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moyen âge, ne voulant pas nous enchainer à l'histoire convenue et systématique , nous avons dû reprendre le travail sur des documents incertains, mal déterminés, et surtout peu nombreux ; pour les temps modernes, il s'en offre trop; car mille narrateurs surgissent pour un fait, chacun voyant à sa manière et apportant ses propres impressions qui, justes, naïves ou entachées de préjugé, forment une source abondante d’inductions tantôt vraies, tantôt erronées. Le plus rude de la tâche, c'est de dégager l’histoire de cette multitude d’anecdotes malignes, suspectes ou adulatrices, également contraires à la vérité et à la justice.
Ceux qui espèrent un grand secours des statistiques ne réfléchissent pas que souvent elles tombent dans la frivolité, au point de ressembler à cet Héliogabale qui voulait connaître le nombre des habitants de Rome par la quantité des toiles d'araignées. Les statistiques fournissent-elles les moyens d'apprécier la valeur morale d'une institution ou celle d’une société, quelque peu nombreuse qu’elle soit, quelque simples qu’en soient les éléments ? sa vie ne leur éch1ppe-t-elle pas, comme elle échappe au couteau de l’anatomiste? ii faut donc apporter beaucoup de s0briété, soit pour en déduire les réformes à faire, soit pour en tirer une preuve des théories appliquées, soit pour s’en servir à désarmer les préjugés et l'habitude.
On recherche dans les correspondances diplomatiques les motifs des actions et les moyens employés; mais beaucoup des véritables causes des actes publics restent ensevelies dans le cœur des princes et des ministres; aussi les documents de cette espèce doivent-ils être consultés avec un grand soin, parce qu'ils sont toujours rédigés avec précaution, souvent avec hypocrisie. Ce ne sont pas les débats du forum antique ou des parlements modernes, mais le plus souvent des compilations de personnes médiocres, obéissant à des o”dres, et où le manque de couleur et de vie se joint à l'absence de sincérité. L'art consiste à deviner la pensée sous l'enveloppe des mots combinés pour fourvoyer l'intelligence, et, de cette manière, à déchirer le voile de la politique, avec son vieux cortége de fraudes et de passions (1).
Les lettres de personnes bien informées et sans intention de
(1) « Pour qui sait y lire, peu de documents indiquent mieux la vérité que les mensonges diplomatiques. » Ds BARANTE.
publicité font voir de plus près et plus familièrement les caractères, les mœurs, les événements ; elles expliquent des causes impénétrables d'action, et, bien que la vérité soit défigurée par les passions vivantes et actuelles, on y retrouve l'histoire des sentiments, histoire fort importante, et qui reste encore à faire tout entière.
Il est encore beaucoup de choses qu’on peut demander à la littérature comme manifestation de l'opinion, sauf à ne pas oublier que la dernière n’est ni unanime ni impartiale, Les correspondances sont surtout d’une grande valeur, ainsi que les anecdotes, les pensées, les conversations, les détails de caractère des grands écrivains, marqués toujours d'un sceau particulier qu'on tenterait en vain de contrefaire,
Les journaux, écrits sous l'impression du moment, n’attestent pas la pensée du public ni même celle de l'écrivain ; ils restent de beaucoup inférieurs aux mémoires, parce qu'ils ne sont pas écrits par des personnes versées dans les affaires, ni garantis par un nom considérable. Organes du gouvernement, ils ne sont pas responsables des mensonges commandés ; organes des partis, ils sont. d’atroces détracteurs ou d’aveugles panégyristes ; vendus ou corrompus, ils corrompent. On ne peut les parcourir sans se demander ce que deviendra l’histoire pour nos fils, lorsqu'elle sera puisée à des sources si impures.
Nous possédons un monceau de mémoires, récits animés où le narrateur, contraint de se mettre lui-même en scène, y met aussi ce qui l’environne, et donne à tout une physionomie dramatique. Toutefois ils méritent souvent le reproche que Vauvenargues faisait aux courtisans, d'avoir le secret de réduire à rien les grandes pensées ; aussi c'est à eux que recourent ceux qui cherchent aux faits des causes puériles, odieuses ou misérables. L'histoire en devient plus piquante, mais moins digne et moins vraie; car les détails biographiques, les accidents curieux et les caprices des rois ne sont pas de son ressort. Il s’agit pour elle de pénétrer dans les problèmes nationaux, les passions et les idées des différentes époques ; de franchir les contins de l’archéologieet de la géographie, pour voir la marche de l'humanité à travers les ténèbres du passé. L'histoire ne doit pas se faire l’organe de la haine ni de l’adulation, mais proclamer la vérité, quelque répugnance qu’elle puisse inspirer ; rejeter les coquilles, malgré leur beauté, pour profiter de la perle qu’elles renferment ; s'attacher à ce qui doit vivre, en négligeant ce qui est
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DISCOURS PRÉLIMINAIRE. b9
destiné à mourir ; diriger l'attention de l’homme sur lui-même pour révéler sa puissance, et sur les autres pour déterminer les rapports.
Dans l’histoire, comme dans les mathématiques, il y a des questions qu’il ne faut pas uborder, parce qu’elles sont insolubles, et d’autres, parce qu'elles sont trop vagues et susceptibles de solutions multiples. De même qu'une moitié de la lune, malgré la libration , restera toujours invisible aux habitants de. notre planète, de même certains faits resteront mystérieux. Chercher à deviner les intentions, ou plutôt les supposer, et subtiliser sur les causes occultes, cela peut être appelé par quelques-uns philosophie de l'histoire, mais ce n’est en réalité qu’un moyen de tromper et soi-même et les autres. Les intelligences d'élite ne l'ignorent pas, et savent s’en garder; mais les esprits vulgaires se révoltent dans un dépit ridicule centre l'insuffisance humaine , et ils ne sont satisfaits qu’autant qu'ils ont des jugements fixes et déterminés sur des objets où la précision ne peut être qu’une erreur : esprits sans portée, qui ont besoin de systèmes et de fables, et ne sont à l’aise que dans la matière.
Que vous soyez pour Rome ox Carthage, pour Dagobert ou Pépin, pour Mainfroy ou Charles d’Anjou ; que vous reconnaissiez ou que vous refusiez au pape le droit d'investir l'empereur et d'élire les évêques ; que l’Empire ait ou non la suprématie sur les républiques; que le feudataire doive ou non l'hommage lige au suzerain ; que les communes aient subsisté durant l'invasion, ou que les vaincus soient demeurés serfs ; que les fausses décrétales soient une invention française ou romaine; que Grégoire VII ait eu ou non le droit de mortifier un tyran : ce sont là des questions assez éloignées de nous pour que nous puissions les peser avec sang-froid, à moins que la passion ne veuille s’en faire une arme, et en tirer des allusions aux intérêts présents.
Mais ces intérêts nous pressent de toutes parts, et beaucoup de questions ne sont pas encore résolues ; la plaie de la réforme
saigne encore, malgré la trêve indéterminée de Westphalie;
nous ne savons pas si la révolution est au berceau ou à l’agonie ; chaque jour deviennent plus vives les douleurs causées par le martyre que subissent depuis si longtemps l'Italie, la Pologne et l'Irlande; la renaissance des lettres et des arts sous la forme classique prolonge ses effets au point de partager la littérature en deux écoles ; la constitution des divers États n'est encore que le produit des ambitions, des usurpations ou des révoltes ; enfin
les débats sur la grâce se traduisent sous mille formes difrérentes.
C’estune rude tâche que d'écrire une histoire qui dure encore! Il suffit au peintre, pour représenter Homère, Romulus ou Moise, de certains symboles convenus, et chacun les reconnaitra. Qu'il fasse le portrait de Charles XII, de Louis XIV et de Napoléon, tout le monde pourra en admettre la fidélité ; mais qu'il reproduise votre père, votre ami, vous-même, aussitôt les affections s'en mêlent, et ce qu'un étranger trouvera flatté paraîtra défiguré à ceux qui verront avec les yeux du cœur.
Ilen est de même dans l’histoire, Qui n’a pas lu un auteur quelconque? qui n’a pas de prédilection pour un pays? qui n'a porté un jugement sur les héros et les faits voisins? qui n’a puisé, dans cette école des préjugés qu’on appelle éducation, de fausses idées de gloire? Chaque ville possède un artiste ou un tableau qu'elle prétend sublime; tout éditeur porte aux nues l'ouvrage qu'il. publie ; chacun trouve qu'il a été parlé trop sommairement de son art ou de son pays, et trop longuement de l’art bu du pays des autres. Le point de vue de la postérité raccourcit beaucoup trop l’histoire littéraire; chaque jour qui passe emporte avec lui une admiration. Mais l’homme qui détrompe fait de la peine, comme celui qui le premier révèle les torts d’une femme aimée; on.irrite en voulant éclairer un aveuglement volontaire. Il y a pourtant une grande différence entre feuilleter un auteur et l’approfondir, entre saisir son intention ou relever quelque passage détaché; entre juger un fait, un homme isolé, et le voir dans ses rapports avec tous les autres. Aussi celui qui s’est épuisé à la recherche de la vérité se sent venir sur les lèvres cette riposte du père Hardouin : Quoi ! estce que je me lèverais chaque jour avant l'aube pour penser comme tout le monde?
Les inventions se trouvent dans le même cas; il n’y en a pas une qui n’ait eu des précédents, jusqu'à ce qu’un esprit supérieur en reconnaisse l'importance, les applications et les conséquences. Alors naissent les disputes de priorité. L’orgueil national fait trouver magnifique ce qui n’est que misérable, et proclame éternelles des gloires tout au plus viagères. A celui que les Italiens accusent de parcimonie dans ses éloges, les étrangers reprocheront d'avoir exalté toute réputation italienne (1). Ajoutez à
(1) Maszy s'exprime ainsi dans la préface du Droit public de l'Europe:
mes difié-
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et de Namais qu'il tôt les afté paraîtra
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cela les vanités personnelles ; tout homme exige non-seulement du respect, mais de la condescendance pour son opinion et des éloges pour ses mérites domestiques ; car la gloire est comme les portraits : chacun croit qu’elle regarde de son côté.
Partagés comme nous le sommes en artistes et spéculateurs, en inventeurs et conservateurs, ce qui plait à l’un est désapprouvé par l’autre (1). Les calculs seuls ont pour l'un de l’importance; pour l’autre, c'est le sentiment seul. On exige de l'écrivain de l’impartialité, et on l’accuse de manquer de chaleur; on lui demande dés détails sur le commerce, sur les arts, sur le gouvernemenht, et l'on trouve mauvais que les considérations accessoires ralentissent le récit. Lorsque Bernardin de Saint-Pierre fait pour la première fois lecture de Paul et Virginie, Necker s'endort, Thomas est distrait, Buffon demande sa voiture, les dames se hâtent de cacher des larmes involontaires; madame Necker lui accorde un de ces encouragements qui humilient. Bernardin veut jeter son ouvrage au feu; mais Vernet voit son geste, Vernet artiste l’a compris, et un livre immortel est consérvé au monde.
Enfin l’histoire ne doit pas être seulement une cloche funèbre, sonnant pour les hommes et les institutions qui ne sont plus, mais aussi la joyeuse annonce de la naissance d’une idée qui tend à devenir un fait, et convie les peuples à la saluer au moins d'un souhait bienveillant. ‘
Malheur donc à l'historien qui chercherait à plaire à tout le monde! L’impopularité est une noble chose, quand elle consiste à ne pas se laisser entraîner par la foule, et à préférer à un assentiment facile le courage de l'opposition; d’ailleurs la rectitude du jugement et la liberté d’esprit équivalent souvent à beaucoup de science.
L'historien doit se persuader surtout que les grandes vérités
« Je prie un Allemand qui approuve ce que j'ai dit de l’Angleterre, de la Suède, de l'Espagne, etc., de soupçonner qu’il ne serait peut-être pas impossible que j'eusse encore raison quand je parle de l'Allemagne d’une manière qui n’est pas tout à fait conforme à sa manière de penser ; ce que je demande à un Russe, à un Danois, à un flalien, etc. Ma prière est juste, mais je sens que le préjugé ne m’accordera rien. »
(1) Tres mihi convivæ prope dissentire videntur, Poscentes vario multum diversa palato:
* Quid dem ? quid non dem ? renuis tu, quod jubet aller.
(Hor. Ep. IT, 2.)
se démontrent moins par une éloquence fébrile que par la raison et l'évidence des faits, et que l’on réussit mieux par des approches en règle que par des assauts à force ouverte. Les préjugés ne cèdent qu'au temps, bien qu’ils soient obligés de céder ; cepeudant l’homme qui les combat se résigne à certains ménagements, à l'abri desquels il sape plus sûrement la citadelle de l'erreur. Bernoulli vrtient, en 1751, le prix de l’Académie des sciences sur la question relative à l'orbite des planètes; mais il en est redevable, de son aveu, au respect qu’il a montré pour une erreur, c’est-à-dire pour les tourbillons de Descartes. La jactance paresseuse pourra seule lui reprocher ce sacrifice, parce qu’elle ne sait pas combien il lui coûte.
C’est surtout dans les histoires modernes qu’il est nécessaire de savoir lire entre deux lignes, attendu que l’auteur, par amour de la vérité, s’assujettit au martyre de la mettre dans l'ombre; s’il ne peut blâmer Bonaparte, il loue celui qui ose lui résister ; il se couvre d'un voile, dans la confiance que le lecteur saura le déchirer, et suppléer à des réticences obligées ou calculées (1).
Moins l'historien moderne a l'espoir d'obtenir de tolérance pour lui-même, plüs il doit en montrer pour les autres, non pas de cette tolérance, fille de l'indifférence, qui accepte également toutes les croyances pourvu qu'elles soient morales, ce qui est un moyen de les anéantir toutes, mais de celle qui s'appuie sur le sentiment religieux et sur l'espérance que Dieu, sans détruire ce qui existe historiquement, fera triompher la vérité et venir son règne. L’intolérance est toujours de l’orgueil ; car elle prétend disposer les choses comme elle croit, sans égard à la faiblesse humaine et à l’histoire, qui nous prouve que la persécution entraine à tous les excès par le mystère qu’elle impose, et que toute vérité comprimée est une force qui s’accumule,
Ceia ne signifie pas que l'historien soit tenu de cheminer tout droit comme l'ingénieur qui, dans le tracé d’une route, songe seulement à la ligne qu'elle doit suivre, et non à ia beauté ni à la fertilité des pays qu’elle traverse. Le beau est non-seulement un attrait, mais une consolation pour l'esprit; l’aigle qui s’élance dans les régions supérieures sent le besoin de respirer et s'arrête, bien que les forces ne lui manquent pas.
Une froide justice, se bornant à offrir la vérité pure, ressemble
(1) L'abbé Galiani faisait consister l’éloquence à fout dire sans aller à la Bastille.
la raison r des ap- Les préde céder ; ins ménatadelle de démie des es; mais il mtré pour es. La jacifice, parce
nécessaire par amour s l'ombre; ui résister ; teur saura Iculées (1).
> tolérance s, NON pas également ce qui est ’appuie sur s détruire té et venir r elle préà la fai-
ui s'élance et s'arrête,
ressemble
aller à la
aux portraits photographiques qui reproduisent les linéaments réels, mais qui ont l'aspect de cadavres. Raconter sans regret pour ce qui tombe, sans espérance pour ce qui s'élève, e’est l’impartialité du sceptique qui se soumet à la loi des faits sans haine comme sans amour; la passion de la vérité est la première chez celui .qui écrit l’histoire (1). Imparfaite si elle se borne à disserter, analyser et conclure, il faut qu’elle touche, intéresse et instruise; il faut qu’elle montre le spectacle insigne de l’homme opposant aux obstacles renaissants, à l’adversité obstinée, aux lâches calomnies, le courage civil et quotidien, bien supérieur au courage facile des camps ; il faut qu’elle sache déroncer comme criminel le triomphateur au milieu de sa gloire, mais aussi le proclamer sublime lorsqu'il supporte avec longanimité une infortune imméritée. Son instruction résulte moins de l’examen que de l'intérêt, et ce qui émeut ne s’oublie pas. 1l est donc bien d’imiter celui qui, passant dans une ville où il a beaucoup d’amis, se fait un plaisir de s'arrêter chez ceux pour lesquels il a plus d'estime et de sympathie. 11 y a toujours profit à considérer les grands hommes tels qu'ils sont, car dans l’homme git le véritable enseignement de l'histoire; des gouvernements, des institutions, des lois, des mœurs, il faut toujours revenir à lui, au tableau de ses faiblesses, de ses misères et de ses vertus. Combien n’est-il pas utile, dans les combats qui attendent quiconque ose proclamer la vérité, de se rappeler que Socrate fut persécuté par l'Aréopage, Colomb par ses souverains, Galilée par l'inquisition, Tasse par son Mécène, Condorcet et Lavoisier par la révolution! Lorsque Adamson adresse à l'Institut le plan de son ordre universel de la nature, ce corps savant, appréciant son merveilleux travail, l'invite à se rendre dans son sein ; mais il répond qu’il ne peut venir, faute de souliers.
Animé de sympathie pour son sujet, l'historien doit donc savoir saisir ces détails qui sont la poésie et tout ensemble la vérité de l’histoire (2). À la place des particularités aussi infidèles qu'ennuyeuses des batailles (3), qu'il mette les discussions
(1) « Ce que l’histoire peut nous donner de mieux, c'est l’enthousiasme qu’elle réveille. » GoETHE.
(2) «J'ai pu me convaincre, d’après l'exemple du passé et d’après l’expérience du présent , que le public a toujours été avide de connaître les hommes qui nous ont laissé l’image de leur âme. Les détails les plus minutieux à leur égard sont recueillis avec empressement et lus avec avidité. » GIBBON, Mém.
(3) Quinam sit ille quem non pigeat longinquitatis bellorum scribendo legendoque, quæ gerentes non faligaverunt. Tive-Live, X, 22.
* 6à QUINZIÈME ÉPOQUE.
des écoles et des parlements. Weisshaupt, Janséaius, Saint- Sinon, ne méritent-ils pas autant l'attention que Montecuculli et Rodney ? la question des bourgs pourris et de la oi des céréales n'est-elle pas plus intéressante qu’une guerre? L’indépeudance de l'Amérique est conquise dans les chambres anglaises plutôt que sur les champs de bataille, et les congrès de Vérone et de Londres sont plus désicifs que les faits d'armes Aron et du Trocadéro,
Mais, en cherchant à exposer la vérité, suffit-il de curaetit les événements, sans aller au delà de l’éloge ou du blâme (1)? Les faits sans les raisonnements ne sont que les mots d’un dictionnaire, qui n’expriment rien s'ils ne viennent pas coordonnés et liés entre eux, Ainsi, outre l'obligation de rechercher avec zèle, d'examiner avec sincérité, d'exposer avec clarté, l’historien doit avoir une méthode d'appréciation ; dans le choix des faits, il faut qu’il se rappelle que la vérité, loin d’en être déduite, sert, au contraire, à les juger, et que la philosophie domine l'histoire plutôt qu’elle n’en dérive,
Quelques auteurs voudraient s'appuyer uniquement sur les races, comme si leur fu-ion devait suffire aux peuples ; mais la différence des climats, des institutions politiques, des croyances religieuses, ne détermine-t-elle pas le plus grand nombre des variations dans la société humaine ?
Ceux qui croient que la multiplicité des forces libres n’est qu'anarchie, et qui veulent l'unité dans un État comme première condition, ne considèrent que l’affermissement progressif de l'autorité absolue, à laquelle ils donnent le nom d'ordre.
Ïl en est d'autres qui dénigrent tout, et même les intentions si les faits viennent à manquer ; c’est une manière de flatter cette faiblesse humaine qui nous porte à réduire les grands hommes à la mesure commune. Quant à nous, nous avons foi dans la vertu fécondatrice d’un bel exemple.
D'autres, au contraire, ont pris à tâche de réhabiliter, comme on le dit aujourd’hui, les mémoires même les plus compromises. Il y avait lieu, en effet, d'appeler de beaucoup de jugements, de restaurer certaines gloires; toutefois on ne réhabilite pas un
(1) S'il fallait admettre la sentence de Quintilien : Scribi£ur ad narrandum , non ad probandum , il n’y aurait pas d'histoire du moyen âge ; ceux même qui professent cette opinion ne la suivent pas dans l’exécution, et les faits deviennent chez eux l’accessoire d’une pensée préconçue.
1, Saintntecuculli ù des cé- ? L’indéanglaises de Vérone Antrodoco
rapporter âme (1)?
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homme en lui supposant des mérites qu'il n’a jamais eus, mais bien en lui reconnaissant ceux que ses contemporains devaient lui attribuer, et sur lesquels une partie d'entre eux, au moins, a dû tomber d'accord.
D’autres encore ne considèrent l’histoire que comme une métaphore poétique ou une discussion oratoire, se plaisant à d’ingénieux contrastes, à d2s rapprochements curieux, bons comme paradoxes et comme aliment à l'esprit de secte, mais qui répugnent à la vérité. L'histoire ne change pas de théâtre, et les faits représentés la veille ne se reproduisent pas le lendemain ; quoique l’homme se propose toujours les mêmes problèmes, et que l’histoire ne soit en somme que la diversité des solutions, jamais ces solutions ne sont identiques.
Qu'on en- tire des allusions pour satisfaire le besoin de comparer ce qui est à ce qui fut, rien de plus légitime ; il est impossible, en effet, de parler des rois et des peuples étrangers, sans penser aux contemporains. Tant que les hommes seront hommes, le passé sera la satire du présent, par ressemblance ou diversité.
Un autre écueil, c’est la sympathie généreuse qui porte à trouver le bon droit du côté du plus faible, de la victime désarmée, de celui qui succombe, et à admirer les forces sociales, qui se créent d’elles-mêmes par le développement de leur propre énergie. De là, nos sympathies pour les papes qui résistent au glaive par la parole; de là, nos malédictions contre les Maures envahisseurs et, plus tard, contre Philippe LIT qui les extermine ; de là, après la réprobation qui a frappé les constitutions de la Pologne et de la Hongrie, les frémissements de colère quand elles sont étouffées dans le sang; de là, nos imprécations contre Henri VIUL, parce qu'il tue les catholiques, et contre Philippe IT et Marie, qui les vengent par une réaction sanguinaire. Ce sont là, à coup sûr, des sentiments bien excusables, et pourtant l'histoire doit ne pas confondre la disgrâce avec la vertu, ni la faiblesse avec le mart:
Elle est tenue de démentir ceux qui font le succès juge de la moralité, et veulent toujours que la cause qui l’emporte soit la meilleure, au point de dire non-seulement : Malheur aux vaincus! mais Honie aux vaincus! Non, dans l'histoire il ne faut pas juger le droit par le fait ; car, si celui-ci entraînait l’autre, la guerre obtiendrait une importance suprème, elle qui tantôt fait
triompher le bon droit, tantôt le foule aux pieds. MST, UNIV, — T, XIV. 5
66 OUINZIÈME ÉPOQUE.
Les histoires des auteurs modernes ont été gâtées par deux choses, l'enthousiasme et la peur. L'enthousiasme pour J'antiquité portait à lui comparer tout, et faisait retrouver partout les mêmes hommes, l+s mêmes vertus, la même morale dans la vie privée et pubhque, sans calculer l'immense difiirence qu'il y a entre l’individualité antique et les masses modcines, entre les manuscrits et l'imprimerie, Voilà pourquoi nous avons continué à combattre avec acharnement autour du cadavre de Patrocle: voilà pourquoi nous n'avons pas cessé de nous écrier comme les Romains : Majores nostri; voilà pourquoi toute une génération a été sacrifiée à deux ou trois héros de prédilection.
La crainte des rois fut moins funeste que celle des philosophes; car, si l'on se mettait à l'abri de la colère des princes par des réticences et des allégories, un trait des encyclopédistes, uniques dispensateurs de la gloire, était sans remède, Vous retrouvez dans Raynal, dans Gibbon et autresécrivains prônés, le soin d'échapper à la raillerie de ces Samsons qui faisaient écrouler le temple. Rousseau n’y échappa qu’en dépassant leurs extravagances,
De là, une faible condescendance, une paresseuse imitation qui généralisèrent l'abus de la philosophie dont tous les efforts consistaient à abstraire, diviser, disséquer et décomposer ; de là fut proclamée la nécessité de l'analyse, si souvent abusive et parfois si mal comprise. La Grauge intitule analytique sa Mécanique, œuvre magnifique, parce qu’elle est précisément synthétique; car elle déduit de principes généraux tous les principes secondaires, et jusqu'aux faits les plus particuliers (1). L'analyse et la synthèse sont les deux procédés essentiels et constants de la logique; une idée générale se décompose en idées particulières, puis, de celle-ci s'élève de nouveau à une idée générale ; on isole d'abord, on combine ensuite les phérsmènes. L'analyse, dit le profond Wronski, est rétrogressive, parce qu'elle remonte le courant des faits; la synthèse, qui les suit. est progressive, La première fraye la ronte qui mène à la vérité, et la seconde en révele l'enchaînement; l’analyse retourne les faits sous toutes leurs faces, interroge l’expérience, et, par voie d’induction, s’é-
(1) A faudrait mettre en regard de certaines histoires des sciences, faites pièce à pièce, les admirables chapitres préliminaires des différentes sections de la Mécanique analytique.
| par deux ur J'’antir partout prale dans difiirence modcines, ous avons “adavre de ous écrier quoi toute p prédilec-
>s philoso- Jrinces par listes, unius retroués, le soin écrouler le 8 extrava-
itation qui rts consis- ; de là fut
et la synde la logières, puis, isole d'a-
ction, s’é-
ences , faites ntes sections
lève de cause en cause jusqu’à celle qui les domine toutes; la synthèse, partant du fait supérieur qui commande les faits subordonnés, descend aux causes secondes, aux effets les plus particuliers, explique les phénomènes au moyen de sa conception même, ou, pour mieux dire, justifie celle-ci à l’aide des résultats certains de l’expérience et de l'observation. C’est ainsi que le médecin étudie à part chacun des tissus élémentaires de l’organisation, dont il forme l’anatomie histologique ; ensuite l’aratomie transcendante ramène les différences à l'unité, non par un vague besoin de généraliser, mais selon la détermination scientifique des ressemblances positives.
L'analyse et la synthèse ressemblent donc au jeu ües nerfs et des muscles dans le mouvement humain , à l'ascension et à l'abaissement du piston dans la pompe ; une seule ne vous donnera jamais la philosophie dans son entier. L'analyse vous dira que toutes les substances organiquesse composent d'oxygène, d'hydrogène, de carbone et d'azote ; mais faudra-t-il confondre pour ceia Ja rose et l’ortie, l’immonde pourceau et la jeune fille dont la vue vous fait palpiter? La physique, la musique, la mécanique, vous ont donné les éléments des sons ; mais qui révélera le secret à l’aide duquel Rossini a composé ses symphonies?
Or les maitres du siècle passé proclamèrent la supériorité de l'analyse et bôtirent des édifices qui ne recevaient aucune lumière d’en haut. De là, cette critique sans aucune idée morale ; de là, cette préoccupation exclusive pour les causes extérieures, qui néglige les causes véritables, et laisse dans l'ombre les traits distinctifs de l'histoire; de là, l'antiquité restaurée à la manière de la tête de Dante récemment découverte à Florence, qui offre un beau profil, mais sans l'œil; de là aussi, la prétention de rendre positives les sciences historiques à l’aide des probabilités mathématiques, théorie née avec Jacques Bernouilli, reproduite par Condorcet, proclamée par Laplace, et qui répugne à la véritable analyse historique ; en effet, elle prétend subordonner au calcul numérique le fonds intime d'une nationalité, la condition individuelle d’un État, d'où dérivent des circonstances locales et des *omplications extravagantes en apparer , qui échappent aux jugements déduits d’une règle générale, et font reconnaitre le véritable caractère de ia situation historique.
Lorsque la révolution, au om de la raison, c'est-à-dire du droit éternel, déclara la guerre au droit historique, les puissants
68 + QUNZIÈME ÉPOQUE.
se liguèrent pour la défense de ce droit contre les peuples, qui réclamaient l'égalité; r'ais, lorsque les faux adorateurs de la liberté l'eurent com -or:ise par des excès inexcusables, ses amis sincères comprirent que l'histoire doit faire connaître son meilleur usage, les moyens de la conserver, ses dangers, et les artifices dont on se sert pour l’anéaniir ou la défigurer.
On se mit donc à examiner la situation politique et civile des différents peuples et de leur constitution ; les principes et les varitions du droit public et du droit privé ; les progrès de la législation etde l'administration , avec leur influence su: le bien de tous et de chacun ; la condition morale et intellectuelle des nutions, les mœurs, les cpinions, les institutions et l'activité des peuples. La tyranuic dévoilée des princes, qui n'étaient pas, comme les antiques dyna:ties, protégés par la vénération patriarcale, mais qui s’appuyaient sur le droit de conquête, invita à rechercher les anciennes gloires come uue protestation; de là surgirent deux écoles : l'une qui, tea er le nant les institutions féodales et hiérsrchiques du moyen âge, et quoigue favorable aux princes, ne tit que révéler Îles progrès “a peupie, et jeter un nouveau jour sur certains prints historiques de la plus grande importance ; l'autre qui jouilia dans le moyen âge avec d’autres idées, se fondant sur le droit éternel de la raison, attesté par les siècies, entreprit la tâche de démontrer que le despotisme était une invention récente. Entravés par la censure, les historiens de cette écoie s'en tinrent à l'appréciation des faits, que celle-ci ne pouvait nier sans se rendre absurde. C’est ainsi qu’à l’histoire qui ne faisait que charger la mémoire, succéda celle qui scrute le sens des fai':, leurs causes, leurs effets, et recherche comment les hommes peuvent la mettre à profit pour étendre leurs idées, perfectionner leurs sentiments, agrandir la science, améliorer la vie, éclairer les doctrines. politiques et économiques. D’ailleurs, comme la révolution occupe dans le temps un espace qui équivaut à des siècles, on a pu considérer les faits comme accomplis, les livres comme vieillis, et l’examiner de près, sans craindre la confusion du passé avec le présent, ni la contagion morale du voisinage et de la nouveauté.
La patience que les grands et leurs saiariés employaient à compiler des généalogies et des blasons, les gens du peuple la mirent à retracer l’histoire des plébéiens, à étudier la religion, l’industrie, les beaux-arts, qui en sont l'expression ; ils renversèrent de l’autel la force qui lui : 2 toute sainteté , et comp:
Nes, qui rs de la
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ivile des Les variagislation ous et de ions, les peuples.
mme les ile, mais chercher surgirent féodales c princes, nouveau e imporres idées,
peuple la religion,
rent que la voix du peuple est la voix de Dieu. Le peuple ne reconnait dans les héros véritables que sa grandeur personnifiée, et dans les grands inventeurs, que ses besoins formulés ; il substitue son propre nom à ceux des Romulus, des Snlon, des Homère, des Ésope, et il se contemple lui-même dans les religions et les révolations.
C'est &iu:i œue chaque siècle refait l'histoire à son point de vue.
Cependant l’histoire moderne obtint sa part de l'attention que naguère on accordait exclusivement à l’histuire ancienne, Le sort des peuples est jugé d’après certains principes généraux, et leurs vicissitr.des se lient à celles de l'humanité entière. La narration, qui ne visait pas à flatter les princes, mais à se faire entendre de masses, devint plus animée, plus développée, avec des applicaions au présent , et propagea l'idée de la liberté dont elle vit.
Or l’histoire est le meilleur remède contre cet esprit absolu qui a mis obstacle à la juste appréciation, à l’exposition exacte des faits; car, en mettant les théories à l'épreuve des applications, elle montre les différences entre le bon et le possible, et fait voir queparfois le mal protége le bien, que le faux se greffe sur le vrai, à tel point qu’il est nécessaire de souffrir l’ivraie pour ne pas extirper lebon grain avec elle, Aux vicissitudes de l’hommeintérieur, c'est-à-dire de la conscience, elle associe, dans ses grandes leçons, celles de l’homme extérieur, c'est-à-dire le développement des États à travers les siècles ; elle fait coïncider la science des faits et la politique, traitées rationnellement, et marcher parallèlement avec elles la jurisprudence, deux formes successives de la même idée. En Allemagne, une école métaphysique de jurisconsultes s'intitula Historique, parce qu’elle s’imposa principalement pour tâche de rattacher l’ensemble de la législation à l’état correspondant de la société à chaque époque du passé ; néanmoins quelquesuns deses membresinclinent à l’optimisme, et d’autres à la fatalité.
Lorsque Montesquieu s'écriait : Heureux le peuple dont l'histoire est ennuyeuse ! d’autres vantaient les gouvernements dont le silence de l’histoire faisait l'éloge ; ils croyaient que l’unique bien était dans la privation du mal, et qre le récit devait se borner aux faits bruyants et tragiques. Mais celui qui observe la société dans ses élément: ie l’utile, au "ste, du beau, du saint, du vrai, et dans sor iriple symbole, l’Égiise, l'école et les les comptoirs, celui-là connaîtra d’autres joies que les mas:acres des champs de bataille, d’autres amusements que les fêtes de
cours, d’autres gloirés que les conquêtes, Watt et Arkwright, qui changent les conditions du travail en substituant les machines aux bras, et les grandes associations à la petite industrie, sont plus dignes de mémoire, à ses yeux, que beaucoup de héros admirés et maudits.
Nous croyons, nous, que l'esprit humain ne se révèle tout entier que dans l’ensemble de ses œuvres : chaque pas dans la science est la trace des hommes qui ont vécu; cette plante est le vestige laissé par Linné et Tournefort; cette démonstration mathématique atteste l'existence de Pythagore et de Galilée. Aussi devons-nous considérer le passé avec un vif sentiment du présent, et demander aux histoires générales la signification des histoires partielles. Derrière le monde politique, se meut le monde du sentiment, de l’intelligence et de l’industrie ; derrière les rois et les chefs des révolutions, sont le prêtre qui prie, le poëte qui chante, l’auteur qui écrit, le savant qui médite, l'artiste qui dessine, le manœuvre qui travaille. Tous vivent d'une vie propre, mais en respirant l'atmosphère commune, mais en recevant la lumière à travers les vitraux nuancés des couleurs du siècle. Ainsi ce mot : Je suis homme, rien de ce qui regarde l’homme ne m'est étranger, convient parfaitement à l'historien, car tout lui sert à formuler la condition sociale : les inventions de l’industrie, les caprices ou la vanité; l'autorité de la raison, la philosophie de l’esprit ou la morale du devoir; tout ce qui s’offre à lui dans les trois voies que parcourt l'esprit humain, l’expérience, la raison, l'imagination; cet ensemble d’activité et de passivité qui se manifeste dans l’homme comme en toutes choses ; ses penchants et ses idées ; la trinité et l'unité de l'être intellectuel, moral et physique.
Nous n'avons pas cru pouvoir entreprendre cette tâche sans embrasser dans la même unité la vie de tous les peuples. Le premier nous avôns présenté, ou plutôt essayé de présenter, dans son ensemble l'histoire de l’humanité, non l’histoire successive de quelques nations, ou l’histoire politique de toutes, mais celle de l'humanité qui poursuit sa marche, tantôt en avançant, tantôt en se développant à travers les désastres.
L'école historique des jurisconsultes dont nous avons parlé, après avoir reconnu l'impossibilité de réndre un code parfait, n’examina point s’il était nécessaire, mais conclut que le commencer était de la part du législateur une intervention orgueilleuse ét impuissante ; de même une histoire universelle complète
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n'étant pas faisable, on pouvait désapprouver une tentative de ce genre. Mais ce mot aussf profond que désolant de Gœæthe : Pour savoir quelque chose, il faut savoir tout, ne nous amènerait-il pas à ve plus écrire sur rien? Nous avons donc osé, quoique avec des forces trop inférieures sans doute à l’entreprise, distribuer les couleurs sur un dessin tout à fait nouveau, ou du moins employer dans leurs combinaisons des moyens nouveaux. Nous avons marché toujours, en nous défiant des applaudissements, mais aussi en puisant une nouvelle énergie dans la violence inaccoutumée des attaques ; aujourd’hui nous nous hâtons d’arriver au terme avant que viennent ces rides que la vieillesse imprime sur l'esprit non moins que sur le front.
Jamais, dans le corps de l’ouvrage, nous n'avons détourné sur l’auteur l'attention que le lecteur doit tout entière au sujet; mais voici le troisième coup d’œil général que nous portons sur notre entreprise et sur nous-même. Le pas est scabreux, attendu qu'on censure plus facilement tout résumé pour ce qu'il omet qu'on ne l’apprécie pour ce qu’il contient; en outre, c’est une loi, une nécessité ou un tort de toute préface, d'affirmer plus que de discuter, de présenter des assertions générales plus que d'exposer des faits distincts. Mais qu'importe ? notre réputation de témérité est déjà faite, et jamais nous n’avons aspiré au misérable honneur de plaire au vulgaire des doctes, ni à l'honneur dangereux de plaire à un parti, Nous avons senti qu’une grande idée s’appauvrit entre les mains des imitatéurs; mais nous nous sommes persuadé qu’une œuvre vaste ne doit pas être traitée légèrement. et encore moins par quelqu’un qui ne la comprend point,
Or,en m’adressant directement pour la dernière fois à des lecteurs que m'’aura conciliés, je l'espère, une compagnie prolongée, je sens le besoin de revenir par quelques mots sur mon travail, J'ai continué ma route entre deux écueils, l’érudition qui nuit à l’intérèt, et l'idéologie qui nuit à la vérité, Entre l'ennui et l’erreur, j'ai exposé avec franchise ce que j'avais étudié avec sympathie, libre de préoccupations systématiques, sans pourtant m'appuyer sur les exceptions; reconhaissant à la science moderne les trophées de ses récentes conquêtes, impartial autant que l'impartialité est compatible avéc la nature de l’homme, en face d'hommes et d'événements dont nous sommes les créatures et les victimes, j'ai éclairoi les faits Avec l'amour de la vérité et le besoin de la certitude ; enner: ‘: ; théories, j'ai été dirigé par
la noble prétention d'être intrepide et juste, par l’impérieuse hardiesse de volonté nécessaire à celui qui, s'érigeant en juge, doit ou renoncer à sa tâche, ou se résigner aux tourments qu'elle inflige.
Je me suis proposé d'éviter les formules générales qui dispensent des idées exactes, convaineu «nc ! 'is'orien, en sa qualité de juge, doit donner les motifs de «1 seu.:nc>, mais ne pas hésiter à la proclamer. Dès lors, je résoius de in’en tenir à la philosophie claire, nette, sensée, pratique, de notre Italie; de ne pas supposer trop les choses connues des lecteurs, et de ne les renvoyer à d'autres livres qu’autant que je n’aurais pas conçu moimême une idée complète, ou que je me trouverais emn°.".… !o la développer ; de ne pas taire des vérités parce que d'autres les auraient déjà dites , attendu qu'aucune vérité n’est inutile à répéter; de ne pas avoir recours aux transactions de la timidité, ni aux récriminations de l’opprimé; de ne pas dissimuler mes opinions sous ces phrases dubitatives qui sauvent de la tyrannie des dédains sarannes et de la guerre dans laquelle deux partis contraires vous attaquent également; car les partis sont de leur nature extrêmes, et l’homme sensé doit suivre sa route entre eux. Il est facile et agréable de cheminer sur des sentiers déjà battus, porté par des intelligences bornées qui applaudissent en vous leur propre médiocrité; mais l’exagération est le langage des sociétés en décadence; la vérité est le besoin des sociétés bien ordonnées et qui se régénèrent.
L'écrivain contraint de publier son ouvrage par fragments, surtout lorsqu'il s'adresse à des lecteurs peu attentifs (1), rencontre une difficulté plus grande à faire comprendre l’harmonie de sa pensée ; il est pourtant impossible de se former sans cela un jugement complet d'un ouvrage. Ainsi, tandis que vous promenez au loin le regard äu lecteur sur le progrès de l'univers, une pédanterie myope vous repruchera de ne pas jurer par Hérodote et Tite-Live; vous serez assailli des questions mesquines
de ceux qui ne savent pas s'élever à rette hauteur où tout ce :
qui est beau et vrai se réunit et se confond; on exigera que vous ne disiez rien de ce que d’autres ont dit, et, en même temps, on vous opposera les jugements d’autrui, qui “cront différents du vôtre ; on isolera des phrases et des r” ‘onnements qui ne tiraient un sens que de leur ensemble, et | ous attribuera
(1)« 11 y a un point sur lequel il faut se résigner, quand on écrit : c'est d’être Ju légèrement, £i d’être jugé du haut en bas. » Say, Petit volume.
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des opinions que vous n'aurez fait que rapporter avec cette loyauté qui ne sait pas dissimuler une objection.
Il ne faut donc pas s'étonner des jugements si divers émis sur un livre, surtout parmi ceux qui ne l'ont pas lu. 11 ne faut point s'en étonner dans un temps de liberté et même de dévergondage de la pensée, où l’on lit par oisiveté et au hasard ; où, aprèsavoir acquis la science et perdu le calme, moins recueillis et plus pressés, nous nous dispensons d'étudier les principes, dans notre hâte de les appliquer ; où nous pensons à demi, exposons avant de mürir, et acceptons chaque mot pour une idée ; où les partis ont l’insolente prétention de posséder exclusivement le beau et le vrai, sans examiner les opinions contraires, et où tous cherchent à dissimuler l'épuisement du doute sous la violence des paroles, sans aucun souci de la vérité : qu'importe la raison à leur ressentiment !
Mais le jour de la rétribution, celui de la mort arrive, ou, ce qui est la même chose, le jour où l'écrivain fatigué, épuisé, jette la plume et cesse d’irriter les jalousies contemporaines. Celui qui n’a jamais fait, celui qui ne fait plus, celui qui répète qu'il fait, reçoivent le nom de grands hommes (1); pour eux, tous les honneurs et les récompenses, et, ce qui vaut mieux, la paix, cette paix à laquelle notre génération paresseuse sacrifie les convictions et la dignité. Si, encore, ils jouissaient de cette paix ; mais il est des ge. pour qui le danger et la lutte ont autant d'attrait qu’en ont pour d’autres le succès et le triomphe. La paix de l’insouciant et du flatteur pourra-t-elle jamais être comparée à l’immense joie que l’on éprouve à se signaler par quelque œuvre; à émettre une parole qui vient du cœur et va au cœur, qui révèle avec intrépidité les sentiments que l'on avait dans la fière jeunesse, et que l’on conserve dans l’âge mûr ; à savoir enfin que l'on trouve un écho dans des milliers de cœurs vierges encore, et dans des milliers d’âmes dégagées de préjugés ?
D'un autre côté, combien un auteur n’a-t-il pas à profiter de l'obligation où il se trouve de ne se confier qu’en lui-même; c’est là qu'il puise toute son énergie sans se prévaloir de la condescendance des autres pour en user envers lui-même; dens la nécessité de remplir un cœur avide de bienveillance, il se pénètre de
(1) Si La puissance de mon nom s'est accrue, c'est que j'ai cessé d'écrire, disait Chateaubriand dans une lettre du 1° juillet 1842; et Vernet disait à Greuze : Écoute-moi; cesse d’étre un rand peintre, et tout aussitôt l'Académie chantera tes louanges.
son sujet avec toute la passion de la jeunesse, de la persuasion, du courroux. L'excès de l'oppression devient force; la poutre,
battue et rebattue par le mouton de fer, ne fait que s'enfonrer
sans cesse plus profondément dans le sol, et bientôt elle soutiendra le pont destiné à réunir deux rives opposées.
J'espère que, s’il n'a pu être aidé du conseil des maitres, et de cette critique qui, sincère lors même qu'elle n'est pas bienveillante, ne relève pas seulement une erreur commise, mais avertit d'en éviter une autre; j'espère, dis-je, que mon ouvrage offrira plus d'originalité de pensée ; car il n'aura pas été astreint à d'offcieuses condescendances envers ceux qui l’auraient favorisé ; à ces transactions qui paraissent une obligation envers ceux qui sont d'accord avec vous sur cent points, et diffèrent d'avis sur deux ou trois autres; à ce respect pour des hommes, des auteurs, des doctrines, des maximes, qui, sans même qu'on s’en aperçoive, nous est imposé par l'habitude de sympathiseravec des personnes amies.
Heureusement celui qui n’ambitionne pas les récompenses des grands, ni ne flatte la plèbe des doctes, peut aujourd'hui dire une grande partie de la vérité. Le royaume de la pensée n'’inspire pas de jalousie aux royaumes de la matière, ou plutôt ils sont trop faibles pour l'assujettir; c’est le public qui achète les ouvrages des auteurs, et non un Mécène qui paye leurs services.
Mais atteindre le comble de l’art, qui consiste dans l’harmonie entre l'imagination, la pensée et la forme; obtenir la simplicité et la facilité, sans lesquelles il n’y a point de dignité pour l'homme ni d'originalité pour l'écrivain ; disposer à son gré de cette puissance de la parole, qui fait découler d'une même source l'invention, la conviction et l'éloquence ; unir le calcul à la hardiesse, et la prudence à l'élan ; fondre les faits avec la morale, non de mots, mais d'actions; trouver le secret d’être savant sans le paraître, de faire comprendre au lecteur instruit qu'on sait plus qu'on ne dit, et qu'on a eu assez de courage pour le ca-
cher : voilà sans doute mes intentions; mais je sens combien je :
suis loin de les avoir réalisées. Toutefois, si je n’ai point les qualités que j'aurais voulu louer dans les autres historiens, puissé-je du moins avoir évité les défauts que j'ai blâmés chez eux avec sévérité !
On a taxé de mépris cette sévérité; mais quel homme serait assez abject pour conspuer ceux qui l'ont précédé, quand lui-même suit d’un pas différent la voie qu’ils lui ont ouverte? Ce n’est point à de tels sentiments qu'a formé mon âme celui qui, le pre-
ersuasion, la poutre,
s'enfoncer
soutiendra
tres, et de bienveilais avertit age offrira nt à d'offrisé ; à ces X qui sont 1 deux ou x, des docive, nous nes amies. ‘ompenses d'hui dire > n’inspire y sont trop
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mier, m'inspira l'amour de ce geure d'études, et dont la parole encourageante , plus puissante que le précepte et l'exemple, m'acvoutuma à considérer le passé en dehors du préjugé officiel des écoles ou des préventions classiques des académies, et à y porter vette indépendance d'examen qui peut füire errer, mais qui ne peut rendre vulgaire.
Il ne cessait de me répéter : « C’est un devoir pour tous de connaître les pensées et les actions de ceux qui nous ont précédés dans la vie ; mais c’est une obligation particulière aux Italiens d'écouter et de faire entendre la parole efficace de l’histuire, contraints qu’ils sont de cherchet dans le passé des sympathies, des consolations ou des espérances, Mais, pour cela, les livres ne suffisent pas; il faut visiter les lieux, inter roger les traditions, voir les passions en jeu , méditer dans la solitudé sur les autres et sur soi-même, manger le pain du peuple, chez qui se trouve la foi de l'avenir. » = « L'ignorance et la présomption se donnent un air de savant scepticisme , pour nier les causes lointaines des effets présents ; mais une étude infatigable nous conduit à découvrir les liens qui rattachent l'ironie de Socrate aux massacres de Spartacus, Gracchus à Mirabeau, la venue de Charlemagne à l’asservissement de l'Italie ; à voir le bien éclore du mal ; de la féodalité, les communes ; de nids de pirates, les villes hanséatiques ; de là guillotine, le code Napoléon; à reconnaître le progrès marqué par la Providence tantôt dans une institution et tantôt dans une guerre, tantôt dans un homme et tantôt dans une doctrine. Rendre ces causes évidentes au lecteur, c’est le seul moyen d’obtenir que le passé profite au présent, et que les faits anciens expliquent ceux de notre temps, » — Que les spéculateurs de la science, qui savent, tout au plus, les dates et les classifications , et pour lesquels Cicéron est lorateur romain, César l'écrivain des Commentaires, Dante le chantre de la Divine Comédie, n’usurpent point le titre d'historiens; ce titre ne convient pas non plus à ceux qui se contentent d’un luxe stérile de connaissances, sans se rappeler que l’érudition est un simple instrument pour les sciences morales, comme l'algèbre pour les questions pratiques de mécanique et de géométrie. » — « Chaque siècle dépose beaucoup d'éléments de son époque dans celle qu'il décrit, et veut recevoir l'instruction dans son propre langage; de là, l'inépuisable nouveauté de l’histoire, malgré l’inaltérabilité
RAR ARARREANRS
des événements. Leur connaissance matérielle appartient à la critique; le publiciste en fournit l’interprétation philosophique, et transforme le simple récit en enseignement sublime de ce qui conserve et aitère chez un peuple les fondements de la société; il applique la moralité des faits aux questions suprêmes d'organisation sociales associant à la science des événements celle de leurs causes, il en découvre le caractère réel sous l'écorce apparente, corrige les jugements erronés et déduit les justes conséquences. C’est ainsi que l'historien se fait créateur. » — « Les heureuses témérités de la critique ont porté des fruits plus abondants qu'on ne s’y attendait ; mais, de mêmequ'aux premières expériences de Montgolfier on crut avoir conquis le champ des airs, et qu'aux premières secousses du galvanisme on se figura tenir le principe de la vie, de même la critique voulut assigner les lois d’après lesquelles doivent procéder les faits. De là, des théories vagues, des systèmes généraux, ces orgies de l’imagination ou du raisonnement, qu’une découverte ou la réflexion fait évanouir en fumée. » — « Il ne suffit pas de connaître, il faut encore juger. Pour cheminer, il faut savoir où l’on va, et pour faire, savoir ce que l’on vent. Mais le système n’est pas l'intention, et nier celle-ci équivaudrait à dire qu’il est inutile d’avoir des idées ; car celasignifie se proposer un but, se former de son sujet un plan lucide et assuré. » — « Que sont les faits, les faits isolés? des armures déposées dans un musée, dont l’imagination peut revêtir un monstre ou un héros, le défenseur ou le tyran de la patrie. Ce sont des poteaux au milieu d’une forêt, qui montrent la route quand ils sont dirigés vers certaine partie, et ne servent à rien quand ils gisent par terre, Il est facile de plier l’histoire à telle ou telle hypothèse; la réalité peut conduire aux suppositions, et le fait engendrer l’utopie. Il n’y a de science que celle qui relie les événements, et les explique en les tirant de l’état de fragments isolés et incohérents; nous n’appelons pas architecte celui qui extrait les matériaux, qui les choisit et les amoncèle, mais celui qui s’en sert pour élever un édifice utile et beau. »
« L'histoire enregistre les expériences morales auxquelles se livre l'humanité depuis le commencement da monde; elle les classe selon leur succession et leur dépendance, de manière à découvrir la loi de leur enchaînement, dans le but de révéler l’avenir de l'espèce humaine, et d'enseigner aux sociétés
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« quels sont, parmi les faits coexistants dans leur sein, ceux « qui se trouvent en progrès ou en décadence, ceux qui s’effa- « cent ou deviennent prédominants. Éclairés par ce travail, les « peuples, au lieu de s’abandonner à une fatalité aveugle, ap- « prendront à se diriger, et, prévoyant les perfectionnements « sociaux, ils écarteront les obstacles, éviteront les chocs dan- « gereux. » — « Ainsi chaque fait devient important, parce « qu’il concerne les destinées de l'humanité ; ainsi les travaux « de chacun convergent vers le bien de tous, et les connaissances « sont la pâture intellectuelle et morale que chaque homme « fournit à l'humanité. » — « Évitez donc, si vous le pouvez, « l'idéal et la caricature ; ne faites pas du présent un avenir que « l’on rêve, ou un passé que l'on regrette, mais demandez-en « la raison à l’histoire, qui unit l'aptitude à l'habitude; car « si l’astronome tient la tête élevée , et si le mineur marche « courbé, cela ne vient pas de dispositions diverses, mais de « l'habitude et de l'opportunité. » — « Reste ensuite la forme, « plus difficile dans un pays où la langue n'est pas encore dé- « terminée même de nom ,et dans un temps où, comptant « sur l’inattention des lecteurs, les écrivains croient pouvoir « la négliger. La méthode scientifique a émoussé le goût litté- « raire ; à force de rappeler que l’histoire est une science, on « a oublié qu’elle est un art, et que, comme telle, elle aspire à « l’immortalité. Quelquefois, par suite du besoin de découvrir « le vrai, l’érudit supporte la gêne d’un vêtement igrossier : « inutile sacrifice! les livres ordonnés d’après un plan logique « peuvent seuls espérer de vivre. Celui qui à des idées bien « claires renonce sans hésiter au langage obscur et prétentieux ; « mais il ne doit pas se faire l’esclave d’une simplicité dé- « pouillée de tout ornement, limpide, sans doute, meis qui ne « laisse rien apercevoir au fond (1); il doit viser au contraire à « acquérir le goût scrupuleux de l’exactitude et de la méthode, « qui vient après beaucoup d'erreurs et d'essais, » — « L'écri- « vain qui n’a qu'un ton n’a qu’un temps; c’est à quoi se ré- « duisent ceux qui (en Italie surtout) font de l’histoire un
(1) « Juger et raconter à la fois, marniester tons les dons de l'imagination dans la peinture exacte de la vérité, se plaire à tout ce qui a de la vie et du mouvement ; laisser au lecteur, comme à soi-même, son libre arbitre pour blâmer ou approuver ; allier une sorte de douce ironie à une impartiaie bienveillance, tels sont les traits principaux de la narration française. » De BARANTE, Préf, à l’Hist. des ducs de Bourgogne.
« simple exsreice littéraire, et s’attachent aux formes et aux « phrases, dans l'uniformité polie desquelles s’évanouissent les « linéaments, comme dans un portrait trop éclairé, » — « L'é- « légance du style sobrement pittoresque est nécessaire , mais « elle ne suffit pas; il faut aussi un choix délicat de détails et « d'images, de l’abondance sans négligence, de la concision « sans obscurité, et cette précision qui se combine avec la fa- « cilité, Il est nécessaire que le récit offre de la proportion dans « les parties, de l’enchaînement dans les faits, de la nouveauté « dans la contexture, de l’habileté de transitions, un ordre judi- « cieux, de la sobriété d'imagination, une sensibilité réservée; « Ja hardiesse des pensées et la vivacité de l’expression ne doi- « vent pas nuire à la simplicité d’un goût sévère ; enfin il faut « que l’auteur sache mêler à l’aridité des recherches la chaleur « des émotions , et, puisant dans les mémoires contemporains, « donner aux narrations une impartialité non moins piquante et « plus variée que la passion. » — «Je n’approuve donc ni ce « style cosmopolite, décoré par quelques-uns du nom d’impar- « tialité, ni ces lieux communs inoffensifs, cet enthousiasme à « froid, qu’on pare à tort des noms d'amour de la patrie et de « libéralisme. Il est facile d’enfiler des mots, il est facile de faire « étalage d’un courage irréfléchi, d’une passion échevelée : « soleil de mars qui tout agite et ne müûrit rien. Et pourtant, si « quelqu’ un s’écrie : Aplanissons les Apennins, pour faire un « seul État de l'Italie, il arrache à la foule des applaudisse- « ments plus vifs que ne le fait celui qui sillonne lentement de « routes leurs sommets, et réunit par les pensées et les senti- « ments les enfants de la même terre. » — « Travaillez dans la « sainte dignité du vrai, et dans la majesté de l'indépendance « solitaire. Qui fera attention à vous ? La fougue improvisatrice « de notre époqr, l’aveugle besoin de jouir des fruits dont la « graine est à peine dans le sillon, attristent la condition de « }'homme sérieax et profond; ils ne lui permettent pas de « jouir de la féconde influence du repos , et aspirent à l’excessif, « à l'immense, qui ne sont pas dans les destinées de l'homme, « dont les désirs seuls sont infinis. Non, il ne suffit pas de dire « à l'intelligence, Sois libre; il faut lui dire encore ; Sois forte, « aie l'énergie de la modération. » — « Mais la plupart des hom- « mes ont la vue si courte qu'ils ne connaissent que deux « causes, et, si vous démontrez que l’une a tort, ils en concluent « que vous donnez raison à l’autre. Vous blämez Charles [°”,
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its dont la ndition de nt pas de l’excessif, e l'homme, pas de dire
que deux concluent harles I°',
donc vous :aites l’éloge de Cromwell; vous mettez en relief la piété dé Port-Royal, donc vous blâmez ses adversaires; si vous reconnaissez le mérite d'un Allemand, vous êtes traître à l’Italie. Vous ne sauriez contenter tout le monde, même en vous résignant à la dégoûtante monotonie d’une louange perpétuelle. Mais, si vous n’ambitionnez pas cette gloire que le vulgaire dispense à ceux qui flattent ses passions ; si vous ne caressez pas ces présomptueux qui, incapables de créer, veulent du moins acquérir de l'importance par des bavardages sonores et par l'agitation ; si, par le fait, vous lavez votre patrie de l’accusation de ne se soucier que de journaux, de romans et de tout le fatras étranger ; si vous vous appliquez sans bruit à introduire le levain dans la masse inerte, à nourrir l'esprit de penséc: et le cœur de sentiments; si vous avez le courage de vous faire anathématiser par vos frères; si vous savez avoir raison d’une manière neuve et avec calme; si un sentiment de respect pour des grandeurs réelles ne vous empêche pas de montrer les misères de la société ancienne, et si à côté da ses vices vous osez placer ses mérites : alors ne vous attendez pas au sort le plus déplorable, celui de n’exciter l'étonnement de personne, Au contraire, vous serez exposé aux railleries honorablies des esprits superficiels, qui lisent par ennui et jugent de cunfiance ; aux attaques de ceux qui, ne voulant pas être troublés dans leur sommeil, cherchent à paralyser par ie
« ridicule ce qui ne peut être renversé par la discussion; à l’in-
tolérance sincère de ceux qui sont attachés à une cause par conviction, à l'hostilité mercenaire de ceux qui l'ont embrassée par intérêt. »
« Au milieu des oscillations d’une société qui cherche encore l'équilibre, entre deux mondes dont l’un admire et l’autre blâme, on ne peut accepter la gloire qu'en s’exposant à un opprobre. Si vous êtes incnnau de ceux qui vous outragent , consolez-vous en silence ; si les forts vous attaquent, abandonnez-leur votre tunique et emportez votre âme dans sa pu-
« reté, également éloigné de l'abattement et de la présomption, « comme celui qui reconnaît n'être qu’un simple instrument de
Dieu ; ceux qui réédifiaient Jérusalem travaillaient d’une main et tenaient l'épée de l’autre. La vie est une guerre; écrire est un combat. » — « Songez que les écrits doivent être des actions, et que la littérature est un sacerdoce social ; que la licence ne se laisse réprimer que par ceux-là qui ont donné des
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« gages à la liberté, et que celui qui prêche les devoirs n'est « écouté qu'autant qu'il le mérite en défendant les droits. Dans 1 « mouvement qui porte les hommes vers les idées sérieuses, « utiles, bienveillantes, la raison finit par l'emporter ; celui qui, « dans un long travail, conserve inébranlables ses propres con- «: victions, malgré les divagations de l’inielligence et la versa- « tilité des opinions, prouve qu'elles sont chez lui réfléchies et « sincères; le railleur lui-même finit par accorder le respect à « celui qui défend avec constance un poste vivemeut. disputé. » — «Il reste donc une voie pour l'historien qui a étudié la- « borieusement et appris à cacher son travail, c'est d’insp rer « toujours le désir du bien, l'empressement à le saisir, la cons- « tance à le vouloir ; c'est de montrer de la sincérité, parce « que l’homme sincère, même en se trompant, ne s’abuse qu'à « demi; c’est de se nourrir de ces idées qui consolent de la per- « sécution et rendent le martyre honorable, Au moment de « mourir, Herder disait à son fils : Suggère-moi quelque grande « pense; c'est là seulement ce qui me rend de la force. »
C'est ainsi que me parlait mon maitre, et ses paroles me sont encore plus sacrées, parce que je les entends sortir de son tombeau (1).
J'ai tâché de 5n’y conformer de tous mes efforts, recherchant la vérité avec Cuustance et voulant la dire avec franchise ; j'ai livré des combats et continué de marcher :4 avant, sûr de faire un ouvrage utile, et désirant que d’autres en ‘issent un parfait,
(1) La lettre qu’il m’adressa de son lit de mort, ayant été, à cette époque, reproduite dans plusieurs journaux, on me pardonnera de la rapporter ici :
« Mon très-honorable ami,
« Tu entreprends une grande tâche; c’est un appel en champ clos à toutés « les hypocrisies , à toutes les injustices , à toutes les :gnorances. Peu importe « de connaître le passé, quand on ne se soucie guère d'améliorer lavenir, Pour « toi, les hommes corrompus et corrupteurs ne sont que plèbe , et il n’y a de « nobles que ceux qui ont bien mérité de leurs frères.
« © mon cher César, ue de courage dans cette seule idée! que de force « d'esprit et de cœur à consacr®r sa plume à l’exubérance de la pensée éprise « de justice et de vérité! Il ne peut y avoir un cœur chrétien qui ne t’encoa- « rage de ses vœux, de ses éloges, de ses ren:erciments, de ses bé:édictions.
« En m'envoyant ton ouvrage, tu te dis mon ami et mon élève. Arai, oui, «“ avec un loyal retour des plus affectueux égards. Élève, oui, obtenant de « moi aujourd’hui, eu retour de ceite attention docile, assidue, coufiante, « que tu me prêtas , une attention égale à ta parole habile, surpris et charmé « que la plume d’un illustre Italien ait tont de puissance.
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Puissé-je au moins, pour revenir à mon point de départ, avoir fait comme les obscurs voyageurs qui précédèrent Christophe Celomb! Leur nom fut oublié lorsqu'ils eurent péri dans leurs
tentatives audacieuses ; ils signalèrent toutefois des îles et des pa-
rages inconnus, qui encouragèrent à de plus grandes hardiesses. Si donc, après avoir, par mes seules forces, conduit l’histoire à juger le passé, afin de préluder à l'avenir ; après avoir doté ma patrie d’un ouvrage qui luimanquait, et qui peut-être, ne manquait pas à elle seule; fatigué, mais non épuisé; battu, mais non vaincu; naufragé peut-être, mais en sauvant le trésor de mes convictions; si je puis, dis-je, entonner sur la rive lointaine l'hymne dû vrai, du beau et du bien, je ne demanderai pas aux lecteurs de m'applaudir, mais de m'auner. Et si (que vais-je espérer ! ) la palme de la persévérance devait échoir à la bonne volonté, avec quelle douce joie je la recevrais, pour en faire hom mage à ma patrie !
Milan, janvier 1844.
« Conserve-toi en santé, en inspiration, en persévérance ; réjouis-toi dans « le secret de ta conscience et du suffrage de tous les honnêtes gens qui hono- « rent l’esprit que Dieu te donna, et du mérite de ta résolution généreuse.
« Milan, 6 avril 1838.
Ton ami trè:-affectionné, etc.
« G. B, DE CRISTOFORIS. »
FIN DU DiSCOURS PRÉLIMINAIRE.