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CHAPITRE XXX VII

Conime les autres gouvernements de l’Europe, celui de la France était sorti de la conquête et de la féodalité. Quelques seigneurs, égaux entre eux et indépendants, s'étaient imposés comme maîtres à un peuple vaincu et réduit à une condition servile, en s’appropriant , de par le glaive, le droit de propriété , de justice et de guerre. Après de longues vicissitudes, à la suite desquelles la richesse mobilière réagit sous .cette oppression armée, s’éleyèrent les communes , où l’industriel et le marchand rentrèrent dans les droits d’homme et de citoyen; mais il faut beaucoup de temps avant que la force résigne ses priviléges aux mains de la justice et de la raison :-les habitudes de la violence et de l'inégalité s'opposent à un ordre uniforme; aussi la lutte du privilége coatre la liberté, ou de la force contre la justice, se prolongea-t-elle durant des siècles.

Cependant, parmi ces feudataires, un plus‘heureux était parvenu à assujettir les autres; ses successeurs donnèrent peu à peu l’unité au territoire français, et étendirent sur tout le pays la force publique, représentée par le nom du roi. Cette œuvre s'étant poursuivie à de longs intervalles et par des moyens di-

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PRÉLUDES DE LA RÉVOLUTION. 75b

vers, il résulta une très-grande variété de priviléges, de droits locaux ; tout reposa sur des coutumes sans qu’il y eût jamais ni loi générale, ni constitution,

Deux rois, le premier artificieux , le second magnifique, réussirent à concentrer en eux toute la force de cette monarchie. Avec Henri IV, elle devint non plus le faite, mais la base de Ja société ; le municipalisme s’éteignit, et la noblesse guetrière se changea en noblesse de cour, Louis XIV, après avoir employé d’abord l'autorité pour établir l’ordre, puis l’ordre pour établir l’absolutisme, put s’écrier : L'État, c'est mot, En effet, légalement rien ne s’opposait plus au bon plaisir du roi, qui faisait la guerre pour un caprice, des ligues par vanité de ministres, et qui suspendait ses victoires en Hollande pour faire visite à une maitresse.

Mais si les masses gagnèrent à cette ruine de la féodalité par les rois, la concentration de l’autorité en eux seuls ne leur fut d'aucun profit ; on eût dit un juge retenant le fruit d’un larcin, au lieu, de le restituer au propriétaire. La monarchie, séparée de la noblesse et du clergé, ne représentant plus, depuis Louis XIV, les intérêts des peuples, ne chercha désormais qu’à se fortifier ; elle achetait des serviteurs, mais n'avait pas d'amis, et tous ses efforts se réduisirent à se procurer de l’argent, des soldats et un pouvoir arbitraire,

L'administration tendait à devenir despotique comme le gouvernement, et à exclure les seigneurs de toute ingérence dans l'assiette et la répartition des impôts, même dans les pays d’élection. Les finances étant devenues l’art suprême, il fallait s’en assurer le produit par des moyens énergiques ; on les affermait en conséquence à des capitalistes nommés fermiers généraux, dont le pouvoir était sans frein. Les lettres de cachet détruisaient toute sûreté individuelle : il suffisait d’un ordre , souvent délivré en blanc, pour envoyer Voltaire à la Bastille, retenir Maurepas en exil pendant vingt-cinq ans, se débarrasser d’un mari jaloux ou d’un rival heureux ; celui qui en était frappé n’avait pas à s'informer des motifs : l’unique raison alléguée était la volonté du roi, qui le plus souvent ignorait l’acte exécuté en son nom.

Le roi était entouré d’un faste qui devait lui persuader qu'il était plus qu’un homme. Ce qu’on appelait sa maison se composait d’un grand aumônier, d’un grand chambellan, d’un grand maître de la garde-robe, d’un grand maître des cérémonies, d'un grand écuyer, d’un grand veneur, avec quatre cents officiers au moins qui relevaient d’eux; la maison de la reine et

Clerge,

7h68 DIX-SEPTIÈME ÉPOQUE.

celle des princes n'étaient guère moins nombreuses. Il y avait d’énormes traitements affectés à des fonctions bizarres, comme un Adteur des rôtis, un coureur des vins, charges achetées, qu'il fallait dès lors respecter ou racheter à des prix énormes,

Les écarts de Louis XIV étaient vénérés comme sa personne, et les contemporains en furent les complices par l’approbation qu'ils leur donnèrent. Madame de Sévigné en parle sans jamais ajouter un mot de blâme; non-seulement Molière, mais Racine lui-même représentait sur le théâtre ses amours sous des formes

héroïques. Chacun respectait ce qu'is n’aurait pas voulu imiter,

et Louis ne croyait pas outrager la nation en demandant que ses bâtards fussent déclarés aptes à régner. Il semblait que la couronne devait empêcher de voir la honte; c’est pourquoi Saint-Simon dit que le roi. « était devenu une espèce de déification au sein du christianisme. » Les maîtresses royales étaient chantées par les poëtes, curessées par les philosophes, épousées par des marquis ; on crut même que Louis XV ranimait ses forces par des bains de sang, et qu’on enlevait, à cet effet, des enfants dans Paris; cette opinion, qui provoqua une émeute, n’avait rien d’improbable , puisque totit était permis au roi.

Les rois étaient devenus tout-puissants, même sur le clergé, qui, dans l’origine, avait coutume de les créer. Le pays comptait dix-huit archevêques et cent seize évêques, ayant cinq millions de revenus déclarés, qui s’élevaient peut-être au double en réalité, Louis XVI porta à sept cents livres la portion congrue des curés, et celle des vicaires à la moitié. On trouvait rarement dans le haut clergé des mœurs régulières, de la doctrine et de la charité; car la naissance et des protections scandaleuses déterminaient les choix. Les prélats de cour paraissaient peu dans leur diocèse, et les studieux tombaient dans le fanatisme. Beaucoup jouissaient de titres d’abbayes et de bénéfices sans être même ecclésiastiques.

Il n’a été que trop parlé de ces abbés galants qui faisaient l’ornement indispensable des salons et des boudoirs, faiseurs de madrigaux, de chansons, disant le mot pour rire, toujours prêts à se livrer eux-mêmes aux railleries des petits-maîtres à la mode. La dépravation avait pénétré dans les ordres religieux; on avait aboli dans plusieurs l’usage du maigre, des prières de nuit, des offices du chœur, pour y substituer des fêtes, des banquets, des concerts. Il s’éleva chez les capucins de Paris des démélés scandaleux. Les pères de la congrégation de Saint-Maur, qui rendaient tant de services, cessèrent leurs utiles travaux par suite de leurs discordes. Vingt-huit bénédictins de Saint-Germain des

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Prés adressèrent au roi une demande pour être débarrassés de leur habit, qui les rendait ridicules, de l'obligation du maigre et de l'office de nuit, qui, disaient-ils, les détournait d'œuvres plus utiles (1). D’autres religieux pouvaient bien redoubler de sévérité pour apporter remède à ces scandales; mais la distribution des bénéfices était loin de se faire par des mains pures et indépendantes.

La tendance du clergé séculier à se faire national s’était manifestée surtout en France, où, sous le nom de libertés de l'Église gallicane, on soutenait le droit d’obéir en toutes choses au roi, sans que le pape pôt y intervenir. Le clergé y perdit cette puissance qu’il avait tirée, au moyen âge, de son union en un seul corps formant la catholicité; aussi jamais n’eut-il de force réelle en France, bien qu’il formât un des trois ordres de l’État, et que plusieurs des principales charges fussent remplies par des prélats.

La querelle des jansénistes et des jésuites est un de ces phénomènes qui, sans être nouveaux dans le monde, n’en sont pas moins toujours extrêmement bizarres, La sociabilité s’étant accrue à l’excès, il semblait que les exigences rigoureuses de la religion ne lui convenaient plus. Les jésuites cherchèrent donc à plier les préceptes de l'Église aux mouvements du siècle. Certains esprits sévères, scandalisés de pareilles concessions, élevèrent la voix contre cette indulgence qui voulait trouver quelques excuses au pécheur, afin que sa conscience demeurât sensible, et que le désespoir ne l’enfoncât point davantage dans l'erreur. Les habitués de la corruption prirent également parti pour la morale sévère contre la morale indulgente, pour le passé contre l’avenir; les mondains bafouèrent ceux-là qui leur rendaient le confessionnal plus accessible, dont ils n’approchaïent guère, et enfin déversèrent le ridicule sur cette conciliation tentée entre la perfection divine et la faiblesse humaine. Le christianisme ayant été ainsi placé dans une pureté idéale, supérieure aux forces ordinaires, la plupart déclarèrent qu’il était impossible d’y atteindre, et l’immoralité s’en accrut.

Cette querelle du jansénisme à laquelle on donna une publicité fâcheuse, et où l'intrigue et la force figurèrenten même temps, discrédita encore plus les gens d’Église. Au moment où le

(1) L'assemblée du clergé en 1780 est d’une extrême importance, tant pour la révélation des désordres qui existaient que pour les remèdes qui y furent proposés.

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Noblesse.

péril extérieur croissait , le clergé catholique se trouva divisé en deux camps, qui se haïssaïent et se calomniaient avec la fureur de partis rivaux. Comme si ce n’eût pas été assez d’un déluge d’écrits déplorables, on vit s’introduire l’usage anglais des caricatures : dessins plus où moins empreints de finesse, où là ‘pénétration et la malignité trouvaient à s’exercér, soit pour deviner les allusions, soit pour appliquer les exagérations. Dubois conquit le chapeau de cardinal en faisant adopter de forte par le parlement la bulle Unigénitus, et l'archevêque de Beäñumont repoussait de l'hôpital quiconque ne faisait pas de profession de foi orthodoxe (1752 ); il ne fut pas permis à l’abbé dé l’Épée de confesser les infortunés dont il avait fait des chrétiens et des hommes. Les incrédules avaient beau jeu pour dénigrer ce qu'il y avait de plus sacré, et pour se récrier contre les maux ‘causés par ce qu’ils appelaient la superstition.

La petite noblesse s’était emparée d’une partie de l’autorité de la haute noblesse, quand François I*" et Henri Il, au moyen de la séduction et de la force, dont les guerres civiles autorisaient l’emploi, convertirent les seigneurs en courtisans asservis au roi, à ses favoris, à ses maîtresses. Ce système fut complété par Richelieu et Louis XIV. Le roi anoblit des personnages nouveaux, et donna à d’autrés des titres sans autorité, ce qui abaissa l’ancienne noblesse , fit naître des jalousies , des divisions , et les ramena toussous la main du monarque, qui dispensait les titres et les emplois.

Il existait parini les gentilshommes une infinité de gradations. La noblesse d’épée regardait avec dédain la noblesse de robe, et celle-ci reprochait à l’autre ses déportements ; la noblesse de province accusait de servilité la noblesse de cour, qu’elle enviait ; leurs prétentions occasionnaient des duels fréquents et des haines continuelles. La robe grandit au point de rivaliser avec la noblesse territoriale , qüi ne forma plus un corps distinct ; les ducs et pairs siégeaient au parlement, mais confondus avec les magistrats.

Tout en perdant les droits qu’ils représentaient en face du souverain, les nobles conservèrent tous ceux qui les faisaient peser sur le peuple. indépendamment des immunités et des priviléges dont ils jouissaient ; ils obtenaient presque seuls les hautes fonctions ; ils pouvaient se démettre du grade, et continuer d’en toucher les émoluments. Le duc de Fronsac était colonel à sept ans. Dans l’Église même, la vertu etle savoir devaient céder aux prérogatives du sang, et la pourpre décorait des ignorants , des débauchés, parce qu’ils étaient princes. Les juridictions seigneuriaies ,

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