‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 6 sur 146 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le champ sur lequel se porte l'attention de l’histoire s’élargit de jour en jour. Parmi les États de l'Asie, l'empire chinois déchoit jusqu’à ce qu’il tombe sous la domination étrangère (1644); les sophis de Perse déclinent (1500-1722); les Mongols se soutiennent avec peine dans l'Inde (1526-1739), et succombent dans l’Occident : histoires partielles, dont il ne peut sortir encore ni un ensemble, ni un plan suivi. La puissance des Tures s’est implantée dans l’Europe , où leur infanterie régulière des janissaires et leurs forces maritimes les rendent redoutables; ils p’ont pas perdu l'espérance de renverser la croix des coupoles de Saint-Étienne et du Vatican, pour lui substituer le croissant. Toutefois ils se mêlent déjà aux Européens par des traités et des ambassades; mais leur décadence a commencé le jour où leur fanatisme féroce et sanguinaire s’est affaibli. Venise et la Hongrie les repoussent par les armes ; le Portugal et l'Espagne leur enièvent le commerce en le transférant de la Méditerranée sur l'Océan.

La découverte de l'Amérique et le passage par le cap de Bonne- Espérance font prendre au commerce une direction différente, introduisent dans l'existence de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de bien-être, et dirigent la politique vers de nouveaux intérêts relatifs aux spéculations mercantiles, cux coloaies et à l'accroissement du numéraire, Ces changements. joints

à ceux du système militaire et du droit publie, ne laissent plus une idée morale prédominer sur tous les peuples. Chaque État se dirige d’après ses propres intérêts qui se bornent à conquérir une province, à conclureun mariage, à emporter une succession, à établir un équilibre (y).

Une fois que la guerre des souverains avec les vassaux et des communes avec les feudataires est terminée, on voit commencer celle de peuple à peuple, de gouvernement à gouverne-

ment. Le système municipal et le système féodal, qui préva- ,

laient encore dans l'époque précédente, sont maintenant remplacés par deux ou trois grands États, que les autres suivent comme satellites. Le peuple , désormais adonné à l’industrie et aux lettres, a cessé d’occasionner ces commotions intérieures qui constituent la partie dramatique de l’antiquité et du moyen âge; de la concentration des affaires entre les mains des princes et des ministres, est sortie une politique de cabinet inconnue jusqu'alors,

L'histoire de l’époque moderne deviendrait monotone, si la variété ne lui venait pas de toutes les gradations dans les formes du gouvernement : monarchie héréditaire en France et en Espagne, élective en Pologne, illimitée en Russie, constitutionnelle en Hongrie, nominale er Allemagne, théocratique à Rome, féodale dans les petits États italiens; républiques oligarchiques comme chez les Allemands, aristocratiques comme celles de Venise et de Gênes; aristocratie militaire dans l’ordre Teutonique; démocratie pure à Schwitz, Uri, Unterwald ; oligarchie mercantile à Lubeck. Cette variété fit grandement avancer les idées politiques.

Mais les républiques sont vaincues par l’élément monarchique ; les communes italiennes déclinent brusquement ; la Suisse, Etat sans cohésion, ne peut acquérir d'influence, excepté celle que lui donnent ses armes, d’abord généreusement employées à la défense de son indépendance, st endues ensuite pour menacer celle des autres. Seules, les Provinces-Unies de Hollande se sentent capables d’aller de pair avec les grands États, Comme ces derniers sont. tous monarchiques, ce n’est plus le peuple qui

(1) Heeren, Man. d'hist. moderne.

ScHoeLz, Cours d’hist. moderne.

Ficon, Hist. de l'Europe au seizième siècle.

L. Ronme, Deutsche Geschichte in Zeisalter des Reformation ; Berlin, 1839,

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donne l'impulsion aux grandes entreprises ; ce n'est plus le sentiment qui domine, ni les sympathies nationales, mais l'intérêt; ce ne sont plus les élans instinctifs de la jeunesse, mais les calculs dé l’âge adulte.

L'Europe forme donc un tout, et l'emporte ü+ beaucoup sur les autres parties du monde; elle aurait pu, sans doute, constituer un despotisme universel, mais il s'établit un système de gouvernement qui donna naissance à un nouveau droit public parmi tous les membres de ce corps. Comme il n'était pas possible de confier à un seul la garantie de tous les droits, des contrepoids s’établirent, qui empêchèrent un État de s’élever au-dessus des autres : système déjà pratiqué en Grèts, renouvelé en Ltalie, mais qui, lorsque toute idée plus sublime eut cessé, ne devint la règle suprême que dans le moyen âge. En Asie, nous avons toujours vu l'Etat prépondérant engloutir, entraîner les autres à sa suite; dans l'Europe, au contraire, et surtout dans l'époque moderne, deux ou plus s’équilibrent et font obstacle à la tyrannie d'un seul. Les plus faibles, en se rapprochant de celui qui résiste aux menaces du plus fort, maintiennent une sorte de balance, non par l'égalité des forces matérielles, mais par le respect mutuel.

De là, la nécessité de se surveiller réciproquement, de combiner des alliances, d'entretenir des ambassadeurs, tellement que la diplomatie devient un instrument principal de conciliation et d'inimitié; de là, l'importance des petits États, Si autrefois les mariages royaux procuraient quelques fiefs à la couronne, ils changent à présent les rapports entre les pays, et influent sur l’histoire. L'usage ayant prévalu que les princes ne devaient épouser que des princesses, les empires les plus puissants auraient pu se greffer l’un sur l’autre, si l’on n’eût trouvé l’ex- K°-1t d'aller chercher en Allemagne des hyménées qui, sans inspirer de craintes , apportaient aux moins forts un appui nécessaire. Le droit public introduit par la diplomatie, outre les obligations du droit des gens, descend à des convenances particulières et jusqu'à un cérémoniel inviolable, qui, tout ridicule qu’il semble au premier abord, sert pourtant à protéger ou du moins à attester l'indépendance politique de chaque État.

Ainsi, bien que les grands États tendissent à engloutir les petits par la conquête ou des mariages, les monarchies à absorber les républiques, les pays héréditaires ceux qui étaient électifs, on

reconnaissait à chaque nation la propriété légitime d'elle-même ; aussi, quand cette propriété fut violée par le partage de la Pologne, il en résulta, non-seulement des plaintes, mais de déplorables bouleversements.

Cette légitimité imprescriptible, les traités partiels et les convenances nationales, sont les fondements du droit nouveau, fondements arbitraires et qui se repoussent, bien que chacun se prétende essentiel; ce qui fait que chaque ambitieux peut s'attacher à l’un ou à l'autre élément, selon ses intérêts, et causer ainsi des guerres proclamées légitimes, sinon justes.

Au milieu des intérêts particuliers restaient, toutefois, quelques intérêts communs, parmi lesquels les intérêts religieux occupaient le premier rang; mais l’influence du souverain pontife déclinait chaque jour, et le choc des opinions littéraires ou populaires finit par morceler l’Europe en deux fractions, l'une catholique, et l'autre non catholique. Souvent aussi les États durent se mettre d'accord pour repousser les menaces des Turcs qui, dans le mouvement vers la monarchie, étaient une cause d’épouvante , comme ‘aujourd’hui les Russes au milieu de la tendance vers la république.

Les colonies, diadème d'or pour les royaumes d'Europe, déterminent leurs alliances ou leurs inimitiés ; les métropoles s’en ressentent surtout, à caus: des mesures exceptionnelles d’économie politique qu’ellesné: ssitert; la puissance maritime grandit au point que les querelis ne sont plus vidées uniquement par des batailles sur terre.

Le développement de la pensée, et une plus grande facilité dans les moyens de la communiquer par l'étude des langues, par l'imprimerie et les postes, appellent encore plus l'attention ; ainsi la culture intellectuelle s’équilibre dans les différents pays, les inventions de l’un deviennent communes aux autres, et la république des lettres n’est pas un vain nom. L'Europe, non contente de ses progrès, veut répandre la civilisation dans le monde entier, par ses colonies établies dans les pays récemment découverts,

Mais la civilisation conserve encore dans sa nature quelque chose du caractère originaire, et l'antagonisme entre les nations méridionales de race romaine, et les nations septentrionales de race tudesque, n’a pas disparu; il se fait même sentir dans les accidents où on l’attendrait le moins. C’est à l'Occident néanmoins que se trouvent les cinq puissances où la civilisation est la

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plus avancée; au Levant les populations slaves, occupées à refouler les restes des barbares et à écarter des invasions nouvelles, sont plus lentes à se dégrossir.

Le travail intérieur par lequel chaque État se constitue, n'est pas consommé ; dans quelques-uns, les bonnes institutions, qui servaient de correctif aux abus, ont péri. Le morcellement de territoire, les pâturages communs, les lois somptuaires et probibitives , les priviléges, les chasses et les pêches réservées, con tinuent de subsister sous les gouvernements nouveaux, mais sa les contre-poids que le temps et la force des choses, et non le be: sens , avaient placés à côté. Parmi les peuples de race ger! nique, le gouvernement tirait son origine de l'égalité de plusic chefs, se réunissant pour faire la guerre sous les ordres d'u: seul , auquel les attachait un lien de loyauté. Ils l'avaient transporté sous cette forme dans les pays de conquête; aussi l'on trouvait partout un prince avec une noblesse et le clergé qui, plus ou moins puissants, formaient les premiers corps de l'État, exempts d'impôts, et participant, à un degré différent , au pouvoir légis- : latif.

Les paysans ou vilains restaient, dans beaucoup de contrées, attachés à la glèbe, et privés, dans toutes, de représentation civile ; mais les communes survivaient dans les bourgeois qui avaient grandi à l’aide de l’industrie, et dont les députés, dans quelques pays, avaient obtenu le droit d'assister aux assemblées, surtout pour voter les impôts.

Dans ces pays, le roi dépendait donc des nobles, du clergé et des villes, d'autant plus qu'à l’origine de ces empires centralisés, la science financière était encore ignorée ; on ne tenait sur pied que des armées peu nombreuses , et les capitaines d'aventure, afin de bien vendre leurs services, entretenaient le préjugé que la cavalerie était préférable à l'infanterie. Aussi les rois, toujours pauvres, et privés des ressources que procurent de bons règlements d'administration ; faisaient-ils consister toute l'économie publique dans l’art d’amasser de l'argent pour le dépenser dans la guerre; s’attribuant les forces militaires et le trésor public, ils tendent à se dégager des entraves en soumettant aux lois les grands eux-mêmes, et en relâchant peu à peu les liens de leur dépendance à l'égard de Rome.

Les libertés des siècles précédents étaient le privilége d’un petit nombre; il faut qu’elles tombent, pour faire place à l’égalité de tous. En conséquence les aristocraties succombent, quelle

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