‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 13 sur 245 · L'EMPIRE, CHARLES VI · texte numérisé non relu

L'EMPIRE, CHARLES VI

des alliances, entretenir des troupes et les employer à leur gré. Les constitutions, modelées sur celle de l'Empire, avaient fait place à la puissance princière. Il n’y avait point de code commun, point de douanes communes; les monnaies étaient dans la plus grande confusion, à tel point qu'on en comptait cinq cent onze espèces. On tenta d’en opérer la réforme en 1738, et l’on y revint sous le règne suivant, surtout par les soins du Bruxellois Grauman ; mais on n’arriva jamais à l’uniformité.

C'était donc un mélange de gouvernements échappant aux classifications préétablies, faibles , éparpillés, vermoulus, Les impôts ne se payaient pas, l’armée était un sujet de moquerie, sauf dans quelques pays, qui, adonnés spécialement aux armes, vendaient leurs soldats et eux-mêmes à ceux qui les payaient le mieux ; les tribunaux ne prononçaient pas ou n'étaient pas écoutés; pendant ce temps chaque membre de ce vaste corps songeait à s’agrandir ; tout sentiment de nationalité était perdu, et les puissants, ainsi que les étrangers, pouvaient donner carrière à toutes leursintrigues, à tous les moyens de corruption.

Sous Louis XIV , l’Allemagne , épuisée par de longues guerres et n'ayant qu’un poids douteux dans la balance politique, reprit son rang avec la paix d’Utrecht; mais elle fut contrainte, unie comme elle l’était à l’Autriche, de se mêler à toutes les querelles de cette maison sans aucun avantage qui lui fût propre.

Les actes arbitraires de Léopold et de Joseph I*" avaient amené la diète à faire une capitulation perpétuelle , qui confirmait les priviléges du corps germanique et restreignait ceux de l’empereur, lequel ne put dorénavant proscrire un électeur sans l’assentiment de la diète ni désigner de son vivant son successeur.

La maison d’Autriche, la plus puissante de l'Allemagne , possédait la Hongrie, la Bohême et l’archiduché d'où elle tirait son nom : par le traité d’Utrecht, elle acquit Milan, Mantoue, la Sardaigne, les Pays-Bas; à la paix de Passarowitz, le banat de Temeswar, Belgrade et la Servie; elle avait en tout vingt-cinq millions de sujets et soixante-quinze millions de revenus (1).

(1) On trouve dans l'Histoire de Marie: Thérèse (1743, tom. V) l'emploi des revenus du royaume. Indépendamment des employés de l’ordre judiciaire et ad ministratif, quarante mille personnes vivaient à la solde de l'Empire et coûtaient neuf millions et demi. Ontrouve dans les dépenses de la cuisine quatre mille florins pour persil; dans celles de la cave, douze pintes de Hongrie fournies à l’impératrice veuve pour boire avant de se coucher ; deux barriques de vin de Tokai pour tremper le pain des perroquets de l’empereur ; quinze seaux de vin pour un bain ; quarante mille écus pour la fauconnerie. :

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Certaines provinces se trouvaient éloignées du centre et menacées par des éhnemis redoutables ; elles possédaient toutes des états provinciaux ; sans l’aveu desquels on ne pouvait établir de nouvelles charges. Les revenus des Pays-Bas suffisaient à peine pour l’administration et l’entretien des garnisons (1). Tout en augmentant son territoire, l'Autriche perdit de son influence par la politique étroite de Charles VI et sa condescendance envers les princes qu’il voulait rendre favorables à sa pragmatique sanction.

Charles VI, dont le naturel débonnaire adoucissait la tyrannie politique (2), était d’un caractère emporté, quoique lent, et n’avait pas les sentiments de son rang. Il protégea les arts en fondant une académie de peinture, de sculpture et d’architecture; il créa la bibliothèque de Vienne, le cabinet des médailles, et appela à sa cour Métastase, qui le proclama le Titus du siècle. Il aimait surtout la musique, et composa un opéra qui fut chanté sur le théâtre de la cour par les premiers seigneurs, lui-même faisant sa partie dans l'orchestre , et les deux archiducs dansant dans le ballet.

Mais, soit hasard, soït faute , il fut continuellement en guerre, et après avoir trouvé lAutriche en voie d’une grandeur nouvelle il la laissa épuisée ; n’estimant que les Espagnols, il traitait les Allemands de gens grossiers, et les avait pris en haine parce qu’ils avaient embrassé froidement sa cause et déploré la mort de l’empereur Joseph. Frédéric IF dit qu’il avait été élevé pour obéir, et non pour commander; faisant du cérémonial sa principale affaire, il s’occupait de commérages, de chasse et autres où cupations frivoles. Il abandonnait l’État à ses ministres, quoiqu’il se gardât bien , comme tous les princes faibles , de se montrer

(1) On pourrait se représenter la richesse proportionnelle des différents États de lAutriche d'après la répartition des subsides que demandait l'empereur en 1730, commé il suit :

Bohême, florins........ 3,200,000 Reporè .... 7,710,665 Moravie.,............. 1,066,666 Carniole..... APM RS 78,333 Silésie, ..,::.....,.,2 1,133,333 Tyrol...,.....,,... ss. 120,000 Basse Autriche... :.:. s 900,000 Autriche antérieure... .. 110,000 Haute Autriche. ....,., 450,000 Hongrie........ ses 2,500,000 Styrie. ..s.s.ssssoooee 390,000 Transylvanie. .....,,... 760,000

Banat de Temeswar.... 330,000 Esclavonie...........,. 100,000 Servie..,..,....4.... 80,000 Frontière militaire... ... 47,000 Croatie. ............. 24,000 États d'Italie. .......... 2,600,000

Carinthie ............. 136,666 ToraL.... 14,025,998 A reporter... 7,710,665

(2) «Bien que l'empereur soit pieux, juste, clément, le gouvernement est dans le fait plus tyrannique que celui des Turcs, » Coxe.

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L'homme le plus illustre de sa cour fut le prince Eugène ; qui arrêta d’un sièclé PAutriche dans sa décadence ; modeste; sans détours , rude daïis ses manières , mais tenant sa parole avec; la fermeté d’un soldat ;, il n’obtint jamais éntièrement: la confiance de Charles, qui, mené par des confidents, par des femmes, écoutant l’envie des autres et sa propre jalousie, le mettait à. l'écart quand la guerre ne le rendait pas nécessaire ; aussi Eugène disait-il à Villars : Vos ennemis sont à Versailles ; eb: les miens à Vienne. 11 s’en consola en laissant les affaires pour se donner aux lettres , aux beaux-arts, à la société dé femmes aimables, et il atteignit svixante-douze ans avec toute sa liberté d’esprit. Les revers qu'éprouva l’Autriche après sa mort prouvèrent ce que peut un homme sur le sort d’un État.

Eugène avait désapprouvé l'acquisition des Pays-Bas; prévoyant qu’ils seraient un théâtre toujours ouvert aux guerres avec la France, ét que, difficiles à conserver, leur perte entrainerait celle de toute la rive gauche du Rhin. Charles VE ne l’écouta point, et donna une nouvelle organisation à. ce royaume en abolissant le conseil des finances et le conseil privé, pour ramener toutes les affaires au conseil d'État.

Tandis que les ministres s’occupaient des affaires politiques ÿ Charles VI porta son attention sur lecommerce, déterminé surtout par la passion du gain; comprenant que deux choses avaient manqué constamment à l’Autriche , des forces maritimes:et des richesses , il créa à Vienne une banque et une société pour! le commerce de l'Orient, Il fit des traités avec la Porte , et couvrit . le Danube de bâtiments ; il donna aux Brabançons le droit de naviguer librement aux ludes ; les autres provinces ayant réclamé la même faveur, il institua , à la suggestion du prince Eugène, une compagnie à Ostende , avec un privilége de trente ans et un eapital de six millions, divisé en six mille actions, qui furent prises en quarante-huit heures ; et montèrent aussitôt de quinze pour cent. Les états généraux de Hollande en jetèrent les hauts. cris, cormme s’il eût blessé ainsi leur droit au commerce d’Orient ; il en résulta la guerre racontée plus haut , et que Gharles termina, comine les autres, en rabattant de ses prétentions pour obtenir la reconnaissance de sa pragmatique sanction. Le

Charles VI laissait la diplomatie étrangère travailler à ses côtés à prix d'argent. Les fermes des impôts ne s’adjugeaient point sur les lieux, mais à la cour, où tous les aspirants se rendaient ; en offrant de l'argent à l’empereur, ils obtenaient à des conditions avantageuses pour eux la perception des droits ou toute autre entreprise. Les revenus augmentaient ainsi sans profit pour le trésor, le surplus allant grossir le boursicot de sa majesté (1).

En Hongrie , Charles songea à déterminer d’une manière fixe les corvées auxquelles les seigneurs obligeaient le bas peuple, à rendre l’armée plus forte en assurant son entretien par un impôt permanent, et à supprimer l’abus, fréquent dans les maisons seigneuriales, de marier leurs cadets dans des familles de paysans, qui se trouvaient ainsi soustraites aux tailles. La noblesse chercha à détourner l’empereur de ses projets ; les protestants jetèrent les hauts cris de ce qu’on exigeait d’eux, pour entrer dans la diète , un serment contraire à leur conscience , et s’opposèrent , mais en vain , à ce que la couronne fût rendue héréditaire, surtout dans la ligne féminine.

Charles fit plus, car il détacha un district de la Hongrie , entre Presbourg , Bude et Odenbourg, pour le réunir à l'Autriche; il annula l’immunité des terres devenues nobles depuis 1680 , perçut avec rigueur une dîme des revenus ecclésiastiques, que le pape avait consentie pour fortifier Belgrade et Temeswar, et amena la diète à apporter des limites à la servitude des paysans. Il permit l'exercice du culte protestant en particulier, mais non en public, à l'exception des lieux où il était établi en 1681 ; il détermina toutefois le nombre des ministres; on ne pouvait être admis au barreau sans prêter un serment où la Vierge et les saints étaient pris à témoin.

Joseph Ragotzki, qui tenta en Hongrie une révolution au nom de la liberté ; ce qui voulait dire les priviléges des nobles , s’était engagé envers le grand-seigneur, dont il avait réclamé l’assistance, à lui céder toutes les conquêtes qu’il ferait; mais il mourut de la peste.

Si les débuts de Charles VI avaient été glorieux, il finit d’une manière déplorable. Mécontent de ses ministres , vendu par ses agents subalternes, humiliè devant les puissances maritimes, il vit la Lorraine enlevée à l’Empire et à son propre gendre. IL céda une partie du Milanais et le reste de l'Italie , épuisa le trésor et

(1) L'Histoire secrète de Marco Fossarini ( Florence, 1843 ) est un document fort important sur ce règne. 11 prouve principalement la vénalité effrontée et la menière déplorable dont l'italie était gouvernée.

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