‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 3 sur 146 · ESS · texte numérisé non relu

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fragments détachés que dans un enchainement systématique , comme il est nécessaire pour qu’elles servent dé base aux progtès futurs. Nous en avons découvert de nouvelles, et celles que nous avons reçaes dans l'enfance, nous leur avons donné des proportions gigantesques; nous les avons toutes renouvelées, On trouve dans leurs commencements quelque chose qui tient du hasard, de la fatalité, de la divination ; aussi, dans l'impossibilité d'en expliquet l'origine, plusieurs écrivains en ont déduit la préuve d’anié révélation primitive ; d’autres plus incrédales, mais avec les pauvres arguments du juste milieu, ont imaginé an petple antérieur et disparu, dont eertainés notions aufdient pourtant strnagé. Les anciens construisirent avec ces débris; mais ils ne firent pas de véritables expériences. Ils observaient les phétiomènes naturels sans s’étudier à les reprodaire isolément ; afin d'en éclaircir les causes et l’essence ; ils montrèrent de la curiosité, mais non l'esprit scientifique ‘ls eurent donc des connaissances, mais non des sciences véritables.

Chaque phénomène de l’univers donne lieu à des considérations de nombre, depuis les doses pharmaceutiques jusqu’à lorbite des comètes. On sait aujourd'hui combien les anciens en recueillirent peu, vu leur méthode imparfaite de notation dans la science des faits des nombres , qui est l’arithmétique , et leur ignorance de celle des lois des nombres, qui est l’algèbre, ce moyen puissant de sonder les secrets de la nature.

Le domaine de la sensation s’est immensément étendu depuis qu’on a pu préciser avec le thermomètre le degré de chaleur ; qu’on a mesuré les hauteurs avec le baromètre, les aplatissements du globe avec le pendule , les mystérieuses combinaisons chimiques à l’aide de la balance. En déterminant quelques angles avec le sextant, le navigateur sait à quelle distance est le pôle ; avec les cercles répétiteurs, l’astronome indique l'instant et les contrées où se reproduira dans des siècles un phénomène céleste. Et, malgré l’imperfection des instruments, on a su calculer les limites de l'erreur possible,

En n’avançant plus qu’au moyen de l’observation, nous avons aboli une classe entière de sciences, c'est-à-dire les sciences occultes, qui toujours avaient fait concurrence aux sciences véritables ; 1à où nous trouvons des effets inexplicables, nous vénérons les causes mystérieuses, mais sans supnoser qu'elles excèdent les forces de la nature. Nous recueillons les faits avec un soin consciencieux , en attendant que le hasard ou le génie découvre

le point auquel ils convergent, et d’où ils reçoivent leur explication.

La science curative, qui en embrasse tant d’autres, ne pou-vait faire de grands progrès chez les anciens, qui ne connaissaient que la marche générale et extérieure des maladies , sans les rattacher à des organes dont ils ignoraient la structure, les fonctions et les rapports. à)

Les esprits qui peuvent se fixer-uniquément sur quelques parties distinctes sont plus lucides que ceux qui embrassent tout mais en mässe. Tels étaient les anciens ; quant à nous , placés entre l'analyse phi'-sophique, qui décompose et énerve tout, et la synthèse confuse, qui jette dans une vague ignorance, nou svoyons surgir le véritable esprit métaphysique , le génie des rapports et des harmonies , qui conduit à des découvertes de tout genre. De là les conquêtes immenses de la raison et de la vérité. Si jadis on agissait sans discuter, aujourd’hui on raisonne sur tout, et la théorie marche avec les applications. Un autre fait qui nous caractérise, et qui, chez les anciens, manquait aux sciences et à la littérature, c'est que nous ne nous croyons pas dégradés par les applications, par iles occupations relatives aux intérêts matériels, l'argent, la production et la consommation. Longtemps la philosophie antique ne fit que penser ; il fallait qu’elle sentit, qu'elle aimât, qu’elle pratiquât, ce qu’elle a fait le jour où une voix du ciel dit aux plébéiens : Allez, ct instruisez toute la terre.

Une fois que l’orgueil d’une science privilégiée fut éteint, que les nuages qui enveloppaient l'académie et le temple furent dissipés, que l’arcane des doctrines eut été arraché aux prêtres, elles devinrent le patrimoine de tous les hommes, et se virent dès lors amenées à réduire en pratique toutes les découvertes de l'esprit humain ; c’est pourquoi l’âge moderne porte à la tête le flambeau qui éternise et multiplie la parole , et, dans la main, l'arme qui rend impossible le triomphe des barbares sur la civilisation.

Aujourd’hui surtout les savanis se sont mis en communication avec les industriels. Pendant la révolution, le gouvernement interrogeait les savants sur toutes les opérations, sur les meilleures méthodes de se procurer le nitre , de faire la poudre à canon et le pain; il mettait Lagrange en réquisition pour calculer la théorie des projectiles, et faisait partir avec l'armée d'Égypte une commission de savants. Le naturaliste aide à l’agriculteur, la botanique fournit des couleurs à la teinture, et les chimistes

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simplifient les recettes que celle-ci emploie ; les machines et les procédés sont soumis à l'examen et aux calculs des savants, pour qu'ils les jugent et les perfectionnent.

Lorsque ja science eut reçu des applications immédiates, elle procura de nouveaux plaisirs à l'homme, où adoucit pour lui les souffrances de l’exil. Des iniquités qui paraissaient invincibles tombèrent devant ses découvertes ; le sucre de betterave détruisit le stimulant le plus actif de la traite des nègres, et la puissance de la vapeur abolit l’horrible supplice des galériens, et l’avilisse ment qui résulte de corvées oppressives.

Nous n’hésiterons donc pas à répéter, à la fin de notre course, ce que nous avons avancé en commençant, que l’âge d’or n’est pas à regretter dans le passé, mais à espérer pour l'avenir ; que, tandis que les anciens sont désolés par la pensée du monde qui vieillit sans cesse et devient pire, nous sommes consolés par la croyance qu'il va s’améliorant ; soutenus par des espérances toujours fugitives , mais toujours plus vastes, nous prenons à tâche de l’améliorer en effet, à égale distance de la sécurité qui endort, et de la peur qui nous décourage.

Il fallait pour cela demander aux temps écoulés cette lumière sans laquelle l'esprit se fourvoie en cherchant l’avenir ; il était

juste de révérer les anciens, pour avoir aplani la route à leurs

successeurs. Les juger, ce n’est pas les outrager, et décider qu’ils ont été surpassés, ce n’est pas méconnaître leur mérite : bien faible d’esprit est celui qui croit le contraire.

Tant quele monde reste composé de très-grands et de très-petits, de très-riches et de très-pauvres, de savants éminents et d’ignorants infimes, l’histoire a l’œil fixé sur les premiers, parce qu'iis éblouissent, ou parce que son regard ne suffit pas pour les embrasser tous ensemble. Changez les conditions ; elle ne s'amuse point à contempler la béatitude du petit nombre , mais elle s’instruit en cherchant le bien-être de tous. Elle se rend ainsi contemporaine des siècles les plus divers, et accouple les deux éléments de tout ce qui est beau, l’unité et la variété. L'acteur, c'est-à-dire l’homme, étant un, et un aussi le théâtre, c’est-à-dire le monde, tandis que les circonstances varient, l'intérêt et l’avantage résultent des agitations même les plus éloignées, comparées au mouvement actuel; il y a ainsi tout à la fois curiosité satisfaite et instruction.

Voilà pourquoi, même dans les temps anciens, nous nous sommes moins arrêté sur les batailles et les conquêtes que sur Îles

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luttes de l’esclave avec l’homme libre, du plébéien avec le patricien ; luttes qui, au moyen âge, se renouvelèrent entre le propriétaire et le serf, comme aujourd'hui entre le capitaliste et le prolétaire, entre l’entrepreneur et les ouvriers.

Au siècle de Tarquin, on ne trouvait point de villes au delà du 43° parallèle; sous Constantin, elles étaient arrivées jusqu’au 49° et aux cataractes du Nil; en même temps que les aigles romaines déchiraient le manteau des reines de l’Asie, elles éclaircissaient les forêts de la Germanie pour y frayer la voie à la civilisation.

Dans l'antiquité, il n’y avait eu qu’agglomération de communes; Rome seule conçut l’idée de la nationalité, et chercha à réunir, à fondre, à systématiser. Nous la voyons, en effet, occupée à réduire sous sa domination les petites populations animées d’une antipathie mutuelle et d'une activité guerroyante qui les rendaient rebelles à la civilisation, et fonder ‘ainsi un empiré dont il n'y avait pas eu d'exemple. Pour l’organiser toutefois , elle ne put faire que des tentatives, et son code est une tentative sublime ; la réussite était subordonnée à l’unité religieuse , et cette unité lui manquait. Le christianisme l’apporta, et la civilisation, qui s'était mise en marche pour conquérir le monde à l’aide du glaive et de la loi, prit alors le manteau du missionnaire, et arbora l’étendard de la croix.

C'est avec la croix que nous avons traversé le moyen âge; ceux qui ont cru que nous ne l’avions décrit avec autant de soin que pour en faire le panégyrique ou le regretter ne nous ont pas compris, où n’ont pas voulu nous comprendre. Est-ce que les institutions sont bonnes pour tous les temps? Les meilleures ne deviennent-elles pas détestables en vieillissant, de même qu'en chauffant la tourmaline on en intervertit la polarité? Celui qui signale la nécessité d'étudier les maladies dans les hôpitaux, conseille-t-il d’aller s’y mettre au lit? Nous avions à cœur de voir ceux qui pensent comme Voltaire, quand Voltaire ne penserait plus aivsi, cesser de dédaigner et de railler l’étude de cette époque, semblable aux terres vierges du nouveau monde, qui produisent à la fois le précieux arbre à pain, et l’upas vénéneux dont l'ombrage donne la mort. Nous avons voulu prouver qu’elle a rendu de grands services à la cause du progrès , et réfuter les écrivains

qui s’obstinent à nous la montrer comme une pure anarchie, sans doute pour faire regretter le despotisme aux honnêtes gens, qui préfèrent toujours l’ordre social à l’ordre légal. D’ailleurs les

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convictions qui dominèrent le moyen âge étaient nobles, parce qu’elles étaient franches; elles pouvaient produire de grands scélérats, mais jamais des lâches. Nous n'avons pas nié ce que d’autres ont dit, mais nous avons mis à côté ce qu'ils ont négligé. Et nous aussi, nous ayons eu besoin de détourner les yeux des horreurs de cette époque pour les reporter ailleurs; ainsi l'observateur chrétien, affligé par le spectacle des maux de la vie et de l’iniquité de la nature humaine, se console en levant, de cette farce pétrie de larmes, un regard suppliant vers la splendeur suprême.

Le fait capital du moyen âge est la mise en œuvre du christianisme et le développement de ses conséquences à travers les obstacles ; il accomplit la mission divine qui avait pour objet d’établir politiquement la morale universelle, et d'opérer cette fusion devant laquelle Rome aÿait échoué , non plus seulement sous forme de nationalité, mais sous forme d'humanité.

Nous avons montré que le christianisme tendait à améliorer la société, non pas tant en altérant son organisation qu’en contribuant au perfectionnement individuel par les privations, les pénitences et les sacrifices ; ces peines étaient imposées non par des vues d’une prudence relative aux individus seuls, mais à leur destination sociale. L'humilité, chaleureusement recommandée, devenait le correctif de l’orgueil qui dominait dans le monde; le précepte d’aimer les autres comme nous-mêmes, loin de répugner à l’instinct personnel, en faisait le guide et la mesure de l’instinct social. Le patriotisme sauvage fut tempéré par le sentiment de fraternité universelle; l'obligation pour chacun de consacrer une portion de ce qu’il possédait au soulagem:nt des autres, procura un refuge à la misère. Dans la famille, le christianisme fortifia l’autorité paternelle en la sanctifiant ; mais le père cessa d’être l'arbitre de la vie des enfants; il éleva la femme, non en la mettant au-dessus de sa propre nature, car il l’exclut de toute participation au sacerdoce (1), mais en reconnaissant ses aptitudes essentielles, et .en la concentrant dans la vie domestique ; là

il lui garantit la liberté, l’appela à prendre part au sort de son mari, et lui proposa pour type la puretéunie à la maternité. L’indissolubilité du mariage empêcha la vie d’être agitée par des expériences orageuses, refréna l’inconstance des désirs, indiqua la con-

(1) Mulicres in ecclesiis taceant. 1, Cor., XIV,

duite à suivre dans des situations indépendantes de la volonté, et enseigna à comprimer les appétits trop énergiques.

Ce qui prouve que l'influence morale du christianisme ne provenait pas seulement de sa doctrine, mais encore de son organisation, c’est le peu de fruit qu'il produisit, soit chez les Byzantins, soit dans l’islamisme , que l’on peut considérer comme une hérésie chrétienne. La suprématie passa de la politique à la morale , en faisant que les besoins fixes et généraux prévalussent sur les nécessités particulières et variées. Après avoir distingué dans les conditions élémentaires de l'existence humaine, celles

. Qui sont communes à tous les états de la société et celles qui dé-

de faire respecter les premières dans la vie de l'individu et dans celle de la société,

* Les États anciens étaient nés d’un principe unique, la conquête. Dans le moyen âge, avant de former une nation, les individus se groupèrent autour d’un évêque, et tous les évèques autour du pape; de là, l’universalité sans limites d'espace comme sans personnalité de peuples. L'homme n'appartient donc plus, corps et âme, à la patrie; le législateur ne l'enveloppe plus tout entier dans ses décrets, puisqu'il reconnaît au-dessus d’eux une loi morale, constituée sur d’autres principes que la loi positive. De

liberté de conscience.

Cette distinction entre le spirituel et le temporel fit que nonseulement les petites nations, mais le genre humain put être em- . brassé sans adoption violente. La Rome nouvelle transmet ses ordres à tous les peuples, et envoie convertir l'Inde et l’Amérique, ce qui pour l'antiquité aurait été un songe gigantesque. Constituée en vertu d’une élection libre, et dont personne n'est

sa supériorité sur les formes militaires toutes grossières de ce temps ; elle tire son influence de l’éducation spéciale du clergé ainsi que de l’organisation des moines, qui ne sont pas enclins comme le clergé séculier à se faire nationaux. Le célibat donna l'indépendance sociale et la liberté d’esprit nécessaire à la grande mission; il mit obstacie à la tendance, universelle dans ces temps, qui portait à rendre les fonctions et la propriété héréditaires ; il empêcha le sacerdoce de se concentrer dans une caste ou dans certaines familles, comme il arriva non-seulement dans les théocraties anciennes , mais en partie aussi chez les Grecs et les

pendent des situations particulières, le pouvoir spirituel s’efforça,

l’indépendance. dans la manière de croire et d’adorer, résulte la .

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Romains. La prédominance des inspirations personnelles, ce vice des États théocratiques, disparaît devant l’infaillibilité d’un tribunal divin. Une langue unique, tandis qu’elle facilitait la concentration et la communication des idées, éloignait le temps où la critique devait saper ce vénérable édifice (1).

Malheureusement, pour garantir l'indépendance du pouvoir spirituel dans des temps de force brutale, et pour que le pontife du monde ne fût pas réduit au rôle de chapelain du roi dans les juridictions duquel il se trouvait enclavé, il devint nécessaire d’y juan une principauté terrestre. Une condition exceptionnelle

- échut donc à ce petit pays ; l'Italie en profita sous ie rapport du

développement intellectuel, mais elle fut ent'27ée pour 5a na-

(1) M. Auguste Comte, dans son Cours de philosophie positive, démontre au long l’incontestable supériorité sociale, comme il l’appelle, du moyen âge sur l’antiquité (t. V, 409). Partant de points très-opposés aux notres, et ayant en vue des conséquences toutes diverses, il arrive à une appréciation du moyen âge toute semblable à celle que j'ai émise, et qu’il ne connaissait certes pas quand il s’exprimait ainsi en 1841 dans le tome V, page 976 : « C’est à l'influence universelle de cette aberration fondamentale ( de ne pas’ « reconnaître le pouvoir spirituel comme indépendant du pouvoir temporel) « qu’il, faut rapporter la principale origine historique de cet irrationnel dé- « dain qui s’est alors manifesté pour le moyen âge sous l'inspiration directe « du protestantisme, et qui s’est ensuite propagée partout avec une énergie « toujours croissante, par une suite commune de la même situation fonda- « mentale jusqu’à la fin du siècle dernier ; car c’est surtout en haine de la « constitution catholique que cette grande époque sociale a été si injustement « flétrie, avec une déplorable unanimité, non-seulement chez les protestants, « mais aussi chez les catholiques eux-mêmes, où l'indépendance politique « du pouvoir spirituel n’était guère moins décriée. Telle est la première source « de cette aveugle admiration pour le régime polythéique de l'antiquité, qui « a exercé une si déplorable influence sociale pendant tout le cours de la pé- « riode révolutionnaire (voyez mon Discours sur le moyen âge, tome VIII, « xLv.), en inspirant une exaltation absolue en faveur d’un système social « correspondant à une civilisation radicalement distincte de la nôtre, et que « le catholicisme avait justement appréciée, au temps de sa splendeur, comme « essentiellement inférieure. Le protestantisme a d’ailleurs contribué à cette « dangereuse déviation des esprits par son irrationnelle prédilection exclu- « sive pour la primitive Église, et surtout par son enthousiasme spontané, « encore moins judicieux et plus nuisible, pour la théocratie hébraïque. « C’est ainsi qu’a été presque effacée, pendant la majeure partie des trois der- « niers siècles, ou du moins profondément altérée, la notion fondamentale « du progrès social, que le catholicisme avait d’abord nécessairement ébau- « chée... La théorie métaphysique de l’état de nature est venue ensuite impri- «“ mer une sorte de sanction dogmatique à cette aberration rétrograde, en « représentant fout ordre social comme une dégénération croissante de cette chimérique situation, etc. »:

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po) QUINZIÈME ÉPOQUE.

tionalité politique; en effet, les pontifes ne pouvaient étendre leur domination temporelle sur toute la péninsule, ni souffrir un voisin menaçant.

Quant au reste du monde, qui pourrait nier l’heureuse influence de l’organisation du moyen âge ? L'éducation, inhérente au sacerdoce et fondement primitif de toutes les institutions de l'Église, était étendue à toutes les classes, en imposant l'obligation de l'instruction religieuse. Elle répandait ainsi des idées saines sur la nature de l'homme et l’histoire de l'humanité , offrait des règles pour app.écier les actes et les opinions, fécondait l’esprit de discussion sociale, et ouvrait un libre champ à la philosophie métaphysique, sauf à réprimer des excès partiels; d'autre part, le débat né entre les deux pouvoirs conduisait les hommes à méditer sur les bases du système social.

Mais, comme toutes les facultés doivent tendre à l'amour universel, l'intelligence elle-même restait subordonnée à la morale, afin d’en prévenir les désordres. Le clergé avait donc à sa merci les esprits et les cœurs ; avec la chaire, le confessionral et les catéchismes, avec un culte très-riche de moyens moraux, d'action individuelle et d'accord social, comment ne serait-il pas devenu le souverain du monde plongé dans les ténèbres ?

L'esprit d’invasion, qui depuis des siècles agitait les nations du Nord, avait été transformé, par l'essence même du catholicisme , en esprit de conservation, tendant à réunir en une seule famille politique les nations chrétiennes ; toutes les grandes ex péditions qu’il inspira eurent pour but de repousser les attaques des Arabes, des Saxons et des Turcs.

Bien que contraire à l’hérédité des pouvoirs, il la favorisa dans la féodalité ; car, 1: système militaire se trouvant simplifié, il devenait nécessaire de donner aux futurs guerriers une éducation spéciale qui, alors, ne pouvait être que domestique ; il n'aurait pas été possible non plus de diriger l'exercice de l’autorité territoriale sans transmettre avec la terre, à la génération suivante, les sentiments et les habitudes qui lui sont propres, sans l’intéresser au sort des inférieurs au milieu desquels elle grandissait, En même temps, ces domaines morcelés attachaient les guerriers au pays, et opposaient une barrière insurmontable aux barbares qui, dès lors, ne pouvant envabir la terre desautres, se mettaient à cultiver la leur. Une fois l’aptitude militaire concentrée dans une caste. les autres purent s'appliquer au travail; alors commenca la transformation graduelle de la vie guerrière

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Alors le christianisme changea l’esclave en vilain ; 3? nterposa une autorite entre lui et le maître. On ne saurait observer les obligations mutuelles de la féodalité sans comprendre que l'Église seule pouvait former et régler cette combinaison si opportune de l'instinct d'indépendance et du sentiment de dévouement à un autre, combinaison qui éleva si haut la dignité morale de la nature humaine; c'était le privilége d’un petit nombre de familles, il est vrai, mais elles devaient servir de moûèles aux autres, et, par ce moyen, contribuer à leur émancipation graduelle (1).

La chevalerie vient couronner J'œuvre, institution admirablement opportune, puisque aucun pouvoir social n'avait prévalu au point d'imposer un ordre intérieur; suppléant à l’insuffisance de la protection individuelle, elle convertit un moyen d’éducation militaire en instrument puissant de sociabilité, et fit prévaloir le mérite sur la naissance.

Mais le plus grand nombre, qui n’est composé ni de princes ni de soldats, qui ne vole ni ne tue , est encore laissé en oubli par les hommes d'État et es narrateurs ; c’est par induction qu'il faut se le représenter; en effet, point de conquérants sans peuples conquis, point de tyrans sans victimes, Troupeau sans nom, il iravailiait ; mais par le travail il acquit la propriété, et par la propriété, la liberté, Passé de l'esclavage romain sous le servage féodal où l’homme n'’appartenait plus à l’homme, mais à la glèbe, il s’organisa bientôt dans les maitrises et les communes, puis, à l’aide du commerce, il s’éleva jusqu'aux franchises politiques, préludant à ces temps où il ne devait plus y avoir personne qui n’eût le pain de chaque jour, une industrie pour se le procurer, et la force nécessaire pour le garantir.

Quand les envahisseurs eurent embrassé la vie agricole, et que la transformation de Ja servitude fut accomplie, la féodalité, dont la mission était terminée, disparut bientôt, Des légistes rigoureux vinrent opposer au droit canonique un autre droit ; les gens de métier et les marchands élevèrent des barricades pour

(1) Merveilleux système, dans lequel s’organisèrent et se posèrent en face l’un de l’autre l'empire de Dieu et l'empire de l’homme; la force matérielle, la chair, l'hérédité, dans l’organisation féodale; dans l’Église , la parole, l’esprit, l'élection; la force partout, l'esprit au centre; l'esprit dominant la force. Micaecer, Introduction à l'Hist. universelle,

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arrêter les cavaliers; le beffroi redoutable de la commune répondit aux trompettes du château, et le fusil du plébéien atteignit le guerrier soys son armure impénétrable, Tout change alors; le pouvoir social décomposé tend à devenir un ; cette indépendance personnelle qui manquait encore au moyen âge est acquisz; les rois, à qui nous donnons aujourd'hui le nom de tyrans, furent les instruments de cette indépendance ; en effet, ilsavaient intérêt à se procurer des sujets immédiats, à diminuer le nombre de ceux des barons, à concentrer dans leurs mains le pouvoir éparpillé dans celles des chefs de maison. Nous sommes arrivés ainsi à reconnaître que la liberté religieuse et la liberté civile l’emportent sur la liberté politique.

Des souverainetés fondées non sur les armes, mais sur le droit, ne pouvaient être qu’absolues, grâce à l'inflexibilité des déductions logiques. Elles furent aussi profitables à l'humanité que l’est à l’enfant la tutelle du père, tempérée uniquement par l'affection ; mais, de même que l'heure de l’émancipation arrive pour lui, elle arrive aussi pour les peuples, et c’est Dieu qui la sonne. Les nations s’étaient formées à l'ombre de l'Église ; mais, à mesure qu'elles deviennent adultes, que les territoires se réunissent rt que naît le pouvoir social, elles cherchent à se dégager de leurs langes. Outre l'unité de hiérarchie politique, on combat encore pour l’unité religieuse ; de là, des haines acharnées qui se prolongent dans le seizième siècle, et qui produisent enfin l’idée précise de la destination particulière de l’Église, une douce tolérance et la juste délimitation du spirituel et du temporel : deux sociétés, l’une en dehors des limites du temps et de l'espace, l’autre qui se conforme aux temps, aux langages et aux habitudes des diverses époques.

L'activité sénérale, occupée de conquêtes importantes, ne peut se diriger vers les ornements de l'intelligence: la science aura beaucoup fait, si elle parvient à conserver les conquêtes de l'antiquité ; mais elle ne montre, sous ce rapport même, aucune prétention, etnous sommes contraint de glaner les éléments de son histoire là où l’on s'attendait le moins à les trouver. Une strophe d’un troubadour nous révèle ce quele savant ne se hasarde pas à dire; la raillerie ou la réfutation nous transmet une doctrine dont une lueur se fait à peine apercevoir ailleurs. C’est là ce qui rend très-fatigante et toujours imparfaite l'étude de cette époque, dont les faits les plus apparents, mais non les principaux, sont ceux qui en signalent le commencement et la fin : l’irruption des

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Germains dans le Midi, et celle des Espagnols en Amérique. La mission défensive et guerrière du moyen âge est terminée ; les barbares septentrionaux sont implantés sur le sol, ceux du Midi n’inspirent plus d’effroi, et les ordres religieux et militaires suffisent à la tâche qui réclamait naguère les efforts réunis de toute l'Europe. Elle est aussi remplie, la mission du catholicisme, qui était de traduire en fait la morale upiverselle ; mais les limites de l'autorité sacerdotale n'avaient jamais été établies sur un principe rationnel. Les papes tendaient de plus en plus à la concentration ; les nationalités y répugnaient sans cesse davantage, et d'autant plus que l’activité avait cessé d’avoir un but commun. La grande unité se brisa donc; mais le coup vint encore de membres sortis du clergé, tant il est faux d’affirmer que la libre activité spéculative a été entravée dans le sein de l'Église!

Ce coup porté, les trois autorités du moyen âge s'écroulent, savoir : dans l’ordre social, l’Église; dans l’ordre intellectuel, la scolastique ; dans l'ordre littéraire, le latin. Aux temps bouleversés par l’épée, puis ordonnés par la foi, succèdent les temps constitués par le pouvoir ; le monde, qui a passé des guerriers aux prêtres, va aux rois jusqu'à ce qu’il arrive aux peuples.

Ici le narrateur a moins d’effc:ts à faire pour oublier ses habitudes propres. L'histoire passe des domaines de l’érudition et de l'imagination dans le champ de la vie actuelle; elle intéresse davantage parce qu’elle est plus la nôtre.

Afin que le nombre de ceux qui peuvent jouir des avantages de la civilisation soit toujours plus grand, d’autres nations sortent de leur obscurité, et se mettent en communication avec un monde dont elles avaient cru être séparées ; une société universelle essaye de se construire sur le sol d’une civilisation semblable. Si nous avons encore à voir des horreurs, ces horreurs seront exercées contre des barbares, et l’on cherchera à les justifier en disant qu’ils sont d’une race inférieure à la nôtre. Les distinctions, les priviléges, les différences, qui étaient le fond des constitutions féodales, font place à un ordre social qui a pour expression l'équité dans la famille , l'égalité des lois dans l’État, celle des successions, des impôts, de la propriété, de la justice. La supériorité de l’Europe est décidée, et les autres parties du monde s'élèvent parmiles nations civilisées dans la mesurede leurs rapports avec les nôtres, qui vont les chercher à travers les mers.

Le sentiment batailleur a péri, et déjà Machiavel remarquait combien les capitaines, tout puissants à Rome, redoutables au

46 QUINZIÈMÉ ÉPOQUE.

moyen âge, avaient perdu de leur importance dans le quinzième siée!c ; tout intérieure, la lutte alors n'avait lieu qu'entte le progrès et la résistance, entre le génie romain à l'ordre sévère et militaire, et le génie germanique à l’indépendance personnelle : génies qui prévalurent alternativement , mais le dernier toujours plus qaé le premier. La raison et le sentiment, qui constituent l'énigme de l’homme et engendyent l'amour et l'ironie, la sympathie et la critique, la démolition et la reconstruction , termes corrélatifs inévitables, ont désormais changé de rôle. Une civilisation sceptique etexpérimentale remplace une société dogmatique ; on veut appliquer à tout i’analyse et le raisonnement, et régler les allures de la civilisation d'après l'examen et l'expérience. On donne la préférence à ce qui est matériel et sensible; on rectiérche l’utile, au mépris de l’idée d'autorité et souvent même de celle de l'honnête. Les rivalités du commerce sont la guerre incessante de la paix, jusqu'à ce que les nations rejettent cette idée, que leur prospérité dépend de la décadence des autres. L'opinion devient un lien nouveau entre les individus et les nations, aussi puissant que celui de l'État, du commerce et des croyances religieuses ; c'est sur elle et non plus sur le sentiment, comme au moyen âge, que se fonde l’époque moderne, quoique cette époque soit partagée entre une infinité de doctrines rationnelles.

Au contraire du moyen âge, l’éducation se Hmite à l’instruction ; on va dans les écoles pour apprendre des doctrines, mais . non la vertu ou la manière de se conduire et de formcr son caractère. La presse devient un instrument tout-puissant ; de là, les efforts des gouvernements pour s'en emparer; de là, les partis qui, s’aidant de la rhétorique publique, luttent sans ac-" cord possible et assourdissent le monde par leurs cris; de là, tous ces systèmes et toutes ces prophéties qui fatiguent la pensée sans l’éciairer. Les problèmes que la théologie avait posés et développés se reproduisent tous, mais sous des formes et dams un langage qui a changé. Les révolutions deviennent plus rares, parce qu'elles ne sont pas le résultat de l'intrigue d’un petit nombre, mais l’œuvre des peuples. Il est nécessaire de suivre aussi le fil exotérique des sociétés secrètes, instruments actifs de mutations publiques.

‘Il y avait dans le moyen âge plus de naturel et plus de génie ;

à chacun de ses éclairs, nous avons applaudi comme aux succès précoces d'une jeune intelligence, ou aux fruits spontanés d’un arbre inculte; cependant le goût et l'imagination, la déli-

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catesse des formes et l'originalité ne s’y trouvaient pas réanfs ; le sentiment de la délicatesse morale manquait comme celui de beau parfait. On ne savait pas non plus être élégant sans effort ni doctement ingénieux, se proposer un but et ÿ marcher sans dévier ; mais l’ère nouvelle, rigoureuse pour elle-même, exerça une critique dont la sévérité, en ne faisant pas grâce à an seul défaut pour mille beautés irréprochables, alla jasqu'au dénigrement.

Plus on se rapproche des temps modernes, plus on sent la nécessité de représenter l'Europe comme ün tout homogène, une amphictyonie dans laquelle on ne peut considérer tune nation fsolément, sans s'exposer à ne les pas comprendre toutes. En effet, bien que chacune d'elles demeure distincte des autres, lors même qu’elle est assujettie par la conquête et la force, elles se tiennent toutes par des liens indissolubles. Une

d'elles prévaut toujours dans un siècle, entraîne les autres dans

son tourbillon, et son histoire devient l’histoire universelle, d’où il résulte que son histoire devient aussi celle des autres. Enfin l'intérêt des colonies, qui détermine des mouvements nouveaux, de nouvelles combinaisons politiques, des ligues, des Mir, sert encore à les rattacher.

La poésie qui meurt est remplacée par l'algèbre ; l'enthoustasme, par le caléul: ce qué faisait l'Église dans le moyen âge est accompli maintenant par des décrets et l'intérêt : aux confréries nous substituons les associations, aux religieux les soldats, ces célibataires involontaires; aux basillues les théâtres, aux lampes du tabernacle les becs de gaz; des lois sévères

* répriment les hommes; une justice dont le bourrean est l'ex-

pression personnifiée , et une police au cortége de sbires, font disparaitre le besoin d’avoir recours aux moines et à la trêve de Dieu.

De là, un nouveau droit des gens ; fondé d’abord sur la foi et la justice, il parlait au nom de la religion; mais, plus tard, devenu tout politique, il ne se proposa pour fin que l'utilité, pour limites que la capacité. La médiation passa des papes aux princes; au lieu des excommunications qui menaçaient les têtes couronnées, on vit des canons braqués contre le peuple. Les missions firent place à la diplomatie, dont l'intervention ne fut pas toujours heureuse; en effet, les ministres et les négociateurs, voulant se rendre nécessaires, occasionnèrent souvent la guerre par leurs caprices, ou compliquèrent les intérêts publies de leurs

intérêts privés, Mais à côté du pouvoir public grandissait l'opinion, qui devint pour lui un frein inaccoutumé et d’une force redoutable,

Ainsi se prépara notre époque, où les intérêts matériels, malgré de nombreuses exceptions, sont arrivés à jouer le rôle des devoirs moraux; où le commerce empêche plus de guerres que le bon accord des cabinets; où une banque devient la sau-

vegarde de la tranquillité, et un emprunt, une digue aux révolu-

tions. Les hommes de négoce sont désormais, pour ainsi dire, les sapeurs et les pionniers de la civilisation; grâce à l’industrie, ‘grande et continuelle application des richesses intellectuelles de l'humanité, les peuples sentent la nécessité de la paix ; l'expérience, encore plus que les théorèmes, a convaincu qu'il n’est pas possible de séparer le bien d’un peuple de celui de tous; aussi, dans les grands intérêts du commerce, on ne vise plus à conquérir des priviléges, mais, comme Napoléon dans ses guerres, à vaincre ses ennemis par la rapidité.

Il n’est plus permis de s'amuser avec la littérature comme l'enfant avec le kaléidoscope; elle n’est plus une question scolastique de pédants qui subtilis at sur une forme, mais de penseurs et de moralistes qui mettent les idées à l'épreuve des conséquences. Sur la fin même du siècle passé, la plume osa se faire la régente du monde, et l’art d'écrire surtout devint une puissance supérieure à l’action, supérieure même à la pensée, Le langage change de physionomie à mesure que, grâce au développement de la culture intellectuelle, les mots deviennent insuffisants pour reproduire ces simulacres de conceptions vagues et d’espérances indéterminées qui flottent dans les esprits. Mais ce sentiment du beau, par cela même qu’il est moins dédaigneux , nous rend plus justes envers le passé, et nous enseigne à nous transporter avec une érudition ingénieuse et sincère dans les lieux et les temps d'autrefois, et à faire revivre les sociétés éteintes, pour trouver leur harmonie avec ce qu’elles ont produit.

Aujourd’hui la science élargit indéfiniment les limites de la puissance productive; elle s’allie avec l'industrie pour alléger ses fatigues, et nous asservit non pas nos semblables, mais les éléments. Watt et Stephenson, par la vapeur et les chemins de fer, ont tué la petite industrie casanière, et forcé les grandes industries, manufacturière, commerciale et agricole, à se concerter pour obtenir eu grand et en commun la production, la vente et

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les transports. Les machines s’exercent sur des objets d’une consommation générale, ce qui les fait abonder pour l'avantage du plus grand nombre ; le besoin inné du bien-être fait partout irruption : tous veulent produire pour consommer ; les pauvres, s'enrichir par le travail ; les riches, employer leurs capitaux. Aujourd'hui les manufactures, comme les monastères dans le moyen âge, créent des villes nouvelles ; les commandites accumulent tout à la fois les petits capitaux et morcellent lu propriété foncière ; les assurances, °" divisant les effets des accidents malheureux, leur enlèvent leur funeste influence,

Un des faits les plus sensibles amenés par l’âge moderne, c'est la centralisation de tous les pouvoirs, centralisation qui s'opère non-seulement en enlevant aux particuliers le droit de guerre, la juridiction , les immunités, mais en dirigeant même le choix de l'instruction, les actes individuels, les formes du culte, l'administration des œuvres de bienfaisance, l'exécution des dernières volontés, les capitaux du riche par les emprunts, et ceux du pauvre par les caisses d'épargne. Ainsi s’est étendu considérablement le nombre des fonctionnaires, aristocratie nouvelle, qui exécute sans raisonner, applique sans discuter, et qui est asservie au gouvernement par la gratitude et l'espérance, comme les autres classes le sont par la crainte et le désir de la tranquillité. |

Comme le sol autrefois était le fait capital, la propriété fut entourée de précautions très-rigoureuses, et l’industrie resta libre, parce qu'on ne s’occupait pas d'elle, Quand son influence eut grandi, on sentit le besoin de routes, de canaux, de ports et, par suite, de gouvernements çapables de 1c3 procurer ; les gouvernements devaient donc tendre à les faire exécuter eux-mêmes, et devenir, grâce aux arsenaux, aux ingénieurs, aux mécaniciens, aux capitaux, au crédit de l'État, un objet de prédilection pour les industriels. Les gouvernements surveillent aussi les associations des particuliers, qui, rendues nécessaires par l'égalité, pourraient devenir une puissance isuvelle,

Il y a pourtant des gens timides qui trouvent bon de nous répéter chaque jour que nous marchons vers l’anarchie, sans réfléchir que la tyrannie, qui dégrade lorsqu'elle n’opprime pas, s’établirait aussitôt que l’opinion cesserait de la combattre; en effet, même au milieu des passions fébriles de l’époque, les insurrections politiques deviennent chaque jour plus difficiles,

parce que le désir du bien-être est si puissant que chacun lui HIST, UNIV, — T, XIV, 4

sacrifie jusqu’à la confiance dans des innovations opportunes.

On a compris en même temps que les améliorations les plus sensibles et les plus assurées sont celles qui viennent du perfectionnement des arts et de l'extension des connaissances humaines, Le conquérant matériel peut répandre des larmes, dans la crainte que l'espace ne vienne à lui manquer ; mais les vérités sont tellement enchainées dans les déc: avertes de l'esprit, que, plus nous avançons, plus l'horizon s'agrandit devant nous. Ainsi peut se réaliser la pensée chrétienne de la fraternité universelle, et le pauvre payer au riche la protection qu’il en reçoit, sans le faire au prix de son sang; celui qui possède beaucoup d'instruments de travail, c’est-à-dire de capitaux, peut enrichir, sans l’opprimer, celui qui dépend de lui, et lui faciliter nême une condition meilleure.

Les fictions légales subsistent encore, comme passage entre les générations qui tombent et celles qui naissent ; c’est sur ces fictions que les constitutions sont encore fondées ; des lois faites pour d’autres temps et d’autres besoins régissent un monde où toute nouvecuté amène des révolutions ; les douanes gardent des barrières que les trains de vapeur laissent en arrière ; l’organisation de la propriété conserve le sceau de la féodalité; le système hypothécaire est resté ce qu'il était avant la création des banques ; les antipathies. les exclusions, les monopoles, n'ont pas encore cédé aux machines, ni aux grands moyens de communication; nous gardons encore quelque chose de la nature d’une société qui n’exigeait rien de ceux qui possédaient beaucoup, et demandait tout à ceux qui n’avaient rien.

Nous sommes au moyen âse de l’industrie ; les capitaux sont concentrés entre les mains d’un petit nombre d'individus, qui correspondent aux feudataires d'autrefois, comme à la conquête correspond l'agiotage ; les priviléges ne sont pas sanctionnés par la lui, mais enracinés par le fait ; l’économie publique ne s’est occupée jusqu'ici, comme autrefois, que de propriétés foncières, de richesses et de capitaux, c'est-à-dire des produits, et néglige la question des salaires, de la population et de la misère. Toutefois, si l’on se trompsit jadis par ignorance, aujourd’hui, éclairés par les révolutioss, nous avons la conscience du mal et nous voyons la possibilité du mieux ; en subissant le paupérisme, nous prévoyons le temps où l’homie sera affranchi de toute tâche servile, et où la puissance du capital et du travail s’étendra

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Déjà ce fait est exprimé historiquement par le commerce anglais, qui a les banques pour trône, qui s'empare des Indes comme un jeu de bourse, et retient sous le joug de quelques spéculateurs un empire plus étendu que ne le fut jamais celui de Rome, cette dominatrice du monde.

Ainsi la civilisation nouvelle porte un caractère inaccoutumé, celui de s'adapter à toutes les classes et de s'étendre à toutes les nations. L’antiquité ne plaçait que deux ou trois nations bien au-dessus de celles qu'avec un orgueil extrême, quoiqu'il ne fût pas irrationnel, elle traitait de barbares. Aujourd’hui, sur les civilisations latine et teutonique réunies se greffe la civilisation slave des Russes; qui sait si la supériorité qui appartint d’abord à la première et passa ensuite à la seconde, n’est pas destinée à devenir l’hérit’:° de la dernière? Des différences essentielles ne séparent p:. -omme autrefois, les diverses nations : la France, cath:' , : dans les formes, est protestante par la pensée; polie comme les Méridionaux, elle est active comme les races du Nord; l’affranchissement des États- Unis a commencé sur l'Amérique les expériences de la liberté, expériences qui portent leurs fruits ailleurs : fait insigne qui, joint à l'extinction du monopole de l'Inde, a laissé le commerce prendre tout sou essor. L’Autriche, latine de religion, moitié slave, moitié tudesque par le sang, joue le rôle de conciliatrice ; elle peut aussi, avec son système patriarcal, servir les civilisations naissantes et les préparer à recevoir la liberté qu’elle a étouffée chez les peuples adultes, La Russie, qui se rattache aux croyances de l’Asie et pousse ses conquêtes en Europe, transporte, sur une étendue de territoire égalé à la superficie visible de la lune, ses semi-Latins au milieu des Asiatiques errants où indomptés, et s'efforce de courber les hordes du Caucase sous ce knout que repousse la Pologne démembrée ; Navarin et la Grèce ont prouvé que la puissance musulmane doit inévitablement succomber sous la réaction de la chrétienté; mais les races arabe et turque ne sont-elles pas près d’entrer dans le concert européen ?

Il reste à assimiler l'extrême Orient par l'intervention des Asia-

tiques du nord et des Américains ; déjà ces derniers, les Russes et les Anglais, ont commencé à y introduire , malgré l’inviolable muraille, quelques-unes de nos idées.

On pourrait alors se promettre de voir tous les hommes former une association, ayant la même religion, les mêmes intérêts, la même civilisation, mélanger les qualités propres aux diverses races, et mettrs eu commun leurs connaissances pour tirer le meilleur parti possite de chaque portion du globe.

Il ne sera possible d'apprécier au juste les idées et les faits modernes que lorsqu'ils auront produit toutes leurs conséquences. Dans la riche alliance des peuples, visiblement frères dans leur splendide variété, l’histoire pourra être universelle, c’est-à-dire apercevoir les rapports entre les phénomènes distincts; mais aujourd’hui elle embrasse au plus l'Europe et les pays qui s’y rattachent, les autres restant étrangers à la marche de ses destinées. Que savons-nous jusqu'ici de l'Asie? quelle portion de ses habitants les Mongols ont-ils exterminée ? combien en immolèrent la première furie et le despotisme successif

des Turcs dans les contrées occidentales ? De même que les an- :

ciens Phiistins, les Phéniciens, les Chaldéens, les Lyciens, les Bactriens, les Mèdes, les Sogdiens, ont passé sans nous transmettre un mot de leur existence , ainsi quarante nations au moins ont été anéanties par les Mongols ; d’autres ont péri de nos jours, comme les Doms dans la chaîne de l'Himalaya, les Miao-tsé dans la Chine méridionale, les Tatas dans la Chine du nord, les Samoyèdes dans les montagnes de Sayansk, d’autres encore dans le Caucase, et l'Europe ne s’en est pas même aperçue.

Que dirons-nous de l’Amérique? Appelée hier encore le nouveau monde, elle produit chaque jour des preuves de son ancienneté; même après que l’arrivée des Espagnols lui eut ouvert une ère toute nouvelle, des populations entières s'évanouirent, ne laissant d’elles que quelques mots répétés dans les bois par les perroquets, qui survivaient seuls à ceux qui les avaient instruits. Or, le progrès ne ponvant se constater que là où se trouve une série continue, le fil de l’histoire ne saurait être suivi que chez le petit nombre des peuples civilisés.

Plus la science avance, plus il surgit de faits importants, tendant à convaincre d’impuissance les systèmes qui tracent à l'humanité une marche déduite des analogies du passé, et qui peut être démentie par les vicissitudes divergentes de millions

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DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 53 de mortels. Quels temps néanmoins doivent, plus que les nôtres, inspirer confiance au prog:**? Charles-Quint et Napoléon toursèrent la vapeur en dérision, et la liberté américaine y crut. L'empereur français proposa vainement des récompenses pour obtenir une machine à filer le lin et les moyens de fabriquer le sucre indigène. Ce sont là aujourd'hui des choses communes, et l’on est mème obligé de restreindre les produits de cette dernière industrie. Nous voyons, de nos jours, le calorique servir aux transports, la lumière peindre, l’électricité frapper ; et la lumière, le calorique, l'électricité, se réduisent à un seul agent, de même que la philosophie est près de trouver le lien entre la raison, l'intelligence et la sensibilité, de manière à identifier la métaphysique, la logique et la morale, et à montrer que c’est la même chose qui nous fait penser, raisonner et aimer.

Que la foi dans le progrès ne soit donc pas impatiente, et sur: tout aujourd’hui qu'il devient général. Que l’on pèse, qu’on juge, qu’on sache distinguer ce qu’il est donné à l’homme d'atteindre à l’aide d'efforts lents, de transactions pacifiques et de la culture morale et intellectuelle, de ce qu'il doit attendre avec respect et humilité de la volonté suprême.

Consolons-nous des petites misères du présent, en nous complaisant par la pensée aux triomphes de l'avenir; ne dissimulons pas le mal en flatteurs, mais ne l’exagérons pas en misanthropes. Aucune sympathie ne nous lie au passé, pour lequel nous avons peu d’admiration ; nous ne considérons pas comme progrès le regret de telle ou telle époque, soit la majzstueuse servitude romaine, soit l’unité catholique du moyen Age, soit la liberté orageuse des communes, ou le splendide absolutisme de Louis XIV, ou le fécond péle-méle du dix-huitième siècle. Nous sommes meilieurs que nos pères; mais nos fils éviteront les fautes ou les ridicules que nous nous reconnaissons. Nous avons assez de bien pour être fiers, mais assez de mal pour ne pouvoir le dissimuler sans danger. Ce n’est pas non plus sans déplaisir que nous voyons l'aristocratie des banquiers et des entrepreneurs, feudataires actuels de l’industrie, qui ont substitue la servitude du métier à celle de la glèbe. Nous voyons . aussi avec dégoût cette société plutôt systématisée que morale, où nous nous croyons honnêtes parce que nous sommes polis, savants parce que nous sommes habiles, vertueux parce que nous sommes réglés ; où le repos du monde est confié à la po-

lice, et la morale, réduite au code civil; où la classe d'élite n'ambitisnne que le repos, voile son inertie du ‘en de trop, et, traiquille, heureuse, modérée , s'enfonce dans la paresse d'un égoïsme prudent; où l'on parle de combaître pour défendre non la patrie, mais ses magasins, et où la paix se conserve, parce que le juif refuse de prêter de l'argent, à moins que la guerre ne soit déclarée pour obliger un peuple à s’enivrer d'opium ou d’eau-de-vie; où l’on parle du rétablissement de la religion, mais en l’acceptant en gros comme une chose belle et bonne, sans s'occuper des pratiques ni du dogme ; où, s’effrayant de fantômes sans vie, on ne s'inquiète point de dangers réels et imminents ; où l'expérience, fécondée pa; la méditation, n’a vas encore enseigné à combiner la garantie de ceux qui obéissent avec la force de ceux qui commandent; où la froideur glaciaie du doute et le vide de l’incrédulité étouffent tout enthousiasme.

Les nécessités pénibles nous affligent sans nous décourager ; en avouant les maux actuels, nous ne reconnaissons pas dans le passé ce qu'y trouvent ses admirateurs : unité, constance, foi, harmonie entre les actions et les croyances, dignité des mœurs, énergie des sacrifices, élévation des caracttres. Aujourd'hui les populations sentent leur malaise, parce qu’elles comprennent les avantages qu’elles n’ont pas, le droit de les acquérir, et que, relativement au bien des peuples, rien n’est fait tant qu’il reste quelque chose à faire. Dans la masse de la société contenue par les lois et dirigée par l'intérêt, chacun veut s’assurer une position et l’améliorer ; l'estime s'accorde au savoir, mais parce qu'il est utile ; le caractère se réduit à une certaine mesure qui ne s'élève pas jusqu'à l’héroisme, mais qui s’écarte de la dépravation. La légitimité des rois est respectée, mais à la condition de réciprocité pour celle des peuples; les dynasties ne sont révérées et fortes qu’autant qu'elles représentent les nations qu’elles gouvernent,. Les droits obtenus ne paraissent suffisants que lorsqu'ils sont garantis, et parfois ils sont garantis par un moyen qui semblerait frivole ; c’est ainsi que l'ancre, qui est si peu de chose, suffit pour arrêter un vaisseau.

On cherche aujourd’hui, par l'application de l'équité, à réduire les dépenses dans les gouvernements et l’administration de la justice, et l’on espère aussi que les frais de la guerre diminueront. Les bourreaux, les espions et les ministres de terreur deviendront moins nécessaires ; il en sera de même pour les juges

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et les soldats, lorsque, au lieu de comprimer les peuples et de molester les voisins, on comprendra, avec le devoir de n’empêcher que ce qui est réellement nuisible à Ja société, l'avantage des communications et du commerce; le commerce fait prévaloir la richesse sur là naissance, et rapproche les nations dans le besoin réciproque, les unes de vendre, les autres d'acheter et toutes d'exploiter le plus utilement possible la surface de ce globe.

Mais l'œuvre n’est encore qu'à son début ; trop d'intérêts et de préventions la retardent, trop de souffrances doivent encort augmenter le nombre des martyrs, avant qu'elle soit accomplie. Cependant l'histoire, avec une justice indépendante du succès, tient compte des fleurs qui n’ont pas donné de fruits ; élevatit les regards de l’homme au-dessus des accidents éphémères, elle lui dévoile une direction supérieure qui ne ravalé pas la dignité humaine, mais qui la conduit à ses fins lors même qu’elle est méconnue. La révolution, outre les obstacles qu’elle détruisit, manifesta l'insuffisance des organisations an.érieures ; mais, exagérée et absolue. comme toutes les réactions, elle fournit un prétexte aux méchants pour calomnier le bien, aux bons pout en désespérer ; la révolution est comme le soleil, qui fait tout germer, mais qui ne cultive rien. Quand elle a passé, il faut que les penseurs arrivent pour réorganiser ; mais, dans leur manie de reconstituer, ils proposent la restauration entière de l'État et de l'Église, parce que la raison devenue passion dé parti, et le passion érigée en principe de raison, sont la forme actuelle de Yirréligion, qui ne raille pas, mris qui argumente, qui ne démolit pas, mais qui voudrait édifier autrement. Quoi qu'il en soit, les paradoxes mêmes de notre époque fixent âu moins l’attention sur des points peu connus, et portent la lumière dans le chaos.

Mais nous rapprochons-nous de la vérité? qui peut l’affirmer ou le nier ? Qui nous dira ce qui est la vérité? Entre une école paralytique et une école convulsive; au milieu d'hommes qui veulent faiblement, mais qui désirent sans mesure : au milieu de cette lutte de principes qu'on accepte et de conséquences qu'on repousse, comment nous régler ? Où finissent les droits de la monarchie et de la démocratie? De quel côté se trouve le droit évident ? de quel côté, la nature et la justice? La lumière d’une conscience honnête est-elle suffisante ? comment résister à la voix toute-puissante qui veut qu’on sà-

crifie tout à l’opinion ? On a proclamé le progrès; mais en quoi consiste-t-il? Qu’est le mal d'où l'humanité commence ? Qu'est le bien vers lequel elle se dirige? Beaucoup d'hommes n'appellent-ils pas décadence ce que nous autres nous nommons progrès ?

Il y a chez les peuples des penchants irrésistibles, que les traités peuvent suspendre, mais non détruire. Les idées du juste et de l’injuste ne s’y montrent pas évidentes, et pourtant les conventions qui les contrarient ne sont que des trèves au milieu desquelles la voix populaire s'élève de nouveau retentissante. Or comment appliquer à l’histoire la justice pure? y a-t-il des de= voirs positifs ou spéculatifs entre les peuples ? et jusqu’à quel point la volonté des individus a-t-elle de puissance dans l'élan des nations? Cette humanité même que nous idolâtrons, qu'estelle? se compose-t-elle des hommes isolés? Mais, si chacun est libre et indépendant, comment sont-ils liés dans leur ensemble à une fin providentielle? comment sont-ils solidaires en souffrance et en bonheur? Si le progrès est la loi de l’humanité, si même l'humanité a une loi, elle doit être, de sa nature, inévitable, et par suite l’homme ne sera plus responsable de ses actions ; il est justifié pourvu qu’il réussisse, et l’histoire n’a pas à décerner de louange ni de blâme, mais seulement à raconter des faits.

On peut échapper aux conséquences en faisant taire la logique, et aux réfutations en restant dans le vague; mais l'historien doit choisir une opinion, sûr de déplaire à quelques-uns, peutêtre à tous, parce que les passions portent ou exigent des jugements contradictoires, et qu dis lb discussion serait une chose interminable.

Habitant sur la terre, nous ne nous apercevons pas des rayons solaires qu’elle reflète ; à nous, elle semble obscure, et, pour les habitants des autres planètes, elle briile d’une vive lumière. C'est ainsi que l’avenir devra nous juger; il suffit maintenant de’ nous décrire. Pour cette tâche, de nouveaÿ: instruments nous sont offerts, de nouvelles méthodes se présentent. Nous n'avons plus à parcourir de tristes déserts, où la route ne nous était tracée que par des ruines et des cadavres, mais à pénétre: Aans des halliers comme ceux de la Louisiane, où s’entre- LE les rameaux innombrables. Nous avions pour les temps aaiques des matériaux d’où, après de longs débats, était sortie

‘ac, ou, du moins, l'accord des penseurs; pour le

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