RUSSIE. ANNE
Eile accepta tout, résolue à ne rien tenir. Une prétendué députai:7a de la noblesse , du clergé et de la nation la supplia d’anéantir cette capitulation comme devant déplaire à la Russie , et Anne déclara régner par droit héréditaire. Les Dolgorouki furent éloignés, et remplacés par Ostermann et Biren (1); ce dernier gouverna despotiquement, et parut s’être proposé de peupler la Sibérie des
. débris de la nobiesse russe; il justifiait ses cruautés en disant
qu'elles étaient nécessaires pour gouverner les Russes. Voulait-il perdre un de ses ennemis , il lui suffisait d’avoir quelqu'un pour crier : Je sais le not el la chose, ce qui indiquait la connaissance d’une conspiration et la volonté de la révéler. Or, pourvu que le dénonciatear füt assez vigoureux pour endurer par trois fois le knout sans se démentir, l'accusé se voyait soumis au même traite. ment, et l’on continuait à fouetter ainsi alternativement l’un et l’autre jusqu’à ce qu’un des deux se déclarât coupable ou talomniateur. Cet expédient fut mis en pratique contre beaucoup de seigneurs, et en particulier contre les Dolgorouki ; ils furent accusés de trames contre la czarine, et envoyés au supplice.
Tout en possédant une bonne armée, Anne était peu guerrière; bien plus, elle restitua à la Perse, comme nous l’avons vu, les provinces enlevées à cette puissance par Pierre le Grand, et qui coûtaient plus qu’elles ne rapportaient ; néanmoins elle fut victorieuse en Turquie ainsi qu’en Pologne et en Courlande. Les nationaux nourrissaient une violente haine contre les Allemands, nom sous lequel ils désignaient Ostermann , Biren et Münnich ; mais quiconque osait se récrier contre leur despotisme était jeté en prison ou envoyé en Sibérie.
Anne réprima par sa fermeté un peuple inquiet dans sa servitude, et ne sacrifia point jun à l’autre son amant et son défenseur. De Moscou, où résidait Pierre II, elle transporta la cour à Saint- Pétersbourg, et construisit Orenbourg sur une montagne de jaspe, au confluent de l’Or avec l’Oural ; elle imposa un roi à la Pologne, désormais le jouet de la Russie, et le duché de Courlande, possédé par la maison de Kettler comme fief de la couronne polonaise , étant venu à vaquer, elle parvint par ses séductions appuyées d’une forte armée , à faire tomber le choix sur Biren.
Ce favori avait persuadé à la czarine de désigner pour son successeur Ivan, fils de sa nièce, mariée au duc de Brunswick; il eut la régence à la mort de la souveraine. Mais le feld-maréchal
(1) Dès ce moment, il prit le nom de Biron, pour se faire croire parent de la famille française : faiblesse an’un noëte eut aussi de nos jours.
Ivon VI.
99 octobre.
Élisabeth.
6 décembre,
249 DIX-SEPTMÈME ÉPOQUE.
Münnich , qui réussissait d’äutan' mieux dans l'intrigue qu’on l'y croyait plus inhiäbile ; träma sous main contre Biren, qui perdit le pouvoir, et Anne de Mecklembourg, mère d'Ivaii ; fut proclamée régente. Münnich espérait, en récombense , le titre de généralissime; mais Anne le conféra à son mari, et Münnich se vit même bientôt destitué des fonctions de premier ministre , attendu qu’il favorisait la Prusse, tandis que la régente penchait pour l’Autriche.
Élisabeth, fille de Piérre le Grand, ne s’était pas mise en avant pour faire valoir ses droits au trône, uniquement par inertie; mais un barbier français, “9ommé Lestocq , ourdit une trame en sa faveur, et se présenta devant elle avec un papier sur lequel on la voyait représentée, d’un côté, la tête rasée, et lui Leëtocq exbirant sur la roue ; de l’autre côté, on la voyait sur le trône , et lui assis à ses pieds : Ce soir l’un, où demain l'autre, lui dit-il. Élisabeth lâissa faire , et la révolution, commencée le soir avec cent grenadiers , était accomplie le lendemain matin. Lorsque lé jeune Ivan s’éveilla, il se trouva entre les bras de la nouvelle impératrice ; en entendant es acclamations du peuple, il s’écria avec les autrès : Vive Élisabeth ! Alors la fille de Pierre le Grand ne put s'empêcher de dire : Pauvre enfant! tu ne sais pas que tu cries contre toi-même.
Ce fut une véritable insurrection contre les étrangers, qui furent massacrés et expulsés dâns tout l’empire; ceux qui servaient dans l’armée prirent leurs mesures pour se défendre , et passèrent à la solde d’autres puissances. Les coutumes nationales furent rétablies; on afficha l'ignorance et la grossièreté , un luxe sans élégance, une superstition ntolérante. Les vastes proj:is que les Russes étaient capables d'effectuer, mais non de concevoir, furent abandonnés ; on enlevait des enfants pour les rendre esciaves, sous prétexte de les convertir. Élisabeth, qui avait gagné les soldats à sa cause au moyen de voluptés dégradantes , obtint désormais , comme chef de l'Église, une vénération sahs bornes.
Elle avait promis, non par clémence, mais par effroi de tout ce qui lui rappelait l’idée de la mort, qu’elle n’enverrait personne au supplice; mais le knout, l’amputation de la langue, la déportation en Sibérie châtièrent les anciens favoris, sous le prétexte habituel de complot. La famille détrônée fut confinée à Orenbourg, et l’on envoya en Sihérie Ostermann, Münnich et d’autres encore. Si Élisabeth n’institua pas , elle maintint la chancellerie secrète , inquisition politique sans pitié; quatre-vingt mille personnes brisées par le knout , mutilées, affamées, remplirent la Sibérie de
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RUSSIE. ÉLISARETH. 243
gémissements désespérés. Plusieurs avaient étéses amants, et tous étaient dans l'obligation de cacher leur nom de famille.
Bestoucheff, homme aussi ineulte que corrompu , aussi vigoureux d'esprit que de corps, tenait la czaTine sous sa domination, et sacrifiait le pays à sa cupidité; mai: ; caprices lascifs d'Élisabeth lui donnaient des rivaux éphét.eres de toute classe et de toute nation. Tels furent Razoumoffsi , paysan ignorant de l’Ukraine , devenu choriste de la chapelle, qui lui plut pour sa belle voix; puis le priace héréditaire de Hesse-Hombourg, et La Chétardie, ambassadeur de France, qui emporta de Russie un million et demi de cadeaux.
La politique variait au gré de ces galants. Bestoucheff, favorable à l'Autriche, parvint à renverser Lestocq, qui inclinait pour la France, et, à la suite d’un procès, le fit condamner à la peine de mort, qui fut comrouée ensuite en exil perpétuel. Tout à coup Élisabeth devint dévote : elle épousa Razoumoffski ; puis, pose réprimer la licence d' la capitale, elle fit emprisonner une foule de femmes, À celles qui faisaient trafic de Leurs charmes s’en trouvèrent mélées, d’honnêtes, victimes des dénonciations de leurs ennemies ou de leurs rivales ; ceux qui avaient des enfants naturels durent les légitimer par le mariage, quelque inégal qu’il füt, sous peine d’être envoyés aux mines d’Orenbourg.
Élisabeth fonda l’université de Moscou et une académie de beaux-arts à Saint-Pétersbourg ; elle fournit à Voltaire les matériaux pour l'histoire de son père. Comme elle aimait le théâtre , il s’en forma,ur national , pour lequel Alexandre Soumarakof écrivit neuf tragédies d’après la manière de Racine , et dix comédies,
outre un opéra mis en musique par un Italien, le premier qui fut
chanté en Russie. L’Italien Jean Locatelli y introduisit l’ôpéra-co-
mique.et le ballet. Quoiqu'elle versât des larmes en apprenant la mort de ses sujets tués eñ combattant, Élisabeth considérait ja guerre comme l’état normal de la Russie, qui devait, selon elle,
menacer:continuellement les États voisins. Elle étendit ses possessions, trafiquaut à son profit de ses inimitiés ou de ses alliances ; par la paix d’Aho elle acquit la province de Kymenogorod, la forteresse de Nyslot et les îles situées à l'embouchure du Kymène,
que lui céda la Suède. Elle assujettit entièrement à la Russie les États de Courlande et de Semigalle, triompha de la Turquie, et
fittrembler Frédéric If, dont.elle occupa même la capitale. Ce fut pour ta Russie un grand pas d’avoir soumis les Cosaques,
mélange formé des débris d’anciens Khazars, de Polovtzs, de Mongois, de Turcs, de Circassiens, de Lithuaniens, d’aventuriers
Cosaques,
de tous pays, dont l'existence prouve la décadence de Pancien esprit asiatique , et la prédominance croissante de la civilisation européenne. Les Cosaques dits Zaporogues, c’est-à-dire habitant au-dessus de la cataracte du Dniéper, avaient vécu sous le patronage commun de la Russie et de la Pologne, jusqu’au moment où ils se donnèrent tout à fait à la première en 1686. Charles XII les souleva en sa faveur lorsqu'il combattait contre Pierre, et Mazeppa, leur chef, en mera une troupe à son secours (1708); mais , après la bataille de Pultava, ils furent empalés et écartelés par milliers, et rernis sous le joug.
Ceux qui n’avaient pu traverser alors le Dniéper, à Otchakov, établirent sur le bord de ce fleuve une nouvelle sefcha (retranchement) sous le khan des Tartares de Crimée, et furent gouvernés par l’hetman Philippe Orlik, qui avait succédé à Mazeppa. Habitant des maisons dispersées et mal construites, ils devaient appartenir chacun à l’un des trente-deux Æourènes ou quartiers, qui formaient comme autant de familles sous un hetman , mangeant en commun et dépendant toutes d’un koschewoï-hetman.
Il n’y avait aucune femme dans la setcha, et celui qui voulait se marier en sortait ; mais ils se recrutaient de fugitifs appartenant à d’autres nations, et de jeunes garçons qu’ils enlevaient. Au commencement de l’année se tenait une assemblée générale, où les champs, les rivières, les lacs, étaient tirés au sort, non entre les particuliers , mais entre les kourènes; on élisait d’une commune voix de nouveaux hetmans, si les anciens ne plaisaient pas. On réunissait aussi une assemblée extraordinaire lorsqu'il y avait quelque expédition à entreprendre, ou tout autre intérêt grave à discuter. Un juge décidait les affaires de peu d'importance ; les autres étaient soumises à tous les chefs réunis.
Les Russes ayant anéanti cette horde, les Tartares reçurent les Zaporognes sur la rive gauche du Dniéper, et la Russie conserva sur les Cosaques de l’Ukrain£ la souveraineté qu’elle perdait sur les premiers. Daniel Apostol, leur hetman, s'étant rendu à Moscou, y obtint plusieurs ordonnances favorables à sa nation, l’allégement des’ impôts, la liberté du commerce. Enfin les Zaporogues, après être restés vingt-quatre ans sous les Tartares, préférèrent la domination russe, et transportèrent, au nombre de deux millions, leur setcha sur le Podpolnaïa. A la mort d’Apostol, Anne abolit la charge d’hetman, et mit dans le pays un gouvernement russe; mais Élisabeth rétablit cette dignité pour un frère de son favori Razoumofski, partisan des Cosaqués. Plus tard, lors de la paix de Kaïnardji, les Cosaques Zaporogues ayant élevé quelques
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AUSSIE, PIERRE III. 245
prétentions sur une partie de la province cédée par la Porte, Catherine fit détruire leur setcha (1775); ce qui en fit émigree un grand nombre en Bessarabie, puis en Moldavie. D’autres furent
envoyés sur la côte orientale de la mer d’Azov (4787), avec le:
nom de Cosaques de la mer Noire, où plus tard (1804) ils eurent une organisation particulière.
Afin d’assurer la succession dans la descendance directe de Pierre le Grand, Élisabeth appela près d’elle Pierre, duc régnant de Holstein-Gottorp, fils d'Anne, fille aînée de Pierre; elle lui fit embrasser la religion grecque, et le fiança à Sophie d’Anhalt- Zerbst, qui reçut dans sa nouvelle religion le nom. de Catherine. Jeunes tous les deux, ils s’amusaient gaiement ensemble; mais bientôt ils se trouvèrent désunis dans une cour menée par des favoris. Bestoucheff, qui haïsait Pierre, cherchait à ruiner son influence, et l’entourait d’espions, engeance redoutable à cette époque. Catherine, en effet, instruite et spirituelle, conçut de l’aversion pour son mari, qui paraissait la mériter. Ivrogne, co:reur de mauvais lieux, farouche, ombrageux, il faisait de folles lépenses en soldats et en bâtisses, et se trouvait toujours sans argent. La naissance d’un fs ne le ramena point à sa femme; ayant ensuite noué secrètement des relations avec le roi de Prusse, il rêvait, à son exemple, des réformes dans les troupes et le gouvernement.
Catherire, tout en se donnant comme victime de son mari, s’arrangeait pour le trahir; elle s’était concilié l’amitié de Bestoucheff, et ensuite l'amour de l’ambassadeur polonais Stanislas Poniatowski. Pierre, l'ayant surpris dans les jardins sous un travestissement, le congédia, Catherine, à laquelle il pardonna, n’interrompit ni ses galanteries, ni ses intrigues ; car son projet était de substituer à son mari son fils Paul, afin de régner comme sa tutrice. La trame ayant été découverte, Bestoucheff fut envoyé en Sibérie comme traître, et Catherine obtint encore son pardon. Parmi les soldats auxquels elle s’abandonnait sans en être connue, elle distingua Grégoire Orlof, à qui elle confia ie secret d’une ambition que les jouissances ne suffisaient pas à rassasier.
Pierre, las de tant d’ennemis, fit dire à la czarine « qu'il renonçait au brillant avenir qu’elle lui réservait pour se retirer dans le Holstein. » Élisabeth n’accéda point à son vœu, et bientôt le scorbut, produit par l’abus des épices et des liqueurs fortes, la conduisit au tombeau à l’âge de cinquante-deux ans ; on lui trouva seize mille robes, deux grandes caisses de rubans , des souliers par milliers et des pièces d’étoffes nouvelles par centaines. Dans
ÿ janvicr.
ses derniers jours, elle ordonna dé rendre la liberté aux contrebandiers et aux prisonniers pour dettes ; les premiers étaient
au nombre de treize mille, et les autres au nombre de vingt-cinq
mille.
Pierre apportait surle trône, qu’il n'avait point désiré, dela grossièreté, mais un bon cœur. Ilcommença par rappeler ceux des exilés qui n'étaient point coupables dé méfaits; on vit alors reparaître lesanciens ministres Biren, Münnich ,Lestocq. Ilne maltraita point les favoris de sa tante, paya les dettes de sa femme sans en rechercher l’origine, et bo montra en public des égards qu’elle ne méritait pas. Il rendit visite à Ivan VI, qui avait presque perdu la vue et s’était abruti dans sa prison ; il adoucit la rigueur de sa captivité ; enfin il cessa de s’enivrer (4).
Il entreprit alors une foulé de réformes, dont quelques-unes étaient importantes, maïs où se mélèrent des fautes politiques d’une bien autre gravité. Pierre abolit la chancellerie secrète et la torture; il affranchit là noblesse, qui auparavant dépendait en tout de la volonté impériäle, en disant qu'elle se trouvait désormais suffisamment formée par les soins de ses prédécesseurs ; il lui imposa seulérnent l’obligation de faire instruire ses‘enfants, et les nobles qui ne possédaient pas mille paysans devaient placer leur fils dans la maisôn impériale des cadets. Il abolit les monopoles, diminua le prix du sel, fit des lois somptuaires et de'police, favorisa les manufactures en faisant ‘des avances à ceux qui en fondaient et en leur accordant des exémptions d'impôts pour dix ans. T1 institüa une banque destinée à faire des prêts pour les entreprises agricoles, prit dés mesures pour rendre plus avantageuse lexportation des grains, des bœufs, du goudron, diminuant à cet effet les droits'et recueillant des renseignements ; enfin il supprima les compagnies dé commerce, qui ôtaient au gros de la nation des bénéficés considérables.
Afin de concentrer dans ses mains la puissance ecclésiastique et l'autorité séculière, ce qe Pierre I‘ n'avait pu réaliser, Pierre TIT séquestra les biens du clergé; il en confia ladrainistration à un collége d'économie, et assigna à chacun de ses membres un revenu égal'à ce qu’il en retirait à l’époque-où ces biens étaient à sa disposition. Il voulait aussi simplifier le culteenabolissant les images ; müis il céda Sur ce point à l'opposition de l’archevêque de Novogorod.
(1) 11 n’y a point de vices'et de torts que les flatteurs de Catherine n’aient attribués à Pierre; sa mémoire fut réhabilitée par un anonyme dans une Vie imprimée à Tubingue en 1808, et qui est richeen documents.
AUSSIE. PIERRE III. 247
Il opéra même des réformes militaires, descendant aux plus petits détails à l'exemple de Frédéric LE, qu’il appelait son maître et dont il ne prononçait jamais le nom sans Ôter son chapeau ; afin de fournir de l'argent à ce prince, il se ruina lui-même, et s’allia avec lui contre les Autrichiens, dirigé plutôt par ses sytnpathies et la justice que par les convenances politiques, qui liuvitaient à profiter de la guerre de Sept ans pour rendre ses armées redoutables. Dans sa manie d'innovations, il songeait même à donner à l’Europe une organisation nouvelle ; il est vrai que nous ne pouvons le juger que sur ses intentions, puisqu'il ne conduisit rien à terme, et qu’il se montra d’ailleurs incertain et ignorant des faits.
Catherine, dont les amours avec Orlorf, affermis par de nouveaux liens, pouvaient être d’un moment à l’autre troublés par la jalousie du czar, résolut de le perdre, et s'entendit à cet effet avec ce favori. Résignée aux dédains trop mérités de Pierre, elle savait se faire plaindre, tandis qu'elle n’avait droit qu’à la réprobation, abusant de la confiance de son mari comme de sa colère; elle se fit ainsi beaucoup de camplices, dont chacun croyait être le chef unique de la conspiration et le seul aussi à jouir de ses faveurs.
Pierre avait mécontentéles troupes en changeant les uniformes, le clergé en séquestrant ses biens, et tous voyaient de mauvais œil.qu'il ne füt pas encore sacré. Or Catherine fomentait le mécontentement en se montrant aussi attachée aux usages nationaux qu’il semblait prendre à tâche de les fouler aux pieds; puis elle fit courir le bruit que le czar avait formé le projet de jeter en prison toute sa famille et méme son fils, comme adultérin. Pierre eut connaissance de cette trame par Frédéric, qui avait intérêt à le conserver ; mais, soit bonté, soit indolence, il ne tint aucun compte de ses avis. Lorsque les indices augmentèrent, Catherine détourna son attention par des fêtes, au milieu desquelles elle hâtait la révolution préparée, Au moment où Pierre apprit
qu’elle venait d’éclater, il perdit complétement la tête ; il par- .
courut. le palais en cherchant la czarine dans les armoires, sous les lits, en poussant des cris furieux, auxquels répondait les hurlements des siens. Münnich, qui avait conservé son sang-froid et sa fidélité, l’'exhorta à se mettre à la tête des régiments allemands ; mais il n’écouta que les frayeurs de la favorite et des autres dames : il ne fit que vociférer ; il écrivit des manifestes, ordonna l'impossible, trembla d’être tué, et courut enfin à Cronstadt pour s’y fortifier ; mais il avait été prévenu (1).
(1) CasrerA, Vie de Catherine 11.
28 juin.
o juillet.
Catherine 11,
Catherine avait réuni ses conjurés ; un régiment était gagné ainsi que la populace, et elle fut proclamée impératrice. Un manifeste annonça qu’elle avait sauvé la religion menacée, la gloire russe compromise et la constitution. Revêtue de l’uniforme militaire et la branche de chêne au chapeau, elle marcha contre son mari au milieu des hourrahs des troupes ivres et des encouragements des ambassadeurs étrangers, désireux d’anéantir l'influence prussfenne. Pierre adressa à sa femme de lâches supplications, et offrit d’abdiquer, demandant seulement qu’on le laissât vivre et lire des romans. On lui accorda ce qu’il souhaitait ; mais, abandonné de tous, il fut en butte aux plus mauvais traitements; enfin les Orlof l’empoisonnèrent, et, comme il tardait à rendre le dernier soupir, ils finirent par l’étrangler.
Hâtons-nous de dire que les assassins ne recueillirent pas le fruit de leur crime. Grégoire Orlof, qui porta toujours sur la joue la cicatrice d’une morsurede sa victime, espérait s’asseoir sur le trône à côtéde Catherine ; mais elle ne voulait passe donner un maître. Il fut donc disgracié ; plus tard, dans ses moments de délire, il voyait sans cesse devant lui l'enfer et le spectre du czar. Le Piémontais Odart, son complice, se trouvant mal récompensé, trempa dans une conjuration, et ne parvint qu’avec peine à s’enfuir.
Catherine se montra affligée de la mort de Pierre, et songea à se faire pardonner par des bienfaits envers son peuple et en se conciliant les rois de l’Europe, qui se hâtèrent de la reconnaître, sans en excepter Frédéric de Prusse ; elle fit grâce à ceux qui s’étaient montrés dévoués à son époux.
Elle s’attacha la nation en se faisant couronner à Moscou et en manifestant dans ses décrets une bienveillance inaccoutumée ; elle gagna les soldats ens’attribuant des gradesdans lesrégiments, et le clergé en lui rendant l'administration de ses biens. Mais bientôt, sous prétexte de donner au clergé une organisation stable, elle nomma un collége d'économie pour administrer ses biens, en assignant aux ecclésiastiques un traitement proportionné, le surplus devant être affecté aux hôpitaux et aux vétérans ; il se trouva que le clergé possédait plus de neuf cent mille paysans. Ce fut une des nombreuses innovations qu’elle fit pour se faire ad-
mirer des philosophes, sentant'qu’elle avait besoin de suffrages bruyants ; mais elle eut l'adresse de ne rien précipiter, si bien que ses ordonnances paraissaient le fruit de la réflexion.
Elle ne jouit pas constamment de la paix au dedans. Pendant un voyage qu’elle faisait, Basile Mitrovitz, sous-officier ukrainien, entreprit de la détrôner sans avoir ni ressources, ni intelligence, ni
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