‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 1 sur 146 · HISTOIRE MODERNE · texte numérisé non relu

HISTOIRE MODERNE

Dem Schnee, dem Regen, "Dem Wind entgegen, © Fm Dampf der Klûfte, “Durch Nebeldüfte, Immer zu, immer zu !

Ohne Rast und Ruh. (Gorrus. )

A travers neige; pluie et vent,

6 A travers brouillards et tempête, .

4 Sans trêve ni repos, sans que rien nous arrête , De: à En avant, toujours en avant!

Chaque fois que, par l'énergie de sa volonté, jointe à la puissance de son intelligence, un homme dépasse les proportions ordinaires et se hasarde au delà des limites communes, le docte vulgaire, qui aime la médiocrité et ne tolère que ce dont il se croit capable, s’écrie : Zmpossible! c'est un réveur, un présomptueux ; peut-être même ajoutera-t-il : C’esé un fou, où un charlatan. Dites que le diamant existe dans un caillou grossier, et vous serez hué par ceux-là qui n’ont dans les mains ni dans la volonté assez de vigueur pour le briser et découvrir le trésor qu'il

recèle.

ï Un tel homme, s’il ne résiste pas à l'influence de cette sensi-

bilité qui est tout à la fois la faiblesse et la puissance, la nié HIST. UNIV, — T, XIV.

pense et l’expiation du génie, suecombera bientôt sous le poids de la réprobation universelle, doutant de lui-même et d’une opinion qui diffère de celle des autres, L'homme qui, sous Louis XIV, proposa de faite mouvoir dh :bétéau par là vapegr s'attira les quolibets des courtisans et de la Ninon, devint fou, et mourut

dans un hôpital. Le Dominiquin fut sur le point d'échanger la palette contre le ciseau, pour échapper aux critiques des railleurs. Racine renonça au théâtre par le dépit de se voir préférer l'insipide Pradon. Newton, las des contrariétés qu’on lui suscitait , s'écria : Je ne veux plus m'occuper de philosophie ; j'ai eu tort d'abandonner l'inestimable trésor de ma tranquillité pour courir après une ombre. Pergolèse mourut à trente-cinq ans, brisé par les dénigrements opiniâtres de ceux qui le proclamèrent divin le lendemain de ses funérailles,

Mais la patience, si elle ne constitue pas le génie, est une de ses premières qualités ; il sait que toute grande œuvre est une lutte , une éducation, une lice. Loin de décliner les difficultés , il i les affronte ; se résignant à l'envie, à l’insulte et, ce qui est pire, k à l'insouciance de ses contemporains , il supporte les coups de flèches , les coups d’épingle plus pénibles encore ; il s'améliore par la contradiction, et triomphe une à une des inimitiés, des jalousies, des rivalités. Il rend mépris pour mépris, brave les haines que déchaine contre lui la puissance ou le préjugé, et poursuit isolé une route dans laquelle celui qui succombe est vite oublié, ou livré à la risée. .

Mais si, grâce à la jouissance qui transforme ies contrariétés à en problèmes, # parvient à réussir après avoir triomphé d'obsta- à cles que le vulgaire ne soupçonnait même pas, chacun se hâte de lui rendre une justice tardive, soit pour se vanter d'avoir reconnu son mérite, ou parce qu'il est beau de se faire le protecteur de # ceux qu'on ne peut fouler aux pieds. De prétendus amis lui ac- e. cordent une approbation inactive, qui ressemble à de la compassion; beaucoup d’autres, par ordre, par flatterie ou pour ne pas avoir commencé en vain la guerre des outrages, s'en vont répétant : Belle merveille ! qui n’en aurait fait au‘ant? Ilne fallait qu'y songer et vouloir. Cela méme a élé fait avant lui ; il n’a eu qu’à imiter, et à profiter de l'exemple de ses devanciers,

Ces gens-là ignorent ou plutôt feignent d'ignorer que l’efficacité du génie consiste à savoir vouloir, et que l’imitation ne tient pas à la rencontre de circonstances de détail tantôt fortuites, tan- À tôt inévitables, mais au rapprochement des principes, à la mise É

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en action des méthodes, à l'essence des systèmes. S'éprendre d'une idée au point de lui sacrifier affections, honneurs, existence ; tâcher d'atteindre un but nouveau par des voies aneiennes, où un but connu par des moyens qui n’ont pas encore été employés, c’est là le privilége des grands hommes. Hiram fournit les cèdres, David prépara le bronze et l'or; mais Salomon eut l'idée et la persévérance, et c’est pour cela que le temple porte son nom.

Entre les railleries des premiers détracteurs et l'admiration servile qui se manifestera plus tard, se rencontre la période où l'entreprise de cet esprit d'élite, sa découverte, son idée nouvelle, entrent dans l’ensemble des connaissances générales, au profit de chacun. Quelles que soient les peines dont il ait payé ces résultats, et bien qu’il voie ses mérites méconnus, comme il a contribué au progrès sans se faire illusion, sans s'attendre à lareconnaissance, il se sent amplement payé; car il n’a été mû ni par la pensée de conquérir l'estime de ses contemporains, estime toujours mal distribuée, ni par l'espoir de la gloire, ce rêve des enfants, mais par le besoin de découvrir et de manifester la vérité, afin de la répañdre au loin pour l'avantage de ses frères.

Ces pensées naissaient dans notre esprit en méditant sur le sort du grand homme avec lequel nous sommes sortis 4e l'ère la plus tumultueuse et la plus confuse, pour entrer dans l’âge moderne. D’autres avaient avancé la possibilité de gagnér les Indes par une route opposée à celle qui était suivie; mais Colomb eut la force de s’opiniâtrer à la trouver et de réaliser l’idée. Il est contraint d’endurer les refus des puissants, l'ignorance des doctes, les dédains de lorgueil, les mesquineries de l’avarice, les perfidies de ses rivaux, la nonchalance de ceux qui, incapables d'agir, sont toujours disposés à condamner l’homme qui met la main à l’œuvre.

-Colomb descend à discuter en pérsonne avec ceux qui s’arrogent

le privilége de sanctionner la vérité; il a recours au sentiment pour persuader un moine et une reine, cite aux uns Aristote, aux autres les saints Pères, et parle à ceux-ci de richesses immenses, à ceux-là des intérêts de la religion. Il suit mille voies diverses pour arriver au même but avec l'héroïsme de la patience, la patience, qui est encore le courage.

Pourquoi , lui aura-t-on objecté, ne pas s’en lenir à ce qui a été fait? Est-il à croire qu'un Génois doive luisser derrière lui

. des Grees et les Phéniciens ? Et, sans calculer combien il faut de

courage pour immoler son orgueil au triomphe de la vérité, on

à .«QUINZIÈME ÉPOQUE.

l'aura même tsxé de lâcheté parce qu'il frappait aux portes du palais ou à celles d’un couvent.

On répète chaque jour que le génie, qui vit de lui-même, n’a pas besoin du galvanisme de la louange et de la popularité , et que les obstacles ne retardent pas les grandes entreprises. Cela peut être; mais nous savons que Kant resta ignoré tant que les journaux ne proclamèrent pas son nom, et que ce fut en vain que Vico devança la science d’un siècle entier, faute de prôneurs ; les forces que le génie a consumées pour écarter laborieusement les entraves l’empêchent de tenter de nouvelles entreprises, ou de tirer tout le fruit possible de celles qu'il a menées à bonne fu. Que n’eût pas fait Christophe Colomb dans les quatorze années qu’il employa péniblement à inspirer confiance en son projet?

Enfin, déterminés par l’espoir de grands avantages, les rois lui viennent en aide ; un simple particulier lui fournit assistance, mais avec la pensée de partager sa gloire ; ses matelots eux-mêmes ne lui obéissent qu’à la condition de lui imposer leur volonté. Il s'embarque avec des ressources insuffisantes jusqu’à la témérité, ou même jusqu'à la folie; il erre à la merci de vents inconnus, et se voit obligé de tromper ses compagnons à l’aide de fausses indications; au milieu de cet Océan sans bornes où il cherche un rivage dont il ignore la position, tout semble se liguer pour faire ‘ évanouir ses espérances, et pourtant sa constance puise une nouvelle énergie dans le vaste projet de réunir les.hommes dans une même foi, dans une même civilisation.

Mais enfin le cri de Terre! Terre ! a retenti ; il est adoré par les siens comme un dieu, parce qu’il a réussi. Il croit avoir touché aux Indes ; c'est une erreur, mais sur sa route il a découvert un nouveau monde.

Réussir, atteindre le but, voir les fatigues de toute sa vie couronnées de succès, et remercier Dieu d'autant plus qu'on a moins obtenu l'assistance des hommes, ce sont là des joies ineffables , dont rien ne saurait exprimer l’étendue,

A quoi le grand homme doit-il s'attendre alors? à l’ingratitude. j Le pilote qui lui a fourni un bâtiment essaye: de lui ravir la gloire qu’il a conquise ; les rois se dégagent, par des chicanes, des promesses qu'ils lui ont en vain prodiguées. Les esprits forts se moquent de lui, parce qu'il a cherché dans le ciel les espérances que le monde lui refusait; ses rivaux, pour le rapetisser, grandissent à côté de lui un homme médiocre, et désignent sous

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le nom d'’un’autre les découvertes de Colomb. Les uns le taxent de vanité , parce qu’il recherche des titres qui assurent tant de droits à ceux qui les doivent au hasard ; les autres l’accusent d’avarice, parce qu'il fait cas de l'or dont il a besoin pour tenter de nouvelles entreprises ; d'autres encore de cruauté, parce que ses successeurs massacrent les populations qu'il a fait connaître. — Colomb meurt, et il veut que l’on mette dans son tombeau les chaînes avec lesquelles il revint du nouveau monde; car rien n'enorgueillit autant que le martyre subi pour une cause dont le triomphe est indubitable.

Quand l'envie n’a plus à redouter qu'il trouve un autre monde, elle confesse la grandeur du héros qui n'est plus, et se donne pour dispensatrice équitable de la gloire (1); elle va même jusqu’à l'exagération, pour rabaisser d'autant ceux qui s'élèvent à des hardiesses nouvelles.

Colomb est le premier grand inventeur qui appartienne véritablement à l’histoire. L'antiquité, qui mit au rang des astres le navire qui tenta le trajet de la Grèce à la Colchide, ét la lyre sur laquelle cetté expédition fut éhantée, aurait fait de Colomb un demi-dieu ; le moyen âge aurait aperçu dans sa découverte l'interventiün du démon , comme dans celle de l'imprimerie et de la poudre à canon. À cette époque , c'est lui-même qui nous apparaît, lui-même avec ses luttes, ses hésitations, ses découragements momentanés, sa persévérance finale, ses erreurs sublimes ; Colomb est homme.

C’est là une différence immense éntre l’histoire ancienne et la moderne. La prémière, en effet, nous montre des héros, et l’autre, des hommes: celle-là personnifie les multitudes dans un homme, celle-ci décompose les personnages dans leurs éléments ; l’une met en scène la sublimité et l'individu, l’autre la puissance de l'humanité. Or nous aimons à retrouver dans les vicissitudes de Colomb celles de l'humanité même, dont l’histoire, ne füt-elle qu'un spectacle, sérait pleine d'attraits. Comme lui, tandis que chaque mortel s’occupe isolément, elle mürit ses conquêtes à l’aide des forces de tous, et puis elle s'élance avec les ressources qui semblent les moins efficaces ; elle triomphe , se voit punie de ses victoires , mais elle s' en fait une échelle pour atteindre à de nouveaux succès.

(t)2 Viréutem incolumem odimus, Sublatam ex oculis quærimus invidi. (Horace.)

Dans ce concours de toutes les générations, qu'est-ce que

: l'homme? le terme moyen d’une proportion, terme nécessaire entre les antécédents et les conséquents ; le résultat des circonstances. Une balle frappe Gustave-Adolphe à Lutzen , et la guerre de Trente ans change d'aspect ; un-ver, apporté des Indes dans le bois d’un navire, ronge les pilotis sur lesquels Amsterdam est bâtie, et peu s’en faut qu’il ne paralyse les menaces de cette rivale de Louis XIV, de cette maîtresse de l'Orient.

Le grand homme lui-même, quel que soit son nom ou sa fortude, n’est que la manifestation d’un besoin social, né comme le jour qui succède nécessairement au jour précédent. C’est en vain que les Scandinaves découvrent la Caro/ine en l’an 1000; mais, si Colomb vient à périr dans la traversée, déjà Cabral met à la voile, et un accident le fera aborder au Brésil. La voix d’Arnaud de Brescia et de Huss est étouffée ; mais, si Luther succombe, Zwingle a déjà parlé. Que Saint-Simon vienne à périr en combattant dans la guerre de l'indépendance américaine, Owen et Fourier sont déjà nés pour proclamer des utopies dont quelqu’une peut-être n’est qu’une proposition précoce, qui en son temps deviendra un lieu commun.

Il y en a qui, contemplant l'homme sous cèt unique aspect , nous l’offrent comme un instrument accidentel de la fatalité ; affirmant que tout ce qui fut devait être, ils racontent la vie de l’individu et celle des nations avec un calme glacé qui explique tout et ne s’émeut de rien; ou bien ils proclament la théodicée de l’histoire, dans laquelle ils ne voient que l’action immédiate de la volonté suprême, au point de nier la puissance de l’homme (1).

Cependant nous sentons en nous une force supérieure au tourbillon qui l’entraîne ; nous appelons lâche celui qui ne résiste pas à de mauvaises impulsions , héros celui qui sait lutter contre les autres et contre lui-même, parler et se taire à temps; nous voyons admirer au delà du tombeau celui qui est sorti de la foule pour réduire en faits les aspirations des autres, pour satisfaire ou prévenir les espérances de son temps. S'il n’en était pas ainsi, pourrions-nous voir, sans éclater en blasphèmes , les éternelles pros-

(1) Indépendamment de son Discours sur l’histoire universelle, Bossuet dit, dans l’Oraison funèbre de l reine d’Angleterre : « Quand Dieu a choisi quelqu’un pour être l'instrument de ses desseins, rien n’arrête son cours ; il enchaîne, ou aveugle, ou dompte tout ce qui est capable de résistance. »

Pour lui, l’histoire est « la sage conseillère des princes. » Maïs combien y a-t-il de princes qui lisent l’histoire P

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