigand, envoyés de Perse par l’émir de Babylone, et qui feignaient de rester volontiers sous la dépendance de Charlemagne. Ce prince leur ordonna, par l'intermédiaire de Ganelon, de se faire chrétiens et de lui payer le tribut. Ils lui expédièrent donc trente chevaux chargés d’or et d’argent, avec soixante autres pour ses soldats, portant du vin,fet, de plus, mille belles Sarrasines. Mais ils offrirent en secret à Ganelon vingt chevaux chargés d’or, d'argent, de vêtements précieux, s'il leur livrait l'armée de Charles. Le traître accepta le traité, et, à son retour, il remit à Charles les dons qui lui étaient offerts, en lui disant que le roi Marsile voulait se faire chrétien, et qu'il se rendrait pour cela en France. Charles se prépara donc à regagner tranquillement ses États. A son retour, il voulut, d’après le perfide conseil de Ganelon, que Roland et Olivier, avec les plus braves et vingt mille chrétiens, formassent larrière-garde à Roncevaux. |

Ces ordres furent exécutés; mais le vin ét les femmes reçus en don ;

avaient coûté 1: vie à beaucoup; puis Marsile et Belvigand, sortant de leurs embuscades, se jetèrenten grand nombre sur l’arrière-garde. Bien que les Francs fissent des prodiges de valeur, resserrés et dominés dans un passage, il en fut fait un horrible carnage : les uns furent percés de coups, lesautres écorchés, ou pendus, ou brülés; tous périrent, à l’exception de Baudouin, de Théderic, de Roland, de Turpin et de Ganelon. Les deux premiers, s'étant jetés dans les bois, purent échapper. Rciand, voyant le grand nombre des ennemis, fit retentir à Roncevaux son terrible cor d'ivoire, aux sons duquel se rallièrent à grand’peine autour de lui une centaine de chrétiens. Il se fit indiquer par un prisonnier le roi Marsile, et, s’élançant contre lui, il pourfendit d’un coup un Sarrasin et son cheval, si bien que moitié tomba à droite, moitié à gauche. A ce spectacle, les Sarrasins prirent la fuite, et Roland les poursuivit en les massacrant; il tua même Marsile.

Mais ses cent compagnons avaient péri, et lui-même avait tout le corps brisé, Cependant Charles, ne sachant rien de cette trahison, continuait sa route. Roland, blessé et inquiet, atteignit un rocher de marbre qui s'élevait dans le pré de Rohcevaux. Tirant alors du fourreau Durandal, sa redoutable épée, qui ne se serait brisée pour aucun coup, il s’écria, en la tenant à deux mains: « O très-belle épée, épée toujours luisante, « de longueur et de largeur convenables, de forte trempe, très-blanche « par ta poignée d'ivoire, très-resplendissante par ta croix d’or, ornée « de très-brillantes lettres sculptées du grand nom de Dieu, A et Q, re- « doutable par ta pointe aiguë, entourée de la vertu de Dieu, quel «usage sera-t-il fait désormais de ta vertu? Qni désormais te possé- « dera? En quelles mains tomberas-tu? Celui qui t’aura ne sera pas

« vaineu ; ses ennemis ne l’effrayeront pas; mais il sera toujours dé-

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« fendu par Dieu, toujours entouré de l’assistance divine. Par toi les « Sarrasins seront détruits ; par toi tombera la race perfide ; par toi sera « exaltée la loi du Christ, et la louange et la gloire de Dieu seront célé- « brées dans le monde entier, Que de fois j’ai vengé par toi le sang du « Christ! Par toi combien j'ai detruit de Juifs et de Sarrasins ! »

Après ces lamentations, craignant que son épée ne tombât dans les mains des Sarrasins, il en frappa le rocher de marbre, et, répétant le coup par trois fois, il essaya de la briser, mais en vain. Il lendit même en deux parts cette masse solide, depuis le haut jusqu'en bas, sans que le fil de la lame fût seulement émoussé,.

Rolanii se mit à sonner de son cr, quiretentit comme letonnerre, pour ralli: r auprès de lui les quelques chretiens qui s’étaient réfugiés dans les bois par crainte des Sarrasins, ou pour rappeler les autres, qui déjà avaient passé les défilés, afin qu’ils fussent présents à ses funérailles, reçussent son épée et son cheval, puis continuassent de poursuivre les Sarrasins. Telle fut la force avec laquelle Roland, en ce moment suprème, souffla dans sa trompe d'ivoire, qu'elle éclata par le milieu, et que luimême se rompit les veines et les nerfs du cou. Le son en fut porté par l’ange jusqu'aux vreilles de Charles, qui se trouvait campé dans une vallée vers la Gascogne, à quatre milles loin de Roland. Le roi voulait courir aussitôt à son secours ; mais il en fut dissuadé par Ganelon, qui, connaissant trop bien les souffrances qu’endurait le guerrier, dit à Charles que Roland avait coutume, pour les moindres chuses, de sonner du cor toute la journée; qu’il n’avait pas besoin d’aide pour le moment, etqu'’il sonnait sans doute en chassant dans les forêts. O trahison à comparer à celle de Judas! Le malheureux Roland gisait sur l'herbe, aspirant après une goutte d’eau pour apaiser sa suif ardente. Il fit signe à Baudouin, qui survint en ce moment, de lui en procurer ; mais il en chercha de tous côtés sans en trouver, et voyant Roland près d’expirer, il le bénit; puis, dans la crainte de tomber entre les mains des Sarrasins, il monta sur son cheval, et il s'élança du côté de l'armée de Charles.

A peine fut-il parti que Théderic arriva etse mit à verser des larmes sur le vaillant guerrier, qu’il exhortait en même temps à faire sa profession de foi. Roland s’était confessé ce jour-là même de ses péchés, et avait reçu l'eucharistie. 11 commença donc sa confession en disant tout ce qu’il avait fait et souffert pour propager la foi du Christ, et priant Dieu de le délivrer de la mort éternêle ; il dit qu’il était grand pécheur; mais, connaissant l’immense miséricorde de Dieu, qui pardonna aux Ninivites, à la femme adultere, à Pierre, au larron, il se confiait dans l'espoir d’obtenir aussi pardon et de passer à une vie meilleure,

Se frappant alors avec les deux mains le sein et le cœur, il commença à faire des actes de foi, accompagnes de gémissements et de larmes, et à faire sur sa poitrine et sur tous ses membres le signe de la croix. Enfin, étendant ses mains vers le Seigneur, et le priant de pardonner à tous les chrétiens tués dans cette guerre par les Sarrasins, et de les admettre au royaume des cieux, il expira. Son àme fut recueilie par les anges, et nortée par eux dans l'éterneñe gloire des saints mariyrs.

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Turpin, qui, ce jour-là, célébrait la messe des morts en présence de Charles, ravi soudain en extase, entendit les chœurs célestes chanter, et vit l’archange Michel conduire l’âme de Roland au ciel, avec celles de beavcoup d’autres chrétiens; il vit aussi une horrible phalange emporter Marsile dans le royaume de l'enfer. Comme Turpin, après la messe, racontait sa vision à Charles, arriva Baudouin sur le cheval de Roland ; il annonça ce dont il avait été témoin, et dit qu’il avait laissé le guerrier expirant auprès du grand rocher. De grands cris et des gémissements s’élevèrent dans toute l’armée, à une aussi triste nouvelle, et les soldats revinrent sur leurs pas. Charles, le premier, trouva Roland étendu sans vie, bras en croix sur sa poitrine. Se jetant sur lui, il se mit à pleurer avec des sanglots, des soupirs et des gémissements infinis, s'égratighnant le visage, arrachant sa barbe et ses cheveux sans pouvoir proférer un mot. Enfin il laissa échapper mille lamentations, en invoquant la mort, pour ne pas être séparé de lui. Après tant de larmes inutiles, il campa dans ce lieu avec son armée, embauma avec de la myrrhe et de l’aloès le corps du héros ; toute la nuit on célébra de magnifiques obsèques au milieu du deuil, des chants funèbres, des prières, et d’une infinité de flambeaux et de feux allumés dans les bois.

Le matin, tous se transportèrent en armes sur le lieu de la bataille, dans Ronceveaux, où gisaient ceux qui avaient combattu, et ils les trouvèrent ou sans vie ou près d’éxpirer. Olivier était étendu mort sur la terre, en forme de croix, étroitement lié avec des cordes à quatre pieux enfoncés dans le sol, écorché depuis le cou jusqu'aux ongles des pieds et des mains avec des couteaux très-aigus, percé de toutes parts de lances , de fleches et d’épées , et tout broyé de coup de masses. Le deuil, la pâleur, les gémissements, les eris de douleur, remphissaient le bois et la vallée ; car chacun depiorait en versant des larmes la perte de celui qui était l'ami commun. Le roi jura le Tout-Puissant de poursuivre les païens, et se mit à l'instant mème sur leurs traces avec toute sa troupe.

Le soleil s’arrêta immobile, en prolongeant ce jour presque autant que trois journées. Charles trouva les mécréants, qui mangeaient étendus sur les bords de l'Ébre, dans le voisinage de Sarragosse. 11 en tua quatre mille, et retourna avec ses troupes dans Roncevaux; ayant fait transporter les morts, les blessés et les malades à l’endroit où gisait Roland, il se mit à rechercher si Ganelon avait véritahlement trahi, comme l’affirmaient plusieurs desescompagnons d'armes. Pour s’en éclaircir, il assigna le champ de bataille à deux champions, c’est-à-dire Pinabel pour Ganelon, et Théderic pour son propre compte, afin qu’ils se battissent à la vue detous, et qu’on vit la fausseté du fait. Théderic ayant tué subitement Pinabel, et la trahison de Gannelon étant dès lors évidente, Charles commanda que celui-ci fût lié à quatre chevaux ardents : l’un fut poussé vers l’orient, l’autre vers l'occident, un troisième vers le midi, le der-

nier vers le nord, et chacun d’eux emporta un quartier du traître. # 2% Cependant les pieux offices ne cessaient pas pour les morts et les bles-

sés : ceux-ci étaient transportés sur les épaules; le corps de ceux-là

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