DANEMARK
A partir du traité de Stockholm, par lequel Frédéric VI termina une guerre qui durait depuis vingt ans, commence pour le Danemark une longue paix extérieure. Ce prince , renonçant à l'espérance de recouvrer les provinces que lui avait enlevées la Suède , se vengea en abolissant les priviléges dont cette nation jouissait dans le Sund , priviléges qui étaient en même temps une entrave pour le commerce danois et une source perpétuelle de différends entre les puissances du Nord (1).
La peste de 4749 avait interrompu toute communication avec ‘ le Groënland, et, si quelques navires hollandais y abordaient, c’était dans le plus grand secret. Hans Égède, pasteur de Vogens ; dans l’évêché de Drontheim, gémissant de voir que le christianisme eût péri dans ces contrées, équipa par association trois bâtiments avec lesquels il aborda dans le Groënland ; là il éleva une maison qui fut appelée Godhaab (bonne espérance), et il s’efforça par la charité de gagner cette population à la foi avec toute l’insistance d’un apôtre. Grossière , ignorante et jalouse tout à la fois , elle crut voir en lui un être surnaturel; puis , lorsqu'il
1720, 8 juin.
(1) Quelques particularités relatives à l'hisloire de Danemark, par un officier hollandais ; La Haye, 1789.
Roman, Mémoires historiques et inédits sur les révolutions arrivées en Danemark et en Suède pendant les années 1770, 1771, 1772 Paris.
Christ'on VI.
42 octobre,
Frédéric V.
15 septembre.
lent détrompée , elle le prit en dédain , et il obtint à grand’peine que deux naturels fussent envoyés en Danemark. A leur retour, ils redressèrent les idées étranges qui avaient cours sur ce pays parmi leurs compatriotes, et quelques-uns d'entre eux reçurent le baptême; mais la compagnie, ne réalisant pas de bénéfices dans son commerce , se décida à se dissoudre. Une autre, que le roi y envoya pour son propre compte, fut décimée par le froid. Égède voulut néanmoins demeurer dans le pays lorsque le reste de l’expédition le quitta. Après lui, Zinzendorf y fit passer trois frères moraves, qui fondèrent une nouvelle colonie pour fravailler à la vigne du Seigneur, ce qu'ils firent avec assez de fruit.
Frédéric chercha aussi d’un autre côté à raviver le commerce ; mais il ne le fit pas toujours avec succès. La compagnie des Indes, qui, riche jadis, possédait Tranquebar et des factoreries sur la côte du Malabar, au Bengale et à Bantam, s’était affaiblie par sa faute et des guerres avec le roi de Tangor. On pensa à lui donner une nouvelle vie, mais elle était toujours traversée par les Hollandais; elle acheta toutefois des Français l’île de Sainte-Croix, dans les Antilles.
“Christian VI institua une compagnie d’assurances et un collége de commerce et d'économie rurale , qui suggéra l’idée de prohiber les marchandises étrangères , et de fonder une banque où l’on recevrait, sur dépôt d'étoffes, les deux tiers de leur valeur. Il établit encore une compagnie Noire pour les fabriques de goudron, de poix, de poudre, de noir de fumée, de pierres à feu, de couleurs , de peaux ; il surveilla avec une attention rigoureuse la religion et les bonnes mœurs, releva l’université de Copenhague en y érigeant de nouvelles chaires , et obligea les seigneurs à avoir une école dans chaque village.
Telle était encore , à cette époque, la richesse de Hambourg que , le sénat ayant décrété une contribution de quatre pour cent sur les capitaux, cette ville fournit ; sur la simple déclaration de chacun , 120,000 rixdales , ce qui équivaut à une somme de 2 millions (1). Elle avait spéculé sur les monnaies dunoises en les attirant sur son marché par un change avantageux ; il en résulta des démélés, qui pourtant n’eurent pas de suite, et qu’on assoupit moyennant un million de marcs d'argent payés au Danemark.
Frédéric V , l’un des princes les plas illustres du siècle , signala la première année de son règne par des bienfaits. Il allégea les charges du peuple, accéléra le cours de la justice et fonda une
(1) BARMANN, Chronique de Hambourg ; 1832.
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FRÉDÉAIC V. 299
société générale de commerce, pour faire de Copenhague l’entrepôt de toutes les marchandises de la Baltique. Il donna un privilége à une autre société pour le commerce de la Barbarie; puis, ayant racheté les droits de la société des Indes orientales et de Guinée , il déclara tous ses sujets libres de trafiquer dans ces contrées. Il fit exploiter des mines, créa un jardin botanique et un hôtel d’invalides à Copenhague, un institut d'éducation pour les arts et métiers à Christianshafen , une académie des beaux-arts et une académie militaire, un théâtre italien et danois. Holberg écrivit pour seconder les intentions de ce prince ; homme honorable pour ses connaissances, son amour du bien et ses différents voyages , il songea à procurer à sa nation des livres , dont elle manquait, sur l’histoire , le droit public, les bellés-lettres , livres où l’on trouve des éclairs de génie, à défaut d’un art soutenu.
Le ministre Ernest de Bernstorf, surnommé le Colbert scandinave , grand administrateur, sinon grand politique, indiquait à son maître les mesures à prendre, et veillait à leur exécution.
.… Pour faire beaucoup, disait-il, i/ ne faut faire qu’une chose à la
fois. Il fit assigner à Klopstock une pension au moyen de laquelle il put conduire à fin sa Messiade ; il appela à Copenhague le théologien Cramer, le physicien Kratzenstein, les historiens Mallet et Schlegel, les littérateurs Dusch et Sturz , ce qui excita l’émulation parmi les Danois. 1] suggéra au rui la pensée de faire entreprendre un voyage en Arabie pour connaître les mœurs orientales, dans l'intérêt de l’archéologie biblique ; le philologue Michaélis , le naturaliste Forskal , élève de Linné, Carsten Niebuhr, un médecin et un dessinateur furent désignés pour cette expédition. Niebuhr seul revint sain et sauf , et la description qu’il donna de ce pays reste encore la meilleure que nous possédions.
Une société de savants, dites des Invisibles, instituée en Islande, s’occupa de faire connaître les antiquités de cette île, et publia le Miroir des rois ; elle fut réorganisée à Copenhague en 1779, par les soins de Jean Érichson et de Findsen, dans le but de répandre en Islande les connaissances utiles et pratiques , et d’y conserver la pureté du langage.
Sous les règnes précédents, la succession au duché de Holstein-Gottorp avait été vivement disputée. La maison qui en était souveraine régnait en Russie et en Suède , et se trouvait brouillée avec la branche danoise. Pierre III de Russie , désireux de venger les torts faits à sa famille, se proposa de recouvrer le Sleswig , que le Danemark avait occupé en 1714, et fit marcher des troupes; les Danois lui opposèrent soixante-dix mille hommes, et
14 jonvier.
Christian VIS,
pénétrèrent dans le Mecklembourg , tandis que leur flotte, composée de vingt vaisseaux de ligne et de onze frégates, se présentait à la hauteur de Rostock. L’assassinat de Pierre III mit fin aux hostilités ; Catherine li renonça , au nom de son fils, à la portion ducale du Sleswig occupée par les Danois; elle céda en outre la partie du Hoistein possédée par la branche de Gottorp. En retour, les comtés d’Oldeubourg et de Delmenhorst furent assignés, ainsi que l'évêché de Lubeck , à la branche cadette d’Eutin, avec le titre de duché et un vote à la diète germanique, ce qui constitua la lignée d’Holstein-Oldenbourg
Christian VIL monta sur le tr‘ à l'âge de dix-sept ans; il était vif et spirituel, mais une mauvaise éducation l’avait disposé à se livrer aux plaisirs bien plus qu’aux affaires. Pendant qu'il voyageait en Europe, la cour se trouva livrée aux intrigues de trois femmes, la veuve de Christian VI, la bélle Mathilde de Galles, sœur de George III, femme du roi, et Juliane , sa belle-mère, qui, détestée de son beau-fils , aspirait à voir son fils Frédéric, prince héréditaire (1), arriver au trône; aussi haïssait-elle Mathilde, et bien plus encore lorsqu’elle devint mère.
Christian revint le corps usé, l’esprit exalté; il donna sa confiance au médecin Struensée , ‘homme instruit et ambitieux. Ce favori sut se concilier les bonnes grâces de la reine en lui montrant un respect que lui refusaient les autres courtisans , à l’exemple du roi, et en inoculant son fils, opération redoutée alors;
“enfin, l’ayant réconciliée avec son mari, il devint son amant et
son oracle. Le vertueux Bernstorf fut alors congédié, et le ministère confié à Struensée ; manquant des connaissances pratiques nécessaires , mais tout rempli d’Helvétius , de Voltaire et des idées que l'on appelait alors philosophiques, il se jeta inconsidérément dans des améliorations, qu’elles fussent morales ou non, appropriées ou non au pays. Sa politique extérieure consista à rester en paix avec la Russie sans dépendre d’elle ; à ne pas se brouiller avec la Suède , et par suite à cesser d’y fomenter les factions ; à se mettre bien avec la France , et à ne demander à l’Europe que des avantages conrrerciaux, ! intérieur, il se proposait de remettre au roi 521 a cécision de toutes les affaires, dont le rapport devait lui être fait par écrit et en allemand; de n’accepter d’autres projets que ceux qui tendaient à des économies ; de verser les revenus dans une seule caisse et en argent comptant ; de suspendre toute dépense qui ne serait pas nécessaire.
(1) Ce titre est donné à tous les princes danois, à cause de leur droit héréditaire à la couronne patrimoniale de Norvége.
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