‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 2 sur 146 · nous la foule sfaire ou i, poures pros · texte numérisé non relu

nous la foule sfaire ou i, poures pros

, Bossuet a choisi cours ; il Bb. »

ombien y

pérités de la ruse et de la force, les infortunes de la faiblesse et de la vertu , la vie des méchants qui s'écoule dans les jouissances, et celle des bons dans la misère, les plus généreux insultés par le triomphe de l'iniquité, la mort du juste et das nations qui, à l'heure suprême, ne sont consolés ni par une larme, ni par le cri de la conscience indignée ?

L'histoire ne saurait, sans faillir, se soustraire à ce principe de sens commun ; si elle rejette le libre arbitre , elle abdique le droit de juger les événements, et devient une branche des sciences naturelles, comme lorsqu'elle décrit les débordements du PO ou les éruptions du Vésuve. Le hasard ne fait rien de grand ni de suivi. Acceptez la fatalité, refusez de croire à la puissance du bras et de la volonté, rejetez l’intluence des chefs-d'œuvre, et vous n’aurez plus que des hommes découragés et des nations pusillanimes. La tâche de l’histoire est tout autre ; elle exerce le sacerdoce de la vérité et des inspirations généreuses.

L'histoire dépasse également le but lorsqu'elle n: fait qu’enregistrer les faits tels qu’ils sont apparus, ou qu’elle les ramène à des règles préétablies; lorsqu'elle les enchaine invinciblement, ou qu’elle imite Hume, qui détruisait toute relation entre les phénomènes de la nature ; lorsqu'elle prétend que l’homme peut tout, ou qu’il ne peut rien. Non, les générations se transmettent certaines œuvres lentes qui ne sont pas des desseins, mais des besoins, qu’elles accomplissent sans prévoyance et pourtant avec suite, pensées de la Providence qui sont effectuées par le peuple. La liberté dont l’homme croit jouir, et qui seule le rend digne de récompense ou de châtiment , n’est pas une illusion digne de moquerie; la Providence lui a dit : Tu arriveras jusque-là. Chaque jour le laboureur appelle de ses vœux le soleil, etle soleil revient ; mais est-ce lui qui l’a fait apparaître? Notre volonté influe-t-elle sur les fonctions vitales qui continuent de s'exercer dans le sommeil, ce temps des mystères les plus merveilleux ?

Réunissez tous les éléments du monde moral, et vous aurez fait l’histoire de la Providence; comme l’on démontre le Créateur par l'ordonnance de la création, de même les œuvres de l’homme démontrent le Dieu qui les dirige. Le premier examen n'exclut pas les causes immédiates, et le second ne rejette point la volonté humaine, libre et efficace.

Mais qui pourra dire dans quelle mesure interviennent Dieu et l’homme? Qui déduira des faits qui sont de la Providence les

doctrines qui sont de l'homme? ou a des SE EN ss ce mate l'explication d'un autre ? : à La philosophie de l'histoire a cette: prétention: mais at-elle

Por le problème? Notre siècle s’est complu à des systèmes , idéals dâns leur mantère de procéder, absotus dans leur principe;

arbitraires dans l'application, au lieu de subordonner:tes:con: céptions scientifiques aux'faîts dont elles ne doivent que découvrir le lién réel! De mêtne que la physique a réduit les sept couleurs à trois, qui sont elles-mêmes! fondues dans le blano, de même on a prétendu trouver dans la marche de l'espèce aumaine

une simplicité que nous n'avons aucun motif de reconnaître,

: Dans les pays qui pensent, chaque-professeur irnprovise une méthode la première année de son cours; elle est adoptée ‘dans les pays qui imitent, aux acélamations de ceux qui trafiquent de la’ science : systèmes tiébuleux, où chacun prend pour de l’érudition

ses propres imaginations, où l’on sacrifie la clarté de: l’intelli-

gence sur l'autel du symbolique et du transcendantal , sans ré— fléchir que leur obscürité vague et mystérieuse ne pèut apporter aucune explication effective à l’ensemble des phénomènes: À regarder de trop loin, of s’expose à ne pas voir juste; mais notre époque, amoureuse de grands mots, des formales:et:des principes absolus, embrasse volontiers ces théories a priori qui, aussi faciles à inventer qu'à réduire en fumée, révèlent la puissance de quelques esprits et l'ignorante présomption de beaucoup d'autres, qui éternisént les’ discussions sans fairè faire ui es vers la soin tion cherchée. +

‘Qui, en effet, saurait déâuiré a avec certitude les droites fu: tures de la réproduction de cërtains événements et'de ‘leur ens chaînement?' Le septüple sceau’est apposé sur les caüses secondes de l’ordre moral, d'autant moins accessible à l’expériénéée où à l'observation qué, du petit nombre d'événements transmis par l’histoire, nous ne connaissons que les circonstances extérieures, mais non les causes et les conséquences iñtimes. La philosophie de l'histoire, c’est-à-dire l’intelligence de sa marche providentielie, consiste moins dans les é‘énements que dans les éléments qui les ont produits; mais elle enchaîne elle-même son essor st'elle immole les faits à des doctrines absolues, au lieu de déduire les principesdes faits ; si elle ne s’humilie pas devant le plüs'inextritable des problèmes, la permission du mal, et devant les mystères de la vie de l’homme et du monde, cette vie dont le milieu'seul reste

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DISCOURS PRÉSIMINA °E.. 9

éclairé, tandis que le commencement : .: fin sont enveloppés de ténèbres ; si’elle n’a pas, pour se guiuer äaüs ce labyrinthe, un triple fil; à savoir, les voies occultes de la Providence, le libre arbitre de l’homme, Ja bonté de ‘Dieu, qui râchèté l'humanité. En un mot, elle sera la vraie philosophie lorsque, sans mettre l’homme sur l'autel ou l’annihiler, elle cherchera seulement à l'expliquer, et à nous apprendre d'où il vient, où il va, pourquoi il se montre si sublime et si méprisable, abime de maguificence et de misère,

* de scélératesse et de générosité,

Toutes les pages de ce livre disent où il faut chercher la solution finale de ce grand problème. Les palingénésies ou es progrès systématiques nous paraissent téméraires, ‘et téméraire aussi la supposition qu’un homme intelligent et fort peut suffire à les diriger, comme il nous semble lâche d’affirmer qu'il doit les subir inévitablement. La marche générale de l'humanité dans les voies que prépare la Providence amène les renouvellements prodigieux qui s’opèrent ici-bas, et fait éclore le bien du mal; mais Dieu est patient parce qu’il est éternel, tandis que l'homme , qui sent sa durée fugitive, voudrait que toute chose s’accomplit dans cet instant rapide où il vient pour souffrir, expier, s'améliorer et mourir. Ainsi l’astronome désirerait que le cours d’Uranus s'accélérât, pour que sés phénomènes, en se reproduisant, pussent éonfrmer la vérité de ses calculs, L'ignorant seul croit qu'une comète est accidentelle, parce qu’elle ne revient pas chaque année. La vie véritable est dans l’action de Dieu sur les créatures, et de l’humanité collective sur chaque homme individuellement, dans l’union de la matière avec l'esprit, du moi avée lé monde extérieur ; c’est pourquoi Pascal disait que « toutes les parties du monde « sont enchainées de telle sorte qu'il est impossible de con- « naître l’une sans les autres et sans le tout. » L'intelligence ÿ en s'élevant par l'humilité, sait observer avec conflante et respect les traces divines; elle péût beaucoup, parcé qu’elle connait ce qu’elle ne peut ; au lieu de dissiper ses forces contre dés obsta- : cles insurmontables, elle les concentre dans de justes limites , et se rend ainsi l’auxiliaire de la Providence.

Le grand homme n’est donc pas un produit du hasard :iln ”y a point de fatalité dans la puissance de sa pensée, dans l'efficacité des moyens qu’il emploie; point d'aveugle nécessité dans sa réussite, ni d’arbitraire dans les facultés dont il est doué. Le génie ne devine pas, ne crée pas; il étudie, il lutte, il s'efforce , il s’obstine pour arriver au mieux ; s'il réussit, le vulgaire, auquel

il ne présente que les résultats, les attribue à une iuspiration, à une grâce particulière ; il en fait un être d’une espèce distincte, comme s’il fallait être né autrement que les tisserands ordinaires pour devenir Harkwright ou Jacquart.

La nature ét ses lois gisaient dans les ténèbres ; Dieu dit : Que Newton soit, et la lumière fut.

Ainsi s’exprime le poëte; mais nous savons que Leibnitz, Wren et d’autres avaient précédé le grand philosophe anglais ; nous savons que la géométrie avait besoin de sa tête, de même que l'épée de Scanderbeg n’était redoutable que dans sa main : nous savons qu’il y a pour toute découverte une opportunité que le vulgaire confond avec la fatalité; nous savons que l'on ne pourrait déterminer les perturbations en astronomie si les principales gravitations n’eussent été d'abord évaluées. Derrière tout grand homme il y a des générations oubliées dont il met à profit le travail, comme fit Homère des rapsodes, et Dante des légendes ; c’est ainsi que les plantes se nourrissent des débris dont le sol s’est engraissé. L'homme de génie n’est qu’un homme enfin, et la contemplation de ses efforts, des obstacles qu'il a surmontés, des contradictions qu’il a vaincues, des erreurs qu’il a subies ou combattues, sera toujours le spectacle le plus propre à nous faire sentir notre dignité. Mais la colombe peut-elle mesurer le vol de l'aigle ? et l’homme, dont la vue est débile, ne dit-ii pas que le roi des oiseaux s'élève jusqu’à la région du soleil, lorsqu’à peine il atteint celle des nuages?

Si nous ne nous abusons, le caractère de l’histoire ancienne consiste dans l'observation de l’homme plutôt que de la race humaine. Étourdie par les efforts anormaux plus qu’attentive à l’allure tranquille et persistante, elle fait guerroyer les héros; elle représente les factions dans les coryphées, et fait dépendre le bonheur ou le malheur d’une nation d’un sage irréprochable. ou d’un tyran odieux ; la terre reste muette lorsque disparaît le grand homme qui la remplissait; mais bientôt un autre prend sa place. De là une admirable simplicité de dessin, puisque toute détermination, tout fait quelconque part de la volonté réfléchie ou de l'impulsion d’un héros ; l’œuvre du peuple semble celle d’un personnage , et Gracchus, Marius, Pompée, représentent la plèbe qui s'élève ou l'aristocratie qui tombe. .

Tandis que les sociétés anciennes sont constituées sur des bases déterminées, les sociétés modernes sortent d'éléments en lutte,

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Leibnitz, anglais ; le même à main :

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mélangés accidentellement. Là, des législations immuables et jurées ; ici, des modifieations incessantes et des progrès ; —— là, fus qu dans un caractère général ; ici, effervescence de principes béfé gènes : d'où il suit que l'État , l'Église, l'opinion, emporÿ cun un fragment de la vérité et de la raison.

Nos monarchies tempérées. laissent un champ plus #hà pensée et aux oppositions : tantôt une partie, tantôt la, & la nation veut prendre part au gouvernement ; les prin ét vent de la résistance, vague d’abord, puis déterminée; les Mijé se croisent, les sentiments sont en lutte; le lettré et le philoso} ont autant de puissance qu’un roi, et même davantage.

La vague qui se gonfle et franchit le rivage, ou fait sombrer d'énormes bâtiments, est bien plus poétique que l’eau tranquille des canaux qui fait mouvoir des machines ou arrose des prairies. Aussinous apparaît-il grandiose, cet âge antique, scène continuelle de révolutions impétueuses, d'événements extraordinaires et de personnages drapés avec art dans la toge; les gloires se détachent solitaires sur un fond éclairé d’une lumière incertaine. De nos jours c’est autre chose; les gloires se rattachent à celles du passé et du genre humain tout entier,

Nous ne croyons pas que moins de passions bouillonnassent autrefois dans le cœur des hommes; mais un petit nombre d’entre eux s'occupait des choses publiques, très-peu en écrivaient, et ces derniers ne sont pas tous arrivés jusqu’à nous. Par suite, et faute de contradictions , certains jugements restent. admis : par exemple, que Denys et Tibère furent des tyrans, que Titus fut clément et Marc-Aurèle philosophe. Chez les modernes , tous écrivent, tous jugent ; il n’est pas de monstre qui n'ait eu des apologistes. Le duc de Valentinois (César Borgia) est vertueux : pour Machiavel; Henri VIII et Élisabeth sont placés au ciel par les réformés, dans l’enfer par les catholiques ; c'est le contraire pour Marie Stuart et Philippe II. Louis XIV est tout autre pour la France que pour la Hollande et l'Allemagne. Aujourd’hui on réhabilite des hommes de sang dont l'humanité ne prononce le nom qu'avec horreur. En effet, sans tenir compte-de l’adulation , la lutte des partis s'étant accrue, ou du moins les éléments qui la révèlent, tout est d’une nature mixte, et le droit et la raison se trouvent difficilement d’un seul côté ; des motifs condamnables lorsqu'on les isole prennent un air de justice, placés en leur temps et en leur lieu propre, Au milieu des travaux simultanés de décomposition et de recomposition, opposés quoique

12 "QUINZTÈME ÉPOQUE.

convergénts ; beaucoup d'hommes ne discernent pas les éléments qui tombent de ceux qui s'élèvent, et accusent une époque dé cé que lüi a laissé l'époque précédente ; car aux idées valnoues survivent les habitudes, et, la révolution intelleetuüelle accomplie, la révolution sociale ne fait’ que commencer. Puis vient l'esprit de contradiction ; aussi actif que délié, qui se: plaît à détrôner la gloire, tandis que la foulé accepte de confiance les opinions toutes faites. Les travaux de l’intelligence, faute de pouvoir embrasser toutes les parties d’un champ qui s'agrandit sans cesse , ressemblent aujourd'hui aux cercles que forme l’eau frappée d’un corps étranger, etqui sontmoïnsdéterminés à mesure qu'ils s’élargissent davantage. Aussi, de ‘nos jours, des protestations appuyées de témoignages s'élèvent contre les éloges et les critiques prodigués par les classiques ; elles disent : Ce n'esi pas vrai! soit pour attribuer à ln marche naturelle des’ idées et des ‘choses ce qui semblerait prévoyance politique, soit pour renverser le héros de son trône résplendissant , et le rejeter au nd des mortels ordinaires.

‘Nous figurons dans cette comédie dont Date a deviné la divinité. La tragédie nôus a enseigné à admirer la dignité’ et l’hé- roïsme des races nobles: l’histoire, à né comprendre là gloire que personnifiéé , à nous figurer Hercule vainqueur du lion de Némée plus volontiers que la civilisation refoulant les monstres de’ contrée en r ntrée. Ne sentez-vous pas l'école dans cette admiration pour ”.adividu plutôt que pour les masses, pour ce qui s’accomplit en un jour plutôt que pour l’œuvre des siècles , et dans cette ‘envie de réduire l'histoire à un drame avec unité d'action et de héros?

Telle était l’histoire ancienne, et ç rest pourquoi on la connaissait mieux. Le sujet est un ; il n’y a qu'un ou peu d'acteurs ; le centre d'intérêt est un; un le’sentiment, celui du pétit nôbte d'oligarques qui doniinébt une génération esclave , et se’ ‘détachent ‘de la foule désordonnée. Aujourd’hui chaque nation vit indépendante ; s'il arrivé que l’une domine l’autre, c’est un accident ou une violente exception; mais, pour les nations anciénnes, il fallait ou régher ou succomber, et l'histoire n'avait à's "occuper que de celle qui triomphait.

L'écrivain moderne se trouve contraint, dès les premiers pas , de défricher lé champ qu’il doit parcourir, de ‘discuter les origines qui ne remontent plus aux démi-dieux, mais aux barbares ; de dissérniñér son attention sûr une infinité d'éléments, dé réfuter

léments le dé cé les sur plie, la sprit de ôner la

la diviet l’héire que Némée le’ coniration AccComis cette n'et de

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les, opinions opposées sur chaque. fait, de se diriger, au moyen de l'analyse philosophique, . à. travers, les causes complexes et éloignées, avec une insistance, scientifique qui nuit à l'intérêt dramatique. En outre, il doit s'occuper, de statistique ;. car, dit-on, les finances sont le nerf des États: ce qui. est vrai si elles,ont pour objet. non de. fournir de l'argent aux gouvernements, . mais de créer la richesse nationale, d’en faire une équitable distribution et de produire une rapide cireulation. ;

L'empire,de la. volonté, se révèle davantage chez les anciens , tandis que la complication moderne laisse à peine discerner l'homme au milieu d'instruments innombrables. Là le choc instantané; ici.la recherche de l’ordre, qui porte à la fusion, puis à la. philanthropie, et qui n'éblouit pas autant que ls bouleversements et les ruines. .

Len résulte que les anciens narrateurs se ressemblent tous, et que les modernes présentent autant de genres qu'ils ont de points de vue, différents. Les uns,s’attachent uniquement. aux phénomènes, les. autres aux causes , d’une manière abstraite; ceux-ci s'occupent. du gouvernement ;, ceux-là, du peuple ; quelques-uns se plaisent à.tracer des tableaux d'ensemble et-sans nom, d’autres croient ne, pas devoir négliger le moindre détail ; ily en a qui voient.partout le mélange et la guerre, et d’autres les effets du commerce ou de la religion.

N’est-il pas naturel que les historiens de. l'antiquité, orateurs

et artistes, plaisent beaucoup plus que.les historiens modernes, -

obligés d'être politiques et économistes ? Après avoir étudié chez lesanciensles époques qu'ils décrivent, nous les trouvonssi radieuses que.beaucoup.d’entre nous.les regrettent comme offrant à l'humanité ce qu’elle pouvait. désirer de mieux; des philosophes comme.Machiavel, Rousseau, Mably, ont voulu appliqueraux modernes les dogmes des anciennes républiques, et les leur proposer pour modèles. Nous ne voulons pas rechercher si les ancienstemps furent plus heureux ; mais ces écrivains auraient dû s’apercevoir de la différence. radicale qui les distingue, et ne pas les juger avec. des idées empruntées aux. nôtres. Alors de petits peuples (nous ne parlons pas de ceux de l'Asie, dont les empires n’ont pas trouvé d’apologistes sérieux). vivaient des brigandages qu'ils exerçaient les uns contre les autres, voyaient leur grandeur dans la ruine de leurs voisins, et réduisaient en esclavage les prisonniers et les colons des vaincus, afin que les citoyens pussent promener leur oisiveté dans Jes basiliques ou dans le forum, pro-

44 QUINZIÈNE ÉPOQUE.

noncer des arrêts et trafiquer de leurs votes. Quelques-uns , afin de s'enrichir, s’assujettissaient à des privations claustrales, tandis que nous préférons aujourd'hui multiplier les moyens de satisfaire aux besoins du peuple, et, au lieu d'alléger ses chargés, faire en sorte qu’il puisse les supporter.

L'existence de la patrie dépendait alors uniquement des exploits militaires ; elle cessait en cessant de vaincre. De là, cette nécessité de détruire pour n'être pas détruits; un peuple dont les forces étaient épuisées devenait l’esclave d'un autre ou de quelque despote.

Le germe nécessaire de la destruction ne se trouve pas dans les racines des sociétés modernes, qui, fondées sur l'intérêt de chaque

nation et de chaque particulier, cherchent la prospérité des États

voisins, et leur propre avantage dans celui de tous.

Il était dans la nature de ces sociétés de concentrer dans les mains de l'autorité non-seulement le pouvoir matériel appliqué aux actes, mais encore le pouvoir purement moral destiné à surveiller les pensées, les inclinations et les croyances ; or il n'était pus possible de séparer l’un de l’autre, attendu leur origine commune et l’obligatiün de restreindre la politique à une cité prinetpale, même lorsqu'elle avait sonmis la moitié du monde. Dans la ” pratique et la théorie, on n’établissait aucune distinction entre les

règles de l'opinion et celles des actes; lors même qu'il s'agissait.

de remettre le gouvernement aux mains des philosophes , on entendaît une autorité absolue.

Grâce à cétte confusion des pouvoirs, la morale restait subordonnée à la politique ; or, comme celle-ci est essenticllement guerrière, on ne dirigeait l'éducation que vers la guerre, ét l’on abandonnait la partie morale aux soins privés des philosophes ou à l'impression des spectacles. Du reste, les magistrats inter venaient dans tous les détails de la vie: la législation disposait de l’homme entier; la patrie était tout, l'individu n’était rien ; l’homme s’aliénait lui-même pour n’appartenir qu’à la société. Aujourd'hui c'est le contraire : la société respecte la vie privée, le foyer domestique, et ne demande au citoyen que ce qui est indispensable à l’ordre; de là vient qu'il conserve son être propre, et sait qu’il existe des actions mauvaises quoique non défendues. Dans les sociétés antiques il fallait donc l'impulsion des grands hommes, tandis que les nôtres marchent toujours en avant, même sous des rois imbéciles et des chefs pervers. L'homme s’isole dans l'antiquité, et c'est par sa haine contre l'étranger qu’il soutient la société dont

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il est membre ; il croit que le patriotisme consiste à détester quiconque est né dans un autre pays, et la politique, à s'emparer da territoire d'autrui, pour faire servir la population à sa propre grandeur.

L'esprit de conquête ne connaissait d'autres limites que la possibilité ; Agésilas disait : Les frontières de la Laconie sont où atteint la pointe de nos lances. Pour les Romains, l'étranger étaitun ennemi, et leur condition habituelle, la guerre ; leur soldat partait lourdement chargé pour de longues marches, sans autres vivres qu'un peu de farine, dont il faisait des galettes, auxquelles il joignait du lard et du saindoux, et quelques gouttes de vinaigre pour corriger l'eau dont il se désaltérait; point d'hôpital pour le recevoir s'il était malade ou blessé. Animé d’une valeur farouche, exposé à des souffrances excessives, l’homme s'endurcissait contre lui-même, et devenait d’une rudesse cruelle envers les autres; il appelait héroïsme le carnage après le combat , et le massacre de populations désarmées. Les vaincus étaient détruits : les. Perses transplantent au cœur de l'Asie des nations entières, juives ou grecques, comme les Hébreux et les Grecs avaient anéanti les peuplades antérieures; Rome extermine les civilisations florissantes de l'Etrurie, de Corinthe , de Carthage, de Rhodes ; elle traita la Grèce comme. de nos jours l'ont traitée les Ottomans,

Ces calamités constituaient le fond des mœurs dans l'antiquité; il en devait être ainsi puisque toute base morale manquait ; et qu'il n'existait d'autre droit que celui de Ja commune et de l'Etat.

* Le type de l'existence parfaite ne se peut déduire que de ses rap-

ports avee l’ordre de la création entière; mais l'antiquité ne le possédait pas, ou tout au plusil était connu parmi quelques philosophes, sans descendre dans la conscience des masses , dont les sentiments engendrent la sociabilité et le droit. C’est pour cela quele jus romanum était l'expression rigoureuse des nécessités matérielles de l’associationtelle qu’elle existait, consacrant, avec une logique inflexible, des faits violents et des conséquences monstrueuses. L’équité, au lieu d’y présider, ne s’y glisse que furtivément; le droit naturel n’en est pas l'expression, mais on appelle ainsi les rapports purement instinctifs des êtres animés, et droit des gens, les usages communs aux nations; coexistant avec le droit civil, ils s’entravent au lieu de se limiter, sans que l'un d'eux soit cause finale , et par suite règle supérieure à tous. La jurisprudence vous dira donc que l’homme est libre de droit

naturel, mais qu'il devient légalement esclave; qu'il devient chose par le droit des gens, ennemi par le. droit tv, mé ‘4

À la fin le Verbe se révèle, type idéal et tout enberable réel d’une existence nécessaire ; l'homme conçoit, d'après lui, la perfection à laquelle sa nature est destinée, et la nécessité d’y parvenir dans la pratique de la vie. Le chrétien:erut. au devoir de

s'améliorer toujours, et de se dévouer pour Dieu; il crut à la.

charité comme loi obligatoire, à une cité éternelle dont 11 devait se rendre digne. Dès lors la pure équité, la fraternité universelle ne furent plus des rêves, mais les bases d'un état normal auquel l’homme ne peut guère renoncer saus changer de nature; l'ordre civiln'est pas un simple fait de nécessité, mais un fait obligatoire comme reflet de l'ordre social parfait, dont il est tenu de pour: suivre la réalisation successive; le droit se compose de trois éléments essentiels: : les règles de pure équité, code de la ‘société idéale , les faits sociaux présents en rapport avec l'idéal, et leur réforme progressive dans la voie de la perfection.

Désormais le mot de fraternité, qui pour la première: fois fut proféré dans le cénacle, a retenti dans les cabinets; la dénomination atroce d'ennemis naturels est rayée même des livres inexorables de la diplomatie, et personne ne prétend plus que le soleil verse sur un seul homme des torrents de lumière à l'exclusion des autres. Les nationalités sont sacrées ; l’unique but de la guerre est de rétablir le droit; l'unique effet de la victoire, de: gagner la cause disputée et de se garantir d’injures nouvelles. Si cela ne se passe pas toujours ainsi, on le feint du moins; la violence même se: couvre du prétexte de la légalité, et les héros, encensés à la fois et maudits, sont heureusement une exception. Un général devait avoir tué dix mille hommes au moins en bataille rangée pour obtenir le triomphe; nous louons aujourd’hui celui qui a le plus épargné d'hommes et de souffrances. La guerre se fait entre les gouvernements, etnon entre les personnes, et la nature même des armes écarte la fureur personnelle; si fermer le temple de Janus était pour Rome uneexception, c'est le contraire pour nous. On ne tient les armes prêtes que pour donner force au droit et sûreté à la morale, et les nations s'accordent pour briser le char de celui qui s'avise de menacer les autres sans motif.

Ceux qui combattent ne sont plus les hommes liges d’un individu, mais les représentants d’une nation; quoique le droit de la guerre se fonde encore forcément sur l'état naturel présumé de l'homme, les propriétés sont grevées de charges, mais respectées,

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les personnes subissent des violences comme individus, mais non plus en masse ; le prisonnier ne devient pas esclave, mais il est gardé pour qu'il ne puisse nuire ; dans les supplices , mutiler les morts au lieu de déchirer les vivants, futun progrès; de même nous faisons la guerre, mais en professant le désir de la paix ; la guerre elle-même contribue à fortifier l'idée de la puissance publique contre la puissance privée, tellement que du droit de la guerre naît parmi les modernes l’idée de la chose publique.

Peut-être un temps viendra (pourquoi nous ravir une douce illusion? ), peut-être un temps viendra où il n’y aura plus de guerre entre les peuples civilisés , mais une rivalité d'industrie, un accord général pour mattriser la nature. C’est à quoi tendent les s0ciétés modernes, tandis que les anciennes attachaient une idée d’opprobre à l'exercice des forces de l’homme sur la matière ; les arts même n'étaient perfectionnés qu’en vue de la guerre, et, comme elle constituait l'occupation de chacun, le travail et le négoce étaient réservés aux esclaves, à titre de punition.

Ce que l’on doit déplorer dans les anciens qui ont traité d'écos0mie politique, ce sont bien plus des maximes pitoyables que les applications pratiques dont elles furent suivies. Aucun d’eux ne remonte aux véritables sources de la richesse nationale, et ne s'occupe de ce qui fait vivre les sociétés ; lors même que le bon sens les conduit sur la voie de vérités utiles, ilsne savent ni les coordonner ni les mettre en évidence. Que faire, disait Xénophon, d'hommes cloués tout le jour sur un métier à tisser, dont les produits énervent les consommateurs et font gaspiller l'argent? Aristote approuve ce qu’il appelle la production naturelle, c'est-à-dire la consommation de ce qui a été procuré par l'agriculture, la chasse, la pêche et les arts utiles, mais non la production artificielle ou la vente, parce qu'il craint qu’elle n’inspire uniquement la passion de l'argent ; il admet encore moins qu'on doive spéculer et prêter, opérations qu'il trouve contrairesà la nature, comms s’il était possible de produire sans capitaux, ou d'avoif des capitaux sans amasser ! Platon installe sa république imaginaire lob: de la mer, c’est-à-dire loin du meilleur véhicule du commerce, et il fait le procès au citoyen qui s’avilit en se livrant aux occupations du négoce. Z/ ne convient pas, déclare Cicéron, quele peuple dominateur de la terre en soit le négociant ; on ne peut faire de bénéfices, dans le commerce, que par le mensonge el la fraude.

Pour nous, qui sommes sortis de l’atelier ou de la boutique, IST, UNIV, = T, XIVe

a pe]

quelle sympe'hie pouvons-nous avoir pour une société qui nous condamnait à ‘infrr ‘°°? Si donc le citoyen ne doit pas produire, il faudr. qu'il vive d . wnes, et l'État ne pourra le soutenir que par le pillage. En effet, Rome sacrifie perpétuellement l’utile à la grandeur, et, par une interversion de l'ordre , elle veut consom - sans produire, s'enrichir sans travailler, c'est-à-dire, en. enlevant aux autres leurs biens et la liberté, De fait, où manque l'industric la société est impossible sans une grande multitude d'esclaves ; l'égalité est une chimère , et la liberté un mensonge. Voilà pourquoi les persaunes oisives et l’esclave sont le caractère de la société antique, comme la tendance eontinuelle à l'affranchissement est le caractère de la nôtre. Pour les anciens , l'économie politique est la conquête; pour nous, c’est la liberté du, travail et l’emploi du crédit. L'homme quisupporte aves fermeté la douleur et l’adversité est, aux yeux d'un de leurs philosophes, le plus beau spectacle. Les anciens héros se montrent , eu effet, dans l'attitude d'hommes qui défilent la fortune ; au lieu de cetta dignité passive, on exige des héros modernes qu'ils luttent avec énergie contre la nature indomptée et les mauvaises passions. Dans le siècle passé, quand l’industrie était encore chose ignoble dans l'opinion, les encyclopédistes s'ingénièrent à la remettre en honneur; ils allèrent jusqu'à la confondre avec les beaux-arts, et Diderot s’écriait : Rendons enfin, rendons aux artisans ce qui leur est dd ; les arts libéraux se sont assez chuntés | eux-mêmes ; qu'ils emploient maintenant ce qui leur reste de 1 voix à célébrer les arts mécaniques. Aujourd’hui, nous les clas-

sons à part, parce que la réhabilitation est accomplie ; la science | g prête son aide aux manufactures, et l'artiste anime par le sentiment les travaux de l'artisan. Nous croyons que le meilleur à

moyen de relever la dignité de l’homme, c'est de le mettre à l'abri du besoin; car la plus sûre garantie de la liberté est la plus grande somme possible d'indépendance personnelle parmi les citoyens, indépendance qui croît à mesure que les profits du travail se trouvent mieux répartis.

Cela était-il possible dans des gouvernements où quelques hommes libres commandaient à d'innombrables esclaves? où des populations entières travaillaient pour de rares privilé-

giés (1)?

(1) Veromaun, le ;. :loquent des Girondins, lorsqu'on: s’occupaîit de jeter les bases de la nonver. “onst'tution, s’écria : « Voulez-vous créer un gou-

qui nous produire, tenir que atile à la ut con- -dire, en manque ultitude ansange.

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Du reste, les moyens propres à développer l'industrie auraient manqué à une époque où la géographie, la physique, la chunie, se bornaient à des notions si restreintes ; où Ja division du travail et des professions n'était point connue ; où les terres, les capitaux et. les travailleurs appartenaient au même individu, Toute l’économie politique se bornait donc à la bonne aduuuistration du patrimoine et des biens publics ; les propriétés des particuliers étaient garanties non par un intérêt mutuel, mais par la seule

prédominance de leur nation sur les autres. Comme toute chose

appartenait aux vainqueurs, tous les efforts avaient pour but la prédominance par le: ames; aussi l'économie privée, comme l'économie publique, :'a, puyait sur l’immorale puissenco du Jaive.

; y a one 1: me différence entre les sociétés anciennes et les modern-3 qu'entre les aristocraties et les démocraties, c’està-dire la disparité ou l'égalité devant la loi. Chez les anciens, apparence de luxe, de concorde, de force, volantés plus unanimes et, par suite, plus efficaces, plus de fermeté dans les périls et de générosité dans les sacrifices, plus de réflexion pour faire, plus de constance à conserver ; parmi les modernes, plus de discussions, plus de différends, plus d'inquiétude du présent, de goût pour les changements, lors même qu'ils ne sont pas pour eux une amélioration. Chez les premiers, ‘les particuliers tout-puissants annihilaient l’autorité scciale; chez les seconds, les hommes sont nivelés,. et le pouvoir public s'étend toujours plus vigoureux sur la tête de tous. Chez ceux-là, l'idée du respect envers les

” privilégiés est exagérée; chez ceux-ci, l'intérêt individuel cède

devant l'intérêt commun, parce qu’il est compris. Là, l’iné-. galité ; ici, l’uniformité : d’où il suit que l'indépendance et loriginalité se perdent dans une physionomie commune. Tout

« vérnement austère, pauvre et guerrier, comme celui de Sparte ? Dans ce «. Cas, soyez conséquents comme Lycurgne ; comme lui, partagez les terres « entre tous les citoyeris ;, proscrivez à jamais les métaux que la cupidité hu- « maine arracha aux entrailles de la terre ; brûlez même les assignats, dont le « luxe pourrait aussi s’aider, et que la lutte soit le travail de tous les Fran- « çais. “'-"ffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains que la scie et « la hace. Flétrissez par l'infamie l'exercice de tous les métiers utiles, « déshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que les hommes auxquels vous « avez accordé le titre de citoyens, ne payent plus d’impôts. {Que d’autres « hommes auxquels vous refuserez ce titre, soient tributaires, et fournissent « à vos dépenses. Ayez des étrangers pour faire votre commerce, des ilotes « pour cultiver vos terres, et faites dépendre votre subsistance de vos es- « claves, etc., etc. » ‘

homme conçoit une haute idée de sa patrie et de lui-même; il acquiert de l’aisance dans la conversation, parce qu'il ne s’imagine pas être méprisé des autres, puisqu'il ne les méprise point lui-même ; il aime le bien-être matériel, parce que personne ne peut lui imposer des privations inutiles à son amélioration physique et morale ; c’est vers ce bien-être qu’il dirige "constamment son esprit et ses forces particulières, sans l’attendre des gouvernements ou des grands. L'homme apparaît toujours à la place du héros, et même, dans les plus folles tentatives des factions, on aperçoit cette dignité qui le pousse à faire choix d’une cause, et à la servir par conviction.

Delà, ce développement de l'esprit, qui oppose l’autorité de la raison à l'empire de l'autorité ; de là, ce sens commun devenu prédominant, ce qui faisait dire à Telleyrand : Z/y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Louis XIV, plus que l’Assemblée constituante, plus que Napoléon : c'est tout le monde. En uu mot, chezles anciens, il y a de grands hommes ; chez nous, des hommes qui font de grandes choses.

Nous ne nous arrétons pas aux détestables vertus de Sparte; éblouis par les pompeuses harangues des orateurs athéniens et ro-

* mains, nous nous figurons que ces deux peuples jouissaient d’une

grande liberté dans leurs penséeset leurs actes. Observez cependant, et vous verrezaux joursles plus brillants dela liberté romaine surgir des tyrannies sans frein, comme celles de Sylla, de Marius, et de quiconque, à l'exemple des triumvirs, aura osé exercer une puissance incontestée. Dans la constitution même, quelle puissance fatale que celle des censeurs ! combien elle est inquisitoriale ! combien elle est arbitraire ! Livius Salinator, qui s’en trouveinvesti malgré une condamnation populaire, note le peuple en masse, et enlève à trente-quatre des tribus, sur trente-cinq, les priviléges de la cité. Cesmagistrats sont maitres de bouleverser la république; ils chassent du sénat un nombre considérable de ses membres, trentedeux en 633, soixante en 682; Appius Claudius en exclut tous les partisans de César; on fait pis encore à l'égard des chevaliers, puisqu’on les relègue parmi la plèbe, dont onen tired’autres. Combien la constitution n’en devait-elle pas être troublée ! combien la sûreté individuelle était compromise! Cornélius Ruffinus est exclu du sénat parce qu’il possède dix livres de vaisselle d’argent ; Caton dégrade le sénateur Manilius parce qu'il a donné un baiser à sa femme en présence de sa fille, Quoi de plus intolérable qu'une pareille tyrannie domestique ?

-même ; qu'il ne méprise que perpn améil dirige attendre ujours à ives des re choix

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Loin que la justice fût entourée de toutes les garanties des temps modernes, les orateurs péroraient, non pour démasquer le coupable et faire absoudre l’innocent, mais pour ternir la véritéavec le souffle des passions. Leurs harangues attestent sans doute la puissance de l’homme sur l’homme, mais elles nous apprennent aussi que la justice dépendait uniquement de la volonté du juge. Les larmes versées par le vieil Horace sauvent son fils fratricide; si l’orateur romain met à nu les blessures du soldat pour gagner sa cause par l’aspect de ses souffrances, l’orateur grec dévoile le sein de Phryné pour que la vue de ses charmes fasse pencher la balance en sa faveur.

L'empire romain réalise un despotisme tel qu'on peut à peine le concevoir; des millions d'hommes sont envoyés légalement à la mort, parce qu'ils croient et adorent Dieu à leur manière; un proconsul honnête homme , à titre de simple expérience, en fait emprisonner et torturer plusieurs ; comme il hésite entre la légalité et sa conscience, il consulte l’empereur, qui approuve, confirme et, de plus, étend cet arbitraire atroce. Et nous, nous maudissons l’inquisition moderne, qui est en effet sans excuse , pour n’avoir pas su corriger, par la charité tolérante de l'Évangile À cette sévérité antique.

La Grèce, ce type de l’ancienne liberté, ne va point au delà des franchises de la commune, à laquelle elle sacrifie l’homme. A Sparte, il n’y a pas d'autre propriétaireque l'État; dans Athènes, la propriété et à la famille, par suite d’une combinaison singulière des sentiments humains et des intérêts de la commune; à Rome, la république est une association des pères de famille restés souverains dans l'exercice de la puissance domestique, au point que les fils eux-mêmes sont une espèce de propriété.

Partout l'individu estimmolé au bien de la famille et de la cité ;

‘ Ja transmission des biens, le droit de tester, les mariages, les di-

vorces.. sont réglés selon cette tyrannie publique; les écrivains les plus avancés ne savent rien voir au delà du bien de la république. Aristote pose en tête de sa Polifique le droit de l’esclavage, et Platon ne s'occupe dans son Utopie que derendre l’État splendide et fort, quoiqu'il en coûte à l’individu.

Toujours le droit manquait d’un fondement moral quelconque ; c'était le droit de la commune ou de l’État; ce n’est qu'avec le christianisme qu'il devint droit humain, loi de Dieu, règle de l'humanité entière (1). Les martyrs luttèrent trois siècles pour

(1) M. Troplong a publié, dans les Actes de l'Académie des sciences mo-

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que ln force matérielle fêt exclue du sanctaaire de Pâme, et ne dictât point d'ordre à la raison ‘et à la conscience.

Les deux sociétés diffèrent donc radicalement, et déjà l'on « pu Comprendre quelle est la plus libre. Les ‘droits des classes privilégiées atteignirent , il est vrai, dans quelques républiques , celle d'Athènes, entre autres, le plus haut degré; mais combien en: jouissaient? quelques milliers d'individus, rangés eux-mêmes par échelons, pour tyranniser une plèbe qui necomptait pour rien, et un monde d'esclaves.

Et quand nous disons plèbe, nous entendons tout le peuple de la campagne, et une grande partie de celui des villes; car aux dieux même où , à force d’insurrections ou de subtilités légales, il s'était, comme à Rome, assuré les droits d'homme, c’est-à-dire le droit d'avoir une femme et des enfants, et de posséder un champ jusqu'à l’expropriation pour dettes, il se trouvait réduit à vivre dans l’oisiveté, à attendre sa nourriture de la générosité ou mieux de l’aumôûne de ceux qui avaient besoin de son vote:ou qui redoutaient sa fureur. Si un beau jour la tempête retarde les convois de grains, ou si un caprice de Caligula en empêche la distribution, la plèbe mourra de faim. Quand elle sort des théâtres de marbre, où elle a oublié qu’hier elle souffrit du besoin et qu’elle en souffrira demain, elle s’engouffre dans de misérables repaires si bien dérobés à la surveillance publique que l'on peut y établir des ateliers où l’on entraine, pour les soumettre à un travail forcé, les passants que l’on a enlevés.

Quand nous disons esclaves, nous entendons des hommes qu’un autre homme peut vendre, mutiler, tuer selon son caprice; qui n’ont point de famille, point de loi, point de Dieu; nous entendons des femmes à qui on ne laisse pas raème la consolation de céder à la force ou à la séduction, que le patron tenait hier embrassées, et qu'il vendra demain avec les enfants qu'il a ‘eus d'elles ; nous entendons des personnes dont la loi ne daigne pas

rales et politiques, un long mémoire, dont voici la conclusion : « Le droit romain fut meilleur durant l’époque chrétienne que dans les siècles antérieurs les plus brillants; mais il fut inférieur aux législations modernes, nées à l'ombre du christianisme, et mieux pénétrées de son esprit. Je ne me sens pas capable, dit l’auteur, d’admirer un droit si esclave de la lettre et si rebelle à l'esprit; droit orgueilleux en même temps, qui avait la prétention de pourvoir à tout, et n’avait pas l'intelligence des plus simples garanties dues à la bonne foi, »

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même s'occuper, ou ttu'élte ne défend de mutiler que pour épargner au maître un spectacle qui pourrait endurcir son cœur.

Il suffit qu'il y aît des esclaves pour rendre impossible la morale, car leur éducation est essentiellement négligée. Le commandement dur, absolu et flatté, affaiblit dans les maîtres cet empire sur soi-même, qui est la première condition du développement moral ; l'habitude d’une cruauté arbitraire étouffe l'amour de l’humanité, qui est le caractère du progrès social , et la facilité du libertinage corrompt les relations domestiques.

Et la femme, que fut-elle dans l’antiquité ? la mère des guerriers, une ouvrière assidue, une ménagère économe, tout au plus une compagne aimable pour la couche nuptiale et parfois pour la table. Du reste, rien de cette personnalité libre et puissante dela société moderne, qui fait que notre servante peut, sans avoir recours aux subterfuges de la reine Pénélope, repousser un prétendant importun. Sans parler des ontrages des poëtes et des orateurs (1), et des folies de cet empereur qui se faisait traîner par des femmes nues sur an char où lui-même était nu (2), le génie de l’ancienne législation les ravale pout insulter à leur intelligence, à leur véracité. Jamais nous n’avons trouvé chez les anciens un établissement quelconque destiné à l'éducation des femmes. Veulent-elles aller de païr avec l’homme ét acquérir de l'influence? qu’elles se fassent courtisanes ; alors, comme Aspasie, elles donneront des leçons à Périciès et à Socrate ; alors, comme Pythionice, elles auront un tombeau sur la voie Sacrée qui mène à Athènes. Et pourtant d’abominables amours entre hommes attestent plus encore le mépris pour la femme, destinée uniquement à procréer. Laissons à l'écart les poëtes critiques, satiriques et comiques; mais le bon Plutarque nous raconte qu'Épaminondas ne se maria jamais, parce qu'il avait deux jeunes garçons pour amis ; l’un d'eux ayant péri avec lui à Mantinée, on eut soin de placer sa tombe auprès de celle du héros.

Parmi les hommes libres eux-mêmes, vous trouvez dans chaque famille une tyrannie d'autant plus dure qu’elle est plus im-

” médiate : des pères qui peuvent tuer leurs enfants ou les exposer,

répudier leur femme, la céder ou la prêter, ét qui, maîtres des

(1) Pindare vaincu traite de /ruie Corinne, sa rivale couronnée, ÉLIEN, Var., XUI, 95.

(2) LamPRIDE, dans Héliogabale, XXIX.

se

biens et de la vie, exercent une juridiction privée pour les délits domestiques (1).

Chez aucun peuple les propriétés ne furent libres ; les substitutions entravaient les contrats, par l’obligation de ne vendre que dans une ville ou une tribu désignée; à Athènes, un citoyen ne pouvait léguer qu’en faveur de ses parents naturels ouadoptifs. La femme n’avait pas capacité pour donner ni pour tester; les mâles seuls étaient appelés à succéder, comme continuation de la personne et de la famille du père ; à leur défaut venait la fille, mais avec la dure obligation d’épouser son parent le plus proche,

Si l'antiquité est le domaine du polythéisme, et notre ère le domaine du christianisme, la question est déjà résolue pour nous; car, sans rappeler même que le vice était consacré par les scandales divins, la multiplicité des dieux supprimait la conscience de l'égalité, sans laquelle il est impossible de se faire une idée juste des droits et des devoirs. L'Évangile enseigna aux grands et aux petits à invoquer nofre Père, et dès lors à se reconnaître pour frères. Il ne défendit pas l’amour de soi; mais il nous prescrivit d'aimer les autres à l’égal de nous-mêmes; avec le précepte de faire du bien à ses semblables pour l’amour de Dieu, il introduisit l’homme dans la pensée divine, et lui fit comprendre que le but de Dieu est l’ordre ; pour remède aux inégalités nécessaires et aux souffrances inévitables, il institua la charité, qui est l'amour même transformé en sentimentreligieux, en devoir plein de douceur. Où trouver dans toute l’antiquité une institution qui ressemble à la simple magistrature de nos curés, corps régulier d'instituteurs pour le peuple, de tribuns pour les opprimés, de consolateurs pour les affligés, recruté dans toutes les conditions, afin d'apporter à tous lumière, moralité, encouragement ?

Les anciens étaient-ils plus riches que nous? L'opinion générale, appuyée par un certain noïnbre de faits, veut qu'il en soit

(1) Dans un dialogue où il montre la àifférence qui existe entre les anciens et les modernes, Hume expose une quantité d’usages cruels sous des noms barbares, comme la clôture des femmes, les tortures infligées aux esclaves, l'exposition des enfants, l'exil des hommes distingués, et autres choses pires encore, en les plaçant dans un pays éloigné et sauvage, Mais, lorsqu'un des interlocuteurs en est saisi d’étonnement et d'horreur, il déclare qu'il a parlé d'Athènes, et prouve par des textes classiques tous ces faits cruels et extravagants, en lui laissant conclure combien c’est à bon droit que les Athéniens sont appelés les Français de l’antiquité.

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DISCOURS PRÉLIMINAIRE. an

ainsi. Qui n’a pas admiré dans son enfance l’opulence de Salomon, son temple et ses écuries? Alexandre trouve une valeur de trois cents millions dans la tente de Darius , et le butin fait à la bataille d’Issus suffit pour enrichir et corrompre la Grèce, Carthage et Corinthe regorgent de métaux précieux qui, fondus ensemble dans l'incendie, en forment un nouveau. Quelle ville que . celle de Rhodes, élevant son colosse pour orner l’entrée de son port! Dans un théâtre d'Athènes, des eaux de senteur jaillissaient sur les spectateurs par des ouvertures cachées, et la représentation de trois tragédies coûta au trésor plus que la guerre du Péloponèse. Rome vit trois cent vingt couples de gladiateurs figurer au triomphe de César; dix-huit éléphants, à celui de Pompée; trois mille cinq cents bêtes féroces de toute espèce, entre autres deux cent soixante lions, sous Auguste ; neuf mille sous Titus, onze mille sous Trajan. Scaurus construisit un théâtre capable de contenir quatre-vingt mille personnes, orné de cinq mille statues, et qui pourtant ne devait durer qu'un an. il est inutile de revenir sur les magnificences de Lucullus et de Cléopâtre, sur les banquets de Vitellius, les trésors d’Hérode Atticus et ceux de Crassus, qui avait dans ses coffres sept mille talents en numéraire.

Nous avons'cherché, autant qu’il dépendait de nous, à ne pas faire considérer comme richesse celle qui se trouve accumulée dans un petit nombre de mains, mais celle qui, répartie, sert aux besoins et au bien-être du plus grand nombre. A l’usage de combien d'individus étaient les anciens trésors ? combien de milliers d'hommes ne périssaient-ils pas de faim pour un seul personnage opulent ? L'aspect général de prospérité que présentaient les villes passe toute croyance ; ce n'étaient que palais revêtus de marbres et de métaux, avec des statues élégantes et d’admirables grotesques, avec des meubles et des ustensiles où le prix de la matière rivalisait avec la perfection exquise du travail. Dans les maisons de plaisance ( Baïa l’atteste), le luxe s’étendait sur les moindres détails. Des bains d’un riche citoyen, on put faire l'église la plus élégante de la sainte cité (1); on a trouvé dans le cabinet d’un autre les chefs-d’œuvre les plus vantés de la sculpture ; une mosaïque , qui suffirait aujourd’hui pour faire la gloire d’un musée, formait à Pompéi le pavé d’une salle à manger.

Mais ne voit-on pas constamment percer dans tout cela l’os-

(1) On croit que le Panthéon fut construit à usage de thermes. .

2% QUINZIÈME ÉPOQUZ.

tentation, le faste théâtral , plutôt que le ‘soin de la commodité ? A Rome, des cabinets d'un travail merveilleux ne recevaient point la lumière, et le groupe antique le ptas insigne fut tiré d’un réduit obseur. Nous admirons ces thermes, ces bains; mais le besoin en a été diminué pour nous par l'usage du linge et par les diverses commodités domestiques, généralement répandues. Nous sommes étonnés à l’aspect de ces longs aqueducs dont les ruinespittoresques rompent la monotonie du désert romain ; mais n’attestent-ils pas, en même temps que la puissance des constructeurs, leur connaissance imparfaite des lois de l'hydrostatique? ét n’obtenons-nous pas aujourd’hui, avec des pompes et desconduits souterrains, de plus grands prodiges ? Les routes qu'ils traçaient d'une extrémité à l’autre de l'empire semblent par leur solidité, qui a résisté à vingt siècles, des ouvrages plus qu’humaïns ; mais elles étaient destinées uniquement à transporter des soldats, ce qui les fait considérer par Suétone comme opera magna potins quam necessaria, tandis que parmi nous, sans parler des chemins de fer, un réseau de routes réunit chaque village aux grands centres; les routes romaines servaient à transmettre les contributions des provinces dans les villes capitales (1); noûs y suppléons par les lettres de change.

A me considérer même que ceux qui jouissaient de ‘la plénitude des ‘droits de citoyen, c'est-à-dire du droit d’opprimer les autres et de s’engraisser de leur sang, combien les choses ne changeruient-elles pas de face, si on enlevait le vernis brillant qui les couvre! Une courte distances sépare Naples, sans cesse croissante, de deux villes naguèrs déterrées. Dans la capitale moderne, les habitations informes se pressent en désordre, adossées à la côte-ou’éparses sur le rivage, au hasard, selon le caprice ou les moyens de chacun, avec des rues tortueuses, rampantes, ensevelies. À Pompéi , au contraire, et à Herculanum , tout est régulier : les rues etles maisons sont alignées ; les portes, eurythmi- i ques ; les cours et les salles à manger très-ornées ; les places , les | besiliques, et les temples, architectoniques ; les moindres ustensi- hi les de ménage n’offrent pas moins d'élégance et de fini que les cymaises des curies.

(1) Ut omnia tributa velociter et tuto trensmitterentur. Procore. Les grandes routes de l'empire romain étaient au nombre de 27, qui s’étendaient sur un espace de 4,500 lieues. Celles de l'empire français seul, en 1807, embrassaient 13,400 lieues , et chacun peut voir combien elles se sont accrues depuis lors. .

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pour un petit nombre de riches, des boutiques pour quelques marchands: mais où s’abritait la masse de la population ? où sont les maisons où elle venait prendre le repos de la nuit? Nous ne demanderons pas où il y a un hôpital, un refuge pour les pauvres ; c'étaient là des bienfaisances inconnues. Dans la solitude saisissante de ces habitations exhumées, combien ne manque-t-il pas de nos commodités actuelles? Le maître de maison aura une salle à manger pour l'hiver et une pour l'été; mais sa chambre à coucher est un caveau sans air et sans lumière; des réduits où l’on peut à peine se mouvoir composent les gynécées oùil renferme les femmes, et ceux où il entasse les esclaves qu'H ne tient pas enchaînés à la porte sont de véritables cachots. Point de grandes fenêtres vitrées donnant du jour et de l'air, satisfaisant la curiosité et rompant la monotonie des murailles; point de conduits pour les eaux domestiques, point de fosses d’aisances, point de cheminées et, pour escaliers, des montées trèsétroites : dus siéges et des lits élégants, mais très-durs; de trèsbeaux chars, mais sans ressorts ni courroies ; des rues resserrées et des portes étroites indiquent que peu de personnes faisaient usage ide ces voitures qui aujourd’hui parcourent par milliers la cité voisine, au service mêmé des plus pauvres. Point de lanternes pour la nuit; point de pompes pour ‘amener l’eau; rien pour se garantir de la pluie ni de la foudre; point de nappes sur la table, point de fourchettes (1). Ensuite, partout s'offre l'image d'un maître entouré d'un essaim d'esclaves tenus en bride par la crainte, et dès lors redouté; qui s’entoure de ses amis pour s’entretenir ou se divertir avec eux. Quant à la femme, elle n'intervient dans sa vie que comme instrument de volupté.

Supposez qu'un des anciens habitants de cette contrée vient de ressusciter, et qu'il voit, dans le village qui s’élève au-dessus de sa patrie, le tailleur, le cordonnier, le menuisier travailler librement et disposer librement de son gain , s’obliger envers le riche ou refuser de contracter avec lui, pouvant devenir son égal par l'industrie, et, s’il est offensé par lui, le citer en justice ; puis, entrant dans quelque boutique, qu’il remarque les perfectionne-

(4) Quelques exceptions ne font que confirmer la règle.

ments infinis introduits dans les arts même les plus simples ; qu'il voit ensuite ce pauvre artisan et sa femme se parer d’étoffes de soie, ce qui paraissait un luxe excessif pour les impératrices ; sus- . pendre sur leur poitrine une montre qui leur indique les heures avec une bien autre précision que ne faisait le style de son gnomon ou son imparfaite ‘clepsydre ; qu’il aperçoit à côté de lui une cheminée pour faire du feu, et, auprès, un miroir limpide ; des conduits pour les immondices, des gravures de tableaux remarquables ornant les murailles, quelques livres sur des rayons ; les fenêtres garanties du vent par les vitres, du soleil par des jalousies ; qu’il le voit goûter du sucre et du café, tributs d’un monde que les sages ne révaient même pas; parcourir des rues éclairées par lé gaz, et allumer dans sa chambre une lampe qui équivaut à plusieurs torches ; employer une vaisselle d’un vernis des plus brillants; changer souvent son linge de corps et de lit; pouvoir enfin, avec quelques sous, se procurer dans les boutiques de ses nombreux confrères , de quoi satisfaire tous ses besoins!: ne sera-t-il pas disposé à décider que cet artisan est plus heureux que les princes de son temps ?

Pour nous représenter cette société au vrai, retranchons de la nôtre, je ne dirai pas les véhicules à vapeur, les télégraphes et les perfectionnements les plus récents, mais les postes, ce besoin suprême de la civilisation, mais le papier, mais l'imprimerie; réduisons-nous à nous vêtir de laine, à écrire en majuscules et sur des peaux ; à ne pas connaître les lettres de change; à. voir se fermer les mers d’où nous viennent tant de choses exquises ; re* nonçons au coton , brisons les machines qui nous procurent à un prix minime tant d'objets charmants; n’ayons ni thermomètres, ni baromètres, ni hygromètres, ni lentilles de cristal, ni lunettes, ni autres instruments qui doublent la puissance des sens ; point de métiers pour les bas et pour les tissus à dessins ; point de charbon de terre; aucune de ces préparations chimiques qui contribuent en si grand nombre à la santé, à la beauté, aux plaisirs ; puis voyons si les anciens étaient plus riches et plus heureux que nous.

C'était un magnifique spectacle que 4e voir des villes et des provinces entières se réunir pour discuter, délibérer, se divertir ; mais aujourd’hui nous avons multiplié les moyens de nous communiquer nos sensations, nos idées, nos plaisirs, nos résolutions, sans changer de place et sur l'heure. Ces cirques immenses, ces somptueux spectacles où les femmes pouvaient palpiter d’un hor-

iples ; qu'il d'étoffes de

lrices ; sus- ,

1e les heuyle de son sôté de lui npide ; des ux remarayons ; les jalousies ; nde que les ées par lé aut à pluplus brilvoir enfin, | ses nome sera-t-il x que les

hons de la graphes et ce besoin 1primerie; ascules et à. voir se ises ; rerent à un nomètres, lunettes, ns ; point point de qui conplaisirs ; reux que

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rible plaisir à la vue des milliers de gladiateurs qui s'égorgeaient : et mouraient avec art, où la sensibilité émoussée de la plèbe se réveillait à l’aspect des lions et des éléphants qui assouvissaient leur rage les uns sur les autres, ou sur les sectateurs résignés du Nazaréen ; ces théâtres où s’étalaient les dépouilles opimes de l’Asie vaincue, ou les excès de la lubricité, et, si vous voulez quelque chose de plus humain, ces jeux olympiques, où le peuple qui possédait au plus haut degré le sentiment esthétique allait admirer la beauté de la forme , la hardiesse des poses, la vérité des couleurs, la sublimité de la sculpture, les inspirations de la poésie et de l’histoire, vous paraissent-ils à envier pour notre époque?

L'ostentation des divertissements publics recouvrait la pauvreté et l’aridité de la vie privée. L'organisation imparfaite de la famille , la servitude de la femme, l'avilissement des basses classes, amenaient le besoin de récréations extérieures, et ces récréations mêmes ne se reproduisaient qu’à des intervalles éloignés. Lorsqu'un intérêt plus doux et plus tendre fut né dans les rapports de parents et d'amis, que l'égalité eut créé la félicité domestique, on vit se révéler des sources de jouissances inconnues, l'étude de l’histoire, des découvertes nouvelles, des lectures faciles et inépuisables. C’est ainsi que nous aimons à faire succéder aux amusements bruyants de la jeunesse les plaisirs tranquilles et raisonnés de l’âge mûr.

Je ne reviendrai pas sur le nombre extrêmement faible de ceux qui étaient admis aux nobles récréations de l'esprit; on peut compter sur ses doigts les copies entières d’Homère; il n’en reste qu’une d’Aristote, et si peu de Tacite et de Tite-Live qu’on pouvait les dire perdus deux cents ans après leur apparition. En général, la communication des livres était si difficile que des esprits, qui n'étaient rien moins.que vulgaires, s’appliquaient exclusivement à compiler ; c’est ainsi que passèrent à la postérité Justin, Valère-Maxime, Eutrope, Photius et Pline l'Ancien luimême.

Mais, pour ne parler même que des jouissances matérielles, le particulier le plus modeste en a, de nos jours, de bien supérieures, pour le nombre et le choix, à celles des privilégiés de l'antiquité. À peu de frais, il se procure chaque jour celles de la musique, de la danse, des théâtres, et l'argent qu’il dépense ne lui est pas venu comme au citoyen d'Athènes par la voie de l’aumône, mais par celle de son propre travail. Il:a des habits plus commodes, et sa couche est plus douce; il se promène plus à l’aise, voyage

30 QUINZIÈME. ÉLOQUE.

plus vite, apprend plus facilement, et profite de toutes les découvertes des penseurs aceoutumés à réfléchir avant de pratiquer, et qui mettent l'intelligence au senvice des besoins usuels,

En somme, nous possédons tous les arts des anciens avec d'immenses améliorations, et avec l'avantage insigne de les avoir œis à la portée de tous. Autrefois on travaillait pour le petit. nombre ; aujourd’hui, pour les masses. Quelques centaines d'individus possédaient l'égalité des droits civils; ils. se comptent par mille aujourd'hui, et chacun peut coudoyer le riche sans avoir d'hu.miliation à subir, demander justice au puissant, et s'asseoir au banquet de la vie avec-une foule chaque jour plus numbreuse.

Mais, s’il est facile, dans l'usage de la raison, de constater uotre supériorité sur les anciens, il n’en est pas ainsi dans les produits de l'imagination. Lorsqu'on regarde la. Vénus de Milo et le groupe de Niobé, et qu’on lit l’'Œdipe roi de Sophocle, la Trilogie orestiade d’Eschyle, les Géorgiques de Virgile, il faut bien confesser que nous ne les égalons pas. Une langue d’une harmonie extrême, le spectacle d’une nature enchanteresse, la vue incessante de beautés nues dans les bains ou les théâtres, des vêtements qui ne gênaient nine déformaient les membres, les rapports. continuels des. artistes et des philosophes une religion tout à fait matérielle, et le besoin d’orner les cités et d’immortaliser les héros, portèrent au plus haut degré l’art dans l’Hellade (1). Ajoutez à cela que les Grecs n'avaient pas eu de modèles a\ssi beaux , à la différence de nous autres modernes, qui avons cezsumé en imitations le temps où le génie possède toute sa puissance , et qui ne sommes revenus à la nature que lorsque le géaie s’est évanoui ; aussi le génie et le goût, qui, coexistent chez les Grecs, ne sont arrivés que successivement pour nous. Le désir de les imiter nous a retenus sur des routes où nous aurions pu aller loin pour être, sinon meilleurs, à coup sûr plus originaux. En effet, il faut envisager les arts du beau en rapport avec l’état social et les habitudes ; de même qu’une Chinoise très-admirée parmi les siens ne brillerait pas à nos yeux, ainsi, peut-être, si les préventions venaient à cesser, les ouvrages d’une autre époque nous sembleraient-ils moins parfaits.

Il est à remarquer que l’art dans lequel les modernes ont fait le plus de progrès est celui dans lequel les anciens n’ont pas laissé

(1) « Dieu, ne voulant point donner la vérité en partage anx Grecs, leur donna la poésie. » JouBERT.

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DISCOURS PRÉLIMINAIRE. h

de chefs-d'œuvre ; nous parlons de la peinture où nous exeellons, non-seulement dans l'expression morale, mais encore dans la partie technique. Nous avons peine à comprendre l'admiration pour des tableaux sans fond , sans perspective, sans raccourcis , où l'on fait un mérite à un peintre d’un portrait qui paraissait regarder le spectateur, de quelque côté qu'il fût placé, ou de grappes de raisins que les oiseaux venaient becqueter. Les fresques des murailles ou les mosaiques qui proviennent. des villes ensevelies par le Vésuve avaient été signalées à notre attention comme pouvant soutenir la comparaison avec les ouvrages des maitres italiens du seisième. siècle; mais elles en sont bien loin.

A l'exception des chœurs dont ils connurent la puissance , les anciens ne sortirent pas de l’enfance de la science musicale ; ils ignorèrent même les accords (1); ils ne possédèrent aucun des instruments à archet, et, si les merveilles d'Orphée et d'Amphion n'étaient pas des fables, nous pourrions leur opposer des effets nor moins extraordinaires obtenus avec le tambour et des airs populaires.

Ces statues où le marbre, l'ivoire et les métaux se combinaient ensemble , et dont les yeux étaient formés de pierres précieuses , offraient à coup sûr un. aspect différent de ce que nous appelons beau, Restent, il. est vrai, des ouvrages que le plus sceptique doit admirer sans restriction; mais qui déterminera les. causes. qui. donnent naissance à un grand artiste? Si l’Apullon et la Vénus ont été créés dans les jours les plus brillants d'Athènes, l’inimitable Laocoon apparaît au temps de sa décadence, de même que le célèbre Canova est arrivé, à travers des essais bizarres, à des œuvres sublimes. Plusieurs critiques ont donné à certains ouvrages modernes la préférence sur ceux de l'antiquité (2); il y en a beaucoup plus encore qui admirent comme des trésors antiques des contrefaçons modernes (3); mais nous répéterons que les deux

(1) J. F. Dannely, que nous venons de lire, soutient, dans la XXIX° partie, de la London Encyclopedia, que les Grecs connurent l'harmonie.

(2) Vasari dit du David de Michel-Ange, qu'il « détrôna toutes les statues modernes et antiques, grecques ou latines quelconques ; » et Bottari, qu’il « a surpassé de beaucoup les Grecs, dont les statues, quand elles sont plus grandes que nature, n'’offrent pas autant de perfection. » Rapporter ces jugements n’équivaut pas à les accepter, comme nous ne saurions accepter celui de Voltaire, quand il dit que les discours improvisés au parlement d'Angleterre l’'emportent sur toute l'éloquence étudiée des anciens.

(3) Winckelmann en cite quelques-uns dans la préface de son Histoire des arts; mais lui-même a décrit pompensement, comme provenant d'Her-

époques ont des beautés diverses, et que les anciens ne possèdent ni le Moïse ni le pupe Rezzonico, comme ils n’eurent ni le Macbeth, ni l'analyse de nos moralistes et de nos romanciers; nous répéterons que nous ne savons pas pourquoi il ne peut surgir un Praxitèle pour nous qui, outre les ressources qu'ils avaient, possédons leurs préceptes et leurs exemples. Il est vrai que nous ne voudrions pas l'avouer, parce qu’idolâtres de l'antique, nous n’accordons le titre de grand qu’à celui qui imite, et que, si nous consentons à proclamer quelqu'un le premier, c’est à la condition qu’il se contentera du second rang. C’est uniquement pour ce motif que nous dédaignons l'originalité des cathédrales du moyen âge et la libre transition de l’art à l’époque de la renaissance, pour les rattacher aux types inévitables du Parthénon et de la Rotonde; c'est pour le même motif que nous obligeons nos architectes à multiplier les fictions et les disparates pour adapter des façades romaines et grecques à des édifices destinés à des besoins tout différents, au lieu d'exciter le génie en le forçant à créer, et à surmonter les dissonances que l’art n’a pas encore osé harmoniser (1).

Avouons toutefois que les beaux-arts, parce qu’ils représentent énergiquement l'existence morale et sociale des peuples, conviennent de préférence à une société homogène et fixe, dont le caractère complet et décidé comporte une reproduction plus claire et mieux définie, Telle était la société parmi les anciens, tandis que chez nous elle est une transition dépourvue d’une physionomie durable. Notre infériorité dans les beaux-arts n’indiquerait donc pas que les facultés esthétiques se sont amoindries, mais

plutôt qu’elles n’ont pas trouvé un stimulant direct et énergique, .

soit encore des attributions aussi importantes ou des dispositions aussi favorables que dans le polythéisme. Du reste , qui osertai

culanum, des ouvrages fabriqués exprès pour l'abuser, Un Jupiter'et Ganymède, dont Mengs était l’auteur, fut admiré comme antique par lui et par tout le monde. On connaît l’anecdote de la statue de l'Amour, de Michel-Ange; et combien de productions de Jean de Bologne ne passent-elles pas pour des ouvrages grecs! D’un autre côté, il y a beaucoup d'artistes, et Mengs est de ce nombre, qui soutiennent que toutes les statues antiques que nous possédons sont des copies. On peut voir les réponses extrémement faibles de ce peintre à Falconet, qui atlaquait témérairement le mérite des sculpteurs anciens.

* (1) Nous croyons très-injuste la'comparaison qu'on ne cesse de faire, dans la cour du Belvéder, entre les anciens chefs-d’œuvre et Persée de Canova. 11 faut comparer ce qu'il y a d’original dans chacun,

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dire que les nations aujourd'hui les plus civilisées en Europe sont celles qui possèdent les meilleurs artistes ?

Dans la littérature même, faite par un petit nombre d’esprits cultivés, traitée comme art et non comme métier, chaque chose était réglée , coordonnée d'après certaines règles introduites par l'usage, et le style avait autant d'importance que les idées. Les individus qui se plaisent à savourer ce plaisir exquis sont encore aujourd'hui peu nombreux ; quoique les classiques aient perdu les fleurs et nous aient donné tous leurs fruits, il est toujours agréable de s'asseoir à l'ombre de leur feuillage ; l'éclat de la lumière nous charme lors même qu'il nous empêche de rien distinguer.

IL est vrai que l'habitude de se soumettre à des règles préétablies, et de ne prendre pour juge qu’un petit cercle, peut insensiblement faire sortir du droit sentier ; telle est probablement Ja cause de la décadence rapide et sans retour des siècles d'or des anciens.

Pour nous autres modernes , la littérature, aristocratique, impuissante, comme toutcequisesépare du peuple, est l’œuvre d’un petit nombre d'esprits stériles qui s'avisent de nous réduire à une admiration oisive ou à une imitation servile des anciens. Entravée par des théories, des écoles, des journaux, et privée de sa gloire la plus belle, celle de vivre dans les cœurs plutôt que dans les bibliothèques, cette littérature artificielle ressemble aux harpes éoliennes, qui donnent quelques beaux sons, mais point d’airs, Aujourd’hui les littérateurs ne sont pas au service d’une cour, mais à celui de tout le monde; ils négligent donc les finesses des sous-entendus, des subtilités, des allusions, pour chercher la clarté, la précision , le coloris. Aujourd’hui la littérature est un combat comme tout le reste; la forme compassée succombe sous le choc et le caprice; la foi inébranlable dans un auteur cède à l’infinité des opinions ; la polémique étouffe l'art, et rien ñ’oblige à flatter en chatouillant l’oreille,

On n’étudie donc plus l’art pour l’art, et chaque jour il disparaît davantage du style ; ceux-là font une exception, qui lui consacrent toutes leurs forces et toutes leurs pensées. Le monde les loue et les laisse de côté, comme les glands de l’âge d’or. Faut-il s'en étonner? Les lettres et les beaux-arts ont cessé d’être seulement, comme les appelait Raynal, la décoration de l'édifice

D'SCOURS PRÉLIMINAIRE.

| social; la république littéraire embrasse autant de membres qu’il

ya de gens qui savent lire, c’est-à-dire tout le monde. L’art, HIST, UNIV. — T, XIV. 3

32 ès LE D M pr a Sn

34 QUINZIÈMÉ ÉPOQUE.

semblable au théâtre, perd d'autant plus en délicatesse que le nombre de ceux auxquels il s’adresse est plus considérable. Le peuple veut y rencontrér sa spontanéité, sa pensée, ses formes, son langage , les grandes vérités exprimées sans prétention. Les lectures peu nombreuses, mais répétées et approfondies , ont fait place aux lectures faciles ét multipliées. Des personnes même sans instruction lisent par plaisir, par besoin ; incapables de sentir les délicatesses étudiées , elles cherchent les beautés intelligibles : elles aiment la couveanté, pour secouer, l’uniformité de l’existence; l’exécution rapide, potr suppléer à la perfection des détails ; la facilité, pour satisfaire promptement un besoin démesuré de connaître.

Les anciens avaient foi dans la durée, et les Romains comptaient être lus tant que subsisterait le Capitole; nous espérons, noûs, que des vérités nouvéllés feront bientôt vieillir nos livres. Contposer Jlaborièeusement , conserver neuf ans un manuscrit dans son portefeuille, est devenu une sotte vanité à une époque où les gloirés se succèdent si promptement qu'on ne saurait croire aux illustrations posthumes ; où l'intérêt du moment sera perdu de maini où les idées se pressent avec une telle rapidité que malheureux est l’homme dont le bagage se compose de celles qui ont dix ans de date. Dans ces dix années, il peut se rencontrer un 1774 qui renouvelle la physique et la chimie, un 1789 qui change la politique, et j'ai failli dire la morale,

Les paresseux en abusent, et, sous le prétexte d'idées trop abondantes, ils négligent la forme, ignorant que, par suite de leur lien intime, raffiner l’expression, c’est raffiner , éclaircir la pensée ; ils sacrifient le beau même à l’utile, comme la révolution qui convertit le jardin des Tuileries en un champ de pommes de terre. Mais, si nous observons les classiques qui, eux aussi, ont recherché l’élégance, on trouve queles anciens sont plus peintres, les modernes plus écrivains, pour peu qu’on veuille distinguer Part des formes et du coloris de l’art du style, qui coordonne et exprime la pensée ; le plus extérieur des talents, du plus intime; la reproduetion des apparences lumineuses, de la révélation des sentiments internes.

Dans un pareil rapprochement, j'aurai gagné ma cause dès que j'aurai nommé les sciences; car, bien que les anciens puissent réclamer la part la plus difficile, c’est-à-dire le mérite de les avoir fondées , ils nous les ont transmises plutôt en manière de

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