‹ Histoire universelle [microforme] (volume 5)Chapitre 162 sur 245 · MŒURS ESPAGNOLES · texte numérisé non relu

MŒURS ESPAGNOLES

elles pas été renversées au moindre choc? Ce corset était un esclavage tel que certaines, mères allaitaient leur enfant à travers une espèce de trappe ouverte dans l’étoffe baleinée ; de sorte que les pauvres petites créatures, pressant leurs lèvres altérées contre cette muraille inflexible, cherchaient inutilement la chaleur du sein maternel.

«: Chaque, jour le cavalier subissait trois métamorphoses : la cape.et le bonnet le matin, l'uniforme militaire à midi, l’habit galant l’après-dinée , pour assister aux combats de taureaux, La gravité, espagnole conservait le silence et le. décorum pour les soirées. Rien de plus grave et de plus pathétique que ce qu’on appelait un rafraichissement ou une collation. Les dames, placées sur une estrade, formaient un front de bataille formidable, ne donnant d’autre signe de sensibilité et de vie que le mouvement régulier et monotone des éventails. Venait ensuite une ligne parallèle de señores, par ordre de dignité, de rang et de mérite. Vous auriez dit d’une réunion de personnages assemblés non pour s’amuser, mais pour assister à la terrible justice de la vallée

* de Josaphat. Point de musique, point de danse, point de causerie

galante ; seulement des joueurs de cartes plantés au milieu de la salle avaient le droit de hurler et de marquer toutes les péripéties du jeu par de grands coups de poing sur le tapis vert.

« Cette belle affaire terminée, chaque famille se retirait; il fallait autant de temps pour défaire cettetoilette compliquée qu’on en avait mis à l’ajuster. Tandis qu’on désarmait la tête de madame, qui déposait une énorme bonnet et une perruque gigantesque, le front de l’époux se dégarnissait aussi d’une batterie de frisures dont il était hérissé. Combien n’ai-je pas vu, étant petit garçon, de ces déshabillés du soir! La forme et le volume des auteurs de mes jours s’éyanouissaient sous més yeux aussi affligés que surpris, et finissaient par s’anéantir au point de me rendre leur physionomie et leur stature méconnaissables.

« La dernière occupation de chaque jour, pour nos pères, était de monter leurs montres. Ce n’était pas un petit exercice, attendu que chaque gentilhomme avait deux montres, et deux boîtes par montre. Tout était double dans ces bienheureux temps : on portait deux montres, deux mouchoirs, deux tabatières.

« C’étaient des usages aussi innocents que possible, mais tout de formalité. Toutétait formule pourle propriétaire, pour le marchand, l'artisan, le riche, le noble, le roturier. La formule dominait l’éducation de l'enfant, la matricule des professeurs, le choix d’une

carrière. Vous preniez un uniforme, vous vous embarquiez pour l'Amérique, et vous reveniez sans savoir qu’il y eût des antipodes ; le tout selon la formule, par respect pour la même idole. La plupart des fils de famille venaient à la cour, c’est-à-dire à Madrid, où ils passaient leur vie à faire le métier de solliciteurs, à étudier V’Almanach royal, jusqu’à ce que leurs cheveux eussent blanchi, Mais de toutes les professions la plus formaliste dans ses mœurs, dans ses idées, dans ses habitudes, disparut devant la civilisation comme le nénuphar et les agarics devant la culture; je veux parler des abbés, qui inspirèrent tant de satires et de chansons, objets de curiosité, d’adiniration, d’amusement pour le ‘beau sexe, qui les considérait avec autant d'attention et d'étonnement que les jeunes botanistes en ont pour cette plante singulière qu’on appelle mandragore. » ;

On ne nous reprochera pas d'entrer dans des détails frivoles, si l’on réfléchit que l’existence de nos pères se passait à des futilités du même genre. Parini, qui a traité le même sujet, est plus élégant; mais ses tableaux n’ont pas plus de finesse.

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