ÉLUS
Le cardinal Albéront.
siennes propres, pour retomber dans son apathique sommeil.
{L éprouva un profond chagrin de la perte de sa femme , l’aimable et intrépide Louise, qui avait su le maintenir en bonne intelligence avec la cour de France et son aïeul, et à laquelle il fut refusé de jouir en paix d’un trône qu’elle avait contribué à conquérir ; il se livra alors tout entier à la princesse des Ursins, qui n’avait ni jeunesse ni beauté. Des sens ardents et une conscience timorée lui auraient fait épouser cette femme sur le retour, si elle-même n’eût préféré lui donner une compagne dont l’âge fût plus en rapport avec le sien , et dont le caractère ne püt toutefois mettre en péril la puissance qu’elle exerçait ; mais elle s’abusa grandement en fixant son choix sur Élisabeth Farnèse de Parme , dont l’ambition devait susciter autant de guerres et de négociations qu’on en avait vu naître, en d’autres temps, pour les franchises populaires ou les libertés religieuses.
Le choix de cette princesse avait été suggéré par Jules Albéroni , né (1664) à Plaisance d’un jardinier. Cuisinier, bouffon, négociant (1), il accueillit le romancier français Campistron , dévalisé dans un voyage en Italie ; le maréchal Vendôme , chargé de l'expédition d'Italie, cherchait un secrétaire qui sût un peu de français , et Campistron lui proposa Albéroni. D’autres racontent que l’évêque de San-Domingo , devant conférer à Parme avec Vendôme et ne sachant pas le français, prit avec lui Albéroni ; on ajoute que celui-ci, ayant trouvé le cynique général sur sa chaise percée, où il passait une bonne partie de la matinée , au lieu de se montrer blessé de cette inconvenance, ne trouva rien de mieux à faire que de l’imiter, ce qui charma le général français, et valut à l'Italien d’entrer à son service. En Espagne , il sut se concilier
la nrincesse des Ursins ; devenu comte et ambassadeur de la cour:
de Parme en Espagne, il s’assura la reconnaissance de cette cour en déterminant le mariage de Philippe V avec Élisabeth (2), et sa
(1) Dubos et Saint-Simon font sa caricature ; de même que Poggiali (Mémoires historiques de Plaisance), Ortiz ( Histoire d’Espagne), Coxe (l’Esvagne sous les Bourbons, II, 27-28), Bignani ( Éloge du cardinal Albéroni (1833), font son panégyrique. 11 est bien apprécié par John Russel, History of principal states of Europe from the peace of Utrecht, II, 112. Mais les documents publiés par Albéroni lui-même, à Gênes d’abord, puis à Rome, sont surtout à consulter,
(2) Albéroni rapporte lui-même, dans les notes qu’il a rédigées sur sa vie, qu’il disait à la princesse des Ursins qu'Élisabeth « était une bonne Lombarde pétrie de beurre et de fromage ; qu’elle en ferait tont ce qu’elle voudrait; qu'Élisabeth viendrait en Espagne aux conditions qu’il plairait à la princesse de lui prescrire, v
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fa: … grandit auprès de la nouvelle reine. Le prémier acte d'Élisaheïih fut de renvoyer la princesse des Ursins , qui était venue au-devant d’elle ; jetée dans un carrosse, avec la toilette d’apparat qu’elle portait, elle dut traverser, à la fin de décembre, entourée de gardes, une partie de l'Espagne. Philippe ne montra , du reste, ni pitié ni mécontentement de cette résolution étrange (1).
« La fierté spartiate, l’opiniâtreté anglaise, la finesse italienne et la vivacité française formaient, dit Frédéric II, le caractère d'Élisabeth, femme singulière, qui marchait audacieusement à l’accomplissement de ses desseins. Rien ne la surprenait, rien ne pouvait l'arrêter. » Bien qu’elle fût avide de domination , elle se résignait à la solitude avec un mari mélancolique sans perdre de sa gaieté. Elle le rendit père d’un fils; mais, comme elle n’avait pas l'espoir de le voir monter sur le trône, précédé qu'il était par trois frères du premier lit, elle voulut lui assurer un riche apanage. Pour atteindre ce but de toute sa vie, elle isola le roi, qui, dévot sans être religieux, timide et obstiné , d’un esprit lent et ayant besoin d’être dirigé, désireux pourtant de faire du bruit et de peser dans la balance politique, accordait tout à sa femme, son unique compagne. Or, cette reine d’un caractère ambitieux, mais qui ne connaissait ni la politique ni les affaires, élevée dans la retraite et alors séquestrée du monde, haïssant les Espagnols, dont elle était haïe , n’avait de confiance que dans les Italiens et principalement dans Albéroni?
Cet étranger, qu’elle avait fait cardinal, se contenta d’avoir la puissance d’un ministre, comme confident du roi et de la reine, sans en ambitionner le titre. Il gagna la faveur de la nation en sévissant contre ceux qui avaient augmenté les charges publiques ; puis il se jeta dans de vastes projets , en vue de rendre à l'Espagne son ancienne grandeur.
Le trésor était épuisé , le peuple découragé ; il n'existait plus ni armée, ni marine, ni alliances puissantes; la seule richesse consistait dans les produits du sol, que les Pyrénées défendaient
(1) « Dans les auberges d'Espagne (dif, Saint-Simon, qui décrit d’une manière pittoresque la disgrâce et le voyage de madame des Ursins ) il n’y a rien absolument pour les gens, et l’on vous indique seulement où se vend ce dont on a besoin pour les premières nécessités, La viande le plus souvent est vivante, le vin épais, mauvais, aigre ; le pain se colle au mur, souvent l’eau ne vaut rien ; il n’y a de lits que pour les muletiers, tellement qu'il faut tout emporter avec soi, » Albéroni écrit au majordome du duc de Parme : « Le coup que la reine vient de faire est digne de Ximénès, de Richelieu, de Mazarin. Croiriez-vous qu'avec ce seul remède beaucoup de inaux réputés incurables ont été guéris ? »
heureusement. Les routes ( il nous l’apprend lui-même dans son Testament politique) étaient interrompues, comme au temps où chaque province formait un royaume distinct; les bêtes de somme pouvaient difficilement traverser la Castille ; il n'y avait point de bateaux sur les fleuves magnifiques de la Péninsule , et les marchandises remontaient à dos de mulet le long de la Guadiana, de VÉbre et du Tage , sans que l’on songeñt à les rendre navigables, ou qu'on voulût permettre aux Hollandais d’entreprendre ces travaux. « Les débris des grandes voies romaines, disait Albéroni, n’inspirent point une noble émulation. L'Espagne a pour ainsi dire entendu le bruit des travaux à l'aide desquels la France a réuni deux mers par un canal de soixante lieues, et À il n’en est résulté qu'une stérile admiration. » Albéroni com- 4 parait avec vérité l'Espagne à la bouche, où tout passe et où rien ne reste , le pays recevant de ses colonies des richesses considérables , et les consommant sans rien reproduire. i
Albéroni travaillait dix-huit heuyes par jour, sans s’effrayer des plus minces détails d'économie. Il commença par rétablir les finances et l’industrie; il fonda une manufacture royale de draps à Guadalaxara, où il appela de Hollande et d’une seule fois, cinq mille familles avec leurs outils: il tir. de l’Angleterre des teinturiers. Les laines indigènes furent alors travaillées dans le pays, et l’armée put être habillée avec des étoffes nationales. . On fabriqua à Madrid du linge de table et des toiles de Hollande ; k. quatre cents religieuses apprirent à filer selon la mode de ce pays, et on éleva les enfants trouvés à ce genre de travaux. Des fabriques de cristaux furents aussi ouvertes; l'agriculture pros- ; péra, et les solitudes espagnoles se repeuplèrent. Albéroni : dimiaua les dépenses par une administration plus économe et en limitant les innombrables emplois de la maison civile et militgire du roi; non content de protéger le commerce des colonies, il oblige le clergé à contribuer aux charges publiques, fi malgré la défense du pape, et envoya en exil les prêtres les plus 4 opiniâtres à soutenir leurs priviléges. Il fit des emprunts, taxa les ‘il riches, vendit des offices, recruta les contrebandiers et les mique- 5 lets de l’Aragon ; bientôt l'Espagne eut une armée de soixante-cinq mille hommes, une marine, une nombreuse artillerie , et Barcelone devint une des meilleures citadelles du monde.
Les projets conçus par Albéroni étaient si vastes, que le succès seul pouvait les sauver du reproche de témérité : en effet, il ne songeait à rien moins qu’à placer son roi sur le trône de France, et à investir don Carlos, fils de Philippe et d’Éli-
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