SYSTÈME DE LAW
billets dont personne ne voulait d’abord, et qui seraient devenus la monnaie universelle si l'abus ne s’en était mélé. Non content d’avoir émis des billets pour plus du décuple de leur valeur réelle, Law songeait à réunir tous les capitalistes de France, afin de mettre en commandite tous les éléments de la richesse publique; ce qui aurait offert urie hypothèque sur tous les biens immeubles en assurant le crédit même au petit propriétaire. Idée grandiose! mais l’économie publique n’était pas née encore, et l’on ne pouvait attribuer à son projet sa juste valeur ; ne trouvant pas l'opinion préparée , il dut rattacher ses plans à des préjugés en rapport avec l'esprit du temps, ce qui l’amena à spéculer sur les colonies.
On avait fondé sur les rives du Mississipi, découvert à la fin du dix-septième siècle, une colonie qui n’avait point prospéré, attendu que, au lieu de cultiver le sol, on ne s’y était occupé que de découvrir des mines. Un négociant nommé Crouzat s’était fait concéder les terres de la Louisiane ;. mais il éprouva de grandes pertes en voulant les mettre en culture. Toutefois, le bruit s’était répandu qu’il se trouvait dans cette contrée plus de trésors qu’au Mexique et au Pérou : cela’ se répétait à l'oreille, comme un secret fait pour éveiller la curiosité; on payait des voyageurs pour répandre des contes de ce genre ; on faisait promener dans ia ville des Iroquois chargés d’or et de pierreries ; on apportait de l’or en barre à la monnaie. Ces moyens étaient mis en œuvre par Law, qui fonda la Compagnie du Mississipi, à laquelle fut accordé un privilége de vingt-cinq äns pour lé commerce de la Louisiane et
pour celui dés castors du Canada. Les mines qu’elle découvrirait -
devaient lui appartenir; elle était investie du droit de faire des alliances ‘et de construire des forteresses, et les marchandises qu’elle importérait n’auraient à payer pendant dix ans que la moitié dés droits d'entrée. Plus tard, elle réunit à ces avantages la propriété du Sénégal et la traite privilégiée des noirs ; enfin, s’étant fondue avec l’ancienne Compagnie des Indes orientales et de la Chine, elle prit le nom de Compagnie des Indes, et fut autorisée à créer 25 millions de nouvelles actions, dont la valeur devait être payée en billéts de l'État. \
L'or du Mississipi devint proverbial en France, et ce fut à qui prendrait part à cette riche spéculation. Tout Paris affluait dans la rue Quincampoix, où était le rendez-vous des agioteurs : heureux ceux qui pouvaient échanger leur argent contre des actions dont la valeur s’éleva jusqu’à trente fois le capital ! Nobles, négociants, dames et bourgeoises assiégeaient de grand matin la grille de cette rue, où l’on contractait par centaïnes de
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millions dans un jour; puis, le soir venu , on avait peine à mettre
les gens dehors, et beaucoup passaient la nuit à l’endroit même, pour se trouver les premiers arrivés le lendemain. Law vendait à raison de trente mille francs la lieue carrée les terres dans la Louisiane, que personne n'avait vues; les acheteurs y ‘envoyaient des colons pour les défricher, en assignant à chaque famille, qui recevait gratuitement ses outils et des vivres pour un an, deux cent vingt arpents. Comme il était plus commode d’avoir en poche des billets que de l’or pour négocier les actions, ils se soutinrent de préférence au numéraire. Le gouvernement n'avait autre chose à faire qu’à émettre de nouvelles actions ; c'était une faveur que de les obtenir de première main , et de plus un moyen de se faire bien venir.
Le régent et les principaux seigneurs de la cour assistèrent à l’assemblée des actionnaires, qui reçurent, pour un seul semestre, sept et denfi ‘pour cent. Le duc d'Orléans, se flattant de l’idée de mettre la dette publique à la charge de la Compagnie, la favorisa moins par illusion que par calcul; il ne tint aucun compte des remontrances du parlement, et nomma Law contrôleur général des finances. Il fut décidé que les billets de la banque seraient reçus comme argent comptant dans les caisses publiques ; elle fut même déclarée banque royale, et l’on s’occupa de la soutenir au moyen d'ordres et de prohibitions. Law, comme tous les économistes de son temps, admettait que l'or et l'argent constituent la richesse d’un peuple, et par suite qu’il ne se multiplie jamais surabondamment. 11 n’établit donc point de proportion entre le capital qui garantissait les billets et leur émission; comme ces billets, disait-on alors, et certaines personnes le disent encore, -équivalaient à de l’argent, ils furent portés à 70, puis à 100 millions et jusqu’à un milliard. Le dividende s’éleva , en 1720, à quarante pour cent, et les actions haussèrent jusqu’à la valeur de 18 et 20,000 livres.
On prêtait des fonds à l’heure à un taux d’usure exorbitant,
. et cependant les agioteurs y trouvaient de grands bénéfices.
L’un d'eux, à qui l’on avait remis des billets pour les vendre , resta deux jours sans reparaître, et l’on croyait qu’il les avait volés, quand on le vit revenir tout à coup et les restituer exactement; mais, dans cet intervalle , il avait gagné un million à son profit. Des fortunes énormes s’improvisèrent de cette manière : une aristocratie nouvelle s’éleva, et plus d’un parvenu monta dans le carrosse qu’il avait naguère conduit ; la morale publique fut
ébranlée par ces brusques changemenis de fortune, qui contri-
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buèrent à éloigner beaucoup de gens des voies lentes et tranquilles d’un trayail journalier.
Ce fut ainsi qu’une institution très-utile se corrompit. Ces rapports de la banque royale avec la Compagnie des Indes introduisirent dans le public un agiotage effréné; le régent voulut en faire une machine financière qui pôût servir docilement à ses besoins, au lieu de lui laisser l'indépendance d’une institution commerciale. Law dut marcher d'accord avec le gouvernement dansune voie de concessions réciproques, de priviléges momentanés, d’expédients ruineux, sans considérer. l'avenir. La défense de faire des payements en argent au delà de six cents livres obligea tout le monde d'avoir des billets ; la poste ne transporta plus de numéraire ; enfin il fut défendu d’avoir chez soi plus de six cents livres effectives, soit en or, soit en argent, à l'exception des orfévres. Ainsi une banque instituée pour agtiver la circulation du numéraire finit par interdire l’or et l’argent, et par altérer les monnaies ; elle devait favoriser la liberté, et chaque maison fut remplie d’espions pour dénoncer, quiconque gardait de l'argent comptant. Law, qui avait proclamé que le crédit n'existe qu’à la condition d’être libre, ne cessait de solliciter des ordres pour le rendre obligatoire, À
il avait trop compté sur la mode, toute-puissante en France, mais qui passe vite, Quelques individus se mirent à calculer que tout ce qu’il y avait de métaux précieux en France ne suffirait pas, à beaucoup près, pour rembourser la masse des billets et des actions; on chercha donc à les réaliser en argent , ou plutôt en bijoux, en argenterie, en tout ce qui avait une valeur depuis que le auméraireavait disparu. Cela fittoutrenchérir d’une façon extraordinaire, et fournit à d’autres un nouveau moyen de s’enrichir. Le due de Noailles, qui s’était opposé à l’établissement de la banque, avait été congédié, et remplacé par le comte d’Argenson , qui d’abord avait cherché à remédier au mal par un contre-système que le régent repoussa; mais alors, surpris par une ruine imuninente, il ne voyait d’antre ressource que la banqueroute, et c’en fut une véritable que d’assimiler les billets de banque aux actions de la Compagnie , c’est-à-dire des valeurs véritables à des valeurs imaginaires, un capital de dix mille livres à une action nominale de cinq cents. Alors commença une série d’édits désastreux, qui ruinèrent de plus en, plus le crédit; déjà les billets avaient perdu quatre-vingt-cinq pour cent. Vingt mille familles se trouvèrent réduites à la misère pour enrichir un petit nombre de fripons , et le peuple fut dans l'impossibilité de se procurer du pain,
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les mains pleines de ces symboles menteurs d’une richesse anéantie. Ce songe si brillant était suivi d’un déplorable réveil.
Law fut destitué, et il fallut lui donner des gardes pour le défendre contre la fureur du peuple : c’était un bel homme, doué de connaissances variées, généreux et même désintéressé, selon quelques-uns. Lorsqu'il fut appelé à rendre ses comptes, tous s'attendaient à une énorme confusion; mais il les présenta au contraire avec un ordre admirable, grâce à la tenue des écritures en partie double ; qu’il avait apprise des Italiens , et que repoussait l'intérêt des financiers. Ses erreurs- étaient celles de son temps. Le parlement d'Angleterre avait adopté, en 4720, le bill qui attribuait à la compagnie du Sud le commerce de contrebande avec les colonies espagnoles de l’Amérique méridionale , et l’on faisait dans le Change ailey autant de folies que dans la rue Quincampoix , attendu que chacun se repaissait de ces spéculations hardies, que l’on appelait des bulles de savon ( Bubbes). Enfin Law s’enfuit, non sans peine, avec deux mille louis; il paraît qu’il était venu en France extrêmement riche, L’Angleterre n’osa le récompenser d’avoir ruiné sa rivale. Accueilli à Venise, il vit de loin la régence ruiner en France le crédit, qui faisait la force de l’Angleterre , et pressurer par des moyens désastreux' ceux qui s’étaient enrichis, sans parvenir à remplir le trésor. Il fut appelé un moment à Trieste par l’empereur, pour indiquer les moyensdefaire prospérer le commerce dans le Levant. S’il se füt tenu aux doctrines fort sages exposées dans ses Considérations sur le numéraire, il aurait fait de la France la première puissance financière, IL créa la valeur industrielle en trouvant un emploi pour les petits capitaux et en admettant les travailleurs aux priviléges de la propriété; cependant la mémoire de cet homme, qui mérite un rang élevé dans l’histoire de l’économie publique, est restée en opprobre.
Les effets furent plus réels que leurs causés : les classes et les partis se mêélèrent sur le terrain de l’agiotage; on déposa divers préjugés féodaux ; la richesse se détacha de la terre pourêtre employée dans l’industrie, ce qui fit fleurir les manufactures ; la propriété commença à se morceler, et les nouveaux possesseurs cultivèrent le sol avec plus d’ardeur et avec la facilité que leur procurèrent les capitaux ; l'esprit d’entreprise se manifesta, et l’on apprit à connaître la puissance de l'association, Cet état de choses se fit particulièrement ressentir dans les provinces de l’intérieur de la France, où la civilisation était en retard, où l’argent était auparavant sans valeur, les produits du sol sans débouchés, lecommerce aul, la perception des impôts difficile.
Peste de Marseille.
Le besoin de plaisirs, d’émulation, d'industrie secoua l’engourdissement général ; le luxe s’accrut, les propriétaires dégrevèrent leurs biens d'hypothèques, de nouveaux édifices s’élevèrent, et l'on reconnut que de grandes entreprises pouvaient s’accomplir par la réunion de petits capitaux. La librairie, entre autres , qui jusqu’alors avait langui en France, prit tout à coup l'essor, et put , au moyen de souscriptions , publier des ouvrages pour lesquels un éditeur aurait été hors d’état d'avancer seul des fonds suffisants , et l’acheteur d’en payer le prix en une seule fois. La
‘science des richesses devint l’objet d’études plus sérieuses. Pen-
dant la durée du système, il s'était formé des financiers et des banquiers habiles, comme les frères Duverney et Samuel Bernard, que l’on comptera peut-être un jour parmi les grands novateurs. Mais, tandis que les particuliers y avaient puisé généralement la soif des jouissances , la hardiesse dans les entreprises, le goût du commerce , le gouvernement en conçut de la défiance et du mépris pour l’opinion publique; d’où il résulta qu’ils commencèrent à marcher en sens inverse.
C’étaient des fruits que le temps devait mûrir; en attendant, la dette de la France se trouvait portée à deux milliards quatre cents millions ; le mécontentement s’était accru , et la position du régent devenait chaque jour plus difficile. Les princes légitimés épiaient toutes les occasions de lui nuire, ne fûüt-ce que dans sa réputation, et soufflaient partout la discorde. Les Bretons, croyant leurs priviléges violés, prirent les armes dans l'intention de former une confédération dans le genre de celle de Pologne, etil fallut recourir aux supplices pour les faire rentrer dans le devoir. Philippe V, ou plutôt Albéroni et la duchesse du Maine, qui les avaient poussés à la révolte , ourdirent la conspiration de Cellamare, dont nous avons déjà fait mention. Le duc d’Orléans pardonna aux coupables plutôt par insensibilité que par générosité, et il voulut ne voir qu’une intrigue là où d’autres apercevaient une machination ; il ne chercha pas même à connaître les noms des conjurés, mais la duchesse dut lui révéler toute la trame.
A tous les autres maux de la régence vint s’ajouter la peste qui éclata à Marseille. Absorké qu’on était dans les brillantes illusions de Law, on ne fit pas attention aux menaces et aux premiers sy mptômes du inal. Le chancelier d’Aguesseau disait : Le bien public exige que l'on persuade au peuple que la peste n’est pas contagieuse, et que le ministre se conduise comme s’ilen élait convaincu. Quelques-uns des médecins envoyés pour observer le fléau soutinrent qu’il ne venait pas de la Syrie, et qu’il se développait par
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